‹ De la félicité publique, ou, Considérations sur le sort des hommes dans les différentes époques de l'histoire (volume 2)Chapitre 53 sur 59 · SUR · texte numérisé non relu

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Sans cloute lorsqu'un auteur traite une matière aussi intéressante que la félicité publique , il doit lui être permis de revenir sur ses pas , et de jeteç un regard siu* l'objet agréable et fugitif qu'il a su fixer pour quelques instans; mais, en cédant au penchant qui m'entraîne , il est consolant et flatteur pour moi d'obéir au public, et de rendre du moins un hommage de reconnaissance aux lecteurs indulgens, dont les suffrages m'ont encouragé, et dont les conseils m'ont aidé à rendre cette légère esquisse un peu plus digne d'eux. Après m'a voir vu parcourir tant de siècles , et poursuivre , pour ainsi dire , avec mes réflexions, les révolutions rapides et successives que le monde a éprouvées, ils ont désiré que j'étendisse l'horizon de mes idées, et que j'ajoutasse quelques vues générales aux observations particulières répandues dans mon ouvrage. En effet, s'occuper des malheurs de l'humanité , et se contenter d'en développer les causes et les progrès , n'est-ce pas imiter les médecins qui décrivent soigneusement les mala-

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dies, sans définir Tétat de santé ? Mais si dans l'étude des êtres inanimés, où le but de la nature est si aisé à apercevoir, où les moyens qu'elle emploie pour Falteindre sont si uniformes et si sensibles, il est encore diflicile de saisir son plan général, et de connaître Tharmonie de ses lois , combien cette connaissance n'est-elle pas plus inaccessible dans l'étude des causes rationnelles, où tout est obscurité, parce que tout dépend d*un principe plus ou moins perfectible , dont nous ne connaissons ni la nature , ni les limites. C'est à la métaphysique à analyser ce principe que nous nous abstenons d'examiner, parce que s'il existe un art de raisonner^ il consiste bien plus à simplifier les questions qu'à les multiplier. Il nous suffira donc d'observer que l'homme sauvage , Thomme brut, se rapprochant beaucoup des animaux , nous sommes fondés à croire que son essence particulière ne renferme rien de contraire au plan que la nature parait avoir suivi relativement à tous les êtres vivans , je pourrais même dire à toutes ses productions organisées. Subsister et se reproduire , c'est la loi générale qu'elle leur a imposée ; et cette loi si simple s'exécute par des moyens aussi simple^ qu'elle. Le plaisir et la douleur sont les seuls ministres qui la secondent : le plaisir attaché à tous les moyens de conservation et de multiplication ; la douleur annexée à tous les moyens de destruction.

En partant de ce principe , qu'il est impossible de nier, il est aisé de voir que le bonheur de tout ce

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qui existe consiste uniquement à remplir le yœu de la nature. L'individu qui se sera développé , aura subsisté, et se sera reproduit dans la proportion qui lui a été assignée , aura certainement joui de tout le bonheur dont il est susceptible, puisque le plaisir a du accompagner toutes les fonctions utiles à son être; au lieu que la douleur les aurait interrompues ou contrariées ; et si vous n'êtes pas content de ces considérations générales , et que vous vouliez descendre à des observations particulières , regardez autour de vous : voyez Therbivore occupé pendant la journée entière à se pourvoir d'une nourriture volumineuse et peu substantielle , dont il est obligé de rassembler une grande quantité poui* suffire à sa subsistance: voyez d'un autre côté l'animal carnassier dont la vie est une chasse continuelle , qui le tient sans cesse en activité, et qui ne laisse aucune place à l'ennui. Les désirs sont-ils satisfaits , le repos vient les remplacer; le repos dont les êtres perfectionnés n'ont guère d'idée que par le sommeil, et dont les animaux connaissent plusieurs degrés qui suffisent tous pour les soulager du fardeau de l'existence ; car l'existence en est un véritable, lorsqu'elle est sans intérêt et sans activité. A tous ces avantages dont jouissent les êtres sous la main de la nature , il faut encore ajouter l'uniformité de situation parmi les individus d'une même espèce. Nous savons, il est vrai, qu'il est dés animaux qui réussissent mieux dans tel pays ou dans telles circonstances ; mais partout où ils prospèrent ,

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ils prospèrent également; partout où ils souffrent, ils souffrent tous également : ainsi point de rapprochemens, point de parallèles humilians ou douloureux; car, si l'envie est un sentiment qui n'appartient pas moins aux animaux qu'à l'homme, comme nombre d'expériences le prouvent , il est vraisemblable en même temps qu'elle n'existe pas d'une espèce à l'autre. Ce n'est que dans les Fables de I.a Fontaine que les loups sont jaloux des chiens , ou les renards des cigognes. D'ailleurs, tous les herbivores n'ont rien à envier les uns aux autres, et la chasse isole naturellement tes animaux carnassiers, dont la subsistance dépend plus du hasard. £nBn , dans quelque détail que vous entriez , vous trouverez toujours que le bonheur de tous les êtres consiste à remplir exactement le vœu de ta nature , et que, sous ce point de vue, le bonheur de l'individu ne peut être différent de celui de l'espèce.

Ne doutons pas que les mêmes observations ne soient applicables à l'homme vraiment sauvage, à l'homme brut; mais avouons en même temps qu'il est très difficile de ti'ouver l'espèce humaine dans cet état primitif, queje n'appellerai pas l'état de nature, parce que je suis persuadé qu'il est dans la nature de l'homme de perfectionner ses facultés, comme il est dans la nature d'un enfant de devenir un homme fait. Quoi qu'il en soit, quiconque aura voyagé, ou quiconque aura seulement lu des voyages , sera convaincu qu'il existe encore des sauvages presque

bruts ; et c'est un point sur lequel les relations récentes de M. de Bougainville, de MM. Gook, Wallis et Carteret ne laissent aucun doute : mais comme il en résulte aussi que les hommes ne restent guère dans cet état humiliant, à moins que les inconvéniens du sol et du climat ne s'opposent à leurs progrès j comme sur les bords du détroit de Magellan et dans la terre de Feu , rien ne nous oblige à fixer nos regards sur de si tristes objets , et c'est uniquement des progrès de l'espèce perfectionnée que nous devons nous occuper , si nous voulons apprécier le bonheur dont elle est susceptible.

Or , la première réflexion qui se présente à notre esprit , c'est que l'espèce humaine étant la plus perfectible de toutes , et n'ayant pu exercer cette faculté d'une manière égale et uniforme , il a dû en résulter une grande inégalité dans le sort des individus. Tel peuple , mieux secondé par le climat , par la fertilité de la terre , par les ressources qu'il aura trouvées dans une chasse , dans une pêche. abondante , se sera instruit plus, tôt que ses voisins : dans ce peuple, quelques hommes auront fait- un usage plus utile des connaissances acquises; ils les auront perfectionnées, étendues : mais quel usage l'homme peut-il faire de son industrie comme de sa force , si ce n'est d'augmenter son pouvoir pour multiplier ses jouissances , ou pour les obtenir plus facilement? Peut-être les premières armes furent-elles destinées à faire la guerre aux animaux ; mais on ne tarda pas à s'en

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servir contre ses semblables. Le courage n'est qu^a le sentiment de nos propres forces : or, Tinégalité des forces dut favoriser la violence , et la violence amener enfin la guerre ^ lorsque les faibleé commencèrent à se réunir pour se défendre contre les fortSé Laissons les poètes vanter la paix qui règne parmi les animaux , et Topposer aux guerres cruelles que les hommes se livrent mutuellement. Il est plus im* portant d'observer que la raison pour laquelle les animaux d'une même espèce ne se battent pas entre eux, c'est qu'ils se battraient à armes égales. J'en excepte cependant ceux chez qui la passion de l'amour est une espèce de fureur^ encore remarque-t-on que, dans cette crise passagère, les vieux cerfs, les vieux sangliers, qui ont la supériorité des annes , se font respecter des plus jeunes : usurpa* teurs orgueilleux et tyrans des forets, ils vivent en paix au milieu de leur sérail , tandis que les plus faibles vont exhaler au loin leur impuissante colère. D'un autre coté , il est impossible de se dissimuler que , si la ti*anquillité des animaux est troublée par la crainte que les différentes espèces s'inspirent mutuellement, l'homme a ce désavantage particulier d'avoir encore à craindre son semblable; ou du moins sommes-nous obligés d'avouer que cette crainte ayant augmenté à mesure qu'il s'est perfectionné , elle a compensé l'avantage que sa force et son adresse lui donnaient sur les bétes féroces. L'état de guerre est devenu son état habituel. Il fallait inspirer la terreur,

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