TOME u. i
a4a DE LA FÉLICITÉ
ou la ressentir ; être oppresseur ou opprimé. Mais il est arrivé dans Tordre moral ce qui arrive assez communément dans l'ordre physique. De l'excès même du mal est sorti le remède. La nécessité de se combiner , soit pour Tattaque , soit pour la défense , a formé ou resserré les nœuds de la société, et donné naissance au gouvernement , à la législation. Je sais tout ce qu'on a rêvé d'agréable et de spécieux sur le gouvernement patriarcal ; comment on a voulu que celui d'une famille, s'étendant à ses diverses ramifications, deynt le modèle de celui d'un empire; mais je suis persuadé que dans l'étude de la morale , comme dans celle de la nature , il ne faut supposer que le moins qu'il est possible ; et quand je vois partout le gouvernement se perfectionner en raison contraire de la tranquillité publique, les sauvages chasseurs ne choisir des chefs que pour la guerre , tandis que les peuples nomades ou pasteurs ne connaissent ni lois ni magistrats ; quand je viens à examiner encore les constitutions politiques des différentes nations anciennes ou modernes, et* que je trouve qu'elles sont toutes sorties d'un état de guerre extérieure ou intérieure, je rejette loin de moi tous ces romans , pour le moins inutiles ; et je dis que la guerre seule , la force et la violence ont donné origine* à tout ce qui existe encore parmi nous : de sorte que toutes les constitutions , même celles qui sont en vigueur de nos jours, ne sont à mes yeux que des traités de paix. Qu'était-ce, en effet, que
la constitution de la république romaine, sinon le résultat des pactes successifs qui se sont faits entre le peuple et les grands? Quelles sont encore de nos jours les bases du gouvernement germanique , sinon une suite de conventions, de traités de paix, tels que la bulle d'or, qui fut un instrument de pacification; la paix publique, qui n^eut pour objet que de rétablir Vordre et la police dans le sein de l'empire ; et la paix de Munster, dont la plupart des articles furent des points de législation ? Cette constitution britannique , si vantée et si digne en effet de nos éloges , n'est autre chose qu'une paix assez récente , qu'un accord fait entre les Whigs et les Torys , entre les Anglais et le prince d'Orange * ; et en France, qui ne reconnaîtra pas dans l'autorité même du roi celle d'un pacificateur que le peuple implora jadis contre la tyrannie des grands? Ainsi , remontez d'époque en époque, et, à force de parcourir diverses révolutions, vous arriverez à la conquête, à l'usurpation.
Cependant de l'organisation de la société , de l'établissement même du gouverntement sont sortis différens rapports d'inégalité parmi les hommes : inégalité dans le sort de différens peuples, inégalité de fortune et de condition parmi les hommes soumis à une même législation. C'est à la première qu'il faut
^ Si l'on remonte jusqn'à la grande charte j ne trouverat-on pas encore un' traité de paix, un accord fak entre Jean- •ans-terre et les barons de son royaume ?
au DE LA FÉLICITÉ
attribuer la fréquence des guerres et tous les événemens malheureux , dont l'ambition est le principe , et l'oppression la conséquence. Toutes les fois qu'un peuple sera meilleur navigateur que les autres, il deviendra le tyran des mers; toutes les fois qu'il sera plus habile que ses voisins dans l'art de la guerre, il voucbra les conquérir ou les opprimer : enfin, toutes les fois qu'il sera le plus industrieux, et par conséquent le plus riche , il abusera de ses richesses et de son industrie , pour usurper encore le bien d'autrui. Inutilement la politique, par des associations forcées et passagères , s'efforcera-t^elle de maintenir l'équilibre : on peut compenjser lenombredes combattans; mais la supériorité de science et de lumière qe connaît pas de contre-poids. Quel est donc le remède à ce malheur de l'espèce humaine ? Si vous voulez le trouver, rappelez-vous l'origine du mal : les hommes sont perfectibles^ ils le sont au plus haut degré; mais la plus grande inégalité règne dans leurs progrès, et ce ne sera jamais qu'au terme de ces progrès qu'ils pourront se rencontrer. Tâchez donc d'accélérer leur marche , de rendre la carrière facile à tous ; et loin de fonder le bonheur d'un peuple sur la prééminence qu'il conservera sur les autres, ne prétendez plus que votre part de la félicité générale: partage heureux, oîi , par un effet magique, chaque portion s'augmente à mesure qu'elle est subdivisée ; oïl Ton s'enrichit de ce qu'on donne ; où le bonheur est le lot de tous.
PUBLIQUE. î45
. Bien de plus simple que cette manière d'envisager un des plus vastes objets que la philosophie puisse se proposer : cependant, si nous nous y arrêtons un moment, nous serons surpris des conséquences qu'on en peut tirer; nous nous étonnerons surtout de voir quels beaux systèmes de politique et de morale disparaissent à nos yeux , et se dissipent comme les brouillards du matin. Ici , pour rendre les hommes heureux , on veut les ramener à l'état de brute; c'est-à-dire, que pour faire tenir une boule en repos , on la place au haut d'un plan incliné , dont il faut toujours qu'elle descende : là , on prétend bannir le commerce et l'industrie, parce que le luxe marche sur leurs pas : ailleurs, on défend aux hommes de raisonner, de crainte qu'ils ne diffèrent dans leurs opinions ; un homme seul , ou bien une classe d'hommes se charge de penser pour un peuple entier. Cependant, qu'est-il arrivé jusqu'ici ? Le courant rapide a entraîné avec le vaisseau qui secondait son effort, celui qui s'efforçait en vain Jy résister; mais le premier est arrivé à bon port, et le second s'est brisé contre les écueils. Lycurgue ne veut , dans sa république , que du fer pour monnaie : qu'en résulte-t-il ? c'est qu'il faut moins d'or aux Perses pour corrompre les généraux de Lacédémone. Le sénat romain s'obstine à ne donner que deux arpens de terre à chaque citoyen : quel sera le fruit de cette rigueur? c'est que le premier tribun qui en fera distribuer le double , renversera la con-
a'»6 DE LA FELICITE
stitution. Dans des temps plus modernes, Tlnquisition poursuit Galilée : et les connaissances utiles passent chez des insulaires, qui deviennent bientôt les plus puissans ennemis des pontifes. Eh ! laissons aller les choses suivant leur pente naturelle; et puisque l'homme est perfectible, soyons bien sûrs qu'il ne sera en repos que lorsqu'il aura atteint le plus haut degré de science et d'industrie auquel il puisse prétendre.
Ce que nous venons de dire sur la disproportion nécessaire établie entre difFérens peuples , s'applique également à celle qui règne entre les individus qui composent une nation : en effet, avant que la richesse appelât la richesse, avant que le commerce et la finance eussent ouvert à tous les capitalistes des routes faciles pour arriver à la fortune; la force, l'adresse, les falens et l'industrie furent les seuls moyens de s'enrichir. Or, il est aisé de voir que, plus il y eut de disproportion dans les moyens, plus il y en eut aussi dans le sort des individus. Je n'aurai même pas besoin de remonter bien haut pour en chercher la preuve. Si Jacques Cœur fîit le plus riche des négocians qui aient jamais existé , c'est que , de son temps , les Français ignoraient parfaitement tout ce qui a rs^pport au commerce et à la navigation. Si les Anglais payaient , il y a cinquante ans , un chanteur ou un violon italien beaucoup plus cher qu'ils ne le font maintenant , c'est que l'étude de la mu* sique était bien moins perfectionnée alors qu'elle ne
PUBLIQUE. t/,7
Test de nos jours. La finance même, que les revenus et les dépenses immenses de notre monarchie ont rendue si importante et si lucrative , la finance commence à n'être plus une source de richesses très abondante : c'est que l'expérience est le meilleur et peut-être le seul instrument de l'instruction; c'est que toute pratique ne devient un art que long-temps après qu'elle a été établie. Le commerce a existé long-temps avant la science du commerce , et alors il a été très lucratif. La finance a pris naissance , et s'est agrandie long-temps avant qu'on en connût les détails et les principes. Le voile commence à se lever, déjà ses profits sont limités , excepté dans les affaires nouvelles. La banque l'a remplacée depuis peu ; mais la banque , à son tour , éprouve le même sort , et 'le crédit, dégagé des nuages qui l'environnaient, a laissé apercevoir aux yeux clairvoyans qu'il reposait sur une base qui ne lui appartenait pas ' . Enfin , de quelque côté qu'on porte ses regards, on ne verra sur la surface du globe qu'une immense carrière, où les uns courent rapidement, et les autres se traînent avec peine, heurtés, froissés par ceux qui veulent les devancer; et l'on sera conduite cette réflexion,
' Ceci se rapporte particulièrement à la France. Autrefois les Bernard , les Paris paraissaient la soutenir de leur propre crédit. Depuis quelque temps, on s'est bien convaincu que, quelques aTances que fissent les banquiers, leur crédit n'était jamais que celui du roi , celui de la chose même.
a/id DE LA FÉLICITÉ
que si la disproportion dans le sort des individus est un inconvénient nécessairement attaché à la perfectibilité de Tespèce humaine, le remède le plus sûr à cet inconvénient est encore la plus grande accélération dans la marche de ses progrès.
Mais à quel point cette disproportion dans le sort des individus estrelle contraire à la félicité publique ^ C'est une question qu'il ne faut pas passer sous silence ; car cet article seul serait capable de donner un grand avantige aux détracteurs de la société ; et soit que nous les regardions comme des enthousiastes de bonne foi , soit que nous ne les envisagions que comme des sophistes adroits, il faut toujours apprécier leurs argumens. Quoi! me diront-ils, vous^ plaignez une peuplade de sauvages, parce qu'elle habite sous des huttes , et n'a pour vêtemens que des peaux de bétes : voyez dans les rues de vos superbes cités, voyez un malheureux couvert de haillons, qui porte avec effort un pénible fardeau, tandis que son semblable , traîné rapidement dans un char magnifique , lui ravit jusqu'à l'usage des chemins , et ajoute le danger à ses travaux : quand il serait vrai que la subsistance de ce malheureux serait encore plus assurée que celle d'une grande partie des sauvages , quel poids ne doit pas ajouter à sa misère la comparaison accablante qu'il peut faire à chaque instant? car il n'est donné aux hommes de juger que par comparaison , et ce n'est qu'en voyant des gen» plus heureux que soi qu'on se trouve malheureux«^
PUBLIQUE. 2!i^
Comment répondre à ces observations ? En avouant ingénument qu'il peut y avoir parmi les nations civilisées un certain nombre d'hommes plus malheureux que ne le sont la plupart des Sauvages ; mais nous ne craignons pas d'avancer que ce nombre n'est pas considérable , et n'excède guère la dixième partie de la population générale. Si l'on entrait même dans quelque détail à ce sujet , on trouverait peutêtre cette quantité beaucoup plus petite. Tous les ouvriers qui travaillent aux arts mécaniques ont non-seulement une subsistance assurée , mais encore une existence assez agréable. Cette classe même, qui vous paraît la plus à plaindre , parce qu'elle remplace , pour ainsi dire, les bêtes de somme, n'échangerait pas son sort contre un travail plus doux, parce que les gros salaires qu'elle reçoit la dédommagent des fatigues que la nature et l'habitude l'ont mise en état de supporter. Tels sont à Londres les coal'heaver^ et à Paris \^% forts de la halle *. Mais , ajoutera-t-on , les laboureurs ne font-ils pas une partie considérable du peuple? Sans doute; mais qu'il me soit permis d'observer ici que la plupart des âmes sensibles et bien intentionnées sont égarées par les déclamateurs et par les poètes. U y a certainement beaucoup dé malheureux dans les campagnes, mais ce ne sont pas en général les labou-
' CoiU'heaver, ceux qui déchargent les bateaux de charbon. Us gagnent jusqu'à 14 livres par jour. 1^% forts de la halle gagnent souvent la moitié de cette somxne.
aSo DE LA FÉLICITÉ
reurs. En effet , ceux-ci sont séparés en deux classes, les fermiers, les métayers avec leurs domestiques, et les petits propriétaires , qui cultivent eux-mêmes leurs champs : or , ce ne sont pas ces deux classes qui sont le plus à plaindre. Ce sont les paysans sans propriété , qui , ne possédant qu'une chaumière et leurs bras, dépendent, pour leur subsistance , d'un salaire incertain et toujours trop modique. C'est de ces infortunés dont les cœurs bienfaisans doivent être principalement occupés. Condamnés par leurs besoins à subir la loi du riche qui les emploie, ils voient encore leur misère augmentée par les impositions, par les corvées, et surtout par la multiplicité des fêtes. Comment la paresse et le découragement ne gagneraient-ils pas les habitans des campagnes, lorsque, pressés entre l'état qui leur demande leurs bras , et l'église qui leur ordonne l'oisiveté , ils ont également à souffrir du travail et du repos ?
Tel est le sort des paysans en France et dans quelques auti^es pays de l'Europe; mais devonsnous le regarder comme un mal nécessaire, comme une conséquence immédiate des progrès de la société ? Non assurément ; c'est un reste de barbarie qui nous révolte , et qui ne durera pas long-temps.
Disons, au contraire, que chez la plupart des . peuples éclairés ces inconvéniens n'existent déjà plus : disons que dans une nation commerçante , industrieuse et policée, tous les hommes trouvent un
PUBLIQUE. aSi
emploi , que la concurrence dans les objets de travail hausse le prix des salaires, et établit une ba« lance juste entre le riche qui consomme , et le mercenaire qui sait se faire payer; enfin, que si la politique intérieure est une science, elle doit se perfectionner comme les autres. Or , Tobjet et l'intérêt de tous les goùvememens, même du gouvernement despotique , est de rendre les hommes heureux : et c'est ici Toccasion de faire une remarque à laquelle le lecteur aura été conduit par différentes observations répandues dans cet ouvrage ; les mœurs, les opinions modernes ont cet avantage sur les anciennes , que toute Fhumanité doit profiter des progrès de la législation. En effet, supposant, ce qui est assurément très faux, que de nos jours le nombre des hommes vivant d«ins la misère et accablés de travail , égale la quantité d'esclaves qu'avaient les anciens , l'état des choses actuelles ne serait-il pas de beaucoup préférable à celui des temps passés , puisque la prospérité de chaque nation qui se perfectionnera, s'étendra sur tous les individus, au lieu qu'Athènes , Rome et Carthage pouvaient devenir les plus florissantes républiques du monde , sans que le sort des esclaves fût jamais amélioré. L'erreur de la plupart des écrivains politiques ou moralistes vient de ce que dans les parallèles qu'ils font des anciens et des modernes, ils comparent toujours nos plus pauvres ouvriers avec les citoyens Grecs ou Romains. Je sais que le Spartiate avait tous les
a5a DE LA FÉLICITÉ
jours un souper assuré, assez mauvais à la vérité; je sais aussi que dans les derniers temps de la république romaine , quelque valeur qu'eussent le blé et rhuile , chaque citoyen en recevait tous les ans une quantité à peu près suffisante pour sa subsistance; mais ces ilotes opprimés dans tous les temps, et égorgés quand ils devenaient trop nombreux ; mais ces malheureux esclaves des Romains, enchaînés par milliers dans des souterrains, battus, mutilés dans leur jeunesse, et abandonnés dans leur vieillesse; mais ces domestiques fustigés , livrés aux bêtes pour un plat renversé ou pour un verre mal nettoyé; croyez-vous qu'ils n'eussent pas envié le sort de notre mercenaire qui vit avec peine, mais qui ne vit que pour lui, et qui jouit au moins du privilège d'être libre dans sa misère ? Or , c'était une conséquence des mœurs et des opinions anciennes, que plus les citoyens d'un état devenaient riches et puissans, plus ils étaient injustes et cruels envers tout ce qui dépendait d'eux. Qui sait même si l'obligation où est le pauvre parmi nous de concourir aux dépenses pubUques n'est pas une égide contre l'oppression ? Chez les anciens , l'esclave était hors de l'état , et c'est précisément ce qui devait perpétuer son infortune. *
' C'est une chose extraordinaire que l'esprit chagrin et satirique de quelques auteurs modernes les ait égarés tu point de leur faire avancer ce paradoxe singulier : que les esclaves des anciens étaient plus heureux que nos paysans
PUBLIQUE. a53
Mais veut^n un exemple encore plus fnippant
pour juger à quel point Thomme non perfectionné
• et que la plus grande partie de nos journaliers. La plus
légère connaissance de l'antiquité aurait suffî pour les con- ▼aincre du contraire. Chez les Grecs et surtout chez le Romains ^ il 7 avait trois sortes d'esclaves : les esclaves domestiques^ les esclaves artisans et même artistes, et les esclaves ruraux ou cultivateurs. De ces trois classes la première était, sans contredit, la mieux traitée, puisqu'on voit, à chaque instant, dans Plaute et dans Térence, les esclaves domestiques trembler qu'on ne les renvoie aux travaux de la campagne. Cependant quelle destinée que celle même qu'ils s'efforçaient de conserver! Nous avons rapporté plus haut le fait de VetUus Poliio, qui voulut faire jeter un esclave dans son vivier pour un verre cassé. Nous avons observé que Pedanius Secundus ayant été assassiné dans sa propre maison /quatre cents esclaves , qui s'y trouvèrent alors, furent condamnés au supplice. On sait aussi que lorsqu'un citoyen était accusé, où même soupçonné, tous ses esclaves pouvaient être mis à la torture; encore n'était-ce rien pour ces misérables d'être exposés à la rigueur des lois publiques, lorsque leurs maîtres avaient droit de vie et de mort sur eux ; droit barbare dont ils abusèrent très long-temps, puisqu' Auguste , Claude, et ensuite Adrien furent les premiers qui songèrent à y mettre des bornes. (Voyez Hkiheccius, Antiq. Rom,, L. i, tom. vu.) Voilà pour la justice qu'o^exerçait envers eux. Quant au traitement habituel, on en peut juger par les traits suivans : Sénèque, dans une de ses cpitres (cxxii) censure quelques Romains du bel air , qui , dédaignant de suivre les usages communs, et n'ayant pa3 d'heures réglées, faisaient pendant la nuit ce que les autres avaient coutume de faire dans la. journée. J'entends « dit-il, vers la troisième heure de la
a54 DE LA FÉLICITÉ
est enclin à abuser de ses forces ; on le trouvera
clans Tempire absolu qu^il a toujours exercé sur la
nuit y retentir des coups de fouet ; je demande ce que fait mon voisin. On me répond qu'il se fait rendre compte de son domestique , qu'il met l'ordre dans sa maison : Audio circa horam tertiam noctis Jlagellorutn sonos y quœro quid Jaciat? Dicitur rationes accipere. Or, cette expression rationés accq>ere était un mot d'usage. Il désignait le petit trayail qu'un maître de maison faisait journellement pour se Cuire l'endre compte de ce qui s'était passé chez lui , et pour pauir les esclaves qui avaient commis quelque faute. C'est à cette coutume que Juvénal fait allusion dans la satire des femmes. 11 en est , dit-il , qui tiennent des bourreaux à gage pour battre leurs esclaves : il en est qui tandis qu'on fait en leur présence ces horribles exécutions , s'amusent à regarder des étoffes, à régler leurs comptes ^ ou à causer avec leurs favorites, jusqu'à ce que leurs bourreaux tombant de lassitude, elles disent d'un air terrible : C'en est assez :
.... Sunt quœ tortonèus annua prœstent.
Verberat, atque obiter faciem liait; audit arnicas , ( Attt latum pictœ vestis considérât aurum ; Et cœdit : iongi reUgit transacta diumi , Et cœdit; donec lassis cœdentibus : Exi intonat horrendum , Jam eognitione peraetd.
On trouve encore dans la xviii* épitre de Sénèque ces paroles remarquables : Nous en sommes venus à tel point que ce mot a passé en proverbe# Tout esclave est notre ennemi : Deinde ejusdem arrogantiœ proverbium jactatur tottdem esse hostes quot servos. Je ne parlerai pas des humiliations qu'on leur faisait essuyer, ni des choses indignes et criminelles qu'on exigeait d'eux, parce cpie ces excès ne pouvaient appartenir qu'à la corruption des mœurs. Mais la nature même de leur service n'était-elle pas révoltante? Que
PUBLIQUE. a5S
plus belle moitié de son espèce. Chez les sauvages , où la force et l'adresse sont les seuls avantages de
diraitiuiFraiiçai*outmADgUiï,Men entrant chez un grand ■eîgneor, an lieu de tronTer un SoiiM de bonne mine , bien loge et superbement rétn, il Toyait un esclave attaché par le pied à nue borne ; et obligé de garder la porte comme un dogue qu'on enchaîne dans sa loge? .
Quant à la seconde classe, qui était composée des artisans et des artistes, son sort n'était pas meilleur. Ces esclavett étaient renfermés et attachés comme les autres. D'aillenrs rien ne prouve mieux combien leur situation était cruelle que les efforta qu'ils faisaient pour se mettre en état d'ache~ ter leur liberté. Nul service assez grand pour n'être pas suf- 6sammeut payé par l'a^ranchissenient. (Voyez à ce sujet SiniQOB, de Beneficiis, Lib. m, cap. xsiii et seq^
Restent donc les esclaves ruraux. Or c'étaient certainement les plus malheureux. Traités exactement comme les animanx, on ne les nonnissait qu'à proportion de l'utilité qu'on en pouvait tirer. Personne n'ignore que Caton le censeur, le vertueux Caton , conseille dans son livre sur l'économie rustique de ne jamais garder un vieil esclave , comme on poarrait conseiller à un laboureur de se défaire des chevaux dont le service ne pourrait payer l'entretien. D'autres poussaient la cnuuté jusqu'à leur vendre la permission de coucher avec leurs femmes. Partout ils étaient conduits aux travaux dès le matin , et ne rentraient le soir que pour être enfermés dans des espèces des cachots. Pline ne nous laisse aucun doute sur ce point, lorsqu'il dit, Liv. xviii, ch. m, que les mêmes travaux dont s'honoraient jadis des hommes consulaires, étaient livrés de son temps à des malheureux chargés de fers, et qui portaient sur leur front la marque honteuse de leur esclavage ; Nunr. eatlem illa,vincti pedes , damnaue maniu , ùucr^ti vuiliu exercent. Mais il n'est pas
aSS DE LA FÉLICITÉ
Tindividu , rien de si malheureux que les femmes ; obligées de se traînera^ la suite des chasseurs, de préparer leurs alimens, de suffire à tous les travaux domestiques , elles sont les esclaves et non les com-
nécessaire de recourir à ces autorités , quelque respectables qu'elles soient; la preuve de ce que nous avançons existe encore de nos jours. £n Italie , les Ciceroni qui vous promènent dans les ruines des palais et des maisons de campagne antiques , ne manquent pas de tous montrer des soo* terrains immenses qu'ils appellent le cento camere, parce que ce sont différentes chambres qui communiquent toutes à une seule galerie ; et lorsqu'on leur demande à quoi ser~ valent ces cento camere, ils répondent que c'étaient des prisons, ou plutôt ils ne savent que dire. Or , il est clair que c'était la demeure des esclaves, qu'on y faisait rentrer tous les soirs, et qu'on y gardait d'autant plus aisément que ces chambres n'avaient qu'une seule issue. L'antiquité nous offre partout l'exemple des précautions que le petit nombre d'hommes qui avaient part au gouvernement était obligé de prendre contre la multitude. Le prétoire de Pompéia qui est encore parfaitement conservé en est une preuve. Les portes qui conduisent aux chambres des soldats sont excessivement basses, de façon qu'on est obligé de se baisser pour entrer et pour sortir. Or, la seule explication qu'on ait pu donner de cette bizarrerie , c'est que les officiers qui craignaient la mutinerie des soldats avaient pris cette précaution, afin qu'en cas d'émeute, il fut plus difficile à ceux-ci de se rassembler et de prendre les armes. Esclave ou soldat, tout ce qui était gouverné était régi par une verge de fer , et c'est ainsi qu'on verra l'antiquité toutes les fois qu'on voudra en juger par ses propres réflexions et par ses propres yeux.
PUBLIQUE. %Si
pagnes de leur» maris. Chez les Orientaux, où leur prématurité les met, dès l'enËince, c'est-à-dire dans l'âge de la faiblesse , au pouvoir de leurs époux , leurs chaînes sont plus pesantes qu'ailleurs. Enfin , ce sexe trop encensé par quelques hommes, mais certainement trop tyrannisé par le plus grand nombre , a tout gagné aux progrès des lumières et de la société. La raison en, est bien simple. Quand la force régnait sur la terre, et que toute la perfectibilité du genre humain était uniquement dirigée de ce côté-là , les femmes ne pouvaient prendre aucune part h ces progrès, et la supériorité que les hommes avaient sur elles s'en était encore augmentée ; au lieu qu'elles ont pu réclamer une part considérable dans tes progrès de l'esprit, et surtout dans toutes les choses qui dépendent de l'adresse, de la pénétration et de l'industrie. Comment ce peuple sensible et enthousiaste, qui offrait de l'encens aux neuf Muses, qui écoutait avec transport les chants de Sapho , et qui consultait journellement la Pythie , aurait-il pu mépriser les femmes ? Bientôt le gouvernement s'étant perfectionné, et la loi de l'hérédité, qui ne peut être fondée que sur l'expérience et la réflexion, ayant prévalu parmi quelques nations éclairées, les femmes se trouvèrent placées sur le trône. Ce fut un triomphe d'autant plus éclatant, qu'elles ne s'en laissèrent pas éblouir, et qu'elles ne parurent faire usage de la supériorité que pour justifier les droits qu'ellesavaientàt'égalité.Cependant le crédit qu'elles