‹ De la félicité publique; ou, Considerations sur le sort des hommes dans les différentes epoques de l'histoireChapitre 10 sur 49 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Qaelle a été la condition humaine parmi les Grecs , et en générsB panni les nations connues pendant cette seconde épo<pie ?

IjnjTiLEMENT avons-nous avancé dans l'histoire, si nous n'y cherchons que des sujets de consolation pour la tinste humanité. Loin de la voir s'éclairer sur ses propres intérêts , nous trouvons que la confusion et le désordre augmentent partout. Cette heureuse et respectable Egypte , sur laquelle nous avons arrêté nos regards avec complaisance , asservie désormais aux lois d'un étranger, partage avec l'Asie le malheur de vivre sous le despotisme le plus crueK La Grèce ne paraît être divisée dans un si grand nombre d'états différens que pour prêter, si l'on peut parler ainsi , plus de surface à la guerre et à la calamité : car c'est une chose digne de remarque que la division des souverainetés multiplie les désastres sur la terre («). Nous pourrions assurer hardiment qu'il n'y a pas une des petites républiques de la Grèce , qui, dans un période de cinquante années, n'ait éprouvé plusieiu^ révolutions dont la moitié de ses citoyens a été la victime; qu'il n'y en a point non plus qui , dans le même espace de temps , n'ait vu

(a) Quoi! voutlrieZ'^vous que ie monde obéii à un intendant et à ses subdélégués ?

PUÛUQUE. CH. V. loi

ses terres ravagées par les guerres ; enfin que nul honiniedeces villes maliieuieuses n'a atteint le terme ordinaire de la yie, sans diitcster le moment où il FlMit reçue. '

Je ae sais si l'on a fait assez d'attention à ce vice inhérent aux petits états. M. Rousseau a dit que parloul où les citoyens seraient assez nombreux pour qu'il fût nécessaire de rendre le gouvernement représentatif, il n'y aurait pas de vraie liberté • (*). j Pour moi , je pense qu'il n'y aura de liberté solide d durable , et surtout de félicité, que parmi les pcur pies chez lesquels tout se fera par représentations w. I Voyez cette petite république où clinque citoyen est tout, parce que l'état n'est rien; où tantôt il revêt U toçe et tantôt la cuirasse : politique inconsidéré , juge incapable , soldat indocile (il), il est toujours en proie aux factions ou exposé aux fureurs de la guerre; landis iju'une vaste société réunii' par les mî-nies intérêts, et sous les mêmes lois, trouve le repos

'Diodorc de Sicile parle (Liv. xv.) d'une rivolutiou «rivré a Ar^os dans la ceiit ileuxièmc olvnipiade , dans la- <pr\\t, après plusieurs cruautés esercres de part cl d'aulre, il parti dominant fit conduire au suppliL-c douze cents ri-

' Voyez le Contrat xiu-iai.(f)

[*) Il a dît une soaUe pour les grands éiau.

(c) Et KOI Atisii, [d) Vrai.

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dans le partage qu'elle fait de ses travaux. Là , le militaire n'est jamais chargé de la défense de l'opprimé , ni le magistrat de celle des remparts ; le laboureur cultive en paix, tandis que le juge veille et que le guerrier combat ; et si ce dernier semble porter tout le fardeau public, il en ^st amplement dédommagé par les salaires et les honneurs. Pour une pareille société, la paix a cent fois plus de charmes , et la guerre cent fois moins d'horreurs. L'étendue du domaine , les précautions prises pour en défendre l'accès, semblables à une force centrifuge, repoussent sans cesse la guerre vers les frontières {g) ; et de même que les affaires intérieures se traitent par représentations , les débats de la guerre ont aussi des représentans qui se chargent de les vider. Lorsque Athènes , au commencement de la guerre du Péloponnèse , voulut mettre assez de troupes sur pied pour faire face à ses epnemis , on fut obligé d'employer les vieillards et les enfans à la garde de la ville. Tous les citoyens , même ceux qui étaient répandus dans les terres de l'Attique , furent contraints de s'y renfermer; ce qui occasionna cette fameuse contagion dont plus de la moitié du peuple fut la victime. Tout ressentit donc au premier instant les plus grands malheurs de la guerre ; et tandis que la France était occupée aux guerres de I733, de 1741 et de 1757, il n'y eut tout au plus que la centième (Aj

C^) Frai. (h) MilUèmc,

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partie de ses habitans qui en partageât le danger; de vastes provinces jouissaient encore du calme le plus serein, et des millions de laboureurs ignoraient même (lans quelle partie du monde on combattait.

Ajoutez à ces avantages la douceur des mœurs et Taisance de la vie que les peuples ne peuvent guère conserver qu'à la faveur des troupes réglées, c'està-dire lies représentans de la nation à qui le soin de la guerre est confié (i). Car si l'expérience n'a que trop prouvé, dans tous les temps, que le plus grand malheur qui puisse arriver à un peuple est d'être subjugué , il est certain qu'on ne saurait trop s'appliquer à se rendre supérieur à tous ses voisins. Il est encore certain qu'on ne peut y parvenir que par une éducation toute militaire (*), de façon que pour être soldat un seul jour de sa vie, chaque citoyen est obligé de l'être dès sa naissance. De là l'obligation de n'avoir que des mœurs militaires en tout temps; et quelle destinée pour les hommes de passer toute leur vie comme la veille d'un combat! L'usage d'entretenir des armées sur pied pouvait seul remédier a cet inconvénient. Au moyen de cet arrangement, devenu général, lés peuples peuvent être heureux ' s'affaiblir ni s'amoHir; parce que la discipline outient dans les armées , où les principes d'hon- AT et de courage doivent se conserver dans un

v)Jh! voyez si le danger n*est pas plus grand que le f^mède.

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certain degré d'exagération , sans lequel ils ne peuvent guère subsister. '

Nous avons vu que le despotisme avait chassé la félicité du sein de l'Asie , et même d'une partre de l'Afrique; et que ia Grèce, dans son plus bel âge, ne fut qu'un théâtre de sanglantes révolutions. L'histoire ne présente donc plus d'autres objets à nos réflexions que les nations phénicienne et carthaginoise. On n'a guère parlé de la première qu'à l'occasion de son commerce et de ses colonies. U y a toute apparence que ce peuple actif et propagateur de l'industrie, se conduisit sur de beaucoup meilleurs principes que les Grecs. Mais le voisinage des Perses le tint toujours dans une trop grande dépendance pour que son gouvernement prît une certaine consistance.

Quant aux Carthaginois , quelques éloges qu'Anstote ait prodigués à leurs lois , nous ne pouvons croire qu'un peuple dont l'avarice a été si insatiable, la politique si jalouse et si cruelle , la religion si superstitieuse et si atroce , ait connu le véritable bonheur. La pensée seule s'épouvante de ces sacrifices humains oïl l'on voyait des mères barbares précipiter elles-mêmes leurs enfans dans les flammes. Un philosophe (0 lisant un jom* le passage de la Genèse, où il est écrit que Dieu a fait Vhomme a son image,

* Majores nostri bella gesserunt ; nos , tributa dependimus ne bella patiamur. Paul. Oeos. EisU

(/) FonteneUe.

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s'écrin sur-le-champ que Thomine le lui avait bien

rendu W On peut presque toujours juger d'un

peuple par son culte : quand ce culte est simple et modeste, le peuple est actif et industrieux; quand il est solennel et fastueux , le peuple est vain et frivole; quand il est triste et rigide, le peuple est farouche, ardent et opiniâtre.

Nous ne parlerons point des Scythes, non plus que des Indiens et des Chinois , parce que nous ne pourrions nous fonder que sur des conjectures ou sur des récits fabuleux. Nous savons seulement que la vie des Scythes ressemblait fort à celle des sauvages. Diodore de Sicile fait de grands éloges des Indiens ; niais comme il y ajoute la description d'une île (») qui n'a jamais existé , et d'autres choses incroyables ou démontrées fausses , il est clair que pour rendre sou histoire complète , il n'a pas été assez scrupuleux sur les mémoires dont il a fait usage.

Nous nous contenterons donc de terminer ce chapitre par une réflexion bien naturelle , et qui paraît cependant avoir échappé aux partisans de l'antiquité. C'est que le seul esclavage a suffi pour rendre la condition humaine en général cent fois pire qu'elle n'est a présent (o). En effet , on aura beau dire à un philosophe que les trente mille personnes qui se sont

(w) Il y a trois mille ans qu'on a dit cela en très beaux vers. (fl) Vile Panchaie y célébrée par Virgile:

.... Turiferis PanchtUa pinguis arenis, ( Georg. II. ) (û) Bien vrai*

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partagé entre elles une contt*ée, telle, par exemple , que la Laconie , ont été des hommes robustes , bien braves, biei^fiers, qui n'étaient occupés toute leur vie qu^à s'exercer aux combats ; s'il vient à apprendre que ces trente mille personnes ont réduit plus de six cent mille (p) de leurs semblables à une condition cent fois pire que celle des bêtes de somme , il détournera les yeux de dessus ce peuple, et ne le regardera plus que comme le fléau et l'opprobre de rhumanité. Or , je ne crois pas exagérer si j'avance qu'en prenant les villes et les campagnes , le rapport des hommes libres aux esclaves n'était pas en Grèce d'un à quatre * : et quels étaient pour la plupart ces esclaves ? Des hommes nés libres , des hommes élevés dans l'abondance et la prospérité, qui, ayant été faits prisonniers, ou dans les combats ou par des corsaires, étaient vendus ensuite au profit des vainqueurs. On sait jusqu'où s'étendaient les droits du maître sur les esclaves. La prostitution des deux sexes en faisait partie \ Qu'on se figure quel serait de nos jours le sort d'un officier ou d'un magistrat , qui , réduit à travailler aux ouvrages les plus viis , verrait pendant ce temps-là sa femme et ses enfans obligés de servir aux débauches d'un maître insolent. On

(/?) Le compte n'est pas juste,

' A la bataille de J^alée, chaque Spartiate ayait sept Hôtes avec lai.

* Je ne sais qnel auteur a dit : Impudidtia in ingenuo > crimen est;' in serxH), nécessitas; in libero , officium.

n'imagine pas qu'il se trouvât personne qui eût assez de courage ou assez de lâcheté pour supporter une pareille destinée. C'est pourtant ce qui est arrivé souvent parmi les anciens , et surtout parmi les Grecs. Jlnsiste sur cette différence enti'e des esclaves achetés cbez quelques nations pauvres et à demi sauvages , [ et ceux que le sort des armes a réduits à cette affreuse condition. Car, nous l'avouerons avec confusion, notre âge n'est pas encore totalement exempt de ce reproche que nous faisons à l'antiquité ; mais quoiqu'on ne puisse assez gémir de ce que l'avarice a conservé parmi les peuples de l'Occident , ce que la barbarie et l'ignorance ont établi et maintenu dans FOrient, nous observerons pourtant : i**. Que l'esclavage n'est plus connu chez les chrétiens, si ce n'est dans les colonies, a?. Que les esclaves sont tous tirés d'une nation très sauvage et très brute , qui vient elle-même les offrir à nos négocians. 3°. Que si la raison et la philosophie s'écrient qu'il fallait traiter l'esclave comme l'Européan (^quamvis ille niger, quamvis tu candidus esses ) , il est cependant vrai que la grande dissemblance de ces mal- Heureux avec nous rappelle moins les sentimens d'humanité, et sert à entretenir le préjugé barbare qui les tient dans l'oppression. 4^* Q^^c si ces esclaves ont été traités avec une cruauté très condamnable , 1 expérience a prouvé bien des fois que jamais la douceur et les bienfaits n'ont pu ôter à cette nation son caractère lâche , ingrat et cruel ; qu'il y a même tout

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lieu de croire que si les esclaves des colonies avaient été des Européans , ils seraient déjà rentrés dans leur droit de citoyen , comme les serfs de notre gouvernement féodal ont peu à peu recouvré la liberté civile ; enfin que le nombre des esclaves est bien moins considérable de nos jours , puisqu'il est borné aux seules colonies à sucre , et que sur plus de cent millions de chrétiens qui existent à présent, on ne compte assurément pas un million (9} d'esclaves , tandis que sur un million de Grecs, il y avait plus de trois millions de ces infortunés. '

{q) Nos serfs mainmortables ont peut-^tre une condition plus triste , parce que , jouissant de la liberté de leur corps, ils n'en sentent leur assujettissement qu'avec plus de peine. Il y a plus de trente millions de ces esclaves chrétiens,

N. B. Jésus-Christ n'a jamais parlé d'abolir VesdofMsge,

' ^\ l'on est curieux de connaitre la manière dont les anciens philosophes pensaient sur l'esclayage , il faut lire les chap. m y iTy ▼ et yi des Politiques d'Aristote. On y trouvera que la servitude est juste et ne l'est pas; qu'elle est quelquefois « naturelle sans être légitime , et légitime sans être « naturelle ; qu'il est dans l'ordre que le moins parfait serve <t le plus parfait ; que c'est ainsi que les animaux doivent « servir les hommes , et les femmes obéir à leurs maris ; que « dans le cas où la force seule a réduit les peuples en capti- « vite, l'esclavage est juste sans l'être d'une ^siçon absolue, <t parce qu'encore que ce soit la supériorité de vertu qui « fonde l'autorité , il n'est jamais dans la nature que les « nobles soient réduits en esclavage ; mais que s'il est des « nations nobles , il en est d'autres qui ne le sont pas ; que « parmi les barbares, les nobles ne sont tels que relative-

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