‹ De la félicité publique; ou, Considerations sur le sort des hommes dans les différentes epoques de l'histoireChapitre 11 sur 49 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Des Romains.

Il est à présumer que le lecteur, déjà instruit de Tobjet que nous avons en vue , ne s'est pas attendu i trouver dans nos recherches un ordre scrupuleu* sèment chronologique. Une fois introduits parmi les Grecs, il nous a été impossible de les quitter sans avoir porté des regards avides sur ces nombreuses merveilles que tous les siècles ont admirées , et qu'il nous était si nécessaire de réduire à leur juste valeur. Nous avons osé dire que ce qui paraît beau n'est pas toujours bon ; et considérant l'antiquité comme les personnages qu'elle produisait sur la scène , nous avons levé le voile d'Agamemnon pour laisser voir l'esclave

< ment à leurs concitoyens ; au lieu qu'il est des peuples qui t sont nobles partout.... ». En voilà assez pour faire conuitre en quelles mains étaient déposés autrefois les droits iicrés de l'humanité. Mais ce qui est encore plus ridicule que barbare , c'est qu'Aristote se proposant de prendre une Cuaille pour le modèle des sociétés politiques , trouve que cette famille primitive est composée essentiellement de trois parties , dont la première est le maitre et l'esclave , comme li la nature avait formé , au commencement , des êtres de deux espèces différentes , les uns pour être maîtres , les autres pour être esclaves. Il n'est pas besoin de dire que les deux autres parties intégrantes de la société sont le mari et la femme | le père et les enfans.

no DE LA FÉLICITÉ

qui représentait le roi des rois. Il nous faut maie tenant revenir sur nos pas et recommencer uit< tâche non moins difficile.

Tandis que les Grecs perfectionnaient les lois , érigeaient des temples et disciplinaient les années , l'Italie nourrissait dans son sein un peuple qui devait détruire leur gouvernement , renverser leurs édifices, et triompher de leurs phalanges. De même que D&> mosthène , ayant mis l'ambition aux prises («) avec la nature, ne voulut paraître dans la tribune que lorsqu'un travail long et opiniâtre l'eût assuré du succès; de même Rome, barbare dans son origine, humble dans son principe , et lente dans ses progrès, avait employé quatre siècles entiers à s'instruire dans l'art de vaincre et de dominer. Sans doute qu'il n'est point de travail plus digne d'un philosophe que d'examiner quels sont les principes qui ont pu conduire une simple cité à ce comble , ou , pour mieui dire, à cet excès de gloire et de prospérité : mais lei événemens connus ne sont pas toujours en propor tion avec les causes connues, et il arrive souvea aux écrivains, politiques d'en uâer comme les an ciens astronomes qui expliqurnent, qui annonçaien même assez bien les phénomènes , en leur assignan des causes absurdes. D'ailleurs quand il serait vn que nous eussions découvert les véritables source de la grandeur des Romains , qu'en résulterait-U pou nous qui ne voulons pas savoir comment on deviei

(a) Trop énigmatique, ,

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grand, mais seulement si en devenant grand on devient plus heureux ? Que serait à nos yeux cette découyerte, sinon celle d'un large et magnifique chemin , mais qm ne nous mènerait pas oîi nous voulons aller ?

Si le gouYernement romain doit être recommandable à la postérité , ce n'est pas lorsque , borné dans Tenceinte d'une ville , il lui prescrivait une police ou lui préparait une défense : c'est sans doute lorsque Rome conmiença à dominer en Italie , et qu elle soumit toutes ses belles contrées , sinon à ses lois , du moins à ses principes, à sa discipline; c'est encore, lorsque , après s'être étendue sur toute la Méditerranée, elle joignit à son empire la Sicile, la Sardaigne et l'Espagne ; c'est surtout au moment où , maîtresse de l'Afrique , elle parvint à donner des lois à r Asie. Or , si dans ces fastueuses époques les homjnes ont été plus libres et plus tranquilles, si la tyrannie a été abolie, si le droit de la paix a été plus sacre et celui de la guerre plus humain , si les champs ont été mieux cultivés, si le commerce a multiplié les liens qui unissent les nations entre elles, admirons avec tous les siècles passés, et ne cessons cVétudier la politique d'une nation qui , commençant à travailler à sa propre félicité , se trouve , par la seule perfection de son gouverntment, par la seule énergie attachée à sa constitution, en état de dicter des lois à la barbarie , d'enchaîner l'ambition , enfin de s'assimiler l'univers entier dont elle aurait été la

bien&itrice et le modèle. Mais si rien de pareil n'est arrivé, si les Romains, loin de triompher par l'as* cendant des vertus , n'ont prévalu que par le crime, et, ne se sont établis que sur les ruines du monde ; qui nous empêcherait de les juger avec autant de rigueur que ces Grecs aussi braves , aussi héroïques, mais plus aimables qu'eux.?

Il semble, en effet, que dès que l'histoire ancienne a quitté la Grèce pour ne s'occuper que de Rome, elle prenne un caractère austère et dogmatique. Les fables mêmes sur lesquelles elle est obligée de jeter les fondemens de son vaste et imposant édifice, ont je ne sais quoi de triste et de sauvage, et ce sombre coloris se fait apercevoir jusque dans les récits du bon Plutarque , qui n'est plus le même lorsqu'il vient à parler des Romains. C'est que l'histoire de ce peuple n'ayant coAimencé à être écrite que cinq ou six siècles après sa naissance, eut cet avantage particulier d'être une , de former un tout , et de lier l'idée de l'état le plus brillant de la république avec celle de son origine. C'est ainsi que l'auteur dramatique, l'esprit déjà prévenu des grands événemens qui doiveiit se passer dans sa tr^édie , prend dès son exposition un ton grave et majestueux , et fait pressentir dans son début la solennité de sa catastrophe; artifice ingénieux , toutes les fois qu'il s'agit d'émouvoir et d'intéresser les hommes, mais qui ne peut convenir à l'auteur impartial et philosopliique , qui , se dévouant tout entier à la vérité , ne voit

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dans Jornement qui la décore qu'un voile odieux i|ui en cache la beauté.

Ssms doute il est important de la voir dans tout son jour cette vérité si sainte et si respectable : c'est surtout lorsque , par une habitude anciennement contractée , les faits ont usurpé le pouvoir de la raison, et que chaque événement érigé en exemple entraîne avec lui une moralité fausse ou vraie. Alors rien n'est indifférent dans l'étude de l'histoire , et la critique va de pair avec la philosophie. Nous regrettons sincèrement de n'avoir pas de notions pi' taillées et plus sûres sur l'origine de la rép romaine, persuadés qu'elles pourraient jeter qu ques lumières sur les objets importans que nous devons soumettre à nos réflexions. Qu'un roi d'Ass]

j ait porté un nom ou un autre,. qu'il ait régné ur ou un mois , c'est une question qu'on peut ab donner aux érudits de profession; mais que ^' ait dû sa naissance à une colonie de Latins lement à une troupe de fugitifs et de bripa ses fondateurs aient conservé dans leurs institutions civiles et religieuses le cai Troyens, dont ils descendaient par Ené

I des Grecs dont ils tiraient leur origine ou qu'on ne découvre en eux que les pru

1 siers oui durent nrévaloir parmi des brigai

, et des aborigènes à dei de la fondation de Rome le i § mixte, c'est-à-dire compo îoire I, 8

ii4 DE LA FÉLICITÉ

monarchie, de Taristocratie et de la démocratie, ou que le peuple , trop abject pour avoir part aux affaires ', ne fût regardé que comme un vil troupeau qu'on rassemblait au son du cornet, et qu'on traitait

' Gian-Battista Yico a soutenu cette opinion dans un livre intitulé: Principi di scienza nuova intomo alla comme natura deUe naùoni; il a été suivi par M. Duni, dans na ouvrage plein de sagacité et d'érudition , qui a pour titre : Origine e progressi del cittaelino Romano, et par M. 'l'abbé Bignon, dans son Histoire critique du gouvernement romain, Nous exposerions en peu de mots les raisons sur lesquelles ces auteurs ont fondé leur système. En partant d'un lait avoué par tous les historiens y que Romulus ouvrit un asile à tous les fugitifs qui voulurent s'établir dans sa ville naissante y ils vont plus loin , ils supposent que cette ville ne fut peuplée dans le principe que de vagabonds et de gens sans aveu ; et s'attachant à Plutarque de préférence aux tuteurs latins y ils prétendent que Romulus, pour donner quelque forme à cette colonie , fut obligé de faire un triage; qu'il sépara d'abord les hommes qui étaient nés libres {^ingenui) et dont on connaissait les pères, qu'il les nomma patriciens , et qu'il en forma une classe à part dont il tira les sénateurs; tandis que les esclaves fugitifs, les bandits, les gens sans aveu formèrent la populace {plebs)^ et n'eurent aucune part au gouvernement; que non - seulement la législation, mais la religion appartenait exclusivemeni aux patriciens , qu'eux seuls pouvaient adopter ou rejetei les lois , qu'eux seuls aussi avaient le droit de faire les sacrifices , de diriger les cérémonies religieuses , et même d'] participer ; que les patriciens affectèrent de mêler les droit civils et religieux, afin de faire une espèce de monopoh des uns et des autres ; qu'ils se réservèrent celui de prendr

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comme des esclaves ; c'est ce qui ne peut être indifférent aux yeux de quiconque veut chercher dans

rhistoire le fil caché qui seul peut conduire à des

vérités importantes.

les auspices , et que tout acte public ne pouTant être fait sans auspices , le peuple se trouva éloigné non-seulement de la magistrature, mais même du droit d'hérédité et de tons les droits domestiques, qui ne pouvaient s'acquérir que par un mariage religieux précédé des auspices; que ce mariage, fait suivant toutes les règles, s'appelait connubium ojmupdœ, et n'appartenait qu'aux patriciens; que les mariages du peuple n'étaient qu'une simple cohabitation en ▼ertu d'un consentement réciproque , et s'appelaient matrimonium ; qu'ils ne donnaient ni le droit de tester, ni aucun de ceux que les lois romaines attribuaient aux pères de fanulle, etc.

De toutes ces suppositions , les mêmes auteurs concluent qu'on n'a rien entendu jusqu'ici au gouvernement romain y dans lequel ils ne voient aucune trace de démocratie , du moins pendant les trois premiers siècles. Conune ce paradoxe, qui a été soutenu avec beaucoup d'esprit et d'érudition , ne tendrait à rien moins qu'à faire envisager l'histoire romaine sous un point de vue tout nouveau , et à détruire les fondemens sur lesquels les meilleurs auteurs ont établi lenr doctrine et leurs raisonnemens , nous n'avons pas cru devoir les négliger, et nous avons pensé que du moins une partie de nos lecteurs nous sauraient gré de rassembler ici qnelques-unes des objections qu'on peut y opposer.

i^. Tite-Live, Denys d'Halicarnasse et tous les auteurs Tui ont écrit sur l'histoire romaine , s'accordent à dire que le peuple (^plebs) eut le pouvoir de créer des magistrats et de faire la paix et la guerre : or , c'est une grande témérité

ij6 de la Félicité

Avouons -le cependant / quelques découvertes qu'on fasse dans ce genre, il est difficile d'en tirer des résultats d'une grande utilité. Quand on aura bien examiné , bien constaté la constitution primi-

que de prétendre être mieux instruit que ces auteurs , oa une grande subtilité de vouloir tirer de leur propre narration des résultats contraires aux leurs, {b)

a^. Denys d'Halicarnasse dit positivement qiie lorsque Horace eut poignardé sa sœur, le jugement de ce crime atroce fut renvoyé au peuple. Tite-Live s'exprime en termes à peu près équivalens.

3°. Dans la supposition que le peuple de Rome fût sivil et si méprisé, comment peut -on expliquer que les Sabinsse soient unis aux Romains par une convention libre y sans se réserver aucune distinction , aucun privilège ? car on ne dira pas que chez les Sabins le peuple n'était encore qu'un vil ramas de bandits et d'esclaves fugitifs : d'ailleurs Denys d'Halicamasse nous apprend (Liv. n) que, même avant cette réunion des deux peuples, la cité de MédulUcy colonie de celle d'Albe , s'était unie aux Romains et identifiée avec eux , et personne n'ignore que plusieurs familles romaines faisaient remonter leur origine jusqu'aux Troyens; ce qui prouve encore qu'un certain nombre de familles illustres parmi les Albains suivit Romulus , et combat cette opinion, tout au moins exagérée par Plutarque, que Romulus voulant former un sénat, eut de la peine à trouver des hommes qui connussent leurs pères. Voyez à ce sujet Carolus Sigonius, de Republica romana^ et Cantelius, de FamUiu romanis,

/i°. Denys d'Halicamasse dit que Servius-Tullius partagea les terres conquises entre les citoyens qui, n'ayant rien à

{P) Mais ks Romains ont douté aussi,-

PUBLIQUE. CH. VI. n,

tive de cette république si célèbre, qu'y trouverat-on en (lernière analyse? l'ne simple police : l'arrangement intérieur d'une cîté. Je prie le lecteur de donner quelque attention à ces paroles. Il me semble

nu, étaient obligOs de iravaillcr de leurs mains; de sorie ipi'iprts cel arrangement. Il n'y eut plus à Rome que des projirieiaires et des esclaves. Or, le même auteur, voulant jutiRcr Servius-Tullius d'avoir afTranchi an grand nombre (irtes derniers, nous apprend avec assez de détail ce <\ue c'éttitnl que les esclaves eliez les Romains. Il dit qu'ils ttaienl tous composés ou de prisonniers faits à la guerre et 'end<i9 au proGt du fisc , ou des esclaves même des ennemis, Inqnels faisaient partie du butin: d'où il résulte deux clioscs inportanles. i". Que djez lc« Romains la guerre était ['nnique source de l' esclavage. 2'. Que celle race serve et ilépindanle des grands, telle que quelques auteurs nous font dépeinte , n'a jamais esislé à Rome. Il est encore d'autres passages si décisifs , qu'o ip'ils aient écbappé à nos cril Liie, où cet auteur, racontant Il retraite du peuple sur le n Cii-itat tecum ipsa dïscors inte.

fagrabal odia....; et plus bas imnium malorum suorum iiififi ce citoYen d'une grande naiss rares qu'il avait reçues en cor irait été meurtri dans l'esclavage des patriciens; cet infortuné qui sut intéresser tout le peuple eu sa faveur et l'armer contre les grands, que pouvail-il être qu'un plébéien?. ... ^oilà donc, dès l'année 260 de la fondation de Rome , nu plAéien que Tile-Live, partisan outré de l'aristocratie* qulifie pourtant d'homme d'une grande naissance. 11 est

on ne tau

ait a

ssez s'étonner

tiques. Te

est

celui de Tite-

les tumultes qui précédèrent

nont Sacr

xprime ainsi;

srino inte/

pat

es plebemque

-. Maeno

quidam cum

■mfms te ir

fom

m proj'ccil. Ov

a née, qu

montrait les blcs-

m battant,

elles

coups dont il

iiS DE LA FÉLICITÉ

qu'elles renferment une idée neuve ; et qu'elles jettent un grand jour sur la politique......

Sur la politique *! Ce mot qui vient de se trouver au bout de ma plume sert encore à prouver la vérité que J€ vais développer : c'est que tous les gouvememens de l'antiquité , si l'on excepte les grandes monarchies anciennes dont on ignore l'origine , doi-

sùr que quelque modification qu'ait reçue Tesclavage chez les ancien», jamais les esclaves n'ont été regardés conune peuple 9^ comme partie intégrante de l'état. On peut voir dans Athénée des recherches assez curieuses sur cet objet. U distingue plusieurs sortes d^esclavages ; comme lorsqu'une nation se soumet entièrement à une autre ; lorsqu'un peuple émigrant demande des terres à cultiver^ ou lorsqu'un peuple vainqueur en abandonne aux vaincus à certaines conditions onéreuses, ee qui se rapporte assez à la servitude féodale; mais il ne parle nuUe part de cette demi-servitude , de cet état mitoyen entre la liberté et l'esclavage qu'on suppose avoir existé dans les trois premiers siècles de la république. Voyez Deip. liv. vi , ch. vu.

5^, Il parait que ce n'est que par induction que M. Duni a pensé, ainsi que Brisson, que les auspices étaient absolument nécessaires pour les. mariages. On sait seulement que ces cérémonies se faisaient par la confarreatio ( partage d'un gâteau sacré) et par \Kcoemptio (espèce d'achat fait par le mari ) ; mais on ne voit nulle part qu'elles aient été exclusivement le partage des nobhes. Voyez Brisson , de Ritu nup^ tiantm, et Heineccius, ^int. Jur, Rom. liv. ii, tit. x.

6**. Il y a une équivoque palpable dans l'usage que M. Duni

* IltfAiriJni y regendœ çivitatis sçienUa, de ^o A/f > qui veujt dire viUe*

/ vent leur naissance à une viUe, à une cité : et si ' l'on veut y réfléchir, on verra que les choses n'ont |iu se passer autrement £n efTet , les liommes n'ont été connus sous le nom de peuple que lorsqu'ils ont eu des lois pareilles , des usages commun», des dépendances mutuelles qui les ont réunis, qui ont, pour ainsi dire, attesté leur idcnlilé. Or, les liommes n'ont eu besoin de lois et do conventions que

ifiit des harangues de Tite-Live, part i cul ièrcment de ci df Canuleius. M. Duni voudrait faire entendre que les boni demandèrent pour le peuple le ronnubiunt , t'es dite le droit de se marier comme les patriciens; mais part OTM mot se trouve seul , it est clatr que Tite-LiïC a sq ulendu cuin plèbe , c'est-à-dire que le tribim de lu'il fût permis aux plébéiens d'épouser des ] Il n'en résulte donc pai que les plébéiens ne i mriés avec les mêmes cérëiDonies qui- les pair

7°. Il V a tout lieu de croire que Romuhis "'' >ille un gouvirnement analogue à celui des tar l'eiprit d'imitation a régné de loul Icmpi I» téfuTtaalFMTi comme Lycurguc, lesquc dininncasdifféreni, parce que les riTormes pour fondement des abuï existans, l'esprit '. liors dn cAté opposé, et cherche les contrai leniblables. Qu'opposer enfin au témoignage I—" '-tins, jusqu'à Séncque luî-m^me, qin ant de» lumières qu'on peut tirer de

nenl à l'hittoire , qu'où y trouve ce fait in on appelait des rots au peuple ? cncori ■••■e ions les Ijistoriens romains ont éti !•' , et fuvor^lcs à l'arislocralie.

lorsqu'ils ont été rassemblés en grand nombre dans un petit espace (c). Car plus ils sont disséminés sur la surface de la terre, plus ils sont occupés à se procurer leur subsistance, soit par la chasse, soit par la culture , moins ils ont besoin de législation , et vice versa y plus ils sont réunis, plus les points par lesquels ils se touchent sont multipliés, et plu3 ils sont contraints de recourir aux traités et aux conventions. De là il résulte que le premier besoin de toute société a été la police y et que tous les gouvemeïnens ont commencé par n'être qu'une simple police. C'est ici surtout que le langage sert à expliquer les faits , et non les faits à expliquer le langage. TlùhnudL chez les Grecs , civitas chez les Romains, ne signifiaient dans leur origine que le gouvernement d'une ville , quoiqu'ils aient désigné ensuite tout ce qui appartenait à l'administration en général : et de nos jours encore, le terme àe police peut s'entendre du gouvernement des hommes par opposition à celui d'administration , qui désigne plutôt le gouvernement des propriétés. (<')

Peut-être m'objectera-t-on que la guerre est la

première source de l'autorité , et par conséquent du

•gouvernement : mais je répondrai, que si la guerre

a été longue et l'armée nombreuse, le gouvernement

de cette armée aura encore appartenu à la police;

(c) Pourquoi pas en plusieurs villages, comme chez les Celtes ?

{d) Trop fin.

[ PUBLIQUE. CH. VI, m

I fl (fue si la guerre a été bientôt terminée , le prel nin- objet du vainqueur, [e premier fruit de la paix aura été une société paisible, et la possibibté pour les hommes de vivre ensemble sans être inquiétés. Dans ces deux cas, ia police se sera donc établie ou dins un camp, ou dans une ville naissante. Si l'on loulait étendre ces considérations jusque sur les animaux, on verrait que, de même que la société des bêtes féroces et indépendantes , qui trouvent aisément leur nourriture , est la plus imparfaite de tomes («), de même la fourmilière et la ruche des iibtllles sont les plus beaux exemples de police que BOUS offre la création. Tout concourt donc à prouver que les premières conventions ont été faites pour une multitude, et qu'elles se sont bornéi pour ainsi dire, à des lois àejuxta-position.

Loin de penser que ces vérités aient besoin d plus long développement, nous craignons n'i' qu'elles ne pamissent trop simples et trop tri 'inous ne nous hâtons d'en montrer l'id 'M faisant observer les contradictions q iriire ces principes de tout gouverneme"' '|ue tout gouvernement doit se propose En effet, que sont les hommes sur I fnfans à la mamelle, obligés de prcssci nourrir. Que sont les hommes di transplantées , des êtres déi s, i blés à cette multitude d'

■) Trop fia, et peu utile.

croscopiques , qui , s^agitant en tout sens et se précipitant sans cesse les uns sur les autres , ne semblent être nés que pour le mouvement. (/)

N'en doutons pas, Tagriculture devait être le premier objet des législateurs , et la propriété le principe de l'agriculture. La nature n'accordant rien qu'à des sollicititions réitérées, ses premiers bienfaits furent achetés , et les premières dépenses , soit en argent, soit en travail, auraient dû fonder le premier droit de propriété. La perfection de la culture n'eût pas manqué d'amener l'abondance et la variété des productions , d'où serait venu le commerce , et par le commerce les richesses. Alors la nécessité des marchés publics , la convenance des lieux situés sur le bord des rivières ou sur le rivage des mers, auraient donné naissance aux cités. Mais celles-ci, regardées comme le dernier produit ou la simple conséquence du gouvernement agraire , auraient reçu de lui leurs formes et leurs lois. Les paisibles cultivateurs n'auraient pas négligé d'y faire régner leurs principes salutaires. Ces hommes , attachés à la glèbe par intérêt et par habitude, auraient fait de la conservation la base de leur politique, et le mot de gloire n'aurait peut-être été connu dans aucun langage. Mais le contraire est arrivé.

Soit que les premiers habitans de la terre se soient trouvés placés par la nature dans ces lieux privilégiés, où ses bienfaits sont et plus communs et moins

(/) Satire un peu frivole»

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I jécessaires^ soit que la force, nyanl eu d'abord plus «moyens de s'exercer, ait su Lienlnt prévaloir sur le travail; soit en6n que la marche de la population lit toujours été plus rapide que celle de l'industrie, nous ne voyons pas que les états niLiil ilù leur m-i. paeà des cultivateurs, mais plutôt à des brij^and et à des vagabonds (;). De là il est arrivé que vlUesont été les premiers rudimens des nations, ijiie le gouvernement de police a servi de princip' b constitution des états.

Nous l'avons déjà dit : l'origine des anciennes i lurcliies nous est inconnue ; mais sans porter regards inutiles dans la nuit des temps, arrflo nous un moment sur les progrès de la pop dius cette partie du monde qui donna si I dnlois ou des exemples à toute 3a Iciro.

Que D;iiiaus,que Pélasge, Inacliiisul I' plé,ou non, les premiers fondateurs de «Jiics, il n'en est pas moins vrai que peuplée par des colonies venues de lÉgïpIc (*); il n'en est pas moins vrai i Sparte, d'Athènes, de Corintlie, d'Arg Sortirent toutes les grandes villes de la la Sicile. Or, suivez les progrès de cctd ■is verrez s'élever autant de rép ■î -, et si jamais quelques-uns tl(^

! tes Indiens, Us Chinois, la . u-i .1rahes,etc.?

(A) QiUM .' j^enunne en Grèce auparavaiil '

mens se réunissent et paraissent former un système politique, c'est par une simple union fédérative, telle que celle des Amphyctions, des Étrusques et des peuples du Latium. D'un autre côté, si ces riches ihinières de l'espèce humaine, si ces vastes monarchies orientales'ont succombé sôus les efforts des républiques naissantes, que sera -t- il resté sur la terre , sinon les vestiges du seul gouvernement auquel les vainqueurs avaient obéi? Gorinthe donna naissance à Syracuse , Tyr à Carthage , Troie à Albe , et Albe à Rome. Joignez à ces noms fameux ceux de Sparte et d'Athènes, et vous aurez les principaux rôles qui ont paru sur la scène du monde. *

Que ces philosophes estimables qui s'efforcent de ramener l'homme de tant de jeux frivoles ou de spéculations oiseuses à ces deux objets importans, son aliment et son bonheur , ne s'étonnent donc plus si le plan d'un gouvernement fondé sur l'agriculture et sur la propriété territoriale est une idée toute neuve qui n'existe encore que dans l'opinion ou sur le papier. Mais s'ils veulent se rendre raison de notre ignorance dans une matière si intéressante, qu'ils

' Atheniensis in Asia turba est. Mîletus lxxv urbium populum in diversa effîidit : totum Italiae laCus quod infero mari alluitur major Graecla fuit : Tuscos Asîar sibi vindicat : Tyrii Africam incolunt : Hispaniam Pœni : Grseci se in Galliam immisenint, in Graeciam Gaili : Pyrenaeus Germanonim transitus non inhibait : per invia , per incognita versavit se humana leyitas. Ssiceg. ConsoL ad Helviam matrem.

PUBLIQUE. CH. VI. iiS

i'fl] prennent aux erreurs innombrables qui ont été commises par ce gouvernement de police, irréconciliable ennemi de la propriété. Ils y verront des convulsions pei-pétuelles , des censures , des réformes, des partages de terre, des distributions de grains , des taxes arbitraires , des amendes excessives, enfin la propriété compromise dans toutes les querelles politiques. Alors ils s'iipercevront aisément que toutes les fois que les changcmens de la constilution de l'état sont liés nécessairement aux changemens dans les fortunes, les querelles, les sédilions doivent être beaucoup plus fréquentes; et qu'au contraire, lorsque les fnclions ne disputent Entre elles que pour des privili-ges et des dignités, il est beaucoup plus facile de les apaiser que si elles attaqunii'tit aussi leurs propriéks mutuelles, (i)

Si l'administration municipale, si de simples régimes de police ont été les prcmiiTS gouvcrnemens ie tous les peuples, il est clair qu'on ne doit point s'attendre que leur origine rentle raison de leurs progrès. Ainsi ce serait inutilement que nous chercherions dans le berceau des états les germes de leur gnndeur, et surtout que nous nous flatterions de trouver sur quelques collines entourées de muradies les principes d'une monarchie universelle.

Un jeune ambitieux, las d'attendre la succession de son aïeul, et peut-être même de voir sa légitimité

(i) Rélat ! Ul/kum^ue calculum ponas , ihî nauf radium

révoquée en doute, propose de fonder un nouvel établissement. Il obtient aisément des secours , et trouve encore le secret de débaucher quelques-uns de ses compatriotes. On choisit un lieu convenable; on élève des maisons contiguês , pour être plus à portée de se secourir mutellement : on forme une enceinte qu'on entoure de murs et de fossés : à peine a-t-on fini de s'établir, qu'on songe à prendre quelques arrangemens intérieurs. Le fondateur, qui ne s'est attiré des compagnons que par l'espoir de la liberté et de l'égalité , ne peut tout d'un coup s'ériger . en maître ; mais en même temps la part qu'il a eue au projet et à l'exécution lui donne une grande considération , et le constitue chef de l'état naissant Les pères de famille, les hommes les plus apparens, forment un conseil qui doit traiter de toutes les affaires ; mais la décision des plus importantes est renvoyée à l'assemblée générale de tous les colons. Bientôt on songe à se mettre en état de défense , et même en mesure d'attaquer ses voisins. On distribue les nouveaux habitans^en différens corps, on forme de l'infanterie et de la cavalerie, et cette milice bourgeoise devient le modèle de l'armée. Le désir d'acquérir de nouvelles forces engage à ne pas se rendre scrupuleux sur les recrues; un asile est ouvert à tous les aventuriers, et surtout aux esclaves fugitifs, article bien important alors, et qui pouvait être la source d'une population immense. Mais comme cette admission d'étrangers de toute espèce n'a encore pro-

cnré des colons que d'un sexe (^), on im.iglne un projet qui se sent bien de la morale introduite parmi dp lels citoyens. Les femmes des peuples voisins sont enlevées contre toutes les lois de l'hospitalité. Ce fieuple arme pour les recouvrer; au moment de la \eiigeance , les ofiensés se Inissent désarmer; les deux nations s'unissent par un trnité solennel, et «qu'il y a de plus extraordinnire) religieusemenl observé. La ville augmente et la police se perfectionne. A un roi législateur succède un prince belliqueux, qui est suivi à son tour par des rois militaires. Unation devient guerrière, mais elle est entourée de nations guerrières , et l'avantage ne paraît se décider pour elle qu'en raison de la capacité de ses rliffs ; bonheur qui dépend de la fortune , et qui ne peut ôtre encore l'effet de sa constitution politique, etc. elc.

Jusqu'ici j'ai beau considérer les progrès de la republique romaine, je ne puis leur assigner que Jeux causes : l'une est due au hasard qu'il faut toujours mettre pour beaucoup dans toutes les affaires humaines, c'est la capacité des rois et In longueur des règnes ' ; l'autre appartient davantage à la poli- ''({ue, et c'est le principe de population établi par [li)Mais il y a quelque apparence que les escliii-es femetli'i iMl venuet avec les mdles.

' Hatc est prima xias populi romani, et quaji infanliu <|uuk haboit sub regibus septem , quadain falurum indus- 'rn lira uarii» ingeiiio, ut rcijiublicsE ratio ft ulilitas pos- "ulabat. Flou. \\y. 1, ch. tiii.

ia8 DE LA FÉLICITÉ

Romulus 9 et suivi par ses successeurs ; principe d'après lequel les Romains se firent une loi de transporter dans leur ville tous les peuples vaincus, aa lieu de les réduire en captivité , comme c'était Tusage alors. Voilà la véritable source de la grandeur de Rome ; voilà ce qui fit que deux cent cinquante ans après sa naissance , elle contenait cent trente mille citoyens '. Quant à son gouvernement, quelle idée pouvons-nous en concevoir lorsque nous voyons le peuple assez vil pour gémir si long-temps et si patiemment sous le joug d'un tyran tel que Tarquin-le- Superbe ? En effet , si la jeunesse romaine n'eût pas été fatiguée d'une guerre longue et pénible , si la plus affreuse tragédie ne fut pas arrivée à propos pour remuer les esprits de la populace , Rome serait devenue, ce qu'a été Syi'acuse, le jouet des tyrans et le théâtre des révolutions.

Mais les rois ont été chassés ; la liberté s'est assise à leur place. La liberté Quelle liberté! la tyrannie n'a fait que passer des mains du roi dans celles des grands. Le peuple regrette ses premières chaînes; il se plaint et n'est point écouté; réduit enfin au dernier désespoir , il ne trouve que dans l'excès même de ses maux , le courage nécessaire pour les finir. L'établissement du tribunat assure l'effet de la loi

' Ou y suivant le calcul de Denys d'Halicamasse , cent quarante mille âmes. (/)

( /) Mais les homes de l'état étaient donc déjà très reculées, H fallait nourrir cent trente mille citoyens au lieu des trois mille de Romulus ; plus, apparemment, cent trente mille esclaves.

Vcderîa. Le peuple respire ; mais à peine cesse-t-il de craindre, qu'il devient formidable. Ici tout change d'aspect, et l'histoire du gouvernement romain n'est plus que celle des progrès de la démocratie. Les plébéiens se confondent avec les nobles par les mariages, et Rome démocratique dans le fait, n'est plus aristocratique que dans l'opinion : car c'est une chose remarquable que jamais la politique romaine n'a été en proportion avec la constitution du gouvernement, de manière que le peuple a régné

1 par la teiTCur lorsqu'il n'a pas eu de privilèges , et que la noblesse a régné par la considération lors-

\ qu^le a perdu ses premiers droits. '

Maintenant, je demanderai à ces politiques subtils qui voient tout dans Rome, comme Malebranche voyait tout en Dieu (m), quelle époque, quel instant de cette fluctuation perpétuelle ils saisiront pour faire du gouvernement romain le modèle qui doit être suivi par toutes les nations.

Peut-être cette question les embarrassera-t-elle un peu; cependant ils peuvent l'éluder en quelque façon. Nous convenons , diront-ils , que la constitution de la république romaine n'a jamais eu de principes bien fixes; mais au moins ne pouvez-vous faire un pareil reproche à sa politique. Cet esprit de discipline, cette perfection dans l'art de la guerre, ce

' Pendant la seconde guerre Punique , presque toutes les dignités furent entre les mains des patriciens.

("i) Plaisanterie très déplacée.

TOMK I. Q

i3o DE LA FÉLICITÉ

système suivi de'pouvoir et d'agrandissement, déposent assez en faveur des principaux ressorts du gouvernement. De si grands effets décèlent une cause

puissante (n)

Ici je dois demander grâce pour un scepticisme dont je ne puis me dissimuler la témérité , si toutefois le doute peut jamais être téméraire. Les Romains, il est vrai, ont, suivant le rapport des historiens romains, triomphé de leurs voisins presque toutes les fois qu'ils les ont combattus; mais pour juger de ces grands avantages, rappelons-nous qu'ils ont fait la guerre près de quatre cents ans (o) avant . que de soumettre la seule ville de Veïes * ; et attentendons, pour apprécier cette supériorité romaine, que nous ayions lu dans les historiens voisques, eques , samnites et étrusques les mêmes faits que Tite-Live a racontés. Encore n'en est-il pas besoin; cet auteur lui-même avoue quelque part que pendant un long espace de temps , les Voisques ont au moins balancé les succès des Romains. Nous ne rappellerons pas ici les histoires trop connues (p) de Por-

(/i) Oui.

(o) C'est parce que Rome fit toigours la guerre, qu'elle finit par tout dompter* Ses voisins ne furent pas toujours en armes contre elle,

' U semble qu'après un slëge de dix ans, ils ne sont venus à bout de la réduire y que par la faute qu'elle fit de se donner un roi et de se séparer de la confédération latine , qui ne pat lui pardonner cette défection.

(p) Et suspectes.

PUBLIQUE. CH. VI. i3i

lenna, de Coriolan, et du Gaulois Biennus; mais nous nous contenterons d'observer que si Horatiuslès était tombé par malheur de ia blessure qu il it au genou ; si la mère de Coriolan était morte (pelques années plus tôt, et enfin si Manlius-Capitolinus avait dormi un quart d'heure de plus, c'était lailde ia maîtresse du nioiide. {•/)

lenepuis m' empocher d'arrêter encore un moment l'attention du lecteur sur cet objet. Je veux qu'il juge avec moi de la frivolité de ces lieux communs, si souvent répétés par les auteurs qui ont écrit sur lesRomains. Quoi déplus ordinaire que d'entendre dire que l'esprit de conquête était l'âme de leur gouvouement (')? L'esprit de conquête chez un peu-'" qui a été trois cent soixante ans sans s'aviser tic fa un siège! Chez un peuple qui ne faisait que i gnerres de représailles ou de brigandages; chez peuple qui n'avait jamais imaginé enfin qu' soumettre ses ennemis, il fallût s'emparer d" 'teresses! Ne sortons pas de la place p tlome pour connoître les ressorts de son ment, et ne cherchons que dans les di peuple et des grands la source de tous li quicausentnotre surprise. D'abord, le!

gnaiit le peuple animé par ses tribuns,

isidetout. Si Alerandreétai •^phale , il n 'eût pas dclrAné Di de conquête eut d'abord pour •

i3a DE LA FÉLICITÉ

de l'envoyer (0 à la guerre : mais comme le soldat devait se pourvoii* de vivres à ses propres dépens , les campagnes ne pouvaient être longues. Les diversions que la guerre faisait aux affaires publiques n'étaient que passagères , et le peuple revenait de ces batailles plus fier, plus incommode que jamais. Ce fut alors qu'on s'avisa de prolonger les guerres et de faire des sièges. U fallut pour y parvenir se déterminer à donner une paye aux troupes. Les patriciens firent de bon cœur le sacrifice de leur contingent, et l'envoyèrent d'eux-mêmes au trésor public; mais les tribuns n'en furent pas les dupes : ils démasquèrent cette fausse générosité 9 et firent voir quel piège était caché sous cette bienfaisance apparente.

Que résulte-t-il de tout cela? c'est qu'il se fait dans nos jugemens une réaction des effets sur les causes , et des causes sur les effets ; c'est-à-dire que nous sommes portés, par exemple, à juger de la constitution d'un gouvernement sur quelques faits éclatans qui nous inspirent du respect; et que d'un autre côté, pénétrés de cette idée, nous jugeons ensuite la plupart des événemens suivant celle que nous nous nous sommes formée de leur principe. Or je considère la raison humaine comme armée de deux instnimens, la contemplation * et l'expérience. Ce sont les seuls qui puissent lui servh' à creuser dans le chaos

(/) De le mener.

* Théorie, qui Tient da mot grec S'i^f/n, ne signifie autre chose que contemplation.

PUPLIQUE. CH. VI. i3î

des opinions pour y trouver la vérité. Mais, si au Vieil deles perfectionner, elle se hâte de les employer concurremment, il arrivera que, se heurtant sans ^ c*ise l'un contre l'autre, ils seront émoussés avant que d'avoir pu lui servir. (')

Une chose étonnante, c'est que les hommes se sont presque toujours mépris dans l'usage de ces deux instrumens. La physique a été soumise à la contemplation, et la politique à l'expérience. Les loii de la nature ont été fondées sur des rêves ingénieux; celles de la société sur des faits particuliers. Les cruautés d'un tyran ont fait proscrire la monarchie ; un mauvais succès , une erreur dans les conseils, a fait abandonner la démocratie; l'abus du pouvoir ou des richesses a décrédilé l'aristocratie; (juelque crime commis envers une personne chérie, a établi l'extrême rigueur des peines ; une représaille dictée par la colère a fondé le droit de la guerre. Ainsi les hommes augurant toujours («) de ce qui arrivera demain, par ce qui est arrivé hier, ont gâté llnstrument de l'expérience et abandonné tout-à-fait celui de la méditation.

Combien différente ne devait pas être la marche de nos connaissances M ! L'astronomie , la physique , l'histoire naturelle, nous ont pour ainsi dire prodigué les données des problèmes qu'elles nous ont offerts. Nous n'avons donc eu qu'à ordonner l'équation ,

!') Un peu subtU. (u) Non.

(t) CeRes de Newton ou d'Ârchiméde , etc.

i34 DE LA FÉLICITÉ

qu'à airanger , qu'à nombrer, O) Une seconde étud< s'offrait ensuite à nos recherches , c'était la zoologU ou la connaissance des êtres dans leurs espèces , ou dans les individus, qui conduisait à la médecine philosophique , c'est-à-dire à la science de conserver les hommes dans le plus grand bonheur possible, en employant également les moyens physiques et moraux ; je dis moraux : car qui doute que la morale ne soit une branche de la médecine? Ici la quantité des faits était immense ; mais l'inconvénient de la variété compensait l'avantage de la multiphcité. Dans ce cas l'expérience devait être timide , et le doute conduisant sur ses pas l'expectation , la pratique ou la science mise en action n'aurait été employée qu'avec beaucoup de réserve. A ces études succédaient naturellement celles du gouvernement , c'est-à-dire des corps politiques, de ces agrégations organisées, qui, sous le nom S empires et de républiques j présentent un nouvel ordre d'êtres moraux. Or , qui ne voil du premier coup d'œil que ces corps politiques étani en très petit nombre, et cependant pleins de variétés et d'accidens particuliers, sont de tous les objets dt nos recherches ceux qui se dérobent le plus aux lu mières de l'expérience ? («)

(m) De ces réflexions que nous ne faisons qu'indiquer à nos lecteurs, il semble naître tout d'un cou[

(j) Étranger à la question,

{z) Je doute que cela plaise aux lecteurs.

{aa) Trop étranger.

PUBLIQUE. CH. VI. i35

un nouveau système de science inconnu jusqu'ici. L'examen de la nature, de ses lois fixes, immuables et nécessaires, serait le premier fondement de toute iocirme, Vinitium sapientitE. De ces premières notions de la nature, on passerait à .ses principales productions , et ensuite à son action circonscrite et individualisée ; Vandrologie , ou la connaissance de rhomme en général, servirait de base à la médecine physique et morale, et de cette science naîtrait la politique (fit) , qui ne serait que le résultat de toutes \ti autres. Ce serait alors qu'on aurait une véritable Physiocratie , un gouvernement fondé sur les forces delà nature , et sur l'énergie de son action.

Dans un siècle moins éclairé, avec des esprit= moins accoutumés aux noiirrilurcs les plus suhstni tieljes, je devrais m'excuser de ci-t écart philoso phique et siu'tout de la forme concise et abstrait que j'ai donnée à ces réflexions : («) mais je n'i{'pai fjue l'instruclion est tellement répandu" ''■ jours, que les auteurs ne peuvent presque | mer d'autre avantage sur leurs lecteurs, qi pensé plus long»tcnips qu'eux à la clio écrivent. f«) Je trouve luêine que rien n'es pour celui qui compose un ouvrage que qu'il est assis près d'un homme dVsprit qu dément toutes ses pensées , dont l'atlenti dont les regards l'encouragent, près di

if'b) La médecine qui fait naùrc la poliliquc !

t") {ce) Bon, et très nei^.

i36 DE LA FÉLICITÉ

il se sent plus fort , plus sûr de lui-même» (««) C'est dans cette confiance que je me crois dispensé de développer comment il résulte de ce que nous avons dit , que d'un côté les hommes n'ont jamais appuyé £ur une base solide les principes qu'ils ont adoptés sur la politique; et que de l'autre, il s'en faut bien qu'il y ait assez de faits dans cette science pour qu'elle soit soumise à l'expérience ^ ou si l'on veut à la doctrine de l'exemple.

Mais revenons aux Romains, et rappelons -nous ce que nous avons dit plus haut de l'erreur qur nous porte à juger des faits, plutôt d'après quelques préjugés antérieurs que sur l'examen de ces faits en eux-mêmes; nous reconnaîtrons bientôt à quel point la vanité des Romains ^ l'adulation des Grecs , et l'enthousiasme de la postérité se sont efforcés de donner du relief à l'enfance de la république W. C'est ainsi qu'après que Servius-Tullius eut été élevé de l'état d'esclave à la dignité royale, on, assura qu'on avait vu autrefois une flamme céleste descendre sur son berceau.

Cette disposition ne paraît nulle part d'une manière plus frappante que dans l'opinion qu'on s'esl formée de la milice romaine. En effet , on ne se con tente pas de lui donner les éloges qui lui sont dus. mais on veut encore nous faire oublier qu'elle n'atteignit à son dernier degré de perfection que du temps des Scipions ; et ce que les Romains n'appri-

(dd) Qu'importe^

rent qu'à force de fautes et de mauvais succès , on

veut le faire passer pour une suite nécessaire de la

sagesse de leur gouvernement. '

Je m'étonne que personne ne se soit encore avisû

■ Comme l'objet de cet ouvrage ne me permet paa d'entrrr diES aucun détail sur la milice romaine , je ne donneni ici qu'un teni exemple des erreurs qu'on a commises à

MiDJCt.

PïTce qu'on a vu que le» Romains, vers le temps des (DQTes Puniques , se formaient en bataille , l'infanterie nngée en échiquier sur trois lignes, et la cavalerie sur les ulcs, on a cru que telle avait été leur ordonnaiici.' dans tou les temps. Mais je suis en état de prouver que, pen~ dut les quatre premiers siècles de la république, la cava- Ifrie fut toujours placée en réserve. Parmi le nombre -"* diu qnî déposent en faveur de cette opinion , je me c tenterai de rapporter ceux-ci : Tite-Live , en parlant d'i gnoàe bataille que Fabius livra aux Samnitcs, dit qui tonnil ordonna à sa cavalerie de rhar^r , mais qu'elle ca sutant de désordre parmi les siens que parmi les c Eqâut ducihus tributiis ante signa evecti, haut witiiaa quam suis prabucrunt tutnullai. Or, c "ittiigna evecti, qui menaient le désordre dai ■etic f omme dans celle des ennemis , que po— linun une troupe en réserve («) qui cliargc nllei de cette infanterie? J'omets nombre df bataille», où l'on suppose que le consii ciialerie de se couler derrière la ligne poi lis fiancs de l'ennemi i ce qu'elle n'aurait ^in dès le commencement de l'action , si cl inr lei ailes , et ce qu'elle n'aurait jamais pi (•') fauiijuei pat aKutt~garde ptutâl ifut réserve '

i38 DE LA FÉLICITÉ

de comparer la quantité de batailles que Tite - Live a fait gagner aux Romains avec le petit nombre de véritables succès qu'ils ont eus pendant quatre cents ans. Je m'étonne encore qu'on ne forme pas quelque

cavalerie ennemie eût observé le même ordre ; mais je remarquerai que la première fois que Tite -Live parle de cet ordre de bataille si souvent employé depuis , c'est à Tannée 44 ^ de la fondation de Rome. Il dit, en parlant dt$ Samnites '. Itaque in etciem procédant equitibus ùt comtta divisis. Le soin qu'apporte l'auteur à décrire cette disposition ne prouve-t-il pas assez qu'il en a trouvé peu d'exen^ples jusque-là ? Voici un autre passage qui nous apprend que l'infanterie ne combattait pas en échiquier , et qui sert encore à prouver l'opinion où nous sommes que la cavalerie était placée en réserve. Le dictateur Marcus-Valerius , allant au secours d'un corps avancé , marcha dans l'ordre qui suit : Prima incedebant signa legionum , ne quid occultant aut re^ pentinum hostis timeret, sed reliqucrat intervalla inter ordinés peditum , qua satis laxo spatio , equi pemtitd passent. On voit par là que , d'un côté , la légion ne conservait pas toujours des intervalles, car alors l'historien se serait contenté de dire qu'on les avait augmentés; et, de l'autre,. que la èavalerie n'était point placée sur les ailes , car si elle s'y fût trouvée dans cette occasion , un ordre si nouveau aurait donné à penser aux ennemis, et leur aurait annoncé une charge rapide {quid repentinum). Ce qui m'étonne le plus, c'est qu'on n'ait pas été conduit à ces observations par la nécessité dont elles sont pour expliquer certains passages qui , sans cela , doivent paraître absurdes. On voit la cavalerie romaine tantôt prendre l'ennemi en flanc ou en queue, et décider ainsi la victoire ; tantôt mettre pied à terre pour rétablir le combat. Or, il est ridicule de dire que les

PUBLIQUE, CH. VI. l'jy

doute sur Fauthenticité de l'histoire, lorsqu'on voit Vbistorien assez exact pour ne jamais omettre le détail d'une seule action; lorsqu'on peut comparer cette attention scrupuleuse avec celle qu'il emploie

nonains, étant mauvais cavaliers, préféraient quelquefois decombaltre à pied , puisqu'on voit souvent qu'ils décident ItiDccés d'une bataille en chargeant à cheval. Mais qu'arri- Tiil4l ? C'est que lorsque les ennemis avaient trop bien ippnjé leurs flancs pour craindre d'élre tournés, et que, dut la première charge, leur infanterie avait fait plier celle dn Romains, les consuls, voyant qu'ils n'avaient ni le tnps ni la facilité de faire une diversion sur les ailes , ne manquaient pas d'ordonner aui cavaliers de mettre pied â terre; et, faisant en même temps ouvrir les manipules, ils wnaient celle réserve antesigna, c'esi-ii-iiiif au fioni ' imdière.

Quant à la milice romaine en général , voici , après mûr examen , le meilleur jugement que j'en puisse pori Ptndant près de cinq siècles, elle n'a eu qu'un avnnt nédiocre sur celle des peuples voisins , et l'infanti même jamais eu de supériorité marqut'i^ , prt 1h batailles qiie les Romains ont gagntes l'a) dri charges de cavnlerie. Je sais que cette vé coDnup; mais Je prie les militaires de lire ' >ll«nlion , et Je suis sur qu'ils seront de mon ; ptnl-élre plus surpris encore s'ils ouvrent V •le Mitit. iiiit., d'y trouver que , jusqu'au lem| dfs Gmbrei , arrivée vers le milieu du septiè rrpalilique , on n'avait pas encore imaginé d Kildats l'art de l'i-scmne) si nécessaire duii) 1« hommes se battant corps a corps, l'adr Tîduj faisait la force des années. Du reile

à rapporter toutes les harangues ; lorsqu'on remarque surtout une certaine uniformité dans les descriptions , qui avertit le lecteur instruit que la variété des ordres de bataille a eu pour limite la tactique de l'auteiir, et non les possibles de la guerre. Quoi! après tant de batailles gagnées par la gauche, par la droite, par le centre, au bout de trois cent soixante ^ années de guerre, Veïes n'est pas encore prise! Veïes soutient un siège de dix ans! (remarquez que ce rapport avec Troie est très suspect) et au bout de ce temps elle ne doit sa perte qu'au génie supérieur d'un seul homme! Et quel homme encore! le libérateur, le réformateur de sa patrie, Timmortel Furîus Camillus ! Que dirai-je des Samnites qui soutiennent contre Rome une guerre de quarante ans ; des Gaulois/qui en ont presque toujours triomphé, malgré les efforts des historiens pour déguiser les faits et même pour les altérer ? *

n'avaient nulle connaissance de la guerre de campagne , ni des stratagèmes d'aucune espèce : de façon que lorsque Annibal employa la ruse , et que sa cavalerie Numide eut pris l'avantage sur celle des Romains , ce ne fut plus pour eux qu'une suite de défaites, toutes plus humiliantes les unes que les autres. Enfin , il ne parait pas que les auteurs romains qui ont écrit du temps que la république existait encore , et avant que la flatterie fût parvenue à son comble , aient jamais eu de prétentions aux louanges excessives qui furent prodiguées depuis à leur nation : témoin cet aveu de Salluste : Sciebain,,,, facunéUa Gratcos, bello Gidlos , anie Ramanos fuisse, Bellux Catil.

' Il est manifeste que l'histoire de l'arrivée de Furius

PUBLIQUE. CH. VI. i^i

Mais enfin , me diia-t-on, Rome est devenue ta

maîtresse du inonde, it si vous attaquez ainsi son

gouvernement et sa milice, que restera-t-il donc pour

rendre compte de ses prodigieux succès?

Je répondrai à cette objection : premièrement , quecelui qui mesure un édifice ne prétend pas pour «la le renverser, et que si j'ai pensé que l'enthousiisme a trop donné à l;i politique des Romains, je n'en suis pas moins porté à révérer mille choses admirables dont ils nous ont laissé l'exemple. Secondement, je dirai que tandis que les érudits k'S plus profonds et les génies les plus hrillans ont donné toute leur attention à chcrclier dans Rome même l.i source de sa grandeur, on a trop négligé l'exan""" lies causes extérieures qui pouvaient y contribui comme si pour juger de la force d'un levier il fallait pas aller à l'extrémité el connaître la rés tance. C'est une omission dont j'accuserai ptc" lieulin-ement le célèbre Macliiavel ' et l'ilb'-*- CuniJIus , lorsque les Romains étaient prf ts de s D*«l qu'une fable inventée |iar l'orgutil ou pa: U chevalier Folard l'a rofutée avec succès menlairet fur Poljbe , quoiqu'il ait encore ui enigï de Dioilore àv Sicilp, ijui esl absolum cou de Tile-Live el de Plularquc , et l'auto (|ai met ces propres paroles dans la bouclii Capfi'â Gailù/uimus. Voyci TiciT, Annal. 11 ' tUchiavel , en composant ses admirables [iTrinicre Décade de Tilc-Live , ne parait [loîn idnelopper le système de l'agrandis:

i/,a DE LA FÉLICITÉ

tesquieUy parce que l'un et l'autre n'auraient pas manqué de porter dans ces observations tout le feu de leur génie et toute la sagacité de leur esprit: mais puisqu'ils ont négligé cet objet, essayons d'y jeter quelques lumières, et premièrement considérons l'Italie en elle-même.

Rien ne pouvait être plus favorable à l'établisse-

romaine. Aussi M. lé président de Mcmtesquieu a-t-il. regardé cette tâclie comme nouvelle. Mais son ouvrage répond-il au titre qu'il lui a donné? à peine emploie-t-il soixante pages in-ia aux réflexions qu'il se permet sur les cinq premiers siècles de la république; et j'avoue que quelque génie qu'on aperçoive dans ses réflexions , elles paraissent si vagues , si détachées , qu'elles ressemblent à des notes mai^nales écrites sur le même ouvrage dont Machiavel a fait le commentaire. Pourquoi ne pas consulter les anciens eux-mêmes ? Qui voudra les lire avec attention et intention , y trouvera le germe de toutes les idées auxquelles une longue étude nous fait parvenir lentement et laborieusement. J'en citerai pour exemple on passage deFloms, où cet auteur y dans sa manière précise et rapide, me panit développer suffisamment et la marche et les causes des progrès de l'empire romain : Liber jam Aine populos romanus, prima adversus exteros arma pro Ubertate corripuit; mox pro finthus ; deinde y pro sociis ; Uan pro gloria et imperio, lacessentibus assidue usquequaquejSnitimis : quippe cuipatrii soii f^ieba nulla, sed statim hostile pomœrium, mediusque in ter Latium et Tuscos^ quasi in quodam bivio coliocatus, omnibus paras in hostem incurreret; donec quasi contagione qutidamper singufos iiurn est , etproximis quibusque correp» tis , totam Itatiam sub se redes^erunt, Uv. i , ch. ix.

PUBLIQUE. CH. VI. li^

nent d'un état quelconque que la position où s'est trouvée l'Itaiie à la mort de Tarquin-!e-Superbe ; cest-à-dire lorsque la république romaine a commencé de prendre une certaine consistance. En effet, les choses étaient arrangées de façon que les nations qui habitaient l'intérieur des terres étaient assez belliqueuses pour exercer le courage des Romains, mais trop barbares encore , trop incultes pour trouver le moyen de les soumettre; tandis que les peuples qui Tiraient sur les bords de la mer étaient à la fois riches et policés, mais trop amollis pour se rendre redoutables. Ainsi Tllalie se trouvait partagée entre des nations indigènes, encore barbares, et des colonies grecques chez lesquelles le commerce et l'industrie avaient déjà conduit le luxe et la corniption Les Romains, vainqueurs de leurs voisins les plui proches, dùrciil limic letre en même temps de touti l'italie. On se rappolle la faiblesse de Capoue, ' pusillanimité des Tarentins; mais on doit s — 1er aussi que si Pynhus, moins iiiconstan' vague dans ses projets, ou plutôt plus ini ment intéressé à la liberté de l'Italie, av vigoureusement la guerre {^), Fabricius être été le dernier liéros dont Rome ai Une fois maîtresse de l'Italie , que i ime pour le devenir du monde entier t evoir la possibilité? Cartilage l'en fit

[Jf) Qui' jiom-ail'il /uire de mieux que ik- gag 'ililki?

i/,4 DE LA FÉLICITÉ

et ne pamit se mesurer avec elle que pour lui faire connaître ses forces. En effet, quelle puissance les Romains avaient -ils à redouter? Était-ce la Sicile partagée entre plusieurs petites républiques (s?) el plusieurs petits tyrans ? Était-ce les Ulyriens , nation méprisable qui vivait de piraterie ? TÉpire occupée à se défendre de la Macédoine , ou la Macédoine elle-même engagée dans toutes les querelles des Grecs, et devenue à son tour le théâtre des révolutions? Toutes les forces de l'Europe avaient passé en Asie, et la puissance s'y était fixée de* nouveau, comme dans son séjour natal.

Il ne restait donc en Occident que la seule Carthage : mais qu'était en elle-même cette puissance de Cartilage ? Ce qu'est de nos jours celle des Anglais (AA dans l'Amérique et dans l'Inde ; c'est-à-dire celle qui , ayant été établie par un commerce ambitieux ei conquérant , s'est d'abord étendue le long des cotes et de là s'est fait ressentir dans l'intérieur des terres à cette différence cependant, que la puissance de; Anglais a du moins un centre respectable , un noyai où ses forces se trouvent concentrées; au lieu qu< Carthage, semblable à ces polypes dont la vagu< existence perd en énergie ce qu'elle acquiert en sur face, paraissait plus jalouse de s'étendre, qu'occupé< à se fortifier. Les rois numides , tels que Syphax e Masinissa ; les peuples de l'Espagne , tels que le Celtibériens et les Lusitaniens; les habitans de l

(jg§;) Et les Gaulois cisalpins, (Jih) Ah !

Sardaigne et de la Corse étaient pour elle ce que sont de nos jours les Marattes, les Indiens pour les établissemens anglais, et surtout ce qu'auraient été les Mexicains pour les Espagnols, si ceux-ci, contens de trafiquer avec eux, ne s'étaient point cruellement allacliés à les détruire. Or , cette puissance établie ainsi par le commerce est plus propre à l'attaque <]u'à la défense. Quelques ports de mer, quelques factoreries qu'on a fortifiées, et surtout la supériorité que donnent l'audace et l'industrie sur l'ignonnce d'un peuple lâclie et stupi^te, sont les seuls moyens qu'elle puisse employer pour retenir dans le devoir tant de nations tributaires ou alliées. Au inomeût où l'on arme, où l'on déclare la guerre, il est aisé d'en obtenir des secours et de les traîner à sa suite; mais lorsque les ennemis revenus de leur premier t-flVol ont soiigL' à former des diversions, alors loiit l'avantage cniiimence à passer de leur ciité. Ils n'ont qu'un projet d'attaque, mais elle doit en former mille de défense. Les regards ({n'clle porte sur l'étendue de ses domaines, loin Af. lui inspirer de la Confiance, ne servent qu'à multiplier ses craintes; *l comme un seul sacrifice semble donner le signal diine mauvaise fortune, l'envie de tout conserver engage à partager ses forces. Ces précautions timides ffpandenl une espèce de langueur sur tous les moyens de la guerre. Bientôt toutes ces nations alliées, qui Paraissaient attester son pouvoir, deviennent susjxctes à leur tour. Au lieu de les envoyer contre

i46 DE LA FÉLICITÉ

Tennemi, il faut veiller sur elles-mêmes; et c'est ainsi qu'une république qui paraissait souveraine de l'Afîîque , de l'Espagne et de la Sardaigne , finit («) par avoir pour ennemis les Espagnols, les Africains et les Sardes.

D'après ce tableau, il est aisé de juger si les Ro* mains qui ne s'étaient agrandis qu'en repoussant leurs voisins, et qui s'étaient même plutôt arrondis qu'agrandis , devaient avoir l'avantage sur les Carthaginois. Placés au centre de l'Italie dont ils s'étaient rendus maîtres, leur flotte pouvait aisément dominer sur les deux mers , et leurs armées se porter rapi. dément partout où l'ennemi oserait paraître '. D'ailleurs dans la première guerre Punique , les Romains ne furent qu'auxiliaires : Syracuse en fut l'objet; et puisque cette puissance, sous Gelon, sous Denys, sous Agathocle, avait bien pu résister souvent à Carthage , et même la mettre à deux doigts de sa perte , il n'est pas étonnant qu'avec un tel allié Rome ait obtenu quelques succès. Sans doute que si Hiéron eût vécu plus long-temps, il aurait su balancer le pouvoir de ces deux redoutables ennemies, et qu'il se serait appliqué à délivrer la Sicile de toute

(ti) Ce n 'est pas par là qu'elle finiU

' Strabon pensait que la situation de Rome avait beaucoup contribué à l'agrandissement de la république : c*est le jugement d'un géographe. Montesquieu en trouve toutes les causes dans la nature du gouvernement : c'est le jugement d'un jurisconsulte. Voyez Staab. liv. ti.

année étrangère. Encore aurait-il eu de la peine à y parvenir , parce que cette île renfermait nombre de petits états différens , tous divisés d'intérêts , tous jaloux les uns des autres. Mais le règne d'Hiéronyme donna occasion aux Romains de la protéger; et rien n'est plus dangereux que de se laisser protéger par une puissance ambitieuse ; car le prétexte spécieux dont elle se couvre, prévient ce premier effort dont toute nation jalouse de sa liberté est toujours sus* ceptible.

Alais tandis que les Romains, semblables à un athlète qui a remporté la victoire sans être fatigué du combat, se plaisaient à jouir de leurs propres forces, l'empire de Cartbage est ébranlé jusque dans ses fondemens. La guerre des mercenaires, plus terrible cent fois que celle des Romains, fait couler des ruisseaux de sang, et jette la confusion dans le gouvernement. C'est alors que Rome, conti-e la foi des traités, contre cette décence même, qu'on sait au moins conserver de nos jours au milieu de l'usurpation, s'empare de la Sardaigne, et par là se rend la maîtresse de la Méditerranée.

La seconde guerre Punique ne tarda pas à se rallumer. C'est ici que les Romains vont enfin se faire connaître. Quelques droits qu'ils aient prétendu acquérir sur notre admiration , ils vont les perdre en peu d'années. Un seul liomme a fait tomber le masque ; ce n'est pas même Cartilage, c'est Annibal seul qui se mesure avec cette puissante république. Quelle

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