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suite étonnante de défaites! Quels exemples multipliés de faiblesse dans les conseils , de lâcheté dans les combats!
Cependant Rome n'a pas succombé.... Cela est vrai; mais s'ensuit -il que les Romains aient donné les exemples d'une fermeté, d'une constance admi-* ' râbles; que Fabius soit un des plus grands généraux de l'antiquité, et que Rome ait prévalu enfin par le jierf de sa constitution , par son seul ascendant sur Carthage? Cette question a souvent été décidée pour Taflirmative , et nous ne pourrions la traiter ici sans tomber dans beaucoup de lieux communs dont le lecteur a dû être fatigué plusieurs fois. Nous aimons donc mieux hasarder quelques réflexions sur le projet d'Annibal , et nous avouons qu'il nous paraît le plus extravagant , le plus téméraire qui soit tombé dans l'esprit humain. Ce n est certainement pas que nous prétendions blâmer les diversions hardies; mais quel est l'objet d'une diversion? C'est de frapper un coup terrible et inopiné. C'est ainsi qu'Agathocle, laissant Syracuse assiégée, se présenta tout de suite devant les murs de Carthage. Mais la rapidité nécessaire à ces opérations demande qu'elles se fassent par mer ; que les premiers succès soient faciles ; que la terreur imprimée aux ennemis soit soudaine et imprévue.
Sur ces principes jugeons de la conduite d'Annibal. Est-il d'expédition plus longue, plus laborieuse, plus rebutante que de traverser les Pyrénées et les
Alpes, et de donner aux soldats les fatigues, les maladies , la misère , pour le prélude d'une guen^e sanglante ? A quoi ont tenu ses premiers succès ? A la trahison de quelques paysans , à la foiblesse des montagnards, et plus encore à l'impéritie des généraux romains , qui ne défendirent ni le passage du Rhonô, ni les défilés des Alpes. Je passe sous silence les victoires inattendues du Tésin et de Trébie ; mais que dira-t-on de la marche d'Annibal dans les marais de Clusium , de l'imbécillité les généraux romains qui donnent ensuite à son armée le temps de se rétablir, et qui la combattent à Trasimène au moment où ils devaient se contenter de la tenir en échec, et de la laisser dans l'embarras de prendre des quartiers d'hiver? Quoi! si Frédéric-le-Grand a été accusé de témérité une fois dans sa vie , parce que le siège d'Olinultz(AA) a traîné en longueur, parce que les efforts des Autrichiens pour se mettre en campagne ont été presque incroyables; Annibal pourra-t^l se justifier d'une entreprise dans laquelle un seul échec devait causer sa ruine ^ tandis que la victoii'e même ne pouvait lui donner des succès?
Peut-être m'objectera-t-on que si la fortune a servi ce fameux Carthaginois dans le commencement de son expédition , elle signala bientôt son inconstance lorsque le sénat de Carthage refusa d'envoyer en Italie les secours nécessaires pour continuer la guerre; mais je répondrai, i*. qu'avant d'être à
(U) Cest à la bataille de Kolin , et il l'avoua, ( Ea 1 757.)
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portée de recevoir des secours d'Afrique , Annibsto. avait surmonté les plus grandes difficultés de son entreprise, et que par conséquent il s'était déjà soumis à tous ces événemens, dont un seul aurait sufB pour le perdre , s'il eût été défavorable, a*. Que tout son crédit à Carthage n'était fondé que sur une faction , et qu'il devait savoir que lorsqu'une république est partagée en deux factions, celle qui a des avantages au dehors est exposée à perdre son crédit au dedans, parce que les grands succès font naître l'envie, et éloignent en même temps la crainte, qui peut seule maintenir l'ordre dans un état divisé. Rien n'était donc plus facile à prévoir que la chute de la faction Barcine, et rien n'était plus téméraire que d'attendre des secours d'un sénat jaloux qui n'avait pas même approuvé cette diversion. Ainsi il ne faut plus s'étonner qu'Annibal ait été chassé d'Italie, mais qu'il ne l'ait pas été plus tôt ; il ne faut pas admirei* les Romains qui combattaient dans leur propre pays, et qui pouvaient toujours opposer quatre aimées à une seule; mais Annibal, qui, dénué de tout secours et affaibli par ses propres victoires , se trouvait réduit à faire une défensj^re dans le sein même du pays ennemi : il faut louer surtout cette supériorité de génie qui , dans les désastres comme dans les succès , sut lui asservir un ramas de nations barbares, et lui fit maîtriser leurs âmes au point d'} substituer, quand il le fallut, la constance à l'audace, et le dévouement à la présomption.
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Parmi tant d'événemens célèbres arrivés pendant la seconde guerre Punique , je ne dois pas en oublier un qui me paraît encore plus étonnant que l'entreprise d'Annîbal , puisque c'est une espèce de récidive de Ja faute commise par ce grand général : je Tcux parier du secours amené par Asdrubal et défait par les consuls Livius et Néron. Il m'est impossible de ne pas réclamer contre la prévention , qui n'a eu garde de laisser échapper cette occasion de prodiguer des louanges aux Romains ; comme si ce n'était pas le comble de la folie, que d'imaginer de partir d'Espagne , de traverser les Alpes et l'Apennin , pour marcher au secours d'une aiinée bloquée, pour ainsi dire, dans le Brutium (U), et se soutenant à peine dans cette extrémité de l'Italie ; et comme si la marche dérobée de Néron n'était pas, en pareil cas, la manœuvre la plus indiquée et même l'A B C de l'art militaire. Annibal avait -il bien pu se flatter qu'il traverserait paisiblement l'Appulie , la Daunie , le Samnium et le Picenum , pour se joindre dans l'Chnbrie avec Asdrubal ? Deux armées qui viennent ainsi par deux côtés opposés ne sont -elles pas toujours exposées à être battues en détail ? Sans doute que celui que nous avons vu, presque dans le même temps, victorieux en Saxe, en Silésie et en Poméranie ; celui qui , se trouvant conune renfermé entre trois armées formidables , et prêt à en voir une qua-
(//.) Contradiction.
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trième fondre sur lui , sut , à force (mm) d'adresse et de victoires, dissiper en quinze jours tous ces orages réunis; sans doute, dis -je, que ce grand homme , qui n'a contre sa gloire que d'appartenir à nos temps modernes, se serait trouvé bien à son aise , s'il eût été dictateur de Rome lors de l'entrée d'Annibal en Italie. Il eut ri de la témérité de ces barbares; et ce que Livius ne fit que par ignorance, il l'eût fait par politique , c'est-à-dire qu'au lieu d'arrêter Asdrubal au débouché de l'Apennin , comme cela eût été facile à quiconque aurait su la guerre défensive , il l'eût laissé s'avancer dans la plaine pour avoir l'occasion de le détruire dans un seul combat.
Tant de fautes de la part des Carthaginois , tant de désastres qui en furent les conséquences , durent bien accélérer les progrès des Romains en Espagne et en Sicile. Aussi Scipion ne leur proposa-t-il sa fameuse diversion que comme une entreprise dont le succès était infaillible, et son départ même eut-il plutôt l'air d'un triomphe que d'une expédition périlleuse. Annibal vola au secours de Carthage ; mais quel spectateur éclairé put alors douter de l'événement? Comment imaginer qu'une armée harassée par une guerre longue et désastreuse ne serait pas épouvantée du contraste accablant qu'elle trouva dans les plaines de Zama? Qu'était-ce encore que cette armée ? La phalange carthaginoise n'en formait
(mm) Ajorce de noire maladresse^
pas le tiers. Le reste était des auxiliaires malintentionnés, ou des mercenaires dégoûtés, qui n'avaient plus devant les yeux que le péril n la place du butin. On a blâmé Annibal d'avoir placé ses mercenaires en première ligne; il fallait le plaindre d'être dans le m de se défier d'eux au point de n'en espérer aucun effort, à moins qu'ils ne fussent soutenus, ou pour mieux dire gardes par les nationaux.
[m) Mais quelque désavantage qu'ait eu Aniiîbal, ritn ne peut ccjiundant atténuer la gloire de Scipion. Ce héros dans ses premiers travaux brille d'un éclat <[uilui est propre. Quelque cliose de divin domine dansson caractère et se fait remarquer jusque dans
a forlune Heureuse Rome ! patrie des Scipion
CI des Eiiiile , pourquoi t'avilîr par des louanges fri- Toles et pcdantcsques ? Pourquoi prétendre t'iionorer par des jngeinens si différens di- ceux que tu portes sur toi-même? Pour moi, si je veux t'offrir l'hommage de mon admiration , je me transporte en idée ilansles places publiques, lorsque Marcellus étale à Ipsyeux les merveilles de la Sicile, ou plutôt lors- T'e Emile conduit à son cbar des rois précédés de iiîiirs riebesses immenses. Alors je te donne avec Inmsport les titres que tu t'es arrogés toi-même. Je 'uue la fortune , ta fortune dont tu fus jadis si orgueilleuse, et à qui tu te fis gloire d'attribuer ta puissance, plutôt qu'à ton enfance barbare, à tes
("") fjuct rapport de loaice/a ii ta fi-Uiiii' publique ?
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lois incertaines, à ton gouvernemement orageux, à tes vertus mêmes, qui ne furent jamais plus célébrées ^ que dans ces temps malheureux où tu n'eus que des précepteurs à la place de tes héros, ^
Carthage vaincue, Rome se trouva maîtresse du monde entier : car qui pouvait désormais lui résister? Philippe , Antiochus et Persée , entourés de voisins jaloux et de rois leurs ennemis, devaient -ik se flatter de faire plus que Carthage ? C'est ici surtout que la fortune romaine se manifeste. Rome triomphante , ou pour mieux dire Rome devenue riche , aurait pu s'amollir; les richesses auraient dû amener le luxe , et le luxe la jalousie entre les citoyens , laquelle à son tour aurait conduit sur ses pas Les
' « Proinde ab hoc orsuras aliqais initio.... ipsos in testi- (K moniom vocaverit Romanos ut qui plus fortunae quam vir- « tuti retulerint. » Plut, de Fort, Rom,
Il faut lire ce petit traité de Plntarque. On verra que , si Ton néglige quelques idées superstitieuses, les jngemens qu'il porte sur les affaires des Romains paraissent les mêmes que ceux que nous osons hasarder ici. Or, comme on ne peut soupçonner Plutarque d'injustice à l'égard des Romains , auxquels il a presque toujours prodigué la flatterie , il y a lieu de croire que cette opinion -n'avait rien de choquant pour eux. On sait encore que les empereurs avaient coutume de placer dans leur propre chambre une statue d'or qui représentait la Fortune. Lorsque Marc-Anrèle se vit près de mourir, il ordonna qu'on la portât chez son successeur ; ce qui fut regardé comme un signe qu'il renonçait à l'empire.
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troubles et la discorde civile : il ne fallait pour cela que quelques années de repos ; mais la mauvaise politique de Philippe et la présomption d'Antiochus la sauvent de ce danger. Au lieu de temporiser , au lieu de se contenter d'opposer tme digue au'^ torrent , ces deux princes osent combattre une nation aguerrie par de longs travaux et encouragée par les plus brillans succès. C'est une démence si marquée qu'on est presque dégoûté d'en chercher les motifs ; mais eomme il ne sufBt pas à la véritable philosophie de savoir que les hommes se trompent , et qu'il lui faut encore chercher comment ils se sont trompés , nous aDons hasarder quelques réflexions sur les causes de ces événemens singuliers.
Quelques avantages que Rome eût remportés jusque-là , on ne peut se dissimuler qu'elle n'avait pas encore acquis une grande considération parmi les Grecs. Us traitaient tous ces exploits de guerre entre barbares, et l'on se rappelait plutôt l'expédition de Pyrrhus que la bataille de Zama. On voit même qu'au commencement de la guerre de Macédoine les Romains n^avaient encore pour alliés que les Étoliens , peuple haï et décrédité dans toute la Grèce , qui s'attribua cependant tout le succès de la bataille de Cyno-Céphale , et se vanta d'avoir seul triomphé de Philippe. L'orgueil, la vaine présomption , étaient les vices ordinaires aux Grecs de ce temps-là. Il n'y a pas lieu de douter qu'ils ne commencèrent à craindre la puissance des Romains qu'au moment où ils
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en sentirent les funestes effets. Pour Attale et Eia— mène son fils , qui servirent les Romains dans les guerres de Macédoine et de Syrie, on peut les re« garder comme des rois de fortune, Chancelans, mal établis , et surtout très jaloux des grandes monarchies voisines, ils ne virent auetm danger à seconder une république dont ils croyaient avoir bien moins à craindre qu'à espérer, (oo)
Au milieu de ces monarchies naissantes ou expirantes , au milieu des ccmvulsions dont ces nouveaux empires ^restes de la puissance d'Alexandre, étaient sans cesse agités ,. les. républiques grecques trop fair blés, trop désunies pour exister par elles-mêmes, ne laissaient pas d'ajouter des forces considérables au parti qu'elles embrassaient^ C'étaient des poids qui servaient à compenser les balances, et qui passaient perpétuellement d'un bassin dans l'autre. Cependant toujours bercées par le souvenir de la liberté et de l'indépendance , elles tendaient les bras au prenûer qui leur en présentait l'image. Or , les Romains ayant fait publier par Quintus-Flamininus qu'ils voulaient que la Grèce redevint libre, et c[ue toutes les villes fussent délivrées des garnisons étrangères , les Grecs furent assez dupes pour imaginer que la face de la terre allait être encore changée, et que Rome conspirerait avec eux pour abolir partout le pouvoir absolu. En effet, c'est une chose digne d'être observée
(oo) Cela méne/aîi l'éloge de la politique romaine.
qu'avant les conquêtes d'Alexandre, le despotisme netait connu en Europe que par le voisinage des Perses. U sortit alors tout à coup du sein de l'armée grecque ; mais comme il n'avait pour lui ni l'antiquité ' des empires, ni l'ancienneté des familles royales, or- ; dinaire soutien de l'autorité , son règne fut toujours précaire , et il n'avait encore acquis aucune consis- ! tance. Les peuples retournèrent donc à la liberté ; comme à leur état naturel ; mais c'était un piège terrible ifp) que Rome avait tendu à la partie la plus * éclairée du monde ; et ce bienfait apparent n'eut d'autre effet que de rompre toute fédération, tout : lien, tout système politique parmi ces peuples malheureux, qui n'eurent plus, à la place du sentiment délicieux de la liberté, que la conviction de leur propre faiblesse.
Sans doute il eût été plus sage aux Grecs de se ( réunir entre eux et même avec Philippe pour empêcher les Romains de s'agrandir de leur côté ; mais dans les petites républiques où l'esprit de parti tient toujours la place de l'esprit de patriotisme , on aime mieux périr avec ses ennemis que de leur céder le moindre avantage. Il n'était point de tyran qu'une faction n'eût préféré à un magistrat d'une faction opposée, et la ligue des Achéens qui n'avait pas craint d'appeler Philippe à son secours, lorsqu'il s^agissait de combattre les Étoliens , abandonna
{pp) Autre éloge de Rome,
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Persée, lorsqu'il fallut résister aux Romains. Pour* Antiochus, sa présomption, son orgueil asiatique, réloignement dans lequel il voyait encore les forces des Romains , et plus c[ue tout cela les mécontentemens qu'il donnait aux Rhodiens , furent la cause de sa ruine. Je ne parlerai pas de Persée , parce que ce prince parvint au trône dans des circonstances si malheureuses , qu'il n'avait plus à choisir qu'entre la guerre et l'esclavage. Ainsi , quelque mauvais que fussent les succès qu'il dût attendre de ses efforts , ils étaient devenus nécessaires.
Telles sont les fautes de politique qui frayèrent le chemin par où les Romains devaient passer pour arriver à la monarchie universelle. Nous avons vu ce peuple donner des lois à l'Europe, à l'Asie et à l'Afrique : mais , semblables à ces émissaires qu'on ^envoie avant la guerre pour sonder les intentions des princes , examiner leurs forces et apprécier les secours qu'on peut en espérer , nous avons parcouru le monde entier pour nous former une idée plus juste des entreprises des Romains et des causes de leurs succès; tout au contraire de ceux qui, bornant leurs recherches à l'étude des lois romaines, peuvent être comparés à ces citadins paresseux à qui Paul- Emile reprochait de discuter vainement les affaires dans la place publique , tandis qu'au moment où le consul partait pour quelque importante expédition , ils se contentaient de l'accompagner jusqu'aux portes de la ville , en lui souhaitant d'heureux
iDccès '. Le fruit de nos réflexions a été de nous e que les principes de la puissance romaine liQlnisté plutôt au dehors qu'au dedans de cette célèbre république. Examinons maintenant les effets de son gouvernement , relativement à ellemfme, et l'influence qu'il a eue sur le surt des uutre peuples.
' Voyez le disconn qne Plutarque place dans la boucli dePnl-Éinile, lorsque ce général part pour la Macé'ini'- C«puMge est curieiu, et capable de diminuer l'o; ipe BOBS xvoiu des Romains de ce temp^-lâ.
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