‹ De la félicité publique; ou, Considerations sur le sort des hommes dans les différentes epoques de l'histoireChapitre 24 sur 49 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De llnflaence de la religion dirétîeime sur le bonheiir des peuples « et da sort de rhumanité depuis le règne de Constantin jusqu'à la destruction de Tempire d'Occident.

Après avoir parlé de rétablissement de fa religion chrétienne , et après avoir tracé , autant quHl nous a été possible , le portrait du souverain qui la rendit dominante dans ses vastes états , il parait naturel d'examiner quelle influence eurent de si grands cfaangemens sur \e bonheur des peuples. Ici Taustère vérité n'oserait élever sa voix , si les apôtres du christianisme avaient jamais prétendu que cette religion eût pour objet te bonheur passager de la vie humaine. Inutilement voudrait-on lui objecter la décadence des nations qui l'ont embrassée, et la chute de l'empire romain, si prochaine de sa conversion ; jamais l'Église dans sa naissance n'a. eu pour objet la gloire et la prospérité des nations. L'humilité , la pauvreté, la pénitence et la prière, voilà ce que les ministres de l'Évangile se croyaient chargés d'enseigner; et bien loin qu'à l'exemple des païens, ils s'appliquassent à identifier le culte avec la politique , et à faire concourir l'un et l'autre à la prospérité des états , ils faisaient gloire de mépriser toutes ces vaines grandeurs, persuadés qu'ils étaient que le théâtre du monde allait s'écrouler avant que les scènes qui l'occupaient eussent le temps d'être achevées.

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Nous avons déjà parlé de l'erreur des millénaires, si commune dans les premiers siècles de l'Église. Lorsque les hérésies, germant avec les premiers dogmes de la Toi , déchiraient te sein du christianisme ; lorsque les empereurs les plus orthodoxes, gouvernés par des eunuques , abandonnaient lâchement la déiénse des frontières , et que des Barbares accourant des bouts de l'univers arrosaient de sang les provinces de l'empire , dont les principales villes étaient fréquemment embrasées par des volcans , ou ren- Tersées par des tremblemens de terre , cette opinion généralement répandue que le monde allait périr, acquit encore de nouvelles forces : et si les païens s'obstinèrent à la rejeter, c'est qu'ils attribuèrent tant de désastres à l'abandon d'un culte ancien et révéré. Dans cette crise funeste, dans ce deuil général, les défenseurs du clu'istianisme se partagèrent. Les uns', ne cherchant point à se dissimuler les maux dont on était accablé , et s'efîorçant même d'en exagérer les «onséquences , en disaient de nouveaux motifs de conversion. Les autres , qui ne voulaient rien accorder au paganisme , prétendaient que les malheurs préwns n'étaient pas plus fâcheux que ceux qui avaient affligé les peuples dans les siècles d'idolâtrie. Aux iovasions des Barbares ils opposaient les guerres civiles et les proscriptions ; aux ruines fî*équentes d'Antioche, d'Édesse, de Constantinople , etc. ils comparaient la fomeuse éruption du Vésuve sous le règne de Titus. Saint Augustin, puisant tous ses ai^mena

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dans la foi même , écrivit son élégant traité De cwi^ UUe Deif où il fit voir que le royaume de Dieu ne doit point se manifester dans ce monde*ci : et Paul Orose composa sa froide et ennuyeuse gazette , où , rappoi*taat avec peu d'exactitude les fiiits principaux de l'histoire , îl ne réussit pourtant que trop bien à prouver que les hommes avaient toujours été les plus malheureuses de toutes les créatunts.

Quoi qu'il en soit, tous ceux qui ont qudque connaissance de rbâstoire» savent assez que nuls siècles n'ont été plus féconds en désastres que ceux qui sont placés enire la première iavasion des Barbares et leur entier établissement dans les ptys qu'ils ont conquis. Mais il est aisé de s^apereevoir que , pour suivre exactement le plan que nous nous sommes tracé , il faut éloigner de nos ojl>servati(His tous les événement physiques , oonme les tr embleanens de terre , les famines , les conitagions , etc. ; et la plupart des é vénemens politiques , tels <pie les mauvais aucoès à la guerre , les &utes des généraux^ Tindiaûplâiie des troupes ^ etc. En /effet , il y a tout lieu de croire que quelque religion qui eût pcévalu dans lempire romain , la mollesse des «peuples , la iicenœ des soldats et le despotisme des empereurs l'auraient tôt ou tard entraîné vers sa ruine. Mats ie |MMiijroir de la reli^on embrassant la plupart des actions civiles et morales, on pourrait demander si , depuis rétablissement du christianisme , les hommes ont été meilleurs et plus heureux ; si les souverains ont été moins

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nyares et moins sanguinaires , les peuples plus soumis et plus tranquilles ; si les crimes ont été plus rares et les supjdices moins cruels ; si la guerre s'est £iite avec plus d'humanité, et si les ti*aités ont été mieux observés.

Nous Youdrions (non pour Thonneur du christianisme, qui n'a pas besoin des considérations humaines, mais pour notre propre consolation) pouvoir nous déclarer pour l'affirmative ; mais la vérité trop manifeste , mais Thistoire trop authentique , tropcomiue, se refusent absolument à nos désirs.

Dans le sein de l'Église, l'erreur des donatistes etceUe d'Arius empoisonnent les premières semences de la foi ; les évêques s'arment contre les é vê- <iue8; les peuples épousent ces querelles avec fureur; les temples, les basiliques, sont disputés, l'épée à la nain , et arrosés du sang des citoyens ; des accusations odieuses, des calomnies atroces sont prodiguées réciproquement par les chefs de parti ; et ces bnatiques se déchirent entre eux avec une cruauté <|ui, suivant l'expression d'un auteur contempondn, surpasse même celle des bétes féroces '. Le premier empereur élevé dans le christianisme * commence son règne par le meurtre de son oncle et de son cousin-germain. Il se jette avec fureur dans le parti des ariens , et tantôt persécuteur sanguinaire ,

' « Nvllas infesta» hominibus bestias ut sunt sibi ferales * p'eriqne cbristianorum. » Amm ikk-Ma&gbllin. L. xxii. * Constance.

leurs troupeaux ; et les pi voyages, peuvent à pciih Dans l'administi-ation mêmes injustices. Une d^ que cruelle devient le pi Les délateurs infestent i rougit point de leur dont L'administration dégénère bare : les supplices devïi moindres crimes sont pun traités n'est plus observée :

au milieu de la paix et dans mœui-s se corrompent de ]

' Celui de curieux, cariosi.

ipecteurs ou espion*, qu'on e On dit que leur nombre monta

■ Valens fit BiMssiner par la d'Arménie , qui avait tonjonr!

Valenlinien i fit asMisiner da' des Qnadei. Valentiaiea u ajri de Tac

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ues, vils tnstromens des plaisirs les pins honteux , teriennent des généraux et des premiers ministres ; les dépenses de la table et le luxe de la cour sont {tousses jusqu'à la démence '. Les lois, en se multîjdiant à l'infmî , décèlent à la fois la dépravation an gouvernement et celle des peuples; enfin, tout s'altère, tout se corrompt , jusqu'à la discipline dans les années et le courage dans les soldats ; en sorte que kl destruction des générations entières est devenue le seul remède aux malheurs de la terre , cout"" l'incendie des ronces et des épines qui couvrent champs abandonnés, est le seul moyen d'en obt( de Houvelles moissons.

En traçant ici ce déplorable tableau , qui n }»inl exagéré, gardons-nous de laisser penser nous voulions attribuer au christianisme le dres que nous venons de décrire. Loin d'à" pareille idée, notre intention est de laire v Innentque les malheurs des temps n'ont p' oiisà la religion de procurer aux honuncs plus lieureux dans cette vie. l'eirl-ctre mt elle devenue une nouvelle source de dés, de même que les meilleurs aliincns sont ^ier dans un corps dont la maladie s'es

' On snit iiur Julien à son avèncrncni an

un burbior, cmt voir enlrcr

r, et que s'étant informi' ilea g.

^vail, il »e trouva qu'ils srifUsai

de cent personnes.

Tout 1,

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parée ; de même les dogmes les plus sacrés de la foi deviernient-ils souvent roccasion des troubles les plus affreux. De tous les ennemis du genre humain , le plus cruel et le plus moderne, l'intolérance, suivant pas à pas la religion dans ses progrès, s'étendit avec elle , et fit briller le glaive partout où le zèle fit entendre la parole.

Si nous fixons cette époque à la naissance de Tempire qu'elle a toujours exercé depuis, ce n'est pas que , dans le cours de nos réflexions , nous n'ayons déjà observé quelques germes de ses afireux principes. Une seule nation dans la foule de celles qui ont paru sur ce globe, aurait suffi pour nous en montrer les effets les plus sanglans; si le peuple juif^ qui ne considérait son gouvernement que comme une inspiration pei^étuelle, pouvait servir d'exemple dans le cas présent , oii l'intolérance ne porte plus que sur des dogmes abstraits et fugitifs. On comprend encore plus aisément qu'une nation se croie obligée d'exterminer celles qui servent des dieux ennemis du sien, qu'on ne peut expliquer comment on emploie le fer et le feu pour forcer des gens à exprimer l'idée de consubstantialUé par une lettre de plus ou de moins \ Ce n'est donc pas sans raison qu'on fixe l'origine de l'intolérance , en matière de dogme, à la même époque que la propagation du christianisme dans l'empire.

Peut-être nous objectera-t-on que les empereurs

' êftêSnêç, ou êfêêiSrfç,

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.|ujens ont donné les preniia-s l'exanple de la persécution; mats lorsqu'un insensé, un furietix comme Néron étendit sa tyrannie sur les^chréti«i8, il «vait du moins le prétexte de les eovisa^r comme des novateurs, comme des rebelles qui ne voulaient pas se soumettre aux lois anciennement établies; car jusque-là le culte avait fait partie de la législatiot\; et les Juifs ou les chrétiens , ce qui n'était alors qu'une même chose pour les païens, furent les premiers qui ne voulurent point se conformer aux rites publics. Un homme qui refusait de jurer par le génie de l'empereur était regardé comme criminel de lèsemajesté; et c'est là un article qu'il faut bien examiner , si l'on veut entendre tout 'ce qui a rapport aux premières persécutions. Mais employer les supplices les plus atroces pour déterminer des questions plus grammaticales que théologiques; mais immoler par le fer et par te feu ceux qui implorent le même dieu, qui observent les mêmes cérémonies, qui respectent les mêmes autorités, c'est une démence qui n'avait pas encore eu d'exemple , et qui naquit dans l'empire romain, de la tyrannie des empereurs et de l'ambitic»! des évêques.

Soyons justes , et écartons encore des ministres de l'Évangile une partie des reproches qu'ils se sont attirés : je le dis avec satisfaction , et je ne sais pourquoi les apologistes du christianisme ne l'ont pas dit avant moi : cette intolérance barbare , ces disputes scandaleuses et atroces, devaient en grande

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partie leur origine au caractère des Grecs, à la malheureuse passion que cette nation avait inspirée pour une vaine dialectic^ue et des sophismes frivoles. Quoi qu'il en soit, c'est sous le règne des empereurs chrétiens , c'est même sous celui des princes les plus respectés, tels que Constantin et Théodose, qu'on voit pour la première fois les lois s'exprimer dans ces termes : « Si quelqu'un ose sacrifier dans les

<x temples , qu'il soit exterminé par le fer vengeur

a Nous ordonnons, sous peine de supplice , de croire « une même divinité en trois personnes, etc. * »

Ainsi , depuis la naissance des hérésies , c'est-àdire depuis que la théologie s'est mise à la place de la morale, les hommes déjà condamnés à servir sous des maîtres injustes, accablés d'impôts, troublés dans leurs propriétés, poursuivis par la guerre et tous les fléaux qu'elle entraîne avec elle, se sont vus exposés encore à une nouvelle tyrannie , qui ,

' « Placuit omnibus locîs atque urbibns universi clandi oc templa.... quod si quis aliquid forte hujusmodi perpétraa yerit , gladio tdtore steroàtur. » Cod. Theod i cap. x.

Si le ridicule pouvait amuser au milieu de toutes ces atrocités y ce serait lorsqu'on lit ces paroles dans une loi de Constance : Cesset superstitio.,,, , etc, Nam qui contra iegem diviparentis nostri et hanc nostrœ mcuuuetudinis jussionem aùsusfuerit sacrificiwn cclehrare, competens in eum vindicta etprœsens sententia exerceatur.,.. , etc, « C'est comme s'il y avait : « Si quelqu'un transgresse les ordres de notre très ft douce et très bénigne personne, nous ordonnons qu'il •« soit étranglé sur-le-champ. »

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peDctrant jusque dans les replis les plus secrets dti cœur humain , porte dans les facultés de notre àme k m^me trouble que le despotisme civil excite dans nos rapports extérieurs. Ainsi , depuis le concile de Nicée jusqu'à la révocation de l'édit de Kantes , les cachots se sont remplis, les échafeuds ont été dressés, le sang a eoulé pour consolider, par les bibles efforts de l'humanité, l'ouvrage entrepris par le Fils de Dieo lui-même !

Un autre inconvénient de cet esprit fanatique et exclusif, c'est la destruction de toute critique ; c'est l'extinction absolue du flambeau de l'histoire. Plus de vérité, plus de guide assuré dans ces conduits obscurs qui nous font remonter vers les siècles passés. A la place des Xénophon , des Tite-Live , des Polybe et des Tacite , citoyens respectables qui portaient dans leur sein les vertus de tous les temps et de tous les pays , on ne voit plus que des hommes de parti, qui ne racontent des faits que pour étayer des opinions. Les atinales, les fastes même sont soumis à des disputes polémiques, et les mémoires de ces temps malheureux ne sont plus que d'insipides factum.

Au milieu d'une foule d'historiens panégyristes outrés , ou satiriques sanglans de leurs- princes , selon que ceux-ci ont bien ou mal mérité de leurs sectes , deux auteurs païens ont seuls prévalu sur les efforts qu'on a faits pour anéantir leurs ouvrages. Zosyme, historien peu élégant, peu judicieux, n'est

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pas exempt de Tesprit de parti , qui pour lors animait également les idolâtres contre leurs antagonistes; mais son histoire a servi de guide sur un grand nombre de faits , et la manière abrégée et pré^ cise dont il a écrit ne permet pas de penser qu'il ait eu pour objet principal de décrier les chrétiens. Je voudrais donc que nos compilateurs modernes , qui le suivent dans le reste de son livre ^ ne fussent pas si prompts à l'abandonner dès qu'il dit du mal des personnages qu'ils ont pris sous leur protection. Il est vrai que Théodose , le héros des auteurs catholiques y n'a pas trouvé grâce devant lui. U nous le représente comme un prince livré au luxe et à la mollesse, tandis que les écrivains ecclésiastiques en font à la fois un grand homme et un grand saint. Mais quoique ceux-ci aient pris soin de nous raconter comment il s'est humilié plusieurs fois devant le clergé, et comment il a dit publiquement qu'Ambroise lui avait bien fait voir la supériorité (Tun évêque sur un empereur y ils n'ont point opposé de preuves négatives aux imputations de Zosime. Théodose fit la guerre avec courage et succès, j'en conviens ; mais la flatterie des historiens a-t-elle pu dissimuler qu'il fut toujours très leht à se mettre en action ; et cette observation ne s'accorde -t- elle pas avec le goût que lui donne Zosime pour le plaisir ' ^t la volupté ? D'ailleurs sa conduite envers le tyran Maxime est-elle à l'abri du reproche de fausseté ou de timidité ? S'il ne devait envisager cet imposteur

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que comme un rebelle et un régicide , devaît-il le reconnaître pour empereur , et laisser placer tes statues d'un pareil scélérat à côté des siennes ? Si , au contraire , la politique obligeait Théodose à regarder comme empereur celui que les années et les succès ivaient couronné , fallaït-il se préparer sourdement à l'attaquer ? Était-il juste encore , après s'être rendu maître de son sort, de le faire mourir comme un rebelle ? Et lorsque Eugène , nouvel usurpateur, nouveau complice d'un autre régicide, lui envoya des iunbassadeurs, dut-îl les recevoir avec bonté, et les congédier en les comblant de présens , pour marcher bientôt contre leur maître, sur le conseil de Jean-le-Sotitaire , et sur l'ordre de saint Philippe et de saint Jean-l'Évangéliste , lesquels n'ayant jamais porté d'armes pendant leur vie , se 6rent pourtant reconnaître, en lui apparaissant comme les Dioiscures, tous la forme de deux beaux cavaliers armés de toutes pièces ? Je ne parlerai pas du massacre de Thessalonique , massacre con^-u avec tant de cruauté, et exécuté par une trahison si odieuse : il ne faut point insister sur cette atrocité ; tous les historiens s'accordent à la regarder comme un heureux événement , puisqu'elle a préparé au monde chi'étien le spectacle consolant de voir un empereur humilié devant un évêque : mais j'observerai seulement que depuis l'incendie de Rome , , ordonné par Néron , si Néron en est effectivement l'auteur, et le carnage d'Alexandrie sous Caracalla , riiisloit'e ne pré-

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sente pas de cruauté aussi odieuse et aussi criminelle.

Nous avons déjà parlé du jugement que Zosime a porté sur Constantin. Ces deux exemples suffisent pour nous apprendre pourcpioi les auteurs ecclésiastiques se sont attachés à le décrier \ La critique, plus circonspecte , oppose suffrage à suffrage ; elle prend en considération les intérêts, les passions des écrivains; et partout où elle ne voit pas Fimpartialité, elle suspend son jugement.

Ammten-Marcellin a été traité avec plus de ménagement. Le moyen , en effet, de rejeter un auteur dont le caractère est conmu et par le rang qu'il a tenu dans les armées, et par ses liaisons avec les premiers hommes de l'état; un citoyen qui raconte avec cette clarté et cet intérêt naïf qui naît toujours

* Pour qne nos lecteurs soient mieux en ëtat de juger si la critique de Zosime est en effet méprisable, nous allons transcrire ici ce qu'il a dit des moines. H parle de% troubles excités à Constantinople , a l'occasion de saint Jean Chrysostome. « La ville y dit - il , était livrée au tumulte , et « l'église des clo'étiens était déjà au pouvoir de ceux qu'on « nomme moines. Ce sont des hommes qui ont renoncé au « mariage , lesquels remplissant les campagnes et les cités , « ont donné origine à une classe d'hommes inutiles pour la « guerre comme pour tout emploi civil , qui n'ont d'autre A occupation que d'envahir de& biens immenses sous le pré- « texte de secourir les pauvres , tandis que dans le fait ce « sont eux qui propagent la misère et la mendicité. » Qui ne voit par ce passage combien Zosime était aveuglé par la passion , et combien il faut se défier de ses jugemens ?

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^e \a part qu'on a prise soi-même aux affaires; un mi- Vitaire enfin que nous comparerions volontiers à M. de Teuquières , si l'érudition , la littérature , qui brillent dans son ouvrage , ne lui donnaient un grand avantage sur l'écrivain français. Cependant cet auteur, dont tous les historiens ont emprunté jusqu'aux plus petits détails, est soudain négligé du moment qu'il hasarde quelques paroles en faveur des païens ou de l'empereur Julien.

Je viens de rappeler un nom qui suffit seul pour réveiller des disputes interminables. Cet empereur ^levé jusqu'aux nues par les ennemis du nom chrétien, a mérité que de nos jours un auteur célèbre prît la peine d'écrire son histoire , et s'efforçât de rectifier le jugement qu'on devait en porter. Ceux qui auront été offensés de la liberté avec laquelle Dous avons parlé de Constantin, s'attendront, sans doute , à nous voir faire le panégyrique d'un prince <iui contraste avec lui d'une façon si marquée ; car 'e^rit calomniateur est toujours prompt à soupçonner des motifs, et sa propre malignité lui suggère aisément l'artifice qu'il suppose dans les objets de sa «aine. Pour cette fois-ci, il s'est trompé dans son attente. Loin de prendre parti dans cette querelle , 'ïous ne pouvons nous empêcher de convenir qu'on y a mis des deux côtés une obstination puérile , mais pourtant moins humiliante encore pour le faux zèle que pour la philosophie , puisque celle-ci ne doit jamais servir la raison avec les armes du fanatisme.

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Tant d'empressement à préconiser un empereur qui se disait philosophe , se sent , s'il nous est permis de nous exprimer ainsi j de la jeunesse de la philosophie. En effet , cette aversion pour les préjugés , cet essor vers la liberté de penser, qui vient après tant de siècles interjeter appel contre un si grand nombre d'opinions reçues, avouons-le , n'a pas parmr nous une origine bien reculée, et dans ces premiers efforts de la raison, la passion s'ièst souvent mise de la partie. Sans doute c'était un crime dé persécuter les païens, et de vouloir plier leurs opinions par la rigueur des supplices ; mais n'en était-ce pas un aussi d'opprimer le christianisme ? La toFérance,, la liberté de conscience était-elle le principe de Ju-lien (a), lorsqu'il inondait l'empire du sang des victimes , et que , fanatique défenseur des fausses divinités , au lieu de montrer sur le trône un philosophe impartial , il ne fit voir en lui qu'un paien dévot ? Je n'aime pas les vertus qui sentent trop l'imitation , ni les héros faits d'après le modèle. Je ne sais quel caractère de comédien domine dans l'esprit de Julien. Tantôt c'est Marc-Aurèle , tantôt Trajan , tantôt Alexandre, qu'il s'empresse de copier. L'effort se fait sentir dans ses vertus comme dans ses talens» Ses actions sont toutes concertées , préméditées sur d'anciens exemples ; ses compositions sont calquées sur celles dfs son siècle. Le Misopogon n'est point

(a) N'y Or-t-U point ici Vafftctatîon d*étaler une opinion nouvelle ?

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Vouvrage d'un empereur, mais celui d'un sophiste: ses panégyriques ne sont pas tels qu'un César aurait dû les prononcer , mais tels qu'un rhéteur aurait pu les écrire. Dans la guerre des Gaules je crois le voir chercher les traces de Jules-César : dans celle de Perse, il me paraît imiter l'audace de Trajan; et puisée mélange de philosophie et de dévotion , comment l'accorder ? dans ses mœurs , c'est un stoïcien ; au temple , c'est un idolâtre , et dans son cabinet , un mauvais platonicien , qui cherche à corrompre la doctrine de cette secte par l'indigne alliage de la magie.

Mais si nous ne craignons pas de traiter avec tant de rigueur l'un des grands princes qui aient illustré le Bas-Empire , combien ne devons - nous pas aussi nous récrier contre l'acharnement avec lequel il a ^te calomnié par les historiens ecclésiastiques? Quelle confiance peut-on prendre en leurs jugemens, lors- Vaprès avoir canonisé Constantin , meurtrier de sa femme et de son fils , ils se déchaînent contre Julien î^vec la ftu-eur la plus indécente, s'efforçant de lui supposer des crimes trop atroces pour trouver la Daoindre créance , quand même on les attribuerait 3UX Caligula et aux Néron ? Ici l'on voit que le zèle ^ perdu toute mesure , et que la haine est poussée jusqu'à l'aveuglement. Ce sont cependant ces mêmes î^uteurs qui nous servent de guides dans les matières ecclésiastiques, et que nous ne laissons pas de suivre auvent dans l'histoire profane. On craint, après

les ont transmis ; et ne peut lire dans les événement vraisembli de contes si absurdes, confiance dans l'auteu lations ou les abrégés de rejeter tout ce qui server que les traits q dés. Par exemple , les < qu'Ammien-Marcellin terre qui arrêta les ti^a^ dification du temple de les trois auteurs que n< ce qu'il y avait de plu merveilleux qu'ils nou en avoir fait usage , ils c confirmés par Ammien J'avoue qu'auti'efois dernes, ie cravat» — '

PUBLIQUE. CH. T. Si?

extraordinaire, que je sais que les auteurs anciens ne sont pas avares de prodiges. La lecture de l'original , lecture toujoui's si nécessaire pour juger des siècles passés , m'a absolument détrompé. Voici ce fameux passage si souvent cité, et si rarement rapporté : K Quoique l'empereur fut très occupé à « presser les préparatifs de son expédition (contre « les Perses), il savait pourtant partager ses soins, « et, ne négligeant rien de ce qui pouvait immor- « tiliser son règne, il scmgeait à rétablir un temple « très célèbre autrefois, qui avait été détruit depuii « le siège de Jérusalem commencé par Vespasien , « et terminé par Titus. La direction de cette entre- « prise , qui devait coûter des sommes immenses , « avait été confiée à Alypius, ci-devant comman- M dant en Angleterre. Gomme cet officier, aidé du

■ préfet de la province, pressait vivement les ou- « vrages, des flammes effrayantes , s'élançant fré- « quemment des fondations , consumèrent les ou- « vriers , et rendirent enfin ces lieux inaccessibles, a Ces irruptions ayant continué, on abandonna l'en-

■ treprise. » '

' * El licet BccidentLiim varietat«m soUiciu meote praci*

■ piens, mnltiplicatos espedîlionis apparatus fiagrantl stn-

• dio perargeret, diligcnliam lamen abiqne divideos, Lmpe-

■ riiqne soi memoriam magniltidine operum gestiens propa-

• gare, ambiliosnm quondam apud Hierosnljmsni templum, ' quodpost mullaet interneciva certamina obsidente Vespa-

■ »Uno pusteaque Tita scgre est expu^natum , instaurare

■ HimptibiucogiubatiiiioKtdicis; aegotînmqiieiiuttanuidDni

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Ici plusieurs réflexions se présentent d'ellesmêmes, i^. Rien n'était moins extraordinaire alors que les tremblemens de terre accompagnés de volcans. Dans le même temps, et dans l'espace d'un siècle , Cotistantinople , Édesse , Ântioche , Nicomédie, et la plupart des villes de TAsie- Mineure, furent renversées par des tremblemens de terre. L'histoire en rapporte plusieurs arrivés à Jérusalem même. On sait de plus que ce pays est rempli de bitume , et l'incendie d'une si grande ville et d'un temple si riche pouvait avoir produit des matières sulfureuses et inflammables, que la moindre communication de l'air devait embraser, a^. Si cet événement avait été accompagné de circonstances miraculeuses, pourquoi Ammien-Marcellin, amateur du merveilleux comme tous les anciens, aurait-il pris soin de les dissimuler ? Rien n'est plus simple , direz-vous; Ammien était païen, et un pareil événement devait faire triompher à jamais la religion chrétienne. Je répondrai à cela qu'il est très clair qu'il ne produisit point cet efTet, et qu'en supposant

« Alypio dederat Antiochensi , qni olim Britannias curâYerat <« pro praefectis. Cùm itaque rei idem instaurare fortker ina staret Alypius, j avare tqne Provinciae rcctor, metuendi n globi flammarum (6) prope fiindainenta crebiis assuldbus « erumpentes fecere locum exustis aliquotîes operantibus a inaccessum ; hocqne modo elemento desdnatias repel- « lente cessavit incœptum. »

(h) Globi flammarum. La flamme ne forme jamais des giobes, mais des yfiralss, ejpcepté dans f es forges de fer et de cimre.

que notre auteur n'eût pas été exempt de toute partialité , il serait arrivé de deux t^oses l'une : ou il aurait omis le fait en entier, ou il se serait efforcé de lui donner une autre interprétation , ce qui était très'aisé; car il en pouvait trouver cent pour une. « Les dieux avaient été irrités de voir rétablir un ■ temple au dieu des Juifs dont ils avaient triomphé a avec tant d'éclat sous Titus. Le ciel ne permit pas m que dans un temps de calamité l'argent et les a sueurs du peuple fussent employés à des ouvrages a fastueux et inutiles. » Que sais-je ? Manque^-on jamais de raisons pour expliquer les événemens? Ammien ne considérait donc pas celui-ci comme un prodige , et l'opinion opposée n'était donc pas encore répandue de son temps , puisqu'il n'a pris nulle peine pour ta combattre, et qu'il n'a pas daigné faire la moindre réflexion à ce sujet. Or, je pense qu'en général la preuve la plus forte contre les choses alléguées par un parti , c'est l'indifférence de l'autre ; car enfin , quelque peu de crédit qu'aient à présent les convubionnaires , nul auteur n'écrira jamais l'histoire de nos jours sans faire quelques réflexions sur ce qui s'est passé à Saint-Médard ; et le livre fanatique de M"** a été honoré de quelques réfutations. Mais Sozomène, mais Théodoret, sont des auteurs estimés; ils rapportent ce feit avec le plus grand détail. A la bonne heure ; mais si le témoignage de Sozomène est d'un si grand poids , il faut donc croire aux sorciers ; il faut donc croire

^%o DE LA FÉLICITÉ

que les magiciens avaient le pouvoir de faire pa* raître les démons, et de commander aux oracles \ Il faut encore supposer que Julien, le moins sanguinaire de tous les princes, a fait éventrer des femmes pour consulter leurs entrailles ; il faut être con^ vaincu qu'il y a eu des Sibylles qui ont parlé clairement du mystère de la rédemption , et qui Font désignée par ce vers :

Qfelix UgnuM in quo JDeus ipte pependit !

* Il ne faut pas douter non plus qu'il n'ait paru en Judée une croix lumineuse qui occupait la moitié du ciel ; qu'il en parut une autre lorsqu'on travailla à réédifier le temple de Jérusalem , et que les habits des ouvriers furent parsemés de petites étoiles qui y restèrent constamment attachées, et qui paraissaient avoir été travaillées dans l'étoffe ^. Si vous

' C'est de lui ce conte puéril , que Julien étant introduit dans un caveau pour y consulter les démons, fut effrayé, et fit un signe de croix qui fit tout disparaître. Cet auteur rapporte nombre d'oracles en faveur des chrétiens , et Toa. sait cependant , depuis qu'on connaît la fameuse dissertation, qu'a composée M. VanDale , et l'excellent abrégé qu'en a faiC M. de Fontenelle; on sait, dis-je, que les oracles n'ont ja — mais été inspirés par les démons , et qu'ils n'étaient que l'oo. — vrage de la fourberie des prêtres.

^ Voyez V Histoire ecclésiast. de Sozomène , L. ii , ch. 5».

' La fureur des chrétiens était alors de voir des croix pa:^c^ Coût. Lorsque Théodose fit abattre le temple de Sérapis , i se répandit qu'en démolissant les murailles y ou avait trou'

PUBLIQUE. CH. V. 3!ii

ptéférez Théodoret, vous y verrez que Julien, en partant de la Gaule pour aller combattre Constance y passa par une vigne qui avait déjà été vendangée , etqu il la trouva cependant chargée de raisins verts, &ur lesquels les gouttes de rosée avaient dessiné un nombre infini de petites croix. Ce n'est pas la peine douvrir Socrate qui écrit la même chose, et que ces auteurs ont peut-être copié. Il ne diffère de Sozomène qu'en ce que Tun dit que le miracle de Jérusalem convertit tous les Juifs , et que l'autre assure qu'aucun d'eux n'en fut touché , et n'embrassa la religion des chrétiens.

Nous terminerons cet article par une réflexion <{ui paraît avoir échappé aux critiques qui nous ont précédé; c'est que, soit supercherie de la part des peuples ennemis des corvées et du travail , soit superstition parmi les hommes grossiers chez lesquels Hdée du grand et celle du merveilleux se confondent si aisément, il est souvent arrivé que les grandes ^treprises ont été interrompues par des prodiges. Je ne citerai qu'un exemple que je tire de Dion. Cet auteur raconte que lorsque Néron entreprit de couper l'isthme de Corinthe, il parut des fantôme» ^w effrayèrent les ouvriers. Dans le fond , ces fan-

^et croix gravées sur la plupart des pierres : mais sur un

plus mûr examen, il se trouva que c'étaient des phallus.

^ sait que le phallus était une représentation des parties

* U génération dans ITiommc. ( Histoire du JBas-JErnpire,

^' Xxiv.)

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