‹ De la félicité publique; ou, Considerations sur le sort des hommes dans les différentes epoques de l'histoireChapitre 28 sur 49 · TO.I II · texte numérisé non relu

TO.I II

maxime g^^érale , que tout procès était de leur compétence , parce que des deux partis, l'un attaquait , l'autre défendait; l'un affirmait, l'autre niait : or, d'un côté ou de l'autre , il y avsût péché ; donc , etc. Cette logique est B^eilleure qu'on ne pense ; et peutêtre ceux4à soEl-Us plus subtils , mais aussi absurdes que nos pèr^ , qui veulent chercher l'erreur ailleurs que dims le premier piriacipe. («)

(f) Quoi qu'il en soit, il arriva que tandis que l'SgUse usurpait l'autorité sur les puissances sécu- Uères , 1^ pape usurpait l'autprité absolue sur l'Église ; el: comnike le p^eiiHer usage du despotisme est l'agression , les papes n'eurent pas plus tôt discipliné leur milice , qu'ils attaquèrent les couronnes les plus respectables. De là cette suite d'entreprises insensées, et souvent heureuses, ces excommunications prodiguées, ces royaumes distribués, ces royaumes enlevés, ces couronnemens, ces dépositions, et tant de faits ridicules et atroces qui font rougir )*historien , et gémir le lecteur.

Je m'arrête ici , parce que mon dessein n'est pas de &ii!e l'iûstoire de ces temps malheureux. Ces funestes objets ont été crayonnés de main de maître : et que peut-on écrire après V Essai sur l'histoire générale ? Je me contenterai donc d'observer que dans nos rapides réflexions nous avons déjà parcouru

(p) Ce premier principe est dçns les Constitutions aposto- Hques,

(p) Bravo /

les six premiers siècles de notre monarchie, et je remarquerai que c'est précisément ce temps-là qu'on peut regarder comme la première végétation , la marche progressive des mœurs et des usages. C'est alors que toute habitude a commencé , que tout principe a pris naissance. Rappelez-vous les idées principales qui doivent s'être gravées dans votre mémoire : invasion de Barbares , gouvernement barbare ; usurpation de quelques-uns , usurpation d'un plus grand nombre , tyrannie générale ; les guerres civiles légitimées , tous les hommes armés , toute la terre arrosée de sang ; des guerriers féroces , las de se déchirer entre eux , et combattus à la fois par une crédulité ahsurde et par une Iionteuse débauche, cherchant en Asie une expiation pour leurs crimes; Télile des peuples occidentaux , et presque toutes leurs richesses abîmées dans les sables de la Palestine ; la culture abandonnée; le clergé profilant seul de Taveuglement général , comme ces bardis scétér.its qui volent au milieu des incendies ; enfin toute police divine et civile violée et exagérée tour à tour; les malheurs, la -folie des hommes vous paraîtront parvenus à leur comble : et voilà précisément ce que je voulais vous taire observer (j). Passé le douzième siècle , vous ne verrez plus qu'une marche rétrograde : le genre humain commence à donner quelque signe d'espérance : c'est un malade qui , après le dernier effort de la fièvre, laisse voir quelques symptômes d'une crise favora- (ç) Sravo I

ble.; mais il ne sort d'une longue agonie que pour respirer un moment, et retomber encore : le mal qui ne s'affaiblit que par degrés , paraît terrible dan» ses retours , et tout , jusqu'à la convalescence , porte un caractère effrayant.

Tandis que les guerres civiles désolent la France , la piété vient la première au secours de l'humanité. La paix du Seigneur fait un partage bizarre des jours de la semaine , dont les uns sont destinés au commerce , les autres au carnage. Saint-Louis , par des lois civiles , mais non moins pieuses dans leur objet , modère le droit de la guerre , et l'enchaîne en quelque façon. Philippe-le-Bel va plus loin : il défend qu'on fasse usage de ce droit barbare, quand il l'exerce lui-même , et il prétend que toutes les fois qu'il fait la guerre , il doit en avoir le privilège exclusif. L'établissement des bailliages et le progrès de leurs juridictions sous Saint-Louis et ses successeurs, la création des différens tribunaux où les causes qui se décidaient ordinairement dans les combats , sont portées )>ar appel ; les affranchissemens , les privilèges accordés aux communes, premières restitutions faites à la nature outragée ; enfin les assemblées de la nation, où toutes les classes des citoyens sont représentées , où ils peuvent se plaindre de leurs maux , et en demander le remède : tels sont les premiers pas par lesquels la fureur rétrograde vers la raison. Et qui pourrait ne pas s'attendrir (r)

(r) Bravo !

PUBLIQUE. CH. 1. ^i^

sur le sort des peuples , lorsqu'on voit que leurs premières lois ont été des lois de pncifîcation ? Voyez en France la paix du Seigneur, en Angleterre la paix royale { The King's peace), en Allemagne la paix publique, etc. Les premières conventions qu'ont à faire ces êtres tous semblables, tous sortant de la même origine, c'est de convenir de ne plus s'entre-tuer.

Sans doute que ce serait une chose bien curieuiie que d'examiner les diverses roules par lesquelles se sont faits ces retours vers la raison. L'abbé Terrasson a remarqué avec beaucoup de finesse que dans les sciences exactes les hommes n'ont eu besoin que d'application pour trouver la vérité; de façon que leur marche a été directe de l'ignorance à la science ; au lieu que dans tes choses de raisonnement ils ont toujours été obligés de passer par le faux , avant que d'arriver au vrai '. Cette réflexion n'est pas moins applicable à la politique qu'à la philosophie. Que de sottises pour remétlier à des sottises (j)! Que d'étais pourris, et vermoulus pour soutenir des fabriques chancelantes !

Le gouvernement féodal régnait en France, en

' On dirait que la vrriié a toujours été ic pis-aller de l'esprit bumaiii. Il ressemble assez à une hirondelle qui , élant enfermée dans une chambre , va cent fois se licurter contre les lambris avant de trouver la fenêtre , qu'une main bienfaisante vient de lui ouvrir.

Angleterre , en Allemagne et en Italie , à peu près au même degré, à peu près sous les mêmes formes. Commentcesétats, en partant des mêmes principes, sont-ils parvenus à des résultats si différens ? Chose étonnante! dans les secousses qu'éprouve l'Angleterre, ta féodalité se maintient; les grands vassaux Be rallient pour soutenir leurs droits ; ils les étendent, les rendent plus sacrés , plus définis; et il en résulte le gouvernement de propriété et de représentation , le gouvernement libre et demi-démocratique que nous voyons de nos jours.

En France, loin de soutenir l'ancienne constitution , on introduit de nouvelles formes : au système féodal on substitue , ou si l'on veut , on mêle des états - généraux , où la nation parait tout entière dans ses députés, et n'est plus représentée par une aristocratie militaire : à la place de ces clercs , de ces assesseurs qui aidaient le suzerain dans Texercice de la justice, on établit des cours souveraines, constantes et permanentes, qui forment des corps de magistrature , et deviennent bientôt dépo^taires des lois; la nation a de fréquentes assemblées, des juges et des lois, et il en résulte une monarchie absolue.

En Allemagne, l'ignorance, la férocité, la dissension , la rivalité , entretenues par l'équilibre dés pouvoirs, durent plus long-temps qu'ailleurs; la force décide de tout, et la force est toujours alternative entfe les membres de l'état. Nul accord , nul point

PUBLIQUE. CH. I. ï,,

lie réunion ne reste aux esprits divisés , et il sort de là le gouveraement germanique tel qu'il est de nos jours, c'est-à-dire le système politique le mieux suivi et le plus ri'giilier.

En Italie, deux tyrans, sous prétexte d'èlre successeurs, l'un des Césars {() , l'autie de saint PieiTe('), se disputent sans cesse le pouvoir absolu : cVst pour la monarchie universelle qu'on coinbal ; et après de longues guerres, de grands scandales, et de nombreuses atrocités , il résulte de là une multitude de républiques et de petits lyrans ; un gouvernement tout semblable à celui de la Grèce , du temps d'Alexandre et de ses successeurs.

Au-delà des Pyrénées, les Golhs et les Vandales ont à peine établi leur domination dans celle belle presqu^le,si bien défendue par la nature, qu'ils soni attaqués tout à coup par une puissance formidable. C'est près des colonnes d'Hercule que le génie du Nord et celui du Midi se rencontrent pour se faire une guerre cruelle , dont huit siècles ne peuvent éteindre la fureur. Au milieu des alarmes , des périls continuels, nul système de guerre suivi. L'autorité royale reste sans effet , parce que le pouvoir se divise comme la force, qtii csl obligée d'agir en tout temps. en tout lieu. Les seigneurs se forlifient dans ieins châteaux; les villes pourvoient à leur législation romme à leur sûreté. La crainte qui a coutume de

\f) (() 7>« lucn.

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fonder rautorité y en réunissant tous les hommes par un même intérêt, dans ce cas singulier, les disperse et les sépare, comme il arrive à peu près dans le fort de la mêlée que chaque troupe, diaque soldat ne songe plus qu'à sa propre défense , et qu'une seule bataille se change en mille combats singuliers. Ce n'est pas. tout : trois religions les plus opposées, les plus ennemies, se disputent l'empire de Topinion. La persécution „ le fanatisme, sont armés de tous côtés ; et cependant, jetez les yeux maintenant sur ce même pays , qu'y verrez- vous ? unité de croyance , unité de pouvoir , une tranquillité excessive qui se change en paresse , et un repos voisin de l'engourdissement.

Voilà des événemens bien étranges, bien contradictoires à leurs principes. Peu de mots suffiront pourtant pour en rendre raison. En Angleterre , les premières réclamations ont été des grands contre la couronne ; en France , de la couronne et du peuple contre les grands ; en Allemagne , l'élection des empereurs s'étant maintenue , a maintenu à son tour et le rang auquel tous les grands pouvaient prétendre, et les droits que tous les grands voulaient conserver ; en Italie , la concurrence des souveraine , les vicissitudes de leur pouvoir , et surtout le peu de proportion de^ leurs forces avec leurs prétentions , laissèrent aux faibles le temps de s'élever et de s'affermir. Les secours mendiés de part et d'autre mpltiplièrent les privilèges ; les villes s'affranchirent dans

tes troubles civils, et le népotisme multiplia tes principautés, (h)

En Angleterre, les grands armés contre leurs rois crurent devoir se concilier la bourgeoisie (z), et particulièrement les villes commerçantes. Ils stipulèrent de nouveaux privilèges pour cet ordre de citoyens déjà favorisé par tes souverains qui voulaient , comme en France , l'opposer au pouvoir exorbitant des barons, et qui ne manquaient pas aussi de lui faire payer leurs bienfaits. La grande charte ayant, été reconnue comme loi générale, et soutenue par un certain nombre de gardiens, toujours assemblés , toujours en activité , sous le nom de conservateurs (sage précaution à laquelle elle fut redevable de sa durée), il arriva que les barons formèrent deux classes, \es puissans et les moindres '. Mais la tranquillité s'était établie , et l'assiduité au parlement était devenue une charge, une dépense qui ne pouvait être supportée que par les plus riches des barons ; les moindres, ou négligés, ou peu curieux des affaires, se confondirent bientôt avec les simples chevaliers ' , et parurent plus soigneux d'évi-

(«) Let Este, les S/arce , les Eîto, les Carrare , les Castracani, les Bentivoglio , n'étaient point neveux des papes.

{«) Le contraire, à ce que je crois.

' T/te lesser Barons. Voyez Hume, tome 11, pa^ps STi «I tulv.

' Knlghts oftheshire. C'est l'origine de ce que les Anglais appellent gentry, les genlilshoramc». Alaîa l'idcu que prô-

4a DE LA FÉLICITÉ

ter les séances au parlement , que d'y occuper le premier rang. Mais les rois toujours attentifs h ces deux grands objets, l'humiliation des grands et t'in* térêt du Hsc, imaginèrent d'opposer à la noblesse te concours des forces subalternes. Edouard i* ordonna aux shérifs, ou premiers magistrats des provinces, d'envoyer au parlement deux chevaliers ou gentilshommes de chaque district Ces derniers ne dédaignèrent pas de siéger avec les bourgeois (r) ; ils firent même cause commune avec eux, présentèrent des requêtes, des projets de réformatîon, etc. Les rois les ayant écoutés , leurs succès leur donnèrent de ta consistance; et ainsi se forma peu à peu la chambre des communes, qui de toutes les parties

sente ce mot en anglais ne correipond point du tout i celle que nous y atUchoas. Àprèi qne Gaillanme ent canfisqai toutes les terres des Anglais , et les ent données aux Normands i titre de baronniet ou de grands-fiefs, ceux-ci ion^ inféodèrent plusieurs parties de leurs fiefï ; ce qui établit des vassanx d'un second ordre. Les premiers, appelés (Mef^enants, se tronrèreat an nombre de sept cents, et les autres, Kppelés Knigkt't feet , au nombre de cinqnantemîUe deux cent quinze. On Toît qne les origines se rapportent asses dans les deux royaumes ; mais en France , la sonsinféodation ne dégradait point les personnes , puisque les rois eux-mêmes rendaient hommage à leurs sujets pour les arrière-fiefs. Il n'en fut pas de même en Angleterre. C'est ce qui a établi ta difTérence entre la noblesse et les gentilshommes : nobiUty and gentry, {y) Son comme membres duparlement.

du gouvernement britannique est la plus fondée en raison, et la plus favorable à la propriété. Des flots de sang ont coulé depuis pour cimenter l'édifice que nous voyons de nos jours : édifice superbe et solide, mais qui porte sur une base gothique, et dont les proportions accusent encore sa grossière origine. Cependant , quelque contraste qu'il présente entre le plan informe de ses fondations et les beautés dont il a été décoré depuis, il offre à nos yeux une espèce d'unité ou plutôt de continuité. C'est la façade du vieux Louvre, orné.e de la colonnade de Perrault : mais ce n'est point cet amas confus de bicoques, de boutiques et de maisonnettes cousues (z) ou mêlées à un ancien palais ; ce n'est point ce désordre incroyable qu'on trouve encore dans notre capitale et dans notre politique. Je m'explique.

Nous avons vu le gouvernement d'Angleterre se modifier insensiblement , en conservant toujours les premiers principes de sa constitution, le roi et le parlement. A la vérité, ce parlement se divise en deux chambres; mais si les communes acquièrent un pouvoir égal à celui de la chambre-haute , c'est toujours la suite d'un même système, ce sont de nouvelles branches sorties d'un même tronc. En France, il en va tout autrement : les peuples, las de la tyrannie des grands et de l'anarchie générale, ont recours à l'autorité royale ; Philippe Auguste , par des actions héroïques, et Saint-Louis, par ses

(«) Ah ! avec quel fit coud-on des maisons ?

vertus morales, justifient cette confiance; mais Philippe-le-Bel , politique inconsidéré , monarque ambitieux , et souverain avide , ne tarde pas à dissiper le prestige. . . .

Avant d'aller plus avant, remarquons que le gouvernement féodal français différait du gouvernement féodal anglais en ce que celui-ci avait conservé les assemblées, ou parlemens. Or, les assemblées sont la source de toute liberté. N'importe quels soient les lois et les usages , toute nation représentée, tout corps assemblé, finiront par acquérir un grand pouvoir politique. En France, le nouveau gouvernement féodal, ou, pour ne pas perdre nos idées, celui de la seconde époque j avait bien mieux réussi à détruire toute trace de l'ancien. Lors donc que Philippele-Bel , par ses concussions , ses changemens dans les monnaies, ses querelles avec la cour de Rome, se crut obligé de convoquer la nation , il se trouva conduit à trois nouveautés, qui ont fait-de son règne une époque très intéressante dans l'histoire : i^ il assembla la nation dans une forme civile, qui ne ressemblait pas à ces parlemens , à ces champs de Mai, d'où émanaient les lois des Mérovingiens et des Carlovingiens ' ; a^. il y fit entrer la bourgeoisie sous le nom de tiers 'état; 3**. dans le* même temps, à peu près , il établit en quatre endroits de son royaume

' Pasquier ne témoigne pas une grande estime pour les nouveaux ëtats-génëraux : a Chaque assemblée y dit-il , fat « marquée par des sacrifices* de la nation \ et si l'on a pré^

des cours de justice sédentaires , que nous appelons à présent parlement, (in)

Il paraît qu'en France , comme en Angleterre , la noblesse dut perdre quelque crédit par l'intervention du tiers-état dans les afTaires publiques; mais en revanclie il s'en fallut de beaucoup que les communes obtinssent la même considération qu'en Angleterre, Là , elles avaient pour modèle , pour objet d'émulation, la cliaml)re des pairs , dont le pouvoir était constant et reconnu ; ici, elles parurent étonnées du rôle qu'elles all<iient jouer; et, semblables à un subalterne qu'un grand admet à sa table, elles se crurent obligées de payer par de basses flatteries le nouvel honneur qu'on leur faisait. D'ailleurs, les états-généraux ne furent convoqués que rarement et à la volonté du souverain , qui n'avait garde de les assembler, à moins qu'il ne se crût bien assuré de leur complaisance , ou que les besoins de l'état ne fussent devenus trop urgens pour leur laisser matière à délibération. Ainsi donc ces assemblées servirent plutôt à ébranler le gouvernement féodal qu'à établircclui de représentation; et la puissance royale gagna seule à ces changemens.

Cependant un contre-poids, une nouvelle résis-

« tendu que le» conciles ont lous enlevé quelque cliose » j l'auIorilL- papale, on peut Jirc: que les élats-géncraui ont 1 tous cédé quelque chose a l'avidité des roîi. >

{aa) Il le voulut , et ne le fit pat. Le parlement de Toulouse ii'rut pas lieu.

tance commençait à sortir du sein même de l'autorité. Les conseillers du rot , ceux qui t'aidaient à rendre la justice, et qu'il avait tirés des trois ordres de t'état pour le seconder dans cette fonction, je ne dis pas seulement de souveraineté , mais de suzeraineté; ceux en6n qui formaient la cour royale^ furent bientôt changés en un tribunal sédentaire , et les commissions de ces conseillers, qui avaient d'abord été amovibles, étant devenues perpétuelles (u) , le parlement se trouva un corps respectable par ses fonctions, et considérable par sa stabilité. Ce fut encore un nouvel écbec pour la noblesse ; car les préjugés et l'ignorance éloignaient les grands de la magistrature ; tandis que les juges du tiers-état qu'ils offusquaient, s'emparaient de toutes les affaires , et que ne pouvant les égaler , ils cherchaient du moins à les humilier.

Il restait encore le clergé k abaisser. Des clercs, des évêques , avaient des places au parlement ; et comme ils étaient plus instruits que les barons, ils incommodaient davantage les gens de loi. Ceux-ci cherchant à foire monopole de la science, voulurent éloigner des concurrens importuns ; et ainsi se forma dès l'origine du parlement , cet esprit antipathique au clergé qui , long-temps après , devint le salut de l'état; mais ceci n'est pas de notre sujet, et il nous suflit de l'indiquer.

Revenons donc , et observons que le gouverne-

(bb) Son pat alort.

PUBLIQUE. CH. I. i57

ment de France dans ses variations a beaucoup moins conservé de sa première origine que celui d'Angleterre. En effet , quiconque voudra se former une idée juste de ce gouvernement , doit se mettre bien avant dans la tête que les parlemens , ou assemblées au champ de Mai y les états-généraux de Philippele-Bel et de ses successeurs , et les cours de justice connues de nos jours sous le nom de parlement, sont trois choses qui n'ont aucun rapport entre elles.

Pour l'Allemagne , le gouvernement féodal s'y étant conservé dans son entier , et même dans une espèce d'exagération, il nous est aisé de nous en former une idée. C'est ce que serait devenue la France , si la couronne eût été élective, si Philippe Auguste et Saint-Louis avaient négligé de protéger le peuple contre la tyrannie des barons ; enfin , si des actes publics et solennels , tels que la Bulle d'or, la Paijp pro/dncy la Paix de religion y et les Capitulations impériales y avaient défini et constaté les droits réciproques du prince et de la nation. L'empire peut être regardé comme un grand Club * de souveniins, qui se sont soumis à des lois austères ; et qui ont

' Cluhy coterie anglaise qui se rassemble ordinairement dans un café ou dans une taverne. Les lois de ces sociétés sont toujours écrites et déposées dans la salle où l'on s'assemble. Là , comme dans presque toutes les assemblées anglaises , on nomme un président qui siège dans un fauteuil élevé , et dont les fonctions sont à peu près les mêmes {ce)

(ce) Vrai.

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nommé un d'entre eux pour prendre le fauteuil , ef leur servir de président. Les droits des princes y sont assez bien spécifiés ; ceux du peuple y sont le plus souvent négligés. On réprime les petites usurpations^ mais si quelque puissant vassiil entre en lice, les années décident seules du droit, avec cette différence seulement, qu'elles s'y font précéder par ukie plus forte avant-garde de manifestes^ d'avocatoires, de déhortatoires, etc. Là , comme ailleurs, on trouve un mélange d'habitude et de raison , quelques lois maintenues , parce qu'elles sont bonnes ; d^autres , parce cpi'elles sont anciennes, (dd) La paix de Munster et la capitulation de François i^' sont des ouvrages de la réflexion qui brillent au milieu de ceux du préjugé, comme une belle statue d<ins un vieux galetas. C'est une question de savoir si le gouvernement germanique rend les peuples plus heureux. Je conviens qu'il peut empêcher le comte de La Lippe de tuer les cerfs du comte de Waldeck , et le marquis de Neuwied de faire de la fausse monnaie ; mais il empêche aussi qu^il y ait en Allemagne des chemins, des canaux, des arts et de la richesse : il soutient plus de cent petites cours, et laisse les peuples dans l'oppression. Aussi les. corps-de-gardes y tiennent-ils la place des manufactures; et quand on a vu des

que celles de Foratenr dans la chambre des commîmes. On peut se rappeler les lettres charmantes écrites sur ce sujet par Steele et Addison dans le Spectateur,

{dd) Non.

Jreûîe, deschanoinesses, des sentinelles et des gardeschasse , on peut se former une idée de la plus grande partie de l'Allemagne. (<*)

Quant ù l'Itidie , lour à tour déchirée et divisée par les empereurs, les papes, les Normands, les rois d'Aragon et les rois de France , elle ne pourrait entrer dans nos réflexions qu'en nous offrant deux républiques célèbres , dont l'une est encore aussi puissante que constante dans ses principes. On devine aisément que c'est de Venise dont je veux parler : mais cette république respectable , placée entre le Turc , le pape el l'empereur, dut se former une constitution relativeàsa position politique. Née dans les lagunes, presque au sein de la mer, elle dut son origine à la crainte , et sa conservation à la défiance. Tenir le peuple dans l'ignorance el l'esclavage; semer les divisions, les soupçons, les délations parmi les sénateurs; se conduire sans cesse comme la veille ou le lendemain d'une conjuration ; transformer radniinistralion en une police formidable : tels sont les principes que Venise a puisés dans ses périls , et dont le repos et les succès n'ont pu encore la désabuser. Peut-être faudrait-il attendre vingt ans pour fixer son opinion sur l'Espagne. Jusqu'à présent ce qu'un peut observer de plus frnppant, c'est un caiaclère national, qui parait avoir la même propriété que celui des Chinois; je veux parler de cette force de l'babilude qui résiste au cliangemeut de domination.

So DE LA FÉLICITÉ

et qui donne au peuple le privilège singulier de s'assimiler ses maîtres. Il est inutile de dire que dans ce rapprochement de deux nations si difTérentes^ ce ne sont que les effets qu'on prétend comparer. Ce que la Chine ne doit qu'à la supériorité qu'elle a sur ses voisins dans les sciences et dans sa police, l'Espagne le tient d'une noblesse dans les sentimens, qui peut n'être pas toujours agréable ^ parce qu'elle approche de la fierté, mais qui doit toujours attirer l'estime, lors même qu'elle ne peut concilier la bienveillance. Tout ce qu'on peut assurer, c'est que si cette nation est celle qui a le plus conservé son caractère , c'est en même temps celle dont le gouvernement a le plus changé , et a changé de la manière la plus brusque et la plus rapide. Trois causes principales y ont contribué , et suffisent même pour en rendre raison: i^. L'expulsion des BIaures,qui rétablit la tranquillité la plus parfaite dans un pays où les guerres extérieures n'étaient pas à craindre; a^. la réunion des couronnes de Castille et d'Aragon par le mariage de Ferdinand et d'Isabelle ; 3*^. enfin , une circonstance particulière dont nous avons déjà ~ fait voir l'importance, en parlant du gouvernement romain , c'est que les deux premiers monarques qui ont réuni les provinces de cette vaste monarchie se sont trouvés des princes très puissans et d'une politique profonde , dont les règnes longs et glorieux ont assuré à leur trône l'autorité qu'on n'avait cru abandonner qu'à leur personne. Quelle que soit ce-

PUBLIQUE. CH. I. Si

pendant la révolution qui s'est opérée dans cette nation, la distinction de ces divers royaumes, qui tous conservent un caractère et un esprit particulier, le privilège de certaines villes et de certains peuples, l'exorbilance des richesses et du pouvoir ecclésiastique, le mépris du commerce et de l'industrie, restes du gouvernement féodal, et nombre de détails qu'il serait trop long de déduire, décèlent encore une nation dont le repos prépare une espèce (le crise, et qu'on peut considérer, s'il est permis ' de palier ninsi, comme dans un état de chrysalide. Maintenant faisons nous cette question : Quelle a été l'origine de tout ce qui existe de nos jours? que pouvait -on élever sur les bases qui nous restaient? Nos gouvernemens , nos constitutions ont pris leur source d:ins la barbarie même, et se sont formésdans l'ignorance. Nosmonarchies sont vieilles, mais notre raison est bien jeune ij/). Qu'on pense aux ténèbres qui ont couvert la terre depuis Constantin jusqu'aux Médlcis : une nuit de douze cents ans a succédé aux jours brillans d'Athènes et de Aome; mais le réveil de la philosophie n'a pas ressemble à celui d'Epiménide. A peine les arts agréables l'eurent-iis .irradiée au sommeil; à peine eutelle ouvert les yeux , qu'elle trouva les choses à peu près au point où elle les avait laissées. Du temps de Constantin, les sciences rationnelles étaient négligées, et l'étude de la nature avait fait place à celle

des mots : de frivoles disputes , une vaine subtilité , occupaient tous les esprits. Ce fut de même vers le seizième siècle : on n'eut pas plus tôt commencé à penser et à écrire , que les disputes théologiques et métaphysiques étouffèrent ces premiers germes de la raison; et Ton peut dire que depuis Érasme jusqu'à Descartes , les esprits n'ont guère fait que s'aiguiser. Mais avant de nous livrer à ces réflexions , arrêtons un moment nos regards sur les siècles passés, et examinons quel fut le sort de l'humanité sous le gouvernement de nos pères.

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