S DE LA FÉLICITE
Ces derniers , plus odieux au christianisme , furent traités souvent avec une barbarie incroyable: mais on ne se souvint jamais qu'ils avaient crucifié le Gis de Dieu, qu'au moment où Dieu avait permis qu'ils s'enricbissent {<). Enfin , pour achever ce tableau sinistre , nous dirons que l'intolérance a toujours régné en France avec autant d'acharnement que partout ailleurs , quoique l'inquisition ne s'y soit montrée que du temps des Albigeois. Mais lorsque les cours sont infectées du fanatisme , les princes et ]es ministres deviennent eux-^Ames inquisiteurs, et il n'importe guère à qui l'on doive répondre, de Charles ix ou du pape. Je ne rappellerai pas ici le massacre de laSiùnt-Barthélemi, ni cette longue suite de tragédies dont il a été suivi : je ne dirai pas non plus, pour excuser la France , que , sous le règne très court de la reine Marie , huit cents hérétiques furent brûlés en Angleterre , et qu'on a calculé que sous Philippe II (/) , plus de quarante mille personnes ont péri sur l'échafaud pour cause de religion : tous ces faits sont trop connus , et ils ont déjà été dévoués à l'horreur des siècles à venir par cette main étonnante qui tient à la fois ta palette de Rembrandt et le pinceau de l'Albane. le me contenterai donc de terminer ce chapitre par quelques réflexions sur ce que l'on appelle le bon vieux temps.
(ej Fort Joli.
(/) En effet, l'inquUition et les év/ehés furent let stijett de la guerre.
PUBLIQUE. CH. 11. r,.j
(r) D'où peut venir cette manie d'exalter les temps passés pour dénigrer ceux où nous vivons? n'en doutons pas, de l'amour -propre qui en reçoit un double profit par la comparaison que nous faisons de nous-mùmes avec les hommes que nous condamnons, et par une supériorité encore plus mrir<iuéc que nous donne la connaissance des âges précé<lcns, auxquels nous scmblons nous identifier en quelque sorte, lorsque nous en faisons l'cloge. On applique à l'antiquité les idées qu'on a de la parenté. Les plus avancés en âge croient en être plus proches d'un degré; ils en partagent les Iionneurs et la préconisent aux générations qui commencent '. En général, les vertus de nos ancêtres n'excitent pas notre jalousie. Nous nous croyons plus éclairés de les connaître, et plus sages de les louer. Au contraire, celtes de notre âge nous offusquent; nous craignons de les envisager'. Celte erreur de l'amour-propre, celte ;«(Y7rijet^tf.îÉ'«^//7if«/, suivant l'e-upression ingénieuse d'un philosophe moderne , ne mériterait qu'un sourire du sage, s'il n'eu résultait pas le plus grand inconvénient pour les progrès de la raison humaine. Quoi de plus décourageant en effet, que celte pcr-
(g) Bravo ! bravo !
' <i Laudaioi' [cmporis acti
" Se puero.... » ( Hon. de Art. poet. )
* t Quod naturuliter audita visU laudamu» libontîus; el H pnesentia invidiî , pricterila veneralione proscqiiiinur) et ■ huno5obrui,iUis instrui crRdimiis.DfVKL, P*terc. 11,92.)
So DE LA FÉLICITÉ
suasion que nous allons toujours nous détériorant ! Quoi de plus dangereux que de ne relever nos fautes, qu'en nous rappelant à des temps où les connaissances utiles n'étant pas assez développées, les hommes n'ont pu faire le bien qu'au hasard et par instinct ! Développons cette idée,
La guerre se fait sous de mauvais auspices; une campagne tourne malheureusement ; tes officiers particuliers, trop soigneux de leurs intérêts dans la manutention de leurs troupes; les officiers généraux, trop occupés de leurs équipages , de leurs commodités et de leur faste , ont négligé de maintenir l'ordre et la discipline (A) , le service se fait sans émulation et sans régularité ; la déprédation , l'esprit de fraude et de brigandage se répandent dans toutes les branches de l'administration ; des défaites , des pertes considérables sont les fruits de ce relâchement; le découragement s'empare du militaire , et le mécontentement gagne tous les citoyens Il faut un remède ; mais tandis que les bons esprits le cherchent dans l'établissement d'une discipline facile et naturelle ; dans les moyens de faire concourir le bien particulier avec le bien général ; dans cet artifice innocent qui consiste à donner le change aux passions, en plaçant l'honneur entre l'ambition et la fortune; enfin , dans le choix d'un chef éclairé dont la fermeté contrebalance le relâchement général , tous les raisonneurs vulgaires vont répétant que l'esprit de la (A) Sien vrai.
PUBLIQUE. CH. IL 6i
nation est perdu; on se dit, on se demande où sont les Couci, les Châtillon , les Bayard ? On croit rappeler cet esprit des temps passés en le reproduisant dans de vaines exagérations, et l'on s'imagine qu'on fera mieux servir un roi clément et aimé , en supposant qu'autrefois les bourgeois de Calais ont adoré un mauvais prince. ^
Il en est de même pour les affaires de l'administration. Si une suite de guerres ruineuses a obéré l'état et rejeté sur la génération présente les excès de la génération passée , on ne s'avise pas de dire qu'il faut tacher de réparer , par une longue paix , les brèches faites par de longues guerres (»)? que le meilleur moyen de soutenir les dépenses est d'augmenter les richesses; que plus un peuple paye, plus il doit avoir de liberté dans son commerce et son industrie ; qu'une agriculture encouragée , une sage répartition des im-
* Philippe de Valois fut véritablement un prince malhabile et un tyran. U fut malhabile , en ce qu'il fit mal ses affaires an dedans et au dehors ; il fut un tyran , en ce qu'il fit périr un grand nombre de ses sujets par des jugemens illégaux. Il a été la première cause des malheurs que la France a éprouvés jusqu'au règne de Charles vu (A). Au reste , ces réflexions ne doivent attaquer en aucune façon le mérite d'un auteur dramatique très estimable par ses talens et ses qualités personnelles. Ce n'est pas l'intention de cet auteur y mais c'est le fanatisme d'un certain public gauchement adulateur , qu'on prend la liberté de critiquer.
(/ ) Bien sage, (A) Bra^ùsimo!
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pots , des chemins , des canaux , une exportation libre, sont les véritables ressources du trésor royal. Au lieu de faire ces réflexions , on remarque que les laquais portent des bas de soie, que les maisons des grands sont plus commodes, et que les financiers ont dès maîtresses. Autrefois , dit-on , on ne portait ni velours ni dentelles ; on n'avait ni garde-robes , ni cabinets de toilette : la monarchie sera bientôt ren-
versée.
Je le répète , tout cela ne serait que risible, si ces sottises, si ces lieux communs ne produisaient d\iutre effet que Tènnui et Timportunité ; mais le grand inconvénient des préjugés populaires , c'est qu'en présentant un mauvais raisonnement tout fait, ils empêchent d'en imaginer un bon. Un écrivain célèbre remarque' que sous le règne de Louis xi ' la peste et la famine ayant tour à tour désolé la France , le seul remède qu'on sut opposer à ces fléaux fut d'or-, donner des prières et des processions. Cet exem- ' pie revient très naturellement à notre sujets parce que le plus grand mal de la superstition n'est pas de commander de vaines cérémonies et des jeûnes inutiles, mais de persuader aux hommes qu'on a trouvé un remède à ieurs maux. C'est un traité suggéré par l'ignorance pour accorder la terreur et ta
' Ce fut sons ce règne qu'arriva le fameux sac de Dinan. Huit cents personnes échappées an carnage Airent condamnées an supplice. Ces petites exécutions étaient encore dans le protocole du bon vieux temps.
paresse. Que la contagion se répande parmi les hommes, on ordonne des processions, et on ne cherche ni les causes ni les remèdes de l'cpidémie ; que les mulots dévastent les campagnes ; que les vers rongent les vignes ; encore des processions , et point de physiciens. Or, ee qui arrive habituellement dans nos provinces ne difTère pas de ce que nous voyons tous les jours dans les meilleures maisons, dans les sociétés les plus à la mode. Le bon 'vieux temps est une superstition morale ; elle passera comme les autres; mais elle passera plus tard , à cause des idées de vanité auxquelles elle s'est liée ; il n'est donc pas inutile de la soumettre à rjuelques observations.
Je voudrais bien savoir d'abord quelle époque de l'histoire on prétend choisirpour objet de son culte. Ce n'est pas, à ce que j'espère, l'âge des Frédégonde et des Brunehaut, encore moins celui des rois fainéans et des maires du paSais. Charles-Martel , Pépin etCharlemagne furent à la vérité de grands hommes; mais Tamerlan , mais Pierre i" étaient aussi de grands hommes, et nous n'admirons pas pour cela les Tartares et les Russes. Nos ancêtres, sous Charles- Martel, pillèrent les ecclésiastiques qui avaient pillé leurs pères; Cbarlemagne, après avoir versé des flots de sang , donna des lois à des peuples barbares. Avant lui, tout était informe et brut; mais il fut cruel lui-même : c'était un lion qui régnait sur des loups. Pour les Carlovingiens , il faut les oublier, ainsi que les premiers Capétiens. Reste donc Philippe-
Auguste et Saint-Louis. Voici le droit féodal -établi : la noblesse est dans toute sa splendeur , les croisades ont e^çalté son courage; Tâge d'or de la chevalerie a commencé. Mais consultez VEssai sur r histoire générale ( le modèle des ouvrages histo^ rico-philosophiques)^ consultez M. Hume, illustre dans la même carrière ; l'abbé Velly lui-même , le premier de nos historiens qui se soit souvenu qu'il y avait des mœurs et des lois ; vous verrez que ces généreux croisés furent perfides envers les Grecs et les Sarrasins , traîtres et injustes entre eux-mêmes, cruels et avares envers tous. Ouvrez toutes les histoires, vous apprendrez comment Charles d'Anjou et ses successeurs se conduisirent dans leurs conquêtes. Les f^épres siciliennes ne nous ont retracé pendant long-temps que la perfidie des Italiens; c[u'elles nous apprennent une fois quelle fut la tyrannie de leurs vainqueurs : Le jeune Conradin mourant sous la main du bourreau , André de Hongrie assassiné par sa femme , le poison et le fer désolant à l'envi les plus belles contrées de la terre; voilà quelles sont les œuvres du bon vieux temps.
En voulez-vous d'un autre genre? Voyez la femme de Philippe-le-Hardi , accusée d'empoisonnement par un barbier, et justifiée par une béguine ; voyez les trois brus de Philippe4e-Bel convaincues d'adultère; Enguerrand de Marigny immolé à la jalousie de Charles de Valois ; et comme le vil intérêt , l'avarice sordide, accompagnent toujours les mœurs féroces ,
lorstjue Pbilippe'de-Valois se trouvera aux prises avec Edouard m, ce ne sera par tout le royaume que tralùsons , que perfidie. Les premiers olBclers, les principaux domestiques de Philippe seront aclietés et pensîoniiL'S par l'Angleterre. Bientôt tes assassinats succéderont aux infidélités, et le vol sera suivi du meurtre. Les meurtres du connétable Lacerda, du duc de Bourgogne, du duc d'Orléans, sont 'les plus célèbres; mais de combien d'autres crimes plus obscurs ont-ils été suivis ou précédés ? Si Charles vu fait luire un seul beau jour sur la France, de quel règne affreux son règne brillant, mais pénible, n'esl-ii pas suivi? Il me semble que le siècle présent n'est guère disposé à recevoir pour excuse des crimes de Louis xi, que ce prince ait mis les rois hors de page. Son avarice , sa fourberie et sa cruauté ne trouvèrent que trop d'imitateurs parmi ses sujets. Aussi lorsque Charles vni marche à une conquête assez légitime, si quelque con(|uèle peut l'être , voyez quelle opinion on a des Français dans celte Italie, dt^à si corrompue. Vos auteurs vous peignent les Italiens comme des traîtres , et ils n'ont pas tort; les auteurs italiens vous peignent comme des hommes féroces, avides et débauchés, et ils n'ont pas tort non plus. Lisez surtout Guicchardin , et vous verrez ce qu'il pense des barbari Francesi. Nous admirons François i" : et parce qu'il a dit à Charles - Quint qu"// avait menti par sa gorge , nous croyons qu'il était plus brave et plus généreux
TOKB [|. ->
que eet empereur. Des auteurs modernes plus impartiaux * ont prouvé que François i*', quoique très brave , était bien plus étourdi , mais non pas plus valeureux que Charles-Quint ; qu'à la vérité il combattit comme un chevalier, mais qu'il faussa sa parole , et employa la subtilité pour éluder les engagemens qu'il avait pris. D'ailleurs, on sait assez que ce prince ne fit pas régner la justice. Des commissions iniques et arbitraires jugèrent les princes et les hommes d'état. Le fanatisme se réveilla. On se souvient des terribles exécutions faites par d'Oppède et Guérin, à Cabrières et à Mérindol. Les hérétiques furent poursuivis, les gibets furent dressés et les bûchers allumés, tandis que François s'alliait avec les Turcs , et conversait avec Clément Mai*ot.
Je ne parlerai des guerres civiles qui ont rempli l'intervalle de ce prince à Henri iv, que pour faire une seule observation : c'est que bien des gens croient mal à propos que ce sont les Italiens introduits par les Médicis qui ont corrompu les mœurs de la nation et détruit l'ancien esprit de chevalerie. Quant aux mœurs, ceux qui savent de quelle maladie sont morts François i" et Louis xii ; ceux qui ne s'étant pas même donné la peine de s'instruire des anecdotes de ce temps - là , se sont contentés de lire les épigrammes de Clément Marot, et le charmant, mais ti'ès obscène ouvrage du curé de Meudon , ouvrage
* Voyez Essai sur l'Histoire générale , et la Fie de Fran* çois /*'', par M. Gaillard.
dédié à un cardinal; ceux-là, dis-je, pourront se fnire une idée de la peine qu'il en aura coûté aux Médicis pour rendre les Français libertins. Les bonnes mœurs , comme nous aurons occasion de le jn-ouvi'i- dans lu suilo , ne sont pas Il-s fruits tic l'opinion, mais du travail : elles ne se trouvent pas parmi les gens ricUcs et oisifs; elles fuient surtout ceux qui vivent dans les dangers et dans l'agitation. F'ie périlleuse et vie licencieuse, sont s^nonjmes. La chevalerie ne dut pas être plus exemple de libertinage que le métier des contrebandiers et des matelots.
Un savant académlrien s'est plu à parer des grùces attiques le portrait de nos anciens chevaliers; comme s'il eût voulu faire passer dans leur caractère la douceur de ses mœurs et l'aménité de son style : mais sa candeur, vraiment digne de son sujet, ne lui a pas permis de soutenir trop long -temps notre enthousiasme; et, semblable à cet orateur attendri des larmes de son auditoire, il nous avertît, dans son dernier mémoire, qu'il n'y a peut-èlre pas un mot de vrai dans tout ce qu'il nous a conté de la vertu des chevaliers. Je m'en tiens à son dernier mot, et je crois avec lui que « la chevalerie n'était qu'une société « pédante et cérémonieuse d'hommes ignorans et « querelleurs. Que la religion ne fut pas mieux servie « que l'état par la plupart d'entre eux. Qu'ayant fait Il vœu d'exalter et de défendre l'un et l'autre, ils « avaient été revêtus par les églises des titre-;
« à des obligations jou « acheté, par quelques ce toutes les lois du chi (( gion n'était qu'un ams a ne doit pas se former « lanterîe et de Tinnoc a les dames. Que de mé « de leur dévotion à Tii « qu un pas à faire de 1( (c plus affreux libertinage <c mœurs plus corrompu oc de la débauche ne fut a des rues et des quartic a que Saint-Louis même « on avait établi un ma <c Qu'il faut se défier de « siècles passés , et que d « MarotjOn avait regretta
«OUI rt^trnit
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PUBLIQIJE. CH. II. 6y
« ces nouveaux tyrans du peuple en trouvèrent à A leur tour de plus dangereux, encore dans les clercs B et les ecclésiastiques , qui étaient devenus les offî- « riers de justice, hommes ignorans et sans mœurs, u qui ne connais&a.ien[ que k's c;ilculs dos finances a et les subtilités de la chicane, u '
Que pourrait-on ajouter au témoignage de ce savant auteur, auquel on n'aurait à reprocher qu'une prévention trop favorable? Concluons, et disons que pour regretter le èon vieux temps , il faut en avoir l'ignorance. Il est vrai que cela n'est pas encore for! rare de nos jours.
' Voyez cinq ATèmoires sur ta chevalerie , par M. de La Cnrnc de Saiiite-Palayc. ( Mémoires de C Académie des Iti'
scriptîons , lorae wi.')
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MAîWTEiTAirT que n<
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si les hommes avaient
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l'histoire, et dans plusie.
fastes nous ont offerts , i
reconnu la proportion <
nous ne nous sommes qui
non-seulement les peupl
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pris le chemin qui pouvaii
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plus grand nombre d'individus. Mais , en récompense, à cette triste vue sur le passé, nous avons senti naître en nous-mênies un espoir bien doux pour les siècles à venir, une opinion bien consolante sur le siècle prcsciil. Nous as uns muiiis admire nus ancêtres; mais nous avons mieux aimé nos contemporains, et plus espéré de nos neveux. Il ne nous reste donc plus cju'à lever toutes les objections qui pourraient empêcher ie lecteur de partager celte disposition : c'est pourquoi nous essaierons de lut prouver, 1°. qu'il existe maintenant un principe de perfectibilité, une cause d'amélioration ; 2°. que cr. principe et cette cause ont dt^à agi d'une manière très sensible.
Que des imaginations vives, des esprits subtds se soient amusés à mettre en question si les sciences sont utiles à l'Iiomme, ces doutes, souvent affectés, ne porteront jamais que sur la comparaison de l'homme dans l'état de nature et dans l'état social: de quelque parti qu'on se range, on s'accordera, du moins dans ce principe, que l'homme en société ne saurait jamais être trop éclairé. Placé dans un système physique, politique et moral, cette petite partie d'un grand tout , ses devoirs naissent de ses rapports; et cet être aurait acquis la perfection de la morale, qui saurait parfaitement comment il doit coexister avec les autres. Nul doute donc qu'il n'y ait une science , une doctrine pour chaque individu ; qu'il n'y en ait une pour les sociétés, pour les eni-
fi DE LA FÉLICITÉ
pires, pour les hommes en général. Mais cette science si nécessaire, pourquoi est-elle en même temps si difficile à acquérir ? Nous plaçons l'époque de la renaissance des lettres vers le quinzième siècle ^ voici le dix-huitième qui s'avance, et au bout de trois cents ans, une étude si importante est encore à ses premiers rudimens ! D'ailleurs, les lettres^ avant que de renaître, avaient eu une vie, une existence marquée : pourquoi pendant ce règne sensible, quoique momentané, n'ont-elles produit aucun des eOets que nous en attendons maintenant? Ces deux objections sont importantes. Nous avons voulu les prévenir , nous allons y repondre.
Pour mieux y réussir , usons un moment de la dialectique de âocrate , et demandons à notre adversaire supposé , s'il n'a jamais vu des particuliers posséder des bijoux , et n'avoir pas de meubles ; des grands seigneurs occuper des palais magnifiques , et manquer du nécessaire ; des princes tenir des cours somptueuses, doimer des spectacles, des fêtes, et n'avoir ni troupes ni argent? S'il ne peut le nier, je lui demanderai pourquoi il veut que les hommes pris en général se conduisent plus conformément à leurs intérêts que les hommes pris individuellement ? Il est sur que de bonnes lois sont plus utiles que de belles glaces , et des grands chemins plus nécessaires que des habits de velours. Cependant nous avons perfectionné les miroirs (■) avant
(a) C'est qu'il y avait beaucoup à gagner pour ceux gui
les lois, et les manufactures avant les chemins. C'est que le réveil de la raison n'a pas dû ressembler à un développement progressif et naturel ; c'est que niiitc circonslnnces ont îiiflui" sur ses premiers efforts, et en ont changé la direclion. Notre défaut en général est de considérer les choses d'une manière trop abstraite, el de nous former des notions d'après certaines expressions, qui ne sont souvent que des figures , ou des formules abrégées pour nous rappeler nos idées. En effet, les mois de renaissance des lettres, A'en/ance de la raison, de développement des connaissances, se présentent bien plus facilement à noire esprit que toutes les circonstances qui ont accéléré ou relardé la marche de nos progrès.
On sait que lors de la destruction , ou du moins du dernier avilissement de l'empire grec, les muses (/-) fugitives cherchèrent un asile en Halle. C'en est assez pour satisfaire notre curiosité. On voit les sciences transplantées dans un sol nouveau, y jeter de profondes racines, croître, étendre leur ombrage, produire beaucoup de fleurs et enfin quelques fruits. On s'accoutume à ne plus envisager un objet si intéressant que sous un pareil point de vue ; l'imagination est contente , le jugement se repose. Cependant les Italiens ont prouvé, par de profondes
filaient Hps glaces ri du velours , et rien pour ceux qui aaraientfair des granits- chemins,
{b) Les tavans en grec , mais non tes Mines.
dissertations, que la renaissance des lettres parmi eux n'était pas due uniquement à Tarrivée des Grecs. En effet, le Dante et Pétrarque avaient précédé les Lascaris et les Hermonyme *. Et si l'harmonie et les grâces de TÂrioste sont dues aux leçons de ces derniers (0, il faut «avouer que ce sont des fruits bien doux et bien précoces. Il est donc d'autres principes auxquels nous devons recourir, et il parait naturel de les chercher dans la situation politique de quelques états de l'Europe.
M. de Voltaire a très bien observé que pendant un assez long espace de temps , Rome avait été véritablement la capitale du monde chrétien , et le pape une espèce di autocrate y de monarque universel '. Mais cet empire, qui ne tenait qu'à l'opinion,
"^ George Hermonyme, Spartiate, vint à Paris, sons le règne de Louis xi, y professa le grec ^ et compta parmi ses disciples Reuchlin et le célèbre Budée. R.
(c) Non, mais au génie de VArioste, qui surpassa Boiardo.
' Bodin observe (Liv. i, ch. ix) que les rois d'Angleterre 9 d'Aragon , de Naples , de Sicile , de Jérusalem , de Pologne y de Sardaigne, de Corse , des Canaries, et même de Hongrie , étaient à la fois tributaires et feudataires dn saint-siège.
L'auteur saisit l'occasion de cette note qu'il a ajoutée dans sa nouvelle édition, pour se justifier auprès de cei^ tains lecteurs qui l'ont accusé de chercher les termes scientifiques. Ces lecteurs n'avaient trouvé, selon toute appa* rence , le mot autocrate que dans les gazettes , parmi les titres des souverains de Russie; mais s'ils avaient bien
ne pouvait joindi'e la magnîBcence à l'autorité , l'agréable à l'utile, à moins qu'il ne fût attaché à quelque souveraineté temporelle, à moins qu'il n'eût quelque domaine nssuré où l'on pût réaliser les fonds pioduits par le coniiricrcc de la paroJi? et par t'agiotage spirituel. Avant le quinzième siècle, soit que les pontifes résidassent à Rome , soit qu'ils cherchassent un asile dans Avignon ; toujours en presse entre une populace rebelle et des empereurs ambitieux , ou lont-à-fait obombrés par le souverain dont ils se rendaient presque les sujets, il leur fut impossible de songer à autre chose qu'à leur pouvoir et à leur orgueil. Il fallait donc, pour que les papes encourageassent les sciences, qu'ils habitassent toujours à Rome, et qu'ils y fussent en repos. Il fallait peut-être encore plus, il fallait qu'un Léon x occupât le trône pontifical.
Sans doute que si les lettres avaient à refleurir en Europe , ce devait être dans un climat doux et
voulu consulter quelques personnes plus instruiles, on leur aurait répondu que vc mot signifie ce/ui qui ne tient sa paissance que île lui seul, et ils auraient peul-ëtre jugé que c'était le plus propre à rendre l'idée de l'auleur. Ceux qui ne connaissent pas le plaisir qu'on éprouve à voir une idée repK-senlée par un seul mot , ne sentiront jamais le prix de la propriété dans le style. Ils estimeront également les traductions et les orif;inaux , et ne mettront aucune différence entre Tacite et d'Ablancourt : ils seront bien heureux, car ils ne trouveront rien de mauvais; ils seront liien mailicureux, car ils ne trouveront rien de bon,
SOUS un beau ciel , dans lepays où la nature s'empresse le plus de produire , et où rhomme a le moins de choses à lui demander. Ce devait être surtout chez un peuple que le commerce avait rendu riche , industrieux et curieux , et qui se rappelant la gloire de ses ancêtres, portait toujours en lui-même un germe d'émulation , une réclamation secrète contre la barbarie des temps. Qui ne reconnaîtrait à ce tableau l'Italie , et surtout Florence?... Florence 1 ville heureuse, et chère à tous les peuples, qui fut libre sans être ambitieuse, et riche sans être conquérante; nouvelle Athènes, mais pins aimable encore , et bien plus fortunée , puisque , loin de tomber sous le joug des tyrans , elle a paru plutôt abdiquer que pei-dre sa liberté , et ne l'a échangée en effet que pout le plus doux des gouvememens.
Les Médicis , cette famille célèbre qu'un sexe a rendu si recommandable , et l'autre si odieuse aux peuples; les Médicis sont regardés avec raison comme les restaurateurs des arts et des sciences. Puisque personne ne leur refuse cet honneur, il paraît naturel d'examiner quels principes les ont conduits dans les encouragemens qu'ils leur ont prodigués. Ils furent tous riches et magniBques ; c'en est assez pour expliquer pourquoi ils ont aimé à élever des édifices, à donner des spectacles , à rassembler des statues, des tableaux et des livres. Ils eurent cependant encore un autre motif qu'il ne faut pas passer sous silence. Avant d'être souverains ils furent démago-
gués; Ils furent obligés de ménager l'esprit des peuples, de se soutenir contre un parti opposé. Or, leur magnificence fut une des principales armes qu'iU employèrent. Machiavel rapporte que Julien et Laurent de Médicis, menacés de la terrible conjuration qui fit enfin périr l'un des deux , se flattèrent de la détourner en donnant au peuple une fête et un grand spectacle. Il paraît que Léon x ne fit que suivre le goût naturel de sa famille , ou son penchant personnel qui le portait vers toutes sortes de plaisirs : peutêtre aussi voulut -il que les sens concourussent à affermir l'empire de l'opinion, et pensait-il en effet qu'il rendrait Rome plus respectable s'il l'embellissait. Quoi qu'il en soit, il est très sûr que la bonne philosophie , l'amour du bien et du vrai , n'eurent aucune part à ces premiers cncouragemens, répanlus plutôt parmi les arts et les sciences de pur agrénent , que parmi les recherches sérieuses et utiles. >es souverains qui font construire et orner de malifiques palais, doivent trouver des Michel-Ange, îs Raphaël , des Carrache : des hommes riches et lissans qui veulent se concilier le peuple par l'attrait plaisir sont sûrs de former des poètes et des ares. Ainsi le luxe , né en Italie du commerce et de uperstition , conduisit à Florence et à Rome les ix-arts et les belles-letti*es. ' lais inutilement les princes voudraient-ils s'efforce siècle de Périclès fat le siècle des arts pour Athènes, que ce général célèbre employa à rornement de la
cer d'inspirer leurs goûts et leurs passions à leurs peuples, s'ils ne rencontraient pas une disposition naturelle dans les esprits, une circonstance favorable , et qui soit telle que tandis que Tun agit, l'autre soit du moins attentif. C'est en cela, je crois,. que la subversion de Tempire d'Orient peut être considérée comme une cause secondaire de la renaissance des lettres. En effet , nous ne saurions trop le répéter , les Grecs ont été les plus grands ennemis de la raison. Bacon a dit assez plaisamment que toute leur philosophie portait le caractère de Ven{ance\proFnple^ à babiller et inhabile à engendrer \ Tant qu'il existait des écoles en Grèce , il restait, si j'ose m'exprimer ainsi , des manufactures de paroles qui répandaient la plus dangereuse contrebande dans l'empire de la raison. Ce fut un grand bien (<0 pour elle que le sabre des Turcs vînt couper le nœud gordien de cette malheureuse dialectique. D'ailleurs , la subtilité grecque était devenue doublement contraire à la renaissance des lettres , parce qu'en s^exerçant sur des matières théologiques , elle tenait le saint-siége
ville tout l'argent que ses conquêtes et les contributions des alliés lui avaient produit.
* « Et de utilitate apertè dicendum est sapientiam istam , « quam è Grsecis potissimum hausimus , pueritiam quamdun « scîentiâe videri , atque habere quod proprium est puero- « rum, ut ad garriendum prompta^ ad generandum invalida « et immatura sit. « Bagoit , Instauratio nutgnam
(d) l(a raifon a^t-elle tant gagné avec les Turcs ?
perpétuellement en haleine , et prolongeait les disputes interminables des deux Églises. Les papes durent préférer la controverse de l'Alcoran à celle des Photius; ainsi la tranquillité, le repos des esprits disposa les peuples à r^ttentioii dont les beaux-arts avaient besoin au moment de leur réveil.
C'était quelque chose que les hommes pussent être amusés; mais il y avait encore bien du chemin à faire avant qu'ils fussent susceptibles d'être insti'uits. Le fasie , la vaine curiosité rassemble des livret, recueille des manuscrits; mais tandis que tes grands achètent, leurs bibUothécaires lisent. On a souvent ouvert les cabinets pour en faire voir la magnificence ; mais il y est entré des gens qui n'y cherchaient que la science. Cependant il dut arriver que l'étude des hvres précédât l'étude des ciiosea : des manuscrits se trouvèrent incomplets , des copies iiicorrecles. Il fallut pouvoir bien lire, avant de savoir lire utilement. On s'empressa de suppléer ou de rectifier; on compara les manuscrits, on vérifia les copies. Il fallait pour cel.i posséder parfaitement les langues mortçs , et s'instruire profondément dans l'histoire. De ces études naquirent les commentateurs, les scoliastes , précurseurs , avant-garde de la science. Il en résulta deux biens. La doctrine devint plus facile et les esprits plus fins, plus adroits. Car, qu'il me soit permis de le dire ici , il n'y a que la vanité ignorante, la paresse présomptueuse, qui puissent iifiécter un faux mépris pour ces hommes respecta-
8o DE LA FÉLICITÉ
blés, à qui nous devons nos belles éditions (<), nos illustrations des anciens auteurs '.Eh! que serionsnous sans eux? Dans ce siècle de plaisir et de dissipation , quel littérateur oserait seulement entreprendre ce qu'ils ont exécuté ?
La magnificence des princes et le travail des premiers érudits parvinrent donc lentement à faciliter l'entrée de la science , en déblayant ainsi tous les décombres, toutes les ruines qui l'embarrassaient; mais cette science à laquelle on pouvait atteindre
(e) Lei Dacier, les Calmet, ont plus fait qu'eux tout, et eependant ils sont très peu de chose,
' Les Scaliger, lesEstienne, les Saumaise, les Rhadoman , les Gronovîua , les Casauban , ne sont tnaraés en ridicule qae par ces prélendas lettrés , qai , ne lisant jamais que ceux des classiques que leurs régens leur ont jadis expliqués , se vantent de saToir le latin , parce qu'ils entendent quelque chose de qnelques auteurs. Pour mot qui ne me pique pas d'une si ^ande facilité, je n'aime à étadier les anciens que dans ces précieuses éditions des Fariorum, qui existent encore chei les curieux éclairés fj); et je ne puis les lire sans admirer l'étonnante sagacité avec laquelle ces savans scoliastes ont rétabli et expliqué les textes par les mœurs et les usages, et les mœurs et les usages par le rapprodiement d'un nombre infini de passages auxquels la plupart des lecteurs n'auraient fait aucune attention. C'est un hommage de reconnaissance que leur rend avec plaisir nu amateur des lettres, qui ne prétend certainement pat à l'érudition.
(/) Ctla rtt iitn lagt , modnit tt honnête.
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n'était jamais que celle des anciens. Or, nous avons prouvé plus haut qu'elle n'avait encore fait aucun
pas vers ce Lut universel do toute philosophie, le plus gi-and bonheur du plus grand nombre d'indîvidns. Nous avons vu que toutes les législations n'avaient porté que sur tic fnux principes; enfin, que jusqu'à nos jours la raison n'avait fait que s'agiter dans son berceau. Quand les études recommencèrent, on resta encore quelque temps plus éloigne du but qu'on ne l'avait jamais été. Telle est, en erfel, la tournure de l'esprit humain , que , semblable à \a sangsue , il ne se nourrit qu'en a'attachant. S'il s'npplique à la lecture , s'il étudie , s'il commente les livres, les Ii^Tes deviennent bientôt toute sa doctrine; il les épouse, il les révère , et s'en occupant uniquement, il finil par mettre l'instrument à la place de l'ouvrage. Celui qui admire trop les auteurs les surpasse difficilement ' , et tout culte dégénère en superstition. Ainsi rérudilioii, en aplanissant les voies au génie , en retarda cepemlant la naissance. D'ailleurs , elle ne vit le jour que sous l'empire de la crédulité. Un vasie rideau était tiré sur ta natme : les hommes accoutumés à porter leurs regards vers le ciel , ne connaissaient pas la terre qu'ils foulaient sous lems pas (g); la terre, ce vaste dépôt des archives
' " Vil ciiim dalur autioreï siiniil el uJiiiirari et supe- [g) Il tcrn/iie parier liet astronoiflf.
8a Î3E LA FÉLICITÉ
du monde , ce sanctuaire de la nature oii l'esprit ne
trouve pas moins sa nourriture que le corps.
Si dans les beaux jours de la Grèce, sous le règne de la liberté , les disputes philosophiques suffirent pour mettre tous les esprits en mouvement , pour s'emparer de toute l'attention, pour faire négliger toute autre étude; quels désordres ne durent -elles pas produire lorsque les intérêts du ciel y furent réunis, lorsque le salut des âmes fut attaché à des sophismes , et lorsque l'intolérance la plus rigoureuse , changeant perpétuellement de parti , fit marcher le$ supplices à la suite de toutes les opinions ? Ce fut alors que la combustion fut générale dans l'ordre moral et dans l'ordre politique, et que les guerres civiles suscitèrent un nouvel obstacle aux progrès de la raison. Malheureusement celui qui avait le plus protégé les lettres devint la cause indirecte de leur désastre. Léon x les avait encouragées par sa magnificence ; mais sa magnificence avait épuisé son trésor, et il sentait qu'un trésor était très nécessaire pour conserver cet empire spirituel qu'il avait revêtu de tant d'éclat. Il imagina le commerce des indulgences (A); et comme Texçès des impositions est toujours le terme du despotisme , les âmes se ré-^ voltèrent , et commencèrent à trouver que le salut devenait trop cher. De là cette longue suite de guerres qui n'ont fini qu'à la paix de Westphalie , guerres qui firent perdre à l'empire de la raison tous ceux qu'elles
{h) Alexandre ri en avait déjà vendu»
PCBLIQUE. CH.III. 8î
enrôlèrent sous leurs drapeaux, et qui troublèrent, par leur fracas, les hommes plus sensés qui auraient ■ voulu rester neutres.
Cependant l'impulsion ayant été une fois donnée , le mouvement [imgressif put bien changer de direction , mais non pjis s'arrêter tout-à-fait. Les esprits ne s'éclairaient qu'en petit nombre; ils se polissaient en général. La poésie commençait à se perfectionner en France et en Angleterre; tandis que la physique, par quelques découvertes importantes, mais isolées, marquait déjà le chemin qu'elle devait faire un jour. Un génie sublime, l'illustre Bacon, l'avait tracé tout entier; mais il n'a trouvé des disciples que dans le siècle suivant. Montaiguc, en écrivant cet excellent ouvrage, qui est encore le plus philosophique que nous ayons, ne produisit aucun effet de son temps(i); de façon qu'on peut dire de ces deux hommes élonnans qu'ils faisaient luire la lumière dans les ténèbres ; mais que les ténèbres ne la comprenaient pas. Ainsi , l'esprit de système prévalut toujoms dans la pliysique, et l'esprit dogmatique dans la morale.
Mais tandis qu'une lente fermentation se faisait sentir dans la république des lettres , une fermentation terrible bouleversait les sociétés politiques. L'ambilion espagnole s'étant enlin brisée contre le courage [le Henri et la constance des Hollandais, ta
[i) Il l'tail trop dccouiu , trop contradictoire , tropvagiie; tl ne pouvait rien établir; il compilait en homme d'etprii
haine et la vengeance gardèrent long-temps le masque de la crainte , et le cardinal de Richelieu sut fonder la supériorité de la maison de Bourbon , en persuadant à l'Europe qu'il la défendait encore de la maison d'Autriche. Les guerres de Louis xiii ressemblèrent à l'agitation des flots après l'orage. C'était un mouvement importun et tourmentant, mais dont le principe était affaibli. Les traités de Munster et des Pyrénées n'eurent pas plus tôt prescrit des bornes éternelles aux héritiers de Charles-Quint, que l'Europe s'aperçut avec surprise qu'elle n'avait fait que chan-* ger de maître (A). Louis xiv, né dans le temps où les dissensions étaient prêtes de cesser, profita heureusement de la satiété que tant de troubles avaient inspirée. Henri iv avait eu des guerres civiles à soutenir; Louis XIII, des révoltes à réprimer; Louis XIV n'eut que des tracasseries à apaiser. Sa jeunesse , sa figure , quelque chose de grand qui se faisait sentir dans ses goûts comme dans ses ti*aits, portèrent l'enthousiasme dans des esprits rassasiés de théologie et ennuyés de la bigoterie des règnes précédens. Une dame que le jeune monarque venait de prier à danser, dit, en reprenant sa place : Il faut avouer que ce prince est fait pour être le maître du monde. Cette naïveté de l'amourpropre renfermait un grand sens , et toute la nation ne fit pas un meilleur calcul. En effet , pour la plupart des peuples , les princes ne sont pas seulement des chefs qui les gouvernent, mais des comédiens
(X) Quelle hyperbole !
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qui les amusent. Si l'acteur joue bien son rôle , s'il a le port noble et majestueux, le dernier des sujets paie volontiers sa place, et s'embarrasse peu d'être foulé dans le parterre. Tous ces guerriers qui s'étaient sigiiak'.s dans la gucrri' de Ircnlc ans , élniciil encore pleins de force et de gloire. I.a jeunesse, qui les voyait , qui les écoulait , brûlait du désir de les égaler. ,\insi il n'y avait qu'un pas à faire des ballets du Louvre (') aux frontières des Pays-Bas, La conquête de la Flandre et de la Franclie-Comté annonça à l'Europe l'objet d'une longue terreur. Arrêté dans sa course par une nation à qui, cinquante ans auparavant, ce nom même était refusé, le monarque, ulcéré dans le fond de sou cœur, sentit le dépit succéder à l'émulation. De lu la gueiie de 1672, qui, en le rendant odieux à TEuropc , prépara les défaites d'Hoclistedt et de Hamillies. Mais tous ces grands événemens, connus d'ailleurs de tout le monde, n'entrent dans notre sujet qu'autant qu'ils nous font connaître l'esprit qui prévalut dans le siècle de Louis xiv, et qu'ils nous donnent une idée de ce prince célèbre , dont la cour, dont les états furent le premier asile où les letlres purent fleurir en paix.
Léon X n'avait été que magnifique et voluptueux ; Louis aima aussi le luxe et les plaisirs, mais il aima de plus à faire la guerre. Comme Léon x, il éleva des palais, mais il fit construire des forteresses;
{l) Nnn des ballets du Louvre , mais des batailles de Ro~
se DE LA FÉLICITÉ
il donna des ^ctacles , mais il livra des batailles (mj. Ainsi tous les esprits eurent leur emploi ; et tandis que tes talens et les arts sufBsaient à peine à l'ornement d'une cour brillante, toute l'activité de la noblesse , toute l'attention , toute la vanité des peuples, étaient tournées vers la guerre. Le moyen que l'esprit philosophique fît de grands progrès en France (a) ? Rappelez - vous toujours que j'entends ' •par esprit philosophique celui qui, s'appliquant à la politique et à la morale , s'occupe particulièrement du bonheur des hommes.
C'est une chose assez curieuse d'observer, comme nous l'avons déjà fait en traitant du gouvernement féodal , quelle est la marche de l'esprit humain dans ses retours vers la raison. Comme le chemin qu'il a suivi dans cette occasion est très détourné , qu'il me soit permis de m'airêter ici un moment , et même de rétrograder un peu , pour prendre les hits de plus haut.
S'il est vrai que dans les sciences morales on puisse observer toujours un progrès lent, mais continuel , de fai;.on que les bonnes polices , les bonnes législations soient le dernier résultat de nos réflexions; il n'en est pas moins vrai aussi que dans
(m) Par d'autres mains.
^n) Cicéron , Lucrèce, Memmius, César, pendant les guerres civiles ; Montaigne , dans le temps de la Saint-Barthélemi; nous enfin, pendant l'impertinente et honteuse guerre de 1 766.
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les sciences qui appartiennent de plus près à la physique, une découverte particulière, une circonstance fortuite, peuvent nous ouvrir en un moment la plus vaste carrière , et accélérer de beaucoup notre in;irtlic. 'l'i^lle fut l'iiuf.iiliofi de la buussolr , ([iii étendit tout à coup le commerce et la navigation , et nous valut les richesses d'un monde qui nous cinit absolument incoimu. L'Espagne profila la première de ces trésors qu'elle dissipa dans les guerres de Flandre et dans celles qu'elle ne cessa de fomenter en France. Les Colomb et les Cortez, les Vespuce et les Pizzare ne découvrirent et ne conquirent que pour donner des évêques aux Flamands et pour nous faire recevoir le concile de Trente, Tout l'or du nouveau Monde fut prodigué à ces efforts , qui pourtant furent inutiles. Philippe 11 , scmblal)le en cela seul à Philippe de Macéiloine, compta plus sur ses nouvelles richesses que snrses vieilles troupes, qui égalaient la phalange macédonienne. De là s'introduisit en Europe ce nouvel aviome : que guerre et dépense sont une même chose. De là vint cet usage moderne de payer des subsides aux étrangers, et de faire entrer l'or et l'argent dans toutes les affaires politiques. Ces métaux devinrent alors les véritables rois de l'Europe. Ce ne fut pas pour se procurer les commodités de la vie, poui' établir la correspondance entre les nations , pour employer utilement les honimes, pour multiplier les jouissances par les tclianges; ce fui pour avoir de l'or qu'on oiilrepril
les voyages périlleux de TÂmérique et des Indes : mais Tavarice et la véritable économie ont toujours été deux choses opposées , et la soif des richesses ne se trouve jamais réunie avec la sagesse qui veille à leur conservation. La monarchie espagnole, devenant faible à mesure qu'elle devenait riche , n'envahit le Portugal que pour en perdre les colonies avec les siennes. Les Hollandais, sobres, patiens et industrieux , s'emparèrent de cet or qu'on employait à leur préparer des fers; mais ils le prodiguèrent à leur tour, d'abord par une défense légitime , et ensuite par un principe d'obstination qui confondit l'équilibre de l'Europe avec la ruine de Louis XIV.
Cet équilibre si célèbre, et qui n'a été tourné en ridicule que depuis qu'il est trouvé , était alors une chose bien plus importante qu'on ne se le figure maintenant. Quelle puissance , dit-on , peut prévaloir sur toutes les puissances réunies ? Aucune , sans doute ; mais il faut que les puissances aient le temps ^ la volonté même de se réunir ; il faut qu'elles soient aimées, il faut qu'elles soient riches. Je voudrais bien savoir où l'on aurait trouvé des résistances , si Henri iv eût été battu par Alexandre de Parme , et si une infante d'Espagne, mariée à un prince lorrain, eût gouverné la France sous les lois de Philippe ii. Croit-on que l'union de Dordrecht se fût maintenue long-temps? que la Suède eût porté ses armes en Allemagne, et que les princes de l'Empire eussent
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Stipulé leur indépendance ? La Savoie serait-elle parvenue à former un état, et le maître du Milanais, l'étant devenu de toute la Lombardie , n'aurait-il pas
établi une communicalion si'ire piHre l'Allemagne, l'Italie , l;i France et l'Espagne ? Voilà pour rintérèt des princes ; voici pour celui des peuples. Le despotisme espagnol n'aurait-il pas conduit sur ses pas l'intolérance dont il est inséparable ? Un joug étranger ne se serait-il pas appesanti sur les peuples, et toutes les nations n'auraîenl-elles pas flécbi , comme les Américains, sous l'orgueil ignorant et sanguinaire d'un vice-roi castillan? Plaçons maintenant Louis XIV dans l'année i6Gy : laissons-le conlinuer SCS conquêtes en Flandre ; et peut-être , pour y réussir, n'avons-nous besoin que de rendre faibles et vénales les âmes fortes et intègres des Temple et de Van Beuning; Louis s'emparera de la Flandre et du Brabant, et s'il veut bien s'arrêter là quelques inomens, il se souviendra bientôt que ces Hollandais sont fort à sa convenance ; qu'après tout , ce ne sont que des rebelles que ses ancêtres ont bien voulu protéger, qui ont même demandé des souverains à la France ', et qu'il faut assujettir une fois pour leur propre bien. Louis a ses armées toutes prêtes; il ne lui reste que la Meuse à passer. A qui ce peuple infortuné aura-t-îl recours dans de pareilles circonstances ? Les Anglais armeront-ils une flotte , enver-
' Le dur. (rAlcricoii, sons Cliailrs m.
go DE LA FÉLICITÉ
ront-ils des troupes de débarquement (■>)? Mais leurs vaisseaux ne seront pas prêts , mais leurs troupes ne seront pas complètes'. Et quand tous ces obstacles n'existeraient pas, la paix et la guerre dépendent du monarque, et le monarque est gouverné par une femme, par une Française, placée, soudoyée par Louis XIV '. Le Danemarck, la Suède, l'Empire, ne peuvent rassembler à temps des forces suffisantes. La Hollande sera donc conquise ; et bientôt un jésuite, devenu rigoriste par ambition, alarmera le monarque conquérant sur les plaisirs dont il entremêle ses exploits ; il persuadera au ministre de la guerre qu'il est de son intérêt d'employer des troupes, et que la paix n'est bonne qu'au contrôleur général. La persécution commencera dans les Provinces-Unies, et ces vertueux citoyens qui se rencontraient avec tant de plaisir en sortant des temples et des églises, se craindront, se haïront en communiant ensemble. La compagnie des Indes, ce grand empire territorial qui soutient te petit état commer* çant de la Hollande , passera pour une société sans ordre et sans police : des commissaires du roi seront nommés pour le plus grand bien des actionnaires, c'est-à-dire pour leur ôter la liberté de discuter leurs
(o) Hélai! Charles //, toudoyé contre let HoUattdaù, servit tout Louis xiv.
' Les Anglais n'avuent pas alors six mille hommes de troupes réglées.
' La duchesse de Portsmonth, '
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propres intérêts. Le commerce sera soumis à des règlemens admirables, qui ne tarderont pas à le détruire , et les trois millions d'hommes qui peuvent exister diuis tous les pays de l'Union , st;ronl réduits à quatre ii cinq cent mille gueux , qu'il faudra contenir par une armée soudoyée aux dépens des plus belles provini;es de In France. Je laisse à penser si après cela l'Allemagne restera indépendante, si l'Angleterre défendra sa iiberÈe contre les Stuarls? Voilà pourtant ce qui serait arrivé, si Louis xiv s'étant rendu maître, en i(J()7, de la Flandre et du Brabant, ne se fût pas vu obligé trois ans après de faire un long détour pour attaquer la Hollande du côté du Rhin. Nous le disons sans Ilatterie (quoique nous ne craignions pas d'être conti'edits en cela par les puissances): ce qui peut arriver de plus heureux en général à tous les peuples, c'est de conserver leurs princes et leur gouvernemcnl. Les progrès de la raison doivent tendre plutôt à perfectionner qu'à changer ; et de tous les fléaux politiques , les conquérans sont les plus dangereux.
Il est donc un équilibre raisonnable , un équilibre nécessaire. Il consiste à disposer les forces de l'Europe , de manière que les états les plus faibles soient à l'abri d'un coup de main , d'une invasion soudaine et rapide. Or, pour y parvenir, il faut le concours de deux moyens : i". les alliances défensives, qui ne permettent pas au plus fort d'attaquer le plus faible sans s'exposer à une guerre longue et douteuse;
â^. une di3position de frontières qui soit telle, qu'elle donne le temps au dernier d'avoir recours à ses alliés. Ce concours existe en Europe parmi toutes les puissances du second ordre; chez les Hollandais , par leur alliance avec TAngleteiTe, et par le traité de barrière y qui interpose un certain nombre de places autrichiennes entre la France et les Provinces-Unies; chez les Suisses, par leurs alliances avec la France et le roi de Sardaigne , et surtout par les défilés inaccessibles qui les séparent des Autrichiens. Tout ce qui se trouverait hors de ce nisus général, de cette résistance réciproque, deviendrait un obstacle au repos de TEurope; ce serait une source d'ambition dans les conseils, un germe de défiance dans les cours respectives ; et c'est cette considération qui soutient les nombreuses armées qui dévorent la subsistance des peuples : c'est aussi ce qui donne lieu à cette malheureuse activité des cabinets qu'on décore du nom de politique , et qui dé toui*ne pourtant les princes et leurs ministres de la véritable politique , celle qui n'a pour toute fin que le repos et le bonlieur des hommes.
N'insistons pas davantage sur un objet auquel nous ne serons encore que trop obligés de revenir, et contentons-nous d'observer que cet équilibre, bien ou mal fondé , solide ou idéal , fixt une nouvelle source de dépenses qui dissipa tout l'argent que les puissances commerçantes avaient enlevé aux puissances conquérantes; de sorte qu'elles se trouvèrent toutes
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dans un épuisement égal , et dans le même besoin de faire la paix. Mais l'espérance et la crainte, l'obstination et la jalousie, passions aussi communes parmi les gouvernemens que parmi les individus , ne permettaient plus d'écouter la voix de la raison.
L'ivresse de la gloire , les débauclies de l'ambllion ont cela de commun avec celles de la plus vile canaille, que le momeni de payer est le premier avertissement tjui rappelle le bon sens et ramène la réflexion. Les Français, en payant des tailles excessives, commençaient a sentir que la gloire du roi leur maitrt leur devenait un peu chère, et les Anglais, en mesurant la masse énorme de leurs dettes, s'aperçurent à leur tour que l'abaissement (^«^/"aHf/rtiOrtar^Me'abaissail aussi leur fortune et leurs trésors. On convint généralement que la paix était préférable à la gloire, et que de riches moissons valaient mieux que des Te Deiim et des feux de joie. Elle viut, cette paix si désirable, et son premier séjour sur la terre fut assez long pour ranimer notre espérance. Si nos passions , notre inquiétude naturelle, la firent encore disparaître, ses retours furent fréquens ; et , semblable à cet oiseau familier qu'on inquiète sans l'efFaroucber, son vol ne fut pas étendu, et elle trouva toujours où se reposer.
C'est un grand avantage que la paix pour les progrès de la raison et de la pbilosopbie, mais surtout
' C'eil le nom que Ifs Anglais donnent encore au roi de France dans leurs ouvrages politiques , ou plutôt satiritjue».
iji DE LA FÉLICITÉ
lorsqu'elle est née de l'épuisement des peuples et de la satiété des combats. C'est alors que toutes les idées frivoles s'efFacent , et que les corps politiques , comme les corps organisés , sont avertis par la douleur du soin de leur conservation : c'est alors aussi que l'esprit humain , exercé déjà sur des objets agréables, se replie avec plus d'énergie sur les objets utiles : c'est alors qu'on réclame avec succès les droits de l'humanité , et que les princes , devenus créanciers et débiteurs de leurs sujets , leur permettent d'être heureux, afin qu'ils soient plus patiens ou plus solvables.
Ainsi l'amour des richesses, après avoir causé les maux de l'humanité , en devient le remède. Le temps ti'est plus oii l'homme d'état, plus pédant que citoven, rapporte à de vieux usages tous les principes du gouvernement. Les \àke!& féodales ^ fiscales j doma' niales doivent abandonner les tribunaux , et les mots àià propriétéy d^ agriculture, de commerce, de liberté^ seront substitués au vocabulaire barbare des écoles. Les questions sérieuses et utiles seront agitées dans toutes les conversations. Les gens de lettres deviendront patriotes, et les savans, citoyens. Une corres-* pondance générale s'établissant parmi les esprits, l'amour de l'humanité sera le ralliement commun, qui réunira les gens du monde, les gens de lettres, les savans et les artistes. Quiconque se rendra utile, soit par ses actions , soit par son exemple , soit par ses écrits, sera consigné dans les registres de la
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bienfaisance; et chaque ouvrier qui polit une roue ou un ressort, aura du moins une idée de In grande machine à laquelle son ouvrage doit èlre rapporté.
Si ce tableau est regardé comme imaginaire par quelques hommes corrompus , j'ose protester ici qu'il est d'après nature , et j'en ai pour garans les ouvrages qui sortent des presses, la voix du peuple assemblé au théâtre , le caractère de quelques hommes puLSsans et bienTaisans que j'ai été a portée de connaître, d'aimer et d'estimer ', et surtout la société des gens de lettres , dans laquelle je comprends tous ceux qui les aiment et les cultivent; société douce . aimabt*!, honnête, qui n'offre pas moins de vertus que de talens : enfin, qu'il me soit permis de juger d'après mes propres impressions, je ne révoquerai pas en doute le sentiment intérieur qui me fait aimer l'âge où j'ai commencé ma carrière, et vers leque!
' Si M, lie Louvois , lorsque le département de la guerre lui donnait la plus grande iiilluence , se fût rendu l'instrumenl de la paix; si dans le même moment qu'il avait compromis son crédit par des changemens aussi dangereux pour lui , qu'utiles pour l'état , son liiimanité l'eût engagé ù adoucir partout la rigueur des lois militaires; si, loin de se laisser entraîner par la forte dont il était le ministre , il se fût déclaré l'ami du commerce et de toute liberté li^itimei s'il eût joint à la capacité la plus étendue ces mœurs doaces et ces manières nobles qui mettent la considération aimable à la place de la rraînle , n'aurait-il pas laissé une réputatiuu bien plus chère à la postérité? N'aurail-il pas été l'amour d'une nation a laquelle il n'inspira qu'une muette terreur?
yS DC LA FÉLICITÉ
l'étude de l'histoire me ramène toujours avec le pla^ 5sir qu'éprouve un voyageur qui , après avoir parcouc — xi des pays sauvages, retrouve enfin sa patrie.
Mais cette tendance au bien général , cette am^^lioration dans le sort de l'humanité, la doit-on effecr tivement à la renaissance des lettres , et aux progr de la philosophie ? Ne suit-il pas , au contraire , ce que nous avons dit ci-dessus, que ce changement était une conséquence nécessaire des diverses circonstances politiques, et surtout de la difficulté qu'on a trouvée à continuer des guerres devenues trop dispendieuses ? Je répondrai à cette objection , en demandant à mon tour si, dans les siècles d^ignorance^ l'épuisement des peuples fut un obstacle au fanatisme des dernières croisades , aux guerres civiles excitées par l'anarchie féodale, à d'autres guerres civiles allumées par l'esprit superstitieux et intolérant ? Combien de fois , depuis le malheureux Valérien, la Perse et l'empire grec se sont-ils épuisés réciproquement par des guerres inutiles? De combien de fléaux ce dernier nVt-il pas été tourmenté? Par combien d'ennemis différens n'a-t-il pas été vaincu , sans que les malheurs publics aient fait prévaloir la saine raison sur la vaine dialectique et les subtilités théologiques? Croit-on que si Henri iv n'eût pas consenti à entendre la messe , les quarante années de troubles qui avaient déchiré la France eussent suffi pour dégoûter les peuples de la guerre civile, et pour les réunir sous un roi légitime?
Encore une fois, persuadons-nous que, dans les révolutions de ce monde, une cause n'agit jamais toute seule. Je sais que les malheurs politiques disposent les peuples à écouter la voix de la raison ; mais il faut que cette voix s'élève quelque part ; il faut qu'elle sache s'exprimer, et surtout se faire entendre avec plaisir. Pourquoi dans la dernière guerre, lorsque l'impératrice, réunie avec les états catholiques de l'Allemagne, faisait la guerre au roi de Prusse, allié avec les principales puissances protestantes, n'a-t-on jamais pu persuader que cette guerre fût une guerre de religion ? Pourquoi les émissaires du roi de Prusse n'ont-ils trouvé aucun crédit parmi la plupart des peuples , qui n'ont vu dans toutes ces affaires qu'une grande querelle entre la maison d'Autriche et celle de Brandebourg ? C'est que les esprits sont plus éclairés sur les faits, et plus indifférens sur les dogmes; c'est que , quand même la transsubstantiation aurait été compromise dans une pareille querelle , on aurait trouvé peu de soldats disposés à se battre pour elle. D'.iilleurs, comme nous Tavons dit plus haut, lorsque les peuples ignorans sentent vivement leurs maux, il arrive qu'ils se trompent toujours sur les remèdes. Il y a deux cents ans que, si l'on s'était aperçu d'une décadence dans l'agriculture , on aurait ordonné des processions , et laissé subsister des millions de moines qui auraient mis le comble aux désastres publics.
Nous voici conduits tout naturellement à la