RESUME DE CET OUVRAGE
Oi les reclicrclics auxquelles nous ntms somints livrés ont eu pour olijet de constater quel fut le sort (le l'iiumanité dans les différentes époques de l'Iiistoiie, il ne faut pas oublier que ce travail long et pénible tend à un grand résultai, sans lequel il pourrait t'tre considéré comme une spéculnlion stérile. Tandis que plusieurs écrivains éclairés et respectables s'efforcent d'enseigner aux liumnies la route qui conduit à la plus grande félicité possible, nous avons choisi pour notre tâche d'examiner si l'état social était effectivement susceptible d'amélioration ; nous avons voulu prévenir surtout cette objection , commune à In vérité, mais bien importante et bien dangereuse : « A quoi tout cela aboutira-t-il? Les •i hommes ne seront-ils pas toujours les mêmes? «Or, pour y parvenir, nous avions une marche tout indiquée.
Premièrement, nous pouvions nous assurer que la législation, la morale et les habitudes ont un tel empire sur les passions, qu'elles peuvent apporter des différences infinies dans l'état social; et comme ces différences ne peuvent jamais se trouver qu'entre deux points principaux, le bien et le mal, il est
IN ■i ■'
■iy
té^
ment, il nous restait à fait, c'est-à-dire, à nous n'avaient pas encore fait véritable politique, on m conséquence pour l'a veni non-seulement ils ont gén jet, mais que lorsqu'ils y tion, ils ont été bien loij moyens pour l'atteindre, que nous nous sommes p chés. Elles nous ont con l'histoire nous a transmis gouvernemens anciens. Ne scurité et contradictions < documens qui nous resten chies, telles que celles de riens , des Mèdes , etc. ; ma naîti-e que le despotisme e régné assez généralement
fondre que sur la force cl l'imposture , nous n'nvoas pas été surpris de voir le brigandage et l'usurpation se montrer avec les premiers rois, et se propager avec les premiers peuples. Passant ensuile à l'élablissemcnt des plus anciennes républiques, nous avons reconnu que lesprit d'ambition et de jalousie n'avait que trop présidé à leur législation; et s'il s'en est présenté quelques-unes qui se soient bornées à la défense et à la conservation , il nous a paru qu'elles avaient fondé cette défense et cette conservation sur des moyens violens, et proportionnés seulement à l'état forcé dans lequel elles avaient pris naissance. En effet, lorsque ces régimes différens ont eu quelques succès momentanés, et lorsqu'il est arri\é que des causes morales ou physiques ont multiplié les hommes dans quelques endroits et sous quelques gouvcrncmens, il s'est trouvé que les législations comportaient si peu ces avantages inattendus , qu'il a fallu disperser la population naissante, et fonder de nouvelles colonies. Or, ces colonies ne pouvant s'élever que dans des contrées désertes, ou habilées par des peuples grossiers, il s'est établi de nouveaux rapports de supériorité, existans dans le fait, et exagérés encore par l'opi- . nion , lesquels ont éloigné de plus en plus la réunion îles peuples , source de toute vertu sociale ; de façon que les hommes se sont trouvés partagés en trois classes qui pesaient les unes sur les autres; des nations nombreuses et anciennes soumises à des mo-
r "^ . fi
1^ ifi
, 't. -■ .^ " « ' -^- il
se propager. Il ne faut pa personnel cherche des che qu'il en trouve de plus cour hommes connaissaient déjà autres avantages de ta vie ci der à la volonté d'envahir .
valle. Là , se trouvait l'or , ai fums. C'était à la force à ac lesquels l'industrie n'avait Les étrangers furent appeli fallut pas davantage pour s leurs possessions, et à les r griculture et les arts offrait faciles , mais c'étaient encor devaient les procurer. Enfii l'homme le droit d'opprim< trouvé aussi dénué qu'il le on le privait du secours des i
Les malheurs de la terre ayant toujours augmenté en proportion du progrès successif des nations qui s'étendaient ou se inuUiplinîent sur la surface du globe, il semblait que la seule mnnière de terminer ces longs désastres était de donner à quelque peuple puissant une telle prépondérance, qu'il devînt le maître nu l'arbitre des autres. C'est ce qui arriva au peuple romain; mais comme cette prépondérance ne venait que de la force, il n'en résulta aucun effet favorable h l'Iunnanité. Cette idée ne saurait Être trop développée; nous nous y arrêterons encore un moment.
Lorsqu'une nation se perfectionne par le progrès naturel des lumières, elle améliore à la fois tous Icsmoyens qui conduisent à la prospérité générale : législation, connnercc, agriculture, milice, navigation, tout marcbe d'un pas égal ; et alors le bonheur est fondé sur une base étendue et durable. Tel a été le sort de l'Angleterre depuis deux siècles ; mais lorsqu'une seule ou un petit nombre de préeTnincuces particulières ont donné à quelque peuple un avantage marqué sur les autres, il ne peut établir sa supériorité que sur l'exercice continuel des facultés qui lui ont procuré cet avantage. C'est ainsi que la perfection dans la guerre n'est bonne que pour conquérir , et que l'activité dans le commerce ne sert qu'à s'enrichir , mais jamais à établir un empire heureux et permanent. Uome et Cartilage en firent l'expérience : l'une hit assez forte pour soumettre le monde ,
anS DE LA FÉLICITE
l'auti-e assez industrieuse pour le dépouiller; mais ni l'une ni l'autre ne furent assez sages, assez éclairées pour s'assurei' la jouissance de ce qu'elles avaient acquis. C'est Rome surtout qui mérite notre attention , parce que tous ses malheurs sont venus de ce qu'elle a été puissante avant d'être éclairée. Voyez-la soumettre la Sicile et la Grèce sans prévoir encore l'usage des arts et des richesses qui vont faire partie de son domaine. Elle ne connaît pas encwe la jouissance , et elle éprouve déjà la ctHTuption. Elle porte ses armes jusqu'aux rives du Nil, et voilà que le culte d'Isis et toutes tes superstitions égy^ tiennes, si opposées à l'esprit de son gouvernement, viennent infecter ses foyers. A peine a-t-etle conquis l'Asie-Mineure, que le judaïsme se répand dans tout l'empire. Il en est de même de la subtilité grecque, des principes plus sages , mais non moins contraires à ses mœurs, que dictèrent les Carnéades, les Épicure, et tant d'autres fondateurs de sectes, bonnes tout au plus pour amuser l'esprit prompt et facile des Grecs , mais totalement étrangères à l'austérité romaine. Nulle erreur, nul prestige, nulle sottise qu'ils n'acqnièrent en conquérant une province. U semble voir les Impériaux gagner une bataille sur les Ottomans, et revenir dans leur camp avec une maladie cruelle qui détruit l'armée victorieuse , et lui fait pleurer ses succès.
Toute nation dont le gouvernement n'a pas suffisamment pourvu à son propre bonheur, ne pourra
jamnis, ni par ses conqurlcs, ni par son influence politique, dispenser à l'étranger un bien qu'elle n'a pu se procurer h elle-même. En parcourant l'histoire, en réfléchissant sur les faits, nous avons trouvé qu'ils justifiaient constamment ce principe , et passant hientôt à de nouvelles révolutions , nous avons vu l'inondation <les Barbares changer la face entière du inonde , mais ramener une seconde fois , et d'une fhçon plus marquée encore, cette situation singulière où les sciences, les arts, la raison même sont d'un coté, et la force de l'autre. Dans cette crise le mal est plus violent , et le remède plus éloigné. Deux causes y contribuent particulièrement : i". le vainqueur plus brut, plus féroce, n'a pas même la faculté de jouir ol de s'amollir ; 2". le hasard place le centre d'activité de cette force dans des climats où la nature moins féconde et le ciel moins pur n'ont pas le pouvoir de l'énerver. En France, en Angleterre , en Allemagne , les Barbares restent longtemps barbares : ils restent aussi les plus forts, tandis qu'en Espagne , en Italie , les Golhs et les Lombards ne tardent p.is à se civiliser, ou plutôt h s'affaiblir. Si l'invasion survient encore d'un autre côté, et si sortant des bords de la mer Caspienne, et passant par la Perse et l'Arabie, elle inonde enfin la Grèce et r Asie-Mineure, alors un excès opposé produit à peu près le même effet . et la férocité se trouve également dans les ardeurs du Midi et parmi les glaces du Nord,
33o DE LA FËLICITE
Dans la même époque une révolution plus extraordinaire, mais d'un oi-dre supérieur, donne naissance à un nouvel empire que la force n'a pas établi , et que la foixe ne peut détruire. Le christianisme, à peine dans son berceau , triomphe des anciennes religions. Il attaque toutes les superstitions des anciens, mais il fait alliance avec leur philosophie, alliance qui lui devient funeste, en altérant la simplicité de ses dogmes (')■ Dans un temps, dans un pays où toutes les opinions sont dans une espèce de fermentation, l'esprit de controverse devient l'esprit dominant, et comme la philosophie a ses écoles, la religion a ses sectes. Mais ce qu'on ne peut se lasser d'admirer, c'est que les habitans du Nord saisissent avec avidité celte subtilité éristtque ' ; accessoire pour le moins inutile à la morale de J. C. , qu'on les voit se livrer à toutes les idées frivoles et exagérées que les Grecs avaient introduites dans la religion, tandis que les Orientaux, à qui les Grecs avaient dâ Jadis leur philosophie, montrent un mépris stupide pour toutes tes sciences et pour tous les dogmes , et conservent obstinément, avec l'ignorance la plus grossière, le fenatisme le
( c) Le chHstianismt était, comme la société des essénieru, des thérapeutes, des stoiciem, faite potir le ptdt nomU^ei dés qu'il s'étendit , il fut corrwnpu.
(i) L« genre éristique était celai de U dispute, et de l> diipnte opioiAtre, qui avait pour principe de ne pas céder. Nous u'avons pas de mot pour le désigner j raalhcnreiuemeot le mut sc-ul nuus maiiqui-.
PUBLIQUE. iîi
plus cruel : contradiction frappante , dont on pourra pourtant se remlie raison , si l'on considère que le seul besoin attira les habitans du Nord vers les contrées plus fertiles du Midi , de sorte ([u'ils ne furent que de simples usurpateurs plus incultes que présomptueux , et plutôt ignorans qu'ennemis de la science, au lieu que l'esprit de révolte et l'esprit de fanatisme précipitèrent les Ottomans dans ta guerre, et les conduisirent dans leurs invasions. Une fois maîtres de la plus grande partie du monde connu, leur religion, aussi barbare qu'absurde, les tint séparés des peuples qu'ils avaient soumis, et la terreur qui leur avait donné l'empire, fut seule chargée de le conserver : tant il est vrai que de tous les fléaux de l'humanité, le fanatisme et l'intolérance sont les plus à redouter!
Le gouvernement féodal, né du sein même de l'usurpation, s'établit sous de meilleurs auspices. Il porte, sinon le caractère, du moins les signes extérieurs de la justice. Les formes, les apparences de la police et de la législation s'y laissent apercevoir. Vaste et simple dans sa première institution , il se modifie ensuite suivant les lieux et les circonstances; mais partout il rappelle son origine barbare. L'ignorance l'accompagne dans tous ses progrès : content eropprimer le peuple, il consent à en partager la dépouille avec les moines et le clergé. D'un autre côté, la théologie d'autant plus subtile, d'autant plus intolérante, que les peuples sont plus grossiers^
a3a DE LA FÉLICITÉ
présente alors le spectacle le plus funeste et en même temps le plus ridicule ; l'entêtement stupide du Nord , attaché à l'extravagance et à rezagération du Midi, et le glaive du Belge ou du Sicambre aiguisé pour protégei' les rêves de l'Asie et les sophismes de la Grèce. Enfin , pour mettre le comble au désordrr^néral , les deux vastes systèmes politiques qui régissent le monde viennent se heurter l'un contre l'autre. Les usurpateurs de l'Orient et du Midi se trouvent aux prises avec ceux du Nord et de l'Occident. En Espagne, en Grèce, en Afrique, en Asie , on les voit se livrer une guerre cruelle. U semble alors que les malheurs de rhumaoité soient parvenus à leur dernier période. L'épuisement de ses forces, l'abattement où elle est plongée amènent enfin quelque repos; c'est la crise favorable. La raison , depuis long-temps exilée de la surface de la terre, n'ose encore y reparaître, mais elle y envoie les arts et les lettres pour sonder le terrain , à pen près comme Noé lâcha la colombe après le déluge universel.
L'ignorance et l'erreur se partageaieiit Tempire du monde. L'ignorance fuit la première; l'erreur reste encore , parce que la raison seule peut en trionv pher. Enfin, le moment est venu où celle-ci ose se montrer ; mais quel chaos, quelle confusion de toutes choses s'oppose encore à ses progrès! L'avarice, éclairée parles arts mêmes, réveille l'ambition etraU ume le flambeau de la guerre. L'Amérique est con-
PUBLIQUE. a35
(jiiise , et l'or qu'on en riipporlc va conquérir TEurope à son tour; cependant cette nouvelle usurpation ne tarde pas à Irouver des limites. Le despotisme n'est plus fait pour des peuples désormais éclairés. L'ambition de Charles-Quint et hi politique de Philippe ii é<liouent rontre la constance héroïque des nations qu'elles veulent enchaîner. La liberté reprend ses droits, tant dans l'ordre civil que dans l'ordre religieux; le despotisme même se modère, et sous le nom de monarchie, il se change en autorité légitime. Bientôt k commerce et l'industrie deviennent des sources plus pures de la richesse et de la puissance, la prospérité s'annonce de toute part. Mais qu'il est difîicile de jouir sans abuser! A peine Louis xiv a-t-il réuni les membres déchirés d'un puissant empire, qu'il le rend la terreur des autres. Avide d'une gloire mal entendue , il va toujours cherchant la grandeur, et bientôt il ne lui reste plus d'autre gloire que celle d'être grand dans ses désastres. Eh! c'était bien assez de grandeur, elle monde était déjà trop vieux pour de telles frivolités. Le repos et la paix, les premiers besoins des hommes, commencèrent à acquérir quelque importance à leurs yeux. Il était temps d'entrer en jouissance de ta terre que jusque-là on n'avait fait que se disputer. Fatigués de carnage, de superstitions et d'erreurs, les peuples cessent enfin de fermer Toreille à la raison, qui ne parle jamais assez haut pour se faire entendre au milieu du bruit , et
qui a coutume de se taire, si on ne l'écoute. Les mots de tolérance, de liberté, à'ttgricuUure, d'industrie, sont les premiers qu'elle prononce. Us se font entendre dans toute l'Europe , et vont retentir jusqu'en Amérique. C'est la semence jetée au hasard, qui dans quelques endroits est emportée par les vents, mais qui fructifie dans d'autres, et prépare de riches moissons : progrès heureux dont nous avons reconnu la réaUté, et que nous avons voulu présenter à nos contemporains comme un objet de consolation et d'encouragement. Cepeudant telle est la propension des hommes à la satire et à la morosité^car ce terme, peu usité , rend mieux notre idée), qu'ils veulent méconnaître les avanbiges qu'ils ont sur leurs ancêtres , qu'ils se plaisent toujours à dire , k publier que tout va mal , que tout se détériore. La critique austère et tranchante les séduit, les entraîne; elle seule est dispensée de discuter. Pour nous , tandis qu'elle crie à la dépopulation, quoique la population augm«ite tous les jours , qu'elle sunonce la décadence de l'agriculture (quoique l'agriculture s'étende de plus en plus), qu'elle décrie les lois et le gouvernement, quoique le gouvememenl et la législation se perfectionnent généralement, nous avons jugé à propos de nous retirer de la foule, et persistant à croii-e que la raison ùàt toujours det progrès, nous avons dit comme Galilée : E pen si muove '. Puissent nos réQexions persuader à nos ' Ga]ilie,Bprèt s'être rétracté BU tribunal de rinqusitioii
PUBLIQUE. a'35
semblables, non qu'ils sont arrivés au terme où ils doivent tendre, mais du moins qu'ils sont dans le bon chemin. Le voyageur qui s'est égaré dans une épaisse foret ne marche qu'avec lenteur et incertitude; mais s'il vient à reconnaître la route qui le conduit à ses foyers , il double le pas , et retrouve ses forces avec l'espérance. Tel doit être maintenant le progrès de la philosophie. Qu'elle ferme l'oreille à la voix imprudente ou perfide qui lui demande oïl elle va, et lui crie de retourner sur ses pas; mais aussi qu'elle ne s'arrête pas en chemin, qu'elle se garde surtout de se détourner : et nous autres modernes, qui jouissons déjà des bienfaits qu'elle a répandus, n'envions pas h nos neveux les biens plus précieux qui leur sont réservés. Contens de les prévoir et de les annoncer, jouissons de ce que nous avons, et rêvons le reste.
de ropinion qu'il avait avancée sur le mouvement de la terre autour du soleil, reçut humblement son absolution, mais en sortant il dît : Cependant c'est elle qui tourne.
a36 DE LA FÉLICITÉ