VUES ULTÉRIEURES
sua LA FÉLICITÉ PUBLIQUE.
Sans doute lorsqu'un auteur traite une matière aussi intéressante que la félicité publique, il doit lui être permis de revenir sur ses pas , et de jeter un regard sur l'objet agréable et fugitif qu'il a su fixer pour quelques instans; mais, en cédant au penchant qui m'entraîne , il est consolant et flatteur pour moi d'obéir au public, et de rendre du moins un hommage de reconnaissance aux lecteurs indulgens, dont les suffrages m'ont encouragé, et dont les conseils m'ont aidé à rendre cette légère esquisse un peu plus digne d'eux. Après m'avoir vu parcourir tant de siècles , et poursuivre , pour ainsi dire , avec mes réflexions, les révolutions rapides et successives que le monde a éprouvées, ils ont désiré que j'étendisse ITiorizon de mes idées, et que j'ajoutasse quelques vues générales aux observations particulières répandues dans mon ouvrage. En effet, s'occuper des malheurs de l'humanité , et se contenter d'en développer les causes et les progrès, n'est-ce pas imiter les médecins qui décrivent soigneusement les mala«
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:s, sans définir l'état de tante? Mais si dans l'étude s êtres inanimés, oîi le but de la nature est si aisé ipercevoir, où les moyens qu'elle, emploie pour tteindre sont si uniFonnes et si sensibles, il est icore difficile de saisir son plan général, et de mnaître l'harmonie de ses lois , combien cette conûssance n'est-elle pas plus inaccessible dans l'étude n causes rationnelles , où tout est obscurité , parce ue tout dépend d'un principe plus ou moins perfeoble , dont nous ne connaissons ni la nature , ni les mites. C'est à la métaphysique à analyser ce prinpe que nous nous abstenons d'examiner, parce xe s'il existe un art de raisonner, il consiste bien us à simplifier les questions qu'à les multiplier. Il >us suiBra donc d'observer que l'homme sauvage, lorome brut, se rapprochant beaucoup des aniaux , nous sommes fondés à croire que son essence ' .rticulière ne renferme rien de contraire au plan le la nature paraît avoir suivi relativement à tous i êtres vivans , je pourrais même dire i toutes ses oductions organisées. Subsister et se reproduire , >st la loi générale qu'elle leur a imposée ; et cette i si simple s'exécute par des moyens aussi simples l'elle. I^ plaisir et la douleur sont les seuls mistres qui la secondent : le plaisir attaché ik tous s moyens de conservation et de multiplication ; la mieur annexée à tous les moyens de destruction. En portant de ce principe , qu'il est impossible de ler f il est aisé de voir que le bonheur de tout ce
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ils prospèrent également; partout où ils souffrent, ils souffrent tous également : ainsi point de rapprochemens, point de parallèles liumilians ou douloureux ; car , si l'envie est un sentiment qui n'appartient pas moins aux animaux qu'à l'homme, comme nombre d'expériences le prouvent, il est vraisemblable en même temps qu'elle n'existe pas d'une espèce à l'autre. Ce n'est que dans les Fables de La Fontaine que les loups sont jaloux des chiens , ou les renards des cigognes. D'ailleurs, tous les herbivores n'ont rien à envier les uns aux autres, et la chasse isole naturellement les animaux carnassiers, dont la subsistance dépend p|us du hasard. Enfin, dans quelque détail que vous entriez , vous trouverez toujours que le bonheur de tous les êtres consiste à remplir exactement le vœu de la nature , et que, sous ce point de vue , le bonheur de l'individu ne peut être différent de celui de Tespèce.
Ne doutons pas que les mêmes observations ne soient applicables à l'homme vraiment sauvage, à l'homme brut; mais avouons en même temps qu'il est très difficile de trouver l'espèce humaine dans cet état primitif, que je n'appellerai pas l'état de nature, parce que je suis persuadé qu'il est dans la nature de l'homme de perfectionner ses facultés, comme il est dans la nature d'un enfant de devenir un homme fait. Quoi qu'il en soit, quiconque aura voyagé, ou quiconque aura seulement lu des voyages , sera convaincu qu'il existe encore des sauvages presque
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servir contre ses semblables. Le courage n'est que le sentiment de nos propres forces : or, l'inégalité des forces dut favoriser la violence , et la violence amener enfin la guerre ^ lorsque les faibles commencèrent à se réunir pour se défendre contre les forts. Laissons les poètes vanter la paix qui règne parmi les animaux , et l'opposer aux guerres cruelles que les hommes se livrent mutuellement. Il est plus important d'observer que la raison pour laquelle les animaux d'une mcme espèce ne se battent pas entre eux, c'est qu'ils se battraient à armes égales. J'en excepte cependant ceux chez qui la passion de l'amour est une espèce de fureur; encore remarque-t-on que, dans cette crise passagère, les vieux cerfs, les vieux sangliers, qui ont la supériorité des armes, se font respecter des plus jeunes : usurpateurs orgueilleux et tyrans des forêts, ils vivent en paix au milieu de leur sérail , tandis que les plus faibles vont exhaler au loin leur impuissante colère. D'un autre coté , il est impossible de se dissimuler que , si la tranquillité des animaux est troublée par la crainte que les différentes espèces s'inspirent mutuellement , rhomme a ce désavantage particulier d'avoir encore à craindre son semblable; ou du moins sommes-nous obligés d'avouer que cette crainte ayant augmenté à mesure qu'il s'est perfectionné, elle a compensé l'avantage que sa force et son adresse lui donnaient sur les bétes féroces. L'état de guerre est devenu son état habituel. Il fallait inspirer la terreur,
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ou la ressentir ; être oppresseur ou opprimé. Mais il est arriTe dans l'ordre moral ce qui arrive assez communément dans l'ordre physique. De l'excès même du mal est sorti le remède. La nécessité de se combiner , soit pour l'attaque , soit pour la défense , a formé ou resserré les nœuds de la société, et donné naissance au gouvernement , à la législation. Je sais tout ce qu'on a rêvé d'agréable et de spécieux sur le gouvernement patriarcal; comment on a voulu que celui d'une famille , s'étendant à ses diverses ramifications, devint le modèle de celui d'un empire; mais je suis persufidé que dans l'étude de la morale, comme dans celle de la nature , il ne faut supposer que le moins qu'il est possible ; et quand je vois partout le gouvernement se perfectionner en raison contraire de la tranquillité publique, les sauvages chasseurs ne choisir des chefs que pour la guerre, tandis que les peuples nomades ou pasteurs ne connaissent ni lois ni magistrats ; quand je viens à exRminer encore les constitutions politiques des différentes nations anciennes ou modernes, et que je trouve qu'elles sont toutes sorties d'un état de guerre extérieure ou intérieure , je rejette loin de moi tous ces romans , pour le moins inutiles ; et je dis que la guerre seule , la force et la violence ont donné origine à tout ce qui existe encore parmi nous : de sorte que toutes les constitutions , même celles qui sont en vigueur de nos jours, ne sont à mes yeux que des traités de paix. Qu'était-ce, en effet, que
la constitution de la république romaine, sinon le résultat des pactes successifs qui se sont faits entre le peuple et les grands? Quelles sont encore de nos jours les bases du gouvernement germanique, sinon une suite de conventions, de traités de paix, tels que la bulle d'or , qui fut un instrument de pacification; la paix publique, qui n'eut pour objet que de rétablir l'ordre et la police dans le sein de l'empire ; et la paix de Munster, dont la plupart des articles furent des points de législation ? Cette constitution britannique, si vantée et si digne en effet de nos éloges , n'est autre chose qu'une paix assez récente , qu'un accord fait entre les Whigs et les Torys, entre les Anglais et le prince d'Orange '; et en France, qui ne reconnaîtra pas dans l'autorité même du roi celle d'un pacificateur que le peuple implora jadis contre la tyrannie des grands? Ainsi , remontez d'époque en époque, et, à force de parcourir diverses révolutions, vous arriverez à la conquête, à l'usurpation.
Cependanide l'organisation de la société, de l'établissement même du gouvernement sont sortis différens rapports d'inégalité parmi les hommes : inégalité dans le sort de différens peuples, inégalité de fortune et de condition parmi les hommes soumis a une même législation. C'est à la première qu'il faut
* Si Ton remonte jusqu'à la grande charte, ne trouverat-on pas encore un traité de paix, un accord fait entre Jeansans-terre et les barons de son royaume^
;i/i4 I)E LA FÉLICITÉ
fittribuer la fréquence des guerres et tous lès événemens malheureux , dont l'ambition est le principe , et l'oppression la conséquence. Toutes les fois qu'un peuple sera meilleur navigateur que les autres, il deviendra le tyran des mers; toutes les fois qu'il sera ^ plus habile que ses voisins dans l'art de la guerre, il voudra les conquérir ou les opprimer : enfin , toutes les fois qu'il sera le plus industrieux, et par conséquent le plus riche , il abusera de ses richesses et de «on industrie , pour usurper encore le bien d'autrui. Inutilement la politique, par des associations forcées et passagères , s'efForcera-t-elle de maintenir l'équilibre : on peut compenser le nombre des combattans; mais la supériorité de science et de lumière ne connaît pas de contre-poids. Quel est donc le remède à ce malheur de l'espèce humaine ? Si vous voulez le trouver, rappelez-vous l'origine du mal : les hommes sont perfectibles, ils le sont au plus haut degré; mais la plus grande inégalité règne dans leurs progrès, et ce ne sera jamais qu'au terme de ces progrès qu'ils pourront se rencontrer. Tâche» donc d'accélérer leur marche , de rendre la carrière facile à tous; et loin de fonder le bonheur d'un peuple sur la prééminence qu'il conservera sur les autres, ne prétendez plus que votre part de la félicité générale : partagé heureux, où, par un effet magique, chaque portion s'augmente à mesure qu'elle est subdivisée ; où l'on s'enrichit de ce qu'on donne ; où le bonheur est le lot de tous.
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Rien de plus simple que cette manière d'envisager un des plus vastes objets que la philosophie puisse se proposer : cependant , si nous nous y arrêtons un moment, nous serons surpris des conséquences qu'on en peut tirer ; nous nous étonnerons surtout de voir quels beaux systèmes de politique et de morale disparaissent à nos yeux, et se dissipent comme les brouillards du matin. Ici , pour rendre les hommes heureux, on veut les ramener à l'état de brute ; c'est-à-dire , que pour faire tenir une boule en repos , on la place au haut d'un plan incliné , dont il faut toujours qu'elle descende : là , on prétend bannir le commerce et l'industrie , parC^e que le luxe marche sur leurs pas : ailleurs, on défend aux hommes de raisonner, de crainte qu'ils ne différent dans leurs opinions ; un homme seul , ou bien une classe d'hommes se charge de penser pour un peuple entier. Cependant, qu'est-il arr?vé jusqu'ici? Le courant rapide a entraîné avec le vaisseau qui secondait son effort, celui qui s'efforçait en vain d'y résister; mais le premier est arrivé à bon port, et le second s'est brisé contre les écueils. Lycurgue ne veut, dans sa république, que du fer pour monnaie : qu'en résulte-t-il? c'est qu'il faut moins d'or aux Perses pour corrompre les généraux de Lacédémone. Le sénat romain s'obstine à ne donner que deux arpens de terre à chaque citoyen : quel sera le fruit de cette rigueur? c'est que le premier tribun qui en fera distribuer le double , renversera la con-
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stitution. Dans des temps plus modernes, Finquisition poursuit Galilée : et les connaissances utiles passent chez des insulaires , qui deviennent bientôt les plus puissans ennemis des pontifes. Eh ! laissons aller les choses suivant leur pente naturelle; et puisque l'homme est perfectible , soyons bien sûrs qu'il ne sera en repos que lorsqu'il aura atteint le plus haut degré de science et d'industrie auquel il puisse prétendre.
Ce que nous venons de dire sur la disproportion nécessaire établie enti*e différens peuples , s'applique également à celle qui règne entre les individus qui composent une nation : en effet , avant que la richesse appelât la richesse, avant que le commerce et la finance eussent ouvert à tous les capitalistes des routes faciles pour arriver à la fortune; la force, l'adresse, les talens et l'industrie fuirent les seuls moyens de s'enrichir. Or, il est aisé de voir que, plus il y eut de disproportion dans les moyens, plus il y en eut aussi dans le sort des individus, le n'aurai même pas besoin de remonter bien haut pour en chercher la preuve. Si Jacques Cœur fut le plus riche des négocians qui aient jamais existé, c'est que, de son temps , les Français ignoraient parfaitement tout ce qui a rapport au commerce et à la navigation. Si les Anglais payaient , il y a cinquante ans , un chanteur ou un violon italien beaucoup plus cher qu'ils ne le font maintenant , c'est que l'étude de la musique était bien moins perfectionnée alors qu'elle ne
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Test de nos jours. La finance même, que les revenus et les dépenses immenses de notre monarchie ont rendue si importante et si lucrative , la finance commence à n'être plus une source de richesses très abondante : c'est que Texpérience est le meilleur et peut-être le seul instrument de l'instruction; c'est que toute pratique ne devient un art que long-temps après qu'elle a été établie. Le commerce a existé long-temps avant la science du commerce , et alors il a été très lucratif. La finance a pris naissance, et s'est agrandie long-temps avant qu'on en connût les détails et les principes. Le voile commence à se lever, déjà ses profits sont limités , excepté dans les affaires nouvelles. La banque l'a remplacée depuis peu ; mais la banque , à son tour, éprouve le même sort , et le^ crédit, dégagé des nuages qui l'environnaient, a laissé apercevoir aux yeux clairvoyans qu'il reposait sur une base qui ne lui appartenait pas '. Enfin , de quelque coté qu'on porte ses regards, on ne verra sur la surface du globe qu'une immense carrière, où les uns courent rapidement, et les autres se traînent avec peine, heurtés, froissés par ceux qui veulent les devancer; et l'on sera conduit à cette réflexion,
* Ceci se rapporte particulièrement à la France. Autrefois les Bernard, les Paris paraissaient la soutenir de leur propre crédit. Depuis quelque temps, on s*est bien con- Taincu que, quelques avances que fissent les banquiers, leur crédit n'était jamais que celui du roi , celui de la chose même.
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que si la disproportion dans le sort des individus est un inconvénient nécessairement attaché à la perfectibilité de l'espèce humaine, le remède le plus sûr à cet inconvénient est encore la plus grande accélération dans la marche de ses progrès.
Mais à quel point cette disproportion dans le sort des individus est-elle contraire à la félicité publique? C'est une question qu'il ne faut pas passer sous silence ; car cet article seul serait capable de donner un grand avantage aux détracteurs de la société ; et soit que nous les regardions comme des enthousiastes de bonne foi , soit que nous ne les envisagions que comme des sophistes adroits, il faut toujours apprécier leurs argumens. Quoi! me diront-ils, vous plaignez une peuplade de sauvages, parce qu'elle habite sous des huttes , et n'a pour vêtemens que des peaux de bêtes : voyez dans les rues de vos superbes cités, voyez un malheureux couvert de haillons, qui porte avec effort un pénible fardeau, tandis que son semblable , traîné rapidement dans un cbai* magnifique, lui ravit jusqu'à l'usage des chemins, et ajoute le danger à ses travaux : quand il serait vrai que la subsistance de ce malheureux serait encore plus assurée que celle d'une grande partie des sauvages , quel poids ne doit pas ajouter à sa misère la. comparaison accablante qu'il peut faire à chaque instant? car il n'est donné aux hommes de juger que par comparaison , et ce n'est qu'en voyant des gens plus heureux que soi qu'on se trouve malheureux,.
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Comment répondre à ces observations ? En avouant ingénument qu'il peut y avoir parmi les nations civilisées un certain nombre cVhommes plus malheureux que ne le sont la plupart des Sauvages; mais nous ne craignons pas d'avancer que ce nombre n'est pas considérable , et n'excède guère la dixième partie de la population générale. Si Ton entrait même dans quelque détad à ce sujet, on trouverait peutêtre cette quantité beaucoup plus petite. Tous les ouvriers qui travaillent aux arts mécaniques ont non-seulement une subsistance assurée , mais encore une existence assez agréable. Cette classe même, qui vous paraît la plus à plaindre , parce qu'elle remplace , pour ainsi dire, les betes de somme, n'échangerait pas son sort contre un travail plus doux, parce que les gros salaires qu'elle reçoit la dédommagent des fatigues que la nature et Thabitude l'ont mise en état de supporter. Tels sont à Londres les coal'heaver ^ et à Paris \ç^ forts de la halle *. Mais, ajoutera-t-on , les laboureurs ne font-ils pas une partie considérable du peuple ? Sans doute ; mais qu'il me soit permis d'observer ici que la plupart des âmes sensibles et bien intentionnées sont égarées par les déclamateurs et par les poètes. Il y a certainement beaucoup de malheureux dans les campagnes, mais ce ne sont pas en général les labou-
* Coal-heaver, ceux qui déchargent les bateaux de charbon. Ils gagnent jusqu'à 14 livres par jour, hes/orts de la hallt; j^agnent souvent la moitié de cette somme.
25o DEXA FÉLICITÉ
reurs. En effet , ceux-ci sont séparés en deux classes, les fermiers, les métayers avec leurs domestiques, et les petits propriétaires , qui cultivent eux-mêmes leurs champs : or , ce ne sont pas ces deux classes qui sont le plus à plaindre. Ce sont les paysans sans propriété , qui , ne possédant qu'une chaumière et leurs bras, dépendent, pour leur subsistance , d'un salaire incertain et toujours trop modique. C'est de ces infortunés dont les cœurs bienfaisans doivent être principalement occupés. Condamnés par leurs besoins à subir la loi du riche qui les emploie, ils voient encore leur misère augmentée par les impositions, par les corvées, et surtout par la multiplicité des fêtes. Gomment la paresse et le découragement ne gagnei*aient-ils pas les habitans des campagnes, lorsque, pressés entre l'état qui leur demande leurs bras , et l'église qui leur ordonne l'oisiveté , ils ont également à souffrir du travail et du repos ?
Ter est le sort des paysans en France et dans quelques auti*es pays de l'Europe; mais devonsnous le regarder comme un mal nécessaire , comme une conséquence immédiate des progrès de la société ? Non assurément ; c'est un reste de barbarie qui nous révolte , et qui ne durera pas long*temps.
Disons, au contraire, que chez la plupart des peuples éclairés ces inconvéniens n'existent déjà plus : disons que dans une nation commerçante , industrieuse et policée , tous les hommes trouvent un
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emploi , que la concurrence d.ins les objets de trn vail hausse le prix des salaires, et établit une br lance juste entre le riche qui consomme , et le mei cenaire qui sait se faire payer; enfin, que si 1 politique intérieure est une science, elle doit s perfectionner comme les autres. Or, Tobjet et Tin téret de tous les gouvernemens, mt^me du gouvei nement despotique , est de rendre les hommes hei reux : et c'est ici Toccasion de faire une remarqu à laquelle le lecteur aura été conduit par différente observations répandues dans cet ouvrage ; les mœur les opinions modernes ont cet avantage sur les ar ciennes , que toute Thunianité doit profiter des prc grès de la législation. En effet, supposant, ce qi est assurément très faux, que de nos jours le nombr des hommes vivant dans la misère et accablés d travail , égale la quantité d'esclaves qu'avaient \c anciens, l'état des choses actuelles ne serait-il pr de beaucoup préférable à celui des temps passés puisque la prospérité de chaque nation qui se pei fectionnera, s'étendra sur tous les individus, au lie qu'Athènes , Rome et Garthage pouvaient deveni les plus florissantes républiques du monde, sans qu le sort des esclaves fût jamais amélioré. L'erreur d la plupart des écrivains politiques ou moraliste vient de ce que dans les parallèles qu'ils font de anciens et des modernes , ils comparent toujour nos plus pauvres ouvriers avec les citoyens Grec ou Romains. Je sais que le Spartiate avait tous le
aSa DE LA FÉLICITÉ
jours un souper assuré, assez mauvais à la vérité; je sais aussi que dans les derniers temps de la république romaine , quelque valeur qu'eussent le blé et l'huile , chaque citoyen en recevait tous les ans une quantité à peu près suffisante pour sa subsistance; mais ces ilotes opprimés dans tous les temps, et égorgés quand ils devenaient trop nombreux ; mais ces malheureux esclaves des Romains, enchaînés par milliers dans des souterrains, battus, mutilés dans leur jeunesse, et abandonnés dans leur vieillesse; mais ces domestiques fustigés , livrés aux betes pour un plat renversé ou pour un verre mal nettoyé; croyez-vous qu'ils n'eussent pas envié le sort de notre mercenaire qui vit avec peine, mais qui ne vit que pour lui, et qui jouit au moins du privilège d'être hbre dans sa misère ? Or , c'était une conséquence des mœurs et des opinions anciennes, que plus les citoyens d'un état devenaient riches et puissans, plus ils étaient injustes et cruels envers tout ce qui dépendait d'eux. Qui sait même si l'obligation où est le pauvre parmi nous de concourir aux dépenses publiques n'est pas une égide contre l'oppression ? Chez les anciens , l'esclave était hors de l'état , et c'est précisément ce qui devait perpétuer son infortune. *
' C'est une chose extraordinaire que l'esprit chagrin et satirique de quelques auteurs modernes les ait égarés aa point de leur faire avancer ce paradoxe singulier : que les esclaves des anciens étaient plus heureux que nos paysans
PUBLIQUE. îi53
Mais veut-on un exemple encore plus frappant
pour juger à quel point l'homme non perfectionné
et que la plus grande partie de nos journaliers. La plus légère connaissance de lantiquité aurait suffi pour les convaincre du contraire. Chez les Grecs et surtout chez le Romains, il y avait trois sortes d'esclaves : les esclaves domestiques, les esclaves artisans et même artistes, et les esclaves ruraux ou cultivateurs. De ces trois classes la première était, sans contredit, la mieux traitée, puisqu'on voit, à chaque instant, dans Plaute et dans Térence, les esclaves domestiques trembler qu'on ne les renvoie aux travaux de la campagne. Cependant quelle destinée que celle même qu'ils s'efforçaient de conserver! Nous avons rapporté plus haut le fait de Fcdius Pollio, qui voulut faire jeter un esclave dans son vivier pour un verre cassé. Nous avons observé que Pedanius Secundus ayant été assassine dans sa propre maison , quatre cents esclaves , qui s'y trouvèrent alors, furent condamnés au supplice. On sait aussi que lorsqu'un citoyen était accusé, où même soupçonné, tous ses esclaves pouvaient être mis à la torture; encore n'était-ce rien pour ces misérables d'être exposés à la rigueur des lois publiques , lorsque leurs maîtres avaient droit de vie et de mort sur eux ; droit barbare dont ils abusèrent très long-temps, puisqu'Auguste, Claude, et ensuite Adrien furent les premiers qui songèrent à y mettre des bornes. (Voyez Heineccius, Antiq. Rom,, L. i, tom. vu.) Voilà pour la justice qu'on exerçait envers eux. Quant au traitement habituel, on en peut juger par les traits suivans : Sénèque, dans une de ses épîtrcs (cxxii) censure quelques Romains du bel air, qui, dédaignant de suivre les usages conmiuns, et n'ayant pas d'heures réglées, faisaient pendant la nuit ce que les autres avaient coutume de faire dans la journée. J'entends, dit-il, vers la troisième heure de la
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est enclin à abuser de ses forces; on le trouvera
dans l'empire absolu qu'il a toujours exercé sur la
nuit y retentir des coups de fouet ; je demande ce que fait mon voisin. On me répond qu'il se fait rendre compte de son domestique , qu'il met l'ordre dans sa maison : jiudù> circa horam tertiam nùctis flageliorum sonos , qucero qtdd /aciat? Dicitur raUones accipere. Or, cette expression raiionés accipere était un mot d'usage. II désignait le petit traTaîl qu'un maître de maison faisait journellement pour se faire rendre compte de ce qui s'était passé chez lui , et pour pnnir les esclaves qui avaient commis quelque faute. Cest i cette coutume que Juvénal fait allusion dans la satire des femmes. Il en est , dit-il , qui tiennent des bourreaux à ga^ pour battre leurs esclaves : il en est qui tandis qu'on £ût ea leur présence ces horribles exécutions , s'amusent à regarder des étoffes , à régler leurs comptes , ou à causer avec leurs favorites, jusqu'à ce que leurs bourreaux tombant de lassitude, elles disent d'un air terrible : C'en est assez :
.... Sunt quœ tortoriBus annua prœstent, P^erherat, atque obiter faciem iiait; audit arnicas, Aut latum pictœ vestis considérât aurum ; Et cadit .* lonp reUgU transacta diumi, Et eœdit; donee (assis eœdentibus : Exi Intonat horrendum, Jam cognUione peractâ.
On trouve encore dans la xviii* épitre de Sénèque ces paroles remarquables : Nous en sommes venus à tel point que ce mot a passé en proverbe : Tout escUti*e est notre ennemi : Deinde ejusdem arrogantiœ proverlnum jactatur tttbdem esse hostes quoi servos. Je ne parlerai pas des bumiliatioas qu'on leur faisait essuyer, ni des choses indignes et criminelles qu'on exigeait d'eux, parce que ces excès ne pouvaient appartenir qu'à 'la corruption des mœurs. Mais la nature même de leur service n'était-elle pas révoltante? Qae
plus belle moitié de son espèce. Chez les sauvages , où la force et Tadresse sont les seuls avantages de
dirait un Français ou un Anglais , si en entrant chez un grand seigneur, au lieu de trouver un Suisse de bonne mine , bien logé et superbement vêtu, il voyait un esclave attaché par le pied à un e borne ; et obligé de garder la porte comme un dogue qu*on enchaîne dans sa loge?
Quant à la seconde classe, qui était composée des artisans et des artistes , son sort n*élait pas meilleur. Ces esclaves étaient renfermés et attachés comme les autres. D'ailleurs rien ne prouve mieux combien leur situation était cruelle que les efforts qu'ils faisaient pour se mettre en état d'acheter leur liberté. Nul service assez grand pour n'être pas suffisamment payé par Taffranchissement. (Voyez à ce sujet Senèque, de Beneficiis , Lib. m, cap. xxiii et seq,)
Restent donc les esclaves ruraux. Or c'étaient cerlaine-^ ment les plus malheureux. Traités exactement comme les animaux, on ne les nourrissait qu'à proportion de Tutilité qu'on en pouvait tirer. Personne n'ignore que Calon le cen» seur, le vertueux Caton , conseille dans son livre sur l'économie rustique de ne jamais garder un vieil esclave , comme on pourrait conseillera un laboureur de se défaire des chevaux dont le service ne pourrait payer l'entretien. D'autres poussaient la cruauté jusqu'à leur vendre la permission de coucher avec leurs femmes. Partout ils étaient conduits aux travaux dès le matin , et ne rentraient le soir que pour être enfermés dans des espèces des cachots. Pline ne nous laisse aucun doute sur ce point, lorsqu'il dit, Liv. xviii, ch. m, que les mêmes travaux dont s'honoraient jadis des hommes consulaires, étaient livrés de son temps à des malheureux chargés de fers, et qui portaient sur leur front la marque honteuse de leur esclavage : Nunc eadern illa, vincti pedes , damnatce manus , inscripti vuUus exercent. Mais il n'est pas
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l'individu, rien de si malheureux que les femmes j obligées de se traîner à la suite des chasseurs, de préparer leurs alîniens , de suffire à tous les travaux ilomesUques , elles sont les esclaves et non tes com-
nécessaire de recourir À ces autoritéi , quelque reipeclabla qu'elles soient; la preuve de ce que nous aTonçons existe encore de nos jours. Eu Italie , les Ciceroni qui tous promènent dans les ruines des palais et des maisons de campagne antiques , ne manquent pat de vous montrer des sonterrains immenses qu'ils appellent le cento camere , parce que ce sont difTërentes chambres qui communiquent tonia à une seule galerie ; et lorsqu'on leur demande à quoi ler- ■vaient ces cento camere, il* répondent que c'étaient des prisons, ou plutôt ils ne savent que dire. Or, il est clair que c'était la demeure des esclaves, qu'on y faisait rentrer tou les soirs, et qu'on y gardait d'autant plus aisément qne ces chambres n'avaient qu'une seule issue. L'antiquité dou offre partout l'exemple des précautions que le petit Domhre d'hommes qui avaient part au gouvernement était obligé de prendre contre la miiltilude. Le prétoire de Pompéia qui est encore parfaitement conservé eu est une pr«nve. Le* portes qui conduisent aux chambres des soldat* sont excessivement basses, de façon qu'on est obligé de se bait' ser pour entrer et pour sortir. Or, la seule «xplicalion qu'on ait pu donner de cette bizarrerie, c'est que les officiers qui craignaient la mutinerie des soldait avaient piii celte précaution, afin qu'en cas d'émeute, il fut plat difficile à ceux-ci de te rassembler et de prendre les annes- F.iclave ou soldai, tout ce qui était (gouverné était réf^ pir uiie verj^e Jl' fti-, et cVsl uinsi iju iiii verra r.iniiijuitt ti.ui" Iff) fob qu'on voudra en jujjcr par ses propre» ivHexiont cl par Ses propres yeui.
pagnes de leurs maris. Chez les Orientaux, où 1
prcniaturité les met, dès Tenfance, c'est-à-dire d
rage de la faiblesse, au pouvoir de leurs époux, le
cliaîiies sont plus pesantes qu'ailleurs. Enfin, ce s
trop encensé par quelques hommes, mais certai
ment trop tyrannisé par le plus grand nombre
tout gagné aux progrès des lumières et de la soci
La raison en est bien simple. Quand la force rég
sur la terre, et que toute la perfectibilité du g(
humain était uniquement dirigée de ce côté-là,
femmes ne pouvaient prendre aucune part à
progrès, et la supériorité que les hommes ava
sur elles s'en était encore augmentée; au heu qu'<
ont pu réclamer une part considérable dans les ]
grès de l'esprit, et surtout dans toutes les clu
qui dépendent de l'adresse, de la pénétration e
l'industrie. Comment ce peuple sensible et entl
siaste, qui offrait de l'encens aux neuf Muscs,
écoutait avec transport les chants de Sapho, et
consultait journellement la Pythie , aurait-il pu
priser les femmes ? Bientôt le gouvernement s'é
perfectionné, et la loi de l'hérédité, qui ne ]
être fondée que sur l'expérience et la réllex
ayant prévalu parmi quelques nations éclairées
femmes se trouvèrent placées sur le trône. Ce
un triomphe d'autant plus éclatant, qu'elles ne
laissèrent nas éblouir, et ciii'elles ne narurent
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car il faut l'avouer, quelque rapprochement qu'u; bonne législation puisse opérer entre les différent conditions des hommes, il régnera toujours u grande inégalité dans leur sort, d'où il suit que cette inégalité était un si grand mal qu'on le pens elle suffirait seule pour opposer un obstacle insi montable à la félicité publique.
Ici nous avons besoin de remonter encore a premiers principes, et de considérer le plan de nature relativement à tous les êtres. Nous avons plus haut qu'elle avait attaché leur bonheur à le conservation, et que leur existence n'était que succession d'un travail nécessaire, qui a pour ob de satisfaire leurs besoins, et du repos salutaire c suit les besoins satisftiits. Or, si nous venons à e? miner l'homme en société, nous trouverons qi ne s'est point entièrement dérobé à ce plan gêné de la nature, et que son bonheur consiste encc dans Kalternative de l'activité et de la jouissan< Supposons qu'un philosophe, pénétré des mên idées qui nous occupent au moment présent, se : veille avant le jour, et monte sur une des tours plus élevées de nos cités pour y contempler le rév de la nature. Si, dès l'instant où les premiers raye du jour se seront fait apercevoir, il veut porter î regards jusque dans la campagne, il verra les a maux commencer à se remuer et à s'agiter, p courir chercher leur subsistance; les pigeons s chappent du colombier, et vont par troupes se
vrent ; le menuisier , le & nent leurs outils ; le ma denrées ; l'avocat , le jugi decin vers le lit de son vement : et pour quel obj La différence n'est que di Le menuisier, qui travail midi un dîner tout prép:
une demi-heure de temp:
sistance, mais jusque-là procurer. Le bœuf n'a ces du jour ; mais de ces de à rassembler sa nourrit voilà toute la différence Il peut cependant en ex convenir qu'elle serait à 1' doit supposer que l'occi accompagnée d'une senss
jouît autant dans un repas d'une heure que Ther! vore dans un repas qui dure toute la journée , c'est assez pour son bonheur que d'avoir une occ pation continuelle jusqu'à ce moment-là. *
Mais prévenons une autre objection. On me c mandera peut-être d'engager mon observateur rester plus long-temps à sa place ; on voudra qi attende l'heure où le riche oisif sorte enfin de cl lui pour aller chercher des plaisirs. Eh bien ! consens; mais voici comment] je raisonne. Si i plaisirs sont toujours faciles, toujours habituels, ne seront pas long-temps des plaisirs; et s'il est être qui désire sans un sentiment actif et même peu inquiet, les faveurs de la gloire ou celles l'amour, ou l'éclat des honneurs, ou l'opinion p blique, ce sera un être fourvoyé, écarté du chen de la nature, qu'il faut bien se garder d'envier, pai qu'il sera sans activité, et par conséquent malhc reux ; car remarquez bien que si les progrès de société ont amené un tel éUit de choses, que hommes n'aient aucune inquiétude pour leur su sistance, cet état de choses entraîne nécessairemc
' II est inutile d'énoncer que dans la subsistance rhorame il faut faire entrer non-seulement sa nourritu; mais encore son vêtement , son logement , etc. ; mais n'c il pas des animaux qui ont à peu près les mêmes besoir Les fourmis, les abeilles, les oiseaux, les quadrupè» même se construisent des demeures et rassemblent ( provisions.
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de' nouveaux objets de désirs, tels que Paisance^ le luxe, les plaisirs factices, etc. Or, ce sont de pareils objets qui entretiennent cette activité si nécessaire à Thomme. Il ne faut pas être bien avancé dans la morale pour savoir que le bonheur se compense assez dans les différentes classes de la société ; que les comlisans, les mifûstres ne sont pas plus heureux que les cultivateurs et les artisans. Mais ces différens états ont du moins des avantages apparens, et le désir, Tespérance de passer de l'un à l'autre servent à entretenir l'activité parmi tous les hommes, qu'une subsistance assurée plongerait bientôt dans l'ennui et dans le dégoût. Le Spartiate nourri, entretenu par 4a république , également étranger i la crainte et à l'espérance, avait pour divertisse* ment de lutter sur les bords de l'Eurotas, et de larer dans ce fleuve ses membres couverts de poussière. J'ai peine à croire que cet exercice, quelque piquant qu'il puisse être , fût plus amusant que la paume et la chasse dont on s'ennuie à la longue ; son sort ne devait donc pas être plus heureux que celui des moines , parce qu'il était également opposé au plan de la nature. L'Athénien, plus actif, livré au commerce et à l'industrie , était sans doute le plus heureux des habitans de la Grèce.
Que si ces considérations pai*aissaient frivoles ou de simple spéculation , on pourrait en montrer tout d'un coup l'importance, en disant que les gouvernemens, après avoir fait tous leurs efforts pour
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diminuer la disproportion qui existe entre les différentes classes des citoyens, doivent s'occuper de nourrir l'émulation et l'espérance, en facilitant le passage de Tune à l'autre. Rien de plus contraire au bonheur public que cette loi des Indiens , qui , séparant le peuple en plusieurs castes^ condamne l'homme, ainsi que ses descendans , à être toujour? ce qu'il a été : rien de plus favorable en même temps à la félicité des peuples que la législation de l'Angleterre , qui rend tout accessible au mérite et même à la richesse ; car qui est-ce qui peut exciter l'industrie , si ce n'est le désir de la richesse ? et à quoi servent les richesses, sinon à nous procurer l'honneur et le crédit? Sous ce point de vue, nos lois, ou plutôt nos opinions sur la noblesse sont contraires à la féhcité publique, du moins dans leur exagération ; car il est aisé de prouver que le respect pour les anciennes familles est une chose naturelle, et qui sVtablira toujours, même dans les gouvernemens démocratiques.
La société étant un champ immense où non-seulement les richesses et les jouissances , mais aussi les désirs et l'espérance doivent circuler librement, toute ligne de démarcation , toute barrière insurmontable devient un obstacle à la félicité du plus grand nombre. Ce n'est donc pas toujours, comme on le croit, le besoin d'argent ou la corruption du gouvernement qui a rendu la noblesse accessible à la richesse. Rome la première en donna l'exemple ,
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l'obéissance et dans 1 activit Ferme et le négociant de ' riche que puissante , mais < l'Italie 9 si elle ne se laisss moines , Gènes a recruté s< opulens de ses citoyens , e est pas moins honoré que Yons , en passant , que cet le seul point où le gouver gouvernement despotique du despote est de donner 1 à la faveur , et de joindre nérale celui d'une espéram tagent également; car la < d'être compensée par l'esf même dans les monarchie est un des principaux mofa dépendrait uniquement d< pas à perdre de son prix. I rentes classes y sont défîi
ont besoin de s'appuyer sur une longue possession , sur une ancienne origine. Dans plusieurs ctits, si la noblesse n'est pas tout-à-fait esclave , c'est qu'elle se souvient d'avoir été libre. Cette idée plaît encore lors même qu'elle cesse d'être utile; il semble voir le Nil se consoler de couler sous les lois des soudans, parce que sa source est hors de leur empire.
Une autre manière , plus sûre encore , d'apprécier le pouvoir de l'espérance sur le bonheur des hommes, c'est d'examiner l'influence de la religion sur diflerens peuples et à différentes époques. Il ne s'agit pas ici du dogme en lui-même, parce qu'il ne peut en exister de bon que celui qui est vrai , et que celuilà doit être vrai en tous temps et en tous lieux ; mais seulement de la disposition particulière que les hommes ont eue à se livrer à certaines opinions religieuses, soit qu'ils les aient exagérées, soit qu'ils les aient adoucies. Or , on trouvera toujours une certaine proportion entre le sort des peuples et la doctrine qui prévaut parmi eux. On verra, par exemple , que les religions qui menacent et promettent beaucoup, conviennent particulièrement aux peuples opprimés; parce que les malheureux gardent l'espérance pour eux , et renvoient les menaces aux oppresseurs dont ils se flattent que le ciel fera justice. Dans les temps heureux de la Grèce, et tant que la république romaine fut florissante , le dogme de l'immortalité de l'âme n'était guère qu'une simple
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opinion plus ou moins accréditée parmi quelques sectes de philosophes ; mais lorsque la tyrannie des empereurs eut répandu la consternation dans le monde entier , le stoïcisme s'étendit et s'épura ; le dégoût de la vie présente porta toutes les espérances vers l'immortalité. Ce fut alors que le christianisme fit ses rapides progrès : les consolations qu'il offrait adoucirent le malheur des peuples. Ils y trouvaient les espérances les plus flatteuses , et ils voyaient en même temps la vengeance la plus sévère dénoncée à leurs tyrans. Cette heureuse influence de l'opinion continua de produire le meilleur effet, jusqu'à ce . que le sacerdoce , usurpant l'empire temporel , replongea les hommes dans de nouveaux malheurs. Alors tout changea sur la surface de la terre. Les nations qui profitèrent de ces révolutions, telles que les Italiens et les Espagnols , ne portèrent dans les matières de religion d'autres dispositions que celles qui tenaient à leur climat. Ces nations, naturellement sensibles et exaltées , multiplièrent les pratiques, et se livrèrent à la superstition; mais en même temps elles surent concilier leurs opinions avec leurs passions : leur morale fut relâchée, et la dévotion Ifsur tint lieu de piété. Les peuples septentrionaux, qui les premiers s'étaient séparés de l'Église, suivirent une route tout opposée. Naturellement sombres et portés à la méditation, révoltés surtout par l'impression encore récente des chaînes qu'ils avaient portées , ils donnèrent dans le rigO'
risme. L'espril de controverse, si puissant chez les hommes, les discussions, les guerres civiles entretinrent long-temps cette disposition parmi eux. Mais lorsque TAngleterre, après l'expulsion des Stuart, eut joui d'une tranquillité, d'une prospérité durable; lorsque la Hollande eut goûté en paix les fruits de son industrie , que l'Allemagne et le Nord furent pacifiés, alors la doctrine devint plus douce et plus modérée, et les hommes, trouvant plus de bonheur et d'espérance dans les choses temporelles, commencèrent a s'occuper beaucoup moins des choses spirituelles. L'esprit de tolérance s'établit non-seulement entre les différentes religions , mais encore entre les différentes sectes d'une même religion. La France même suivit , quoique la dernière , cette pente générale, et du moins elle n'eut plus à rougir du jansénisme et du molinisme.
Il résulte de ces réflexions, qu'à ne considérer cet objet que du côté politique, les opinions religieuses les plus modérées conviennent plus aux gouvernemens libres et prospères , et que les plus exagérées s'accordent mieux avec les gouvernemens despotiques ; car ce qui est obstacle dans un cas , devient remède dans l'autre. Au reste, il serait inutile de pousser nos recherches plus loin , parce que la religion ne doit pas venir des hommes , et qu'd serait absurde à un législateur de composer des dogmes. Nous nous contenterons d'observer que si Ton voulait les diriger vers l'objet de la félicité publique, il
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faudrait qu'il y eût plus à espérer <ju'à craindre. Ajoutez à cela que sans parler du danger qu'il y aurait à faire de la religion un moyen de gouvernement, cet instrument serait toujoiu*s faible et insuffisant La raison en est , que les hommes n'ont jamais une idée assez sensible , assez immédiate de ce qu'on leur fait craindre ou espérer dans une autre vie. A peine en trouve-t-on un sur mille qui ait voulu s'exposer à la peine des galères; à peine en trouve-t-on un sur mille qui n'ait pas craint de s'exposer à des supplices éternels. En général , tout gouvernement sage ne doit employer le pouvoir de Timagination que dans des temps de crise , dans des cas pressés , et lorsque son effet doit être prompt et rapide. Or , tout ce qui est opinion est presque toujours du ressort de l'imagination. Voyez comme en matière de religion elle agit différemment sur les deux sexes. L'homme plus attaché aux impressions physiques se laisse gouverner par elles. Les femmes, plus sensibles, plus exaltées, sont plus portées à la dévotion. Mais cette dévotion n'a-t-elle pas été souvent contraire à la tranquillité publique, à la religion même? Heureux les peuples, heureux aussi les ministres de la religion, si les gouvernemens , pénétrés de ces principes , n'entreprenaient de pourvoir au bonheur des sujets qu'autant qu'ils sont sous leur puissance , et se contentaient de ne jamais mettre d'obstacles à la vérité éternelle qui seule a droit d'éclairer les hommes! ' ' On peut observer encore que lorsque les opinions des
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Ainsi, de quelque côté que nous portions t regards, nous retrouvons toujours ce grand princi] qu'il ne faut jamais mettre d'obstacles à la perfec bilité de l'espèce humaine. Je suppose, en eff qu'il s'élève un législateur fortement pénétré de désir si louable en lui-même de rendre les homn heureux ; ne pourrait-il pas faire le raisonnem suivant : « Si je veux approcher le plus près possi a de mon but , il faut que je m'empare de tout ce « peut agir sur les hommes, et que je me rende mai « surtout de ces deux grands moyens de gouver « ment, la crainte et \ espérance. J'ai pour ol
hommes sont fondées sur des choses sensibles et auxquc on accorde une croyance de sentiment , les mœurs pu ques s'en ressentent toujours. Les lois ne punissent pa lâcheté dans les affaires particulières, non plus que les n quemens en matière de religion : or, personne ne veut vi avec des hommes déshonorés, tandis qu'il n*est aucun { ticulier, quelque dévot qu'il soit, qui ne vive avec un n: vais chrétien, avec un hérétique. Je me rappelle à c occasion que Thomas Morus, dans son Utopie (Liv. ] s'étonne qu'on ne puisse contredire les princes et les gra sur leur administration, et qu'il soit permis de censi leur conduite religieuse. La solution de cette difficulté, \ que les espérances ou les craintes en matière de reli^ sont dans un certain lointain qui ne permet de les voir d'une manière vague et confuse. Si vous ne faites p tence, dites-vous à un roi, vous serez brûlé éternellem un autre vient, et dit : Si vous ne gouvernez pas avec ] de justice , vos peuples se révolteront , et cet autre e$t c.Ti priîion.
« encourager les talens e( A à quelques personnes c a contre les jouissances q n curer , et de les faire en\ « Lorsque obligé d'infllgt a imprimer la plus grande « ôtant la vie à un citoyei a qu'on ne promette un b «j'aurai destiné pour vie « premier des législateurs a le peuple le plus incons « proposa des peines et ( n cette vie : je suivrai so u n'agis que pour le biei El d'agir seul , de ne soufT^ (( dans la législation ni dar « plément de la législatioi d'un enthousiaste plus \est peut-être celui que plu
Qui vous a permis de mettre des bornes à leurs id< de leur prescrire même la manière dont ils doi\ se rendre heureux? Souvenez-vous que vous g vernez des êtres perfectibles. Laissez-les donc s'a\ cer dans la carrière de la raison. N'arrêtez ni dirigez leurs progrès; mais ne cessez d'avoir 1 ouvert sur ces progrès , de les suivre dans 1 marche, et de vous y pro* "tionner sans cesse vous mèneront plus sûrement à la vérité, et c'es elle que vous devez trouver le seul fondement de te législation, le principe de tout gouvernement.... osera donc maintenant élever sa voix contre la Ubi de penser et d'écrire? Qui osera décrier les proj de la lumière et de la raison , lorsque la politique morale et la vraie religion doivent les désirer?
Jl existe sans xloute des principes fondament qui appartiennent à tous les peuples et à toutes législations ; tels sont ceux que nous venons d'en cer ; mais il semble qu'ils soient plus négatifs positifs; c'est-à-dire, qu'ils enseignent plutôt ce c ne faut pas faire que ce qu'il faut faire. Cepenc une grande question se présente, et sollicite te notre attention. En effet , s'il est vrai que la per tibilité de l'homme et le progrès des lumières i vent nous conduire un jour à la plus grande féli possible , n'est-il pas naturel de demander (juel t
■V £rlU|y de la guerre feite au delii
^1 !-^'^ tendre de meilleure issue
qu'elle a fait naître : de la souvent des choses vraini
:^i r fermenté , le pour et te c
cuté; et lorsque les homi avaient d'entêtement , de ■■ la vérité vient enfin s'asse< troverse. Mais tranchons plutôt essayons de nous < rien n'est plus frivole que ver la meilleure forme d hommes soient susceptil l'avoir trouvée;il faudrait tion, disposer de toutes le être maître du monde en son gré. Que dis-je ! il fa drait étendre son empire facer les souvenirs et les
gouvernement parfait : ils n'avaient oublié qu'une chose , c'est que la Suède était voisine de la Russie. Tous les regards s'étaient tournés vers les Polonais; ceux-là , du moins , étaient restés attachés à leur ancienne constitution. Tout le monde sait ce qui est arrivé. Quelle aristocratie barbare que celle de Venise ! elle est proscrite dans tous les Hvres , dans toutes les ctînversations; mais depuis douze cents ans elle subsiste, et le peuple est heureux sous son gouvernement. Non, il n'est pas donné aux hommes de concevoir, de réaliser une idée aussi belle que celle d'un gouvernement parfait! Le succès justifie souvent celui qu'on avait le plus censuré, et condamne celui qu'on avait le plus préconisé. Dans ce système si compliqué que forment les différens états de l'Europe, leurs forces, leurs situations, leurs intérêts relatifs, de quoi devons-nous nous occuper? D'améliorer, plutôt que de renverser pour réédifier. Nous osons le dire ; le bonheur des hommes n'est pas si dépendant qu'on le croit de telle ou telle constitution. Il est des bases essentielles de la félicité publique qui sont communes à toutes ; et de même que toutes les religions s'accordent sur la morale, et qu'il n'y en a aucune qui permette le vol et l'assassinat, de même tous les gouvernemens s'accordent à maintenir la propriété des biens et des personnes. C'est là la fin , l'objet de toute législation ; c'est là le terme où l'on doit tendre de toutes parts; et pourvu qu'on y soit
nrrivé- il n'iinnnrff^ ffiwvp niipl r.lipniln on a nri?;-