DU TRAITEMENT
Dans l’examen des questions thérapeutiques auxquelles la fièvre donne naissance , nous suivrons la série d’idées que nous avons parcourue pour le diagnostic et le pronostic.
d° La fièvre fournit-elle des indications thérapeutiques?
2° Y a-t-il une thérapeutique de la fièvre?
Telles sont les deux questions que nous allons examiner.
1° Des indications thérapeutiques fournies par la fièvre,
À notre époque médicale, où les travaux sur la localisation des maladies sont justement devenus les guides certains du diagnostic , et où la thérapeutique reçoit du diagnostic local mieux établi une direction plus précise, la fièvre a perdu, au point de vue du traitement des maladies , une partie de son importance. Les indications que l’on tirait autrefois de ses caractères particuliers
naissent souvent maintenant de la connaissance des lé-
sions organiques. Cependant il est un certain nombre d’affections dans lesquelles la fièvre est le seul guide qui puisse diriger dans le choix des moyens de traitement.
Prenons pour exemple cette forme de fièvre dont nous avons parlé et qui résulte, suivant M. Piorry, d’un état
inflammatoire du sang. Aucune phlegmasie locale ne s’est produite, aucune souffrance ne dévoile la lésion de quelqu’un des viscères de l’économie ; c’est évidemment à la forme de la fièvre qu’il faut s’arrêter. Elle présente tous les caractères de celle qui accompagne les phlegmasies; le mode de traitement devra résulter de la consanguinité des deux états. La méthode antiphlogistique sera employée dans toute sa rigueur avant qu’une détermination phlegmasique ait pu se faire vers quelque organe. Dans un cas de ce genre , le médecin, avant de persister dans la voie qu’il s’est décidé à suivre, devra faire avec soin un examen qui, d’une manière irrécusable, fixera ses idées sur la nature exacte de la fièvre qu'il combat. La quantité plus ou moins considérable de fibrine contenue dans le sang lui démontrera facilement la justesse ou l’erreur de son diagnostic.
Dans une autre circonstance encore, la forme même de la fièvre suffira pour que le traitement puisse être établi : nous voulons parler des fièvres intermittentes. Des caractères physiques sont venus, de nos jours, se joindre à ceux que l’intermittence des accès fournit au médecin, et les progrès de la percussion médiate ont donné à ces caractères une exactitude, une précision inespérées ; mais, maintenant encore, l’examen seul des phénomènes fébriles indiquerait tout d’abord l’emploi des préparations de quinquina. Cet examen pourrait donner des résultats dès le premier accès, et il est,
dans quelques cas, nécessaire que le diagnostic précède la production d’un second paroxysme. Les symptômes attribués à l’accès intermittent, l’apparition du frisson, de la sueur, dans un accès pernicieux difficile à reconnaître à ses autres caractères, surtout, par exemple, lorsqu’il affecte le type subintrant, puis, comme renseignement de première valeur, l’état de la rate, permettront d’arriver à la connaissance de la maladie et à la position du traitement.
Nous nous reportons aux caractères diagnostiques que la fièvre nous a fournis pour diriger les indications thérapeutiques des affections dont elle ne forme pas le seul caractère; mais, dans quelques cas encore, elle garderait la première importance. Diagnostiquant dès le principe une variole à ses symptômes fébriles d’invasion , le médecin pourra modifier par le traitement la marche de la maladie , en détruire ou en amoindrir les stygmates ; si même il était prouvé, comme on l’a dit, que, pratiquée à cette époque, la vaccine peut tempérer encore les accidents varioliques, une vaccination faite de bonne heure pourrait exercer une heureuse influence.
Souvent, disons-le, la forme de la fièvre prise seule n’offre pas d’indications thérapeutiques spéciales; mais, par ses variations dans le cours d’une maladie, elle indique, à chaque instant, quels ont été les résultats du traitement employé, et elle dirige le médecin dans leur abandon ou leur emploi persistant.
Il faut se garder toutefois d’aller trop loin dans la confiance qu’on lui accorde. Il y a quelques jours, M. le professeur Rostan signalait à sa clinique un fait qu’il venait d’observer chez une femme entrée dans ses salles: la faiblesse, la petitesse du pouls, l’altération des traits, semblaient contre-indiquer tout traitement qui pût lui enlever le peu de forces qui lui restaient. M. Rostan combattit cependant par six saignées la pneumonie dont elle était atteinte, et la guérison fut complète.
Ici le diagnostic anatomique et le coup-d’œil du médecin ont remplacé les indications que la fièvre ne fournissait pas d’une manière suffisante.
Pour aller plus loin dans le traitement de la fièvre, lorsqu’elle est symptomatique d’une altération locale, il faudrait entrer dans les indications que réclament toutes les maladies qui peuvent lui donner lieu: détruisez la cause qui la fait naître, et, privée d’une existence indépendante, elle s’éteindra aussitôt.
2° De la thérapeutique spéciale de la fièvre.
Mais si nous ne pouvons pas attaquer d’une manière directe le groupe de phénomènes qui caractérise la fièvre, s’il faut nous adresser plus haut et remonter à la cause qui les produit, cependant, dans quelques circonstances spéciales, ne sera-t-il pas utile de combattre certaines manifestations exagérées de l’état fébrile et, en
faisant la médecine du symptôme, de soulager le malade et de le soustraire à d’inutiles douleurs. Ainsi, lorsque la surface cutanée est le siège d’une chaleur vive et sèche, d'un sentiment d'ardeur insupportable, et que ce phénomène détermine une vive agitation , des lotions faites avec de l’eau fraîche acidulée, des bains tièdes donnés à propos, apporteront au malade un soulagement réel. En modérant la chaleur de la peau, en lui rendant sa souplesse, en l’imbibant d’une certaine quantité de liquide qui détermine une légère et salutaire moiteur, on verra diminuer l’agitation nerveuse, et souvent le pouls deviendra moins dur et moins fréquent. Dans la fièvre typhoïde, par exemple, nous avons souvent constaté les effets avantageux de cette médication.
Lorsque, dans une affection fébrile, les troubles digestifs ont acquis une prédominance fâcheuse, les évacuants agissant tantôt sur la partie supérieure, tantôt sur les parties inférieures du canal intestinal, pourront exercer sur l’issue des accidents fébriles une action salutaire. Cette observation, généralisée outre mesure, a produit, entre les mains d’un grand médecin du siècle dernier, une doctrine qu’une admiration imprudente a trop souvent dépassée.
Les troubles de l’innervation ont-ils pris dans la réaction fébrile une importance anormale? des indications spéciales pourront naître de l'examen de ce seul symptôme; les antispasmodiques seront quelquefois utiles.
On se rappelle les succès que le musc paraît avoir obtenus, entre les mains de M. Récamier, dans une forme particulière de la pneumonie. Mais si l’on craint, dans certains cas, l’action souvent stimulante des antispasmodiques, la médication stupéfiante pourra leur être substituée, en tout ou en partie, pour combattre la surexcitation nerveuse. L’opium, entre autres, rend chaque jour, dans les accidents inflammatoires, des services signalés , en assoupissant les sympathies que, par l’entremise du système nerveux, la fièvre pourrait développer.
Nous ferons rentrer dans le traitement propre à la fièvre, car il s’attaque à des phénomènes qui dépendent d’elle directement, celui qui est conseillé dans les différents stades d’un accès intermittent :
Dans le stade de frisson , des vêtements chauds, des corps chargés de calorique, des boissons chaudes légèrement aromatiques ; dans le stade de chaleur, des couvertures moins épaisses, des boissons fraîches et acidulés, rendues gazeuses s’il se produit des vomissements, des compresses froides sur le front , si la céphalalgie est très intense; dans le stade de sueur, une température convenable,, des linges chauds et secs pour essuyer la peau , le repos de l’esprit et du corps, rempliront en général toutes les indications.
Le mouvement fébrile contre-indique en général Fingestion des médicaments stimulants qui peuvent exagérer les phénomènes réactionnels ; il faut cependant tenir
compte des circonstances de la maladie, de sa nature, du climat, des habitudes des malades. C’est ainsi que les médecins anglais ne craignent pas, dans certaines fièvres vives, et même à la suite de grandes opérations chirurgicales, de donner à la plupart des malades une certaine quantité de boissons alcooliques.
Dans la fièvre hectique, le mouvement fébrile est souvent un élément relativement moins important que dans les formes aiguës, aussi le traitement de la lésion dont elle est le symptôme devra-t-il surtout appeler tous les efforts du médecin. Soutenir, réparer les forces, |eront encore des indications qui ne porteront que fort indirectement sur l’appareil fébrile lui-même. Cependant son exagération avec le caractère inflammatoire pourra, même alors, devenir une indication pressante, et la médication antiphlogistique, prudemment employée, rencontrera une utile application.
Quelquefois aussi la fièvre prend la forme intermittente ou rémittente. Les antipériodiques peuvent, à en croire des médecins habiles, combattre avec avantage cette forme, qu’ils désirent voir se développer comme leur donnant plus de prise sur les accidents généraux. On donnera donc le sulfate de quinine, mais on le donnera sans concevoir une espérance trop vive et qui , une fois trompée, ne laisserait pas au médecin la confiance en lui-même et la constance dont il a tant besoin dans ces difficiles circonstances.
Nous ne terminerons pas cette étude sans nous adresser cette question : Peut-il être utile d’exciter la fièvre pour combattre certains états pathologiques, et quels seront les moyens qu’il faudra employer pour y parvenir.
La lièvre spontanée, avons-nous dit, est toujours une chose fâcheuse, quelle que soit son origine; elle démontre toujours l’existence d’un travail qui peut être léger, mais qui peut aussi être grave, et si le médecin lui permet de se perpétuer, elle peut amener des désordres sérieux. Telle n’était pas l’opinion d’Hippocrale, qui la considérait quelquefois comme d’un bon présage, de Celse, qui la caractérisait par ces mots : « est morbus, est medicina (1) * , de Sydenham, de Boerhaave, de Yan Swieten, de Frédéric Hoffmann, de Strack, de Werlhof, de Bordeu (2).
Plusieurs médecins, Dumas (3) et Pujol (4), entre autres, sont allés plus loin et ils ont proposé de faire naître la fièvre pour obtenir la guérison de plusieurs maladies. Nous ne voulons pas accorder à l’examen de cette question de longs développements, nous nous contenterons de quelques aperçus.
Nous ne croyons pas qu’il soit possible d’exciter à volonté un mouvement fébrile véritable et, si on pou-
(1) Celse, Demed ., lib. 3, cap. 3.
(2) Bordeu , Rech. sur le tissu muqueux.
(3) Dumas, Maladies chroniques.
(4) Pujol, Utilité de la fièvre .
vait le faire, il faudrait s’en garder soigneusement ; mais si nous ne produisons pas d’accès fébrile, nous cherchons cependant quelquefois à imiter artificiellement quelques-uns des mouvements qui s’y manifestent , ou même la série complète de ces mouvements, dans un but thérapeutique. Ne se' passe-t-il point alors dans l’organisme quelque chose de semblable à ce que nous produisons sur une articulation malade par l’application de la chaleur ; une activité plus grande des fonctions, une circulation plus active, ne sont-elles pas le principe des heureux changements qui se manifestent.
L’action des toniques , celle des stimulants diffusibles, des sudorifiques, de tous les excitants en général, sont celles que l'on a le plus souvent rapprochées des phénomènes fébriles.
Nous citerons pour exemple le traitement du catarrhe bronchique aigu par les spiritueux, traitement recommandé par Laënnec , qui en avait reconnu fréquemment refficacité. Ce fait est l’un des exemples les plus concluants en faveur de l’opinion des auteurs que nous avons cités. Se produit-il une véritable fièvre? c’est ce que nous n’oserions affirmer.
Le bain de vapeur détermine, sinon la fièvre, du moins une élévation de température de la peau , avec exagération des mouvement du pouls et des modifications nerveuses en rapport avec celles qui accompagnent l’état fébrile.
L’hydrothérapie reproduit presque exactement les
trois stades d’un accès de fièvre. Van Swieten avait appuyé sur cette observation à propos des bains froids « frigida enim perfusum , corpus horret , friget , con- » cutitur, tremit, ferè ut in febrium initiis fit; et dein » ubi calor corporis illudfrigus superavit, satis magnum » sæpe caloris augmentum fit. »
Celse avait attribué une valeur très-grande à cette espèce de mouvement fébrile artificiel. Dans les fièvres lentes, il pensait que c’était le seul moyen qui pût modifier la maladie : « Sæpe igitur, ex aqua frigida cui » oleum sit adjectum, corpus ejus pertractandum est; » quoniam interdum sic evenit ut horror oriatur, et fiat » initium novi motus; exque eo , cum magis corpus in- » caluit, sequatur etiam remissio. »
Certaines eaux minérales rendues excitantes par les principes qu’elles contiennent, plusieurs eaux sulfureuses en particulier, déterminent un mouvement fébrile pendant ou après lequel on voit, dit-on, plus rapidement se modifier les affections chroniques contre lesquelles elles sont employées.
Sans chercher dans des hypothèses l’explication des résultats obtenus par ces moyens et d’autres semblables, disons qu’une stimulation dont les résultats se rapprochent plus ou moins de celle qui est déterminée dans certains appareils par l’état fébrile semble exercer dans quelques cas d’affections chroniques cutanées, glandulaires , rhumatismales , ou autres, une salutaire influence»