APPRÉCIATION DES FAITS AFFÉRENTS A LA GUYANE
Le lecteur se demandera sans doute, après avoir lu ces compendieux documents que j'ai rapportés jusqu'ici, s'il n'eût pas mieux valu ne donner qu'une analyse sommaire de ce qui s'est passé de 1852 à aujourd'hui dans la colonie de la Guyane; car c'est, à proprement parler, l'historique des oscillations de la lièvre jaune que je viens de tracer, et il trouvera peut-être que c'est une digression inutile. Je me suis posé, je dois le dire, cette question avec insistance et même me méfiant de moi dans cette circonstance, parce que je craignais d'avoir une opinion trop influencée par les impressions de mon séjour dans le foyer épidémique, j'ai cru devoir recourir à l'avis de mon excellent maître et ami, M. Bérenger Féraud. Or, il m'a engagé à ne pas
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tronquer les indications que j'avais recueillies et il me disait pour cela : « Sans doute vous êtes obligé de donner ainsi une grande longueur à ce chapitre, relativement aux autres, ou bien vous serez entraîné à écrire un livre beaucoup plus volumineux que ce que vous aviez projeté ; mais faut-il que de pareilles considérations vous arrêtent? Non, car, d'une part, cet historique joue un rôle si grand pour l'opinion qu'on doit se faire sur la nature de la maladie, qu'il serait inopportun de ne pas lui laisser toute l'autorité qu'il puise dans la haute compétence des individus dont il cite textuellement la manière de voir ; d'autre part, on sait si peu de chose encore en France sur la climatologie médicale de la Guyane, que tout ce qu'on peut fournir sur les allures de la maladie dans ce pays, ne peut que présenter un grand intérêt et justifier toutes les digressions qu'on peut faire, toutes les longueurs qu'on donne à un travail. »
Dans ces conditions, j'ai eu nécessaire de laisser dans mon exposition bien des détails qui auraient pu être supprimés, mais comme ils ont été mis en petits caractères, le lecteur qui ne voudrait prendre qu'un aperçu général, sans sonder plus avant, n'aura qu'à laisser de côté les portions écrites en texte plus fin pour s'en tenir seulement aux parties imprimées en caractères ordinaires.
Il est vraiment très fâcheux que nous n'ayons pas pu recueillir assez de documents pour présenter, année par année, l'ensemble de la constitution médicale des divers pays qui avoisinent la Guyane d'une manière plus ou moins immédiate, et je suis persuadé même que si pareil travail peut être fait un jour, il jettera une lumière décisive sur la grande question de l'influence amarile , oscillant suivant telle ou telle condition , comme a voulu le faire prévaloir M. Bérenger Féraud. Mais, quoi qu'il en soit, les renseignements que j'ai pu recueillir sur la Guyane seule, quelque incomplets et imparfaits qu'ils soient, nous montrent déjà, d'une manière assez positive, qu'il existe dans cette Guyane une influence morbide générale que je ne saurais mieux appeler que du nom d'amarile, pour me servir des termes mêmes de mon affectionné maître ; cette influence morbide est constante ou à peu près et fait le fond de la majorité des états fébriles que présentent certaines catégories d'habitants, les militaires et les marins par exemple.
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Cette influence amarile qui se traduit par la Ûèvre que l'on a appelée de tant de noms divers et que j'étudie ici sous le nom de fièvre bilieuse inflammatoire, que M. Bérenger Féraud a adopté pour les Antilles, va oscillant d'une manière assez remarquable et en rapport étroit avec la fièvre jaune proprement dite. Cette fièvre jaune se rapproche-t-elle de la Guyane ? La fièvre inflammatoire devient plus fréquente, prend uneforme qu'on peut appeler bientôt épidémique, et c'est au point qu'il semble que l'épidémie de fièvre jaune, quand elle est arrivée à Cayenne, n'a été que la suite de l'épidémie de fièvre inflammatoire.
La fièvre jaune s'éloigne-t-elle de la Guyane, on voit les atteintes devenir plus bénignes en même temps que moins fréquentes, et c'est au point que l'épidémie de fièvre jaune en se terminant se fond si intimement avec l'épidémie de fièvre inflammatoire, qu'il est extrêmement difficile, impossible même souvent de dire où finit l'une et où commence l'autre.
Lorsque la fièvre jaune ne vient pas jusqu'à la Guyane et que cependant elle s'en est assez rapprochée, on voit la fièvre dite inflammatoire augmenter de fréquence en raison directe de la proximité du typhus amaril, et je ne saurais mieux faire comprendre ma pensée qu'en faisant la comparaison suivante : On dirait qu'il se passe ici ce qui se passe dans les boîtes dites d'harmonie; à mesure qu'un sou se produit dans les environs, la boîte vibre de plus en plus si le son se rapproche, et arrive, à un moment donné, à produire elle-même un son qui multiplie ou augmente le son primitif, puis à mesure que le son générateur s'éloigne, les vibrations de la boîte vont diminuant de plus en plus, n'arrivant cependant à s'éteindre que lorsque la cause initiale a disparu depuis assez longtemps.
Sans doute cette comparaison est grossière, imparfaite, mais tout informe qu'elle soit, elle nous permet de faire comprendre la pensée que nous voulons formuler.
Il ressort aussi, de l'historique que je viens de fournir, que lorsque la fièvre jaune règne dans les Petites- An tilles, l'influence amarile peut très-bien ne pas se faire sentir à la Guyane. Nous I en avons un exemple frappant pour 1 868 et 1 869. Mais il faudra, I je le reconnais volontiers, un plus grand nombre de faits analogues pour juger la question d'une manière définitive.
On pourra sans doute m'objecter que les médecins si nom-
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breux qui se sont succédé à la Guyane de 1852 à nos jours, ont rattaché le plus souvent les pyrexies qu'ils observaient à l'action maremmatique ; ils ont cru fermement, j'en conviens, que cette action se retrouvait à chaque instant et dans toutes les affections morbides de la colonie ; c'est pour cela que les noms d'accès pernicieux, de fièvre rémittente bilieuse se trouvent dans les diagnostics, comme l'emploi de la quinine, à plus ou moins forte dose, se rencontre dans le traitement. Or je pressens que plus d'un lecteur sera disposé à penser à -priori qu'il y a chez moi non seulement une grande présomption à venir formuler une opinion contraire, mais encore il croira volontiers que j'ai tort, ne pouvant admettre sans répugnance que tant d'hommes éminents qui m'ont précédé, se sont trompés toujours ou presque toujours, alors que moi, modeste et obscur observateur, n'ayant ni l'âge, ni le grade qui donnent une grande autorité, j'ai la prétention d'être dans le vrai et d'avoir raison contre une pléiade de mes anciens et de mes vénérés prédécesseurs. Cependant cette considération ne m'arrêtera pas plus qu'elle n'a arrêté mon affectionné maître, qui s'est trouvé dans les mêmes conditions, au moins, quand il a entrepris d'écrire l'histoire de la fièvre bilieuse inflammatoire des Antilles; d'autant que, puisqu'il a réussi à convaincre alors qu'il ne pouvait s'appuyer sur l'autorité de personne autre, je puis, moi, m'appuyer sur la sienne, ce qui m'est, on ne saurait le contester, d'un puissant secours.
Mais d'ailleurs je dois ajouter que j'aurai à revenir sur le point d'étiologie de la maladie, dans d'autres parties de mon étude, de sorte que je puis demander à ceux qui voudront se faire une opinion sur la question, de suspendre leur jugement jusqu'à ce que j'aie présenté tous les éléments de la discussion. Il me suffit pour le moment qu'ils admettent, ce que j'ai cherché à mettre en saillie, les oscillations de la fréquence et de la gravité de cette pyrexie remarquable que j'étudie d'une année à l'autre ; je crois pouvoir leur prédire qu'après avoir lu mon étude en entier, la plupart de leurs préventions contre ma manière de voir se seront évanouies, si en commençant ils étaient disposés à ne voir dans la lièvre précitée que le résultat d'une influence maremmatique, une fièvre à quinquina, pour me servir de l'expression consacrée.
B. Faits afférents aux colonies voisines et aux autres pays tropicaux des deux Amériques.
Comme je l'ai dit au commencement de ce chapitre, c'est au livre de M. Bérenger Ferraud que nous aurons recours pour cette seconde partie.
« A la Martinique, nous voyons tout d'abord que la fièvre inflammatoire, comme du reste la fièvre jaune, paraît, dès 1819, être en relation étroite de cause à effet, avec les vents de la partie du Sud.
En juillet 1 828, sous l'influence des vents de la partie du Sud, les maladies fébriles semblèrent se compliquer d'un peu plus de céphalalgie, de douleurs lombaires et de prostration que de coutume.
En 1830, les appellations de gastrite, gastro-céphalite, gastroentérite furent appliquées aux maladies régnantes. Il y eut quelques cas de fièvre suivis d'ictère, et un d'entre eux fut suivi de mort. Le Dr Garnot le considéra, après l'autopsie, comme un véritable cas de fièvre jaune sporadique. Il est à considérer que dans ce moment régnaient des vents du Sud.
En 1831, c'est la dysentérie et l'hépatite qui sévissent et préoccupent les médecins. La température fut modérée et les vents restèrent cantonnés dans la partie du N. à l'E. le plus souvent.
En 1832, la fièvre inflammatoire est observée : céphalalgies très intenses, accompagnées de lassitude et de douleurs contuses dans les membres, principalement sur les militaires nouvellement arrivés de France.
En 1833, c'est la dysentérie qui fit tous les frais de la pathologie à Saint-Pierre ; dans le courant de l'année, sous l'influence des chaleurs énervantes et des vents du S. et S.-E., on observa des cas de fièvre inflammatoire. A Fort-de-France, on observa un assez grand nombre de cas de fièvre inflammatoire, mais confondus avec ceux du paludisme.
Au mois d'août 1 838, sous l'influence des vents de la partie du Sud, on vit de nouveau augmenter à Saint-Pierre le nombre des atteintes, de ce qu'on appelait alors la gastro-céphalite. Dans l'exposé de leurs symptômes, on voit bien positivement la fièvre inflammatoire.
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En 1844, au moment où la fièvre jaune cessait, on trouve un rapport de Câtel, qui indique positivement l'apparition d'une véritable épidémie de fièvre inflammatoire.
En 1850, elle se montra de nouveau avec une intensité assez grande, toujours sous l'influence des vents du Sud et des chaleurs très fortes et humides.
En 1852 et 1853, cette fièvre inflammatoire sembla évoluer parallèlement à la fièvre jaune, augmentant et diminuant avec elle, à mesure que la température et surtout que les vents de la partie du Sud avaient plus d'intensité et de persistance. Puis, en août, les brises du Nord reprennent leur prédominance, en même temps que les pluies rafraîchissent un peu l'atmosphère. En même temps que le germe catarrhal, que la dysentérie semblent se réveiller, on voit et fièvre inflammatoire et fièvre jaune diminuer et disparaître bientôt en même temps.
En décembre 1854, la température s'élève un peu, la sécheresse survient tout à coup par le fait d'une brusque cessation des pluies. La brise passe an Sud, tend à aller même vers le Sud-Ouest dans le milieu du jour, et voilà que les phénomènes inflammatoires reparaissent. A ce sujet, dans son rapport sur le 4e trimestre 1855, M. Ghapuis disait : « Il est impossible de ne pas voir une prédisposition au développement de l'épidémie dans ces fièvres, dont nous avons parlé dans notre dernier rapport, que nous avons désignées sous le nom de fièvres inflammatoires, et dont nous avons fait ressortir la parfaite ressemblance avec la fièvre jaune. »
En 1856 et 1857, on voit les mêmes oscillations parallèles de la température, des vents, de la fièvre inflammatoire et de la fièvre jaune, à Fort-de-France comme à Saint-Pierre.
En 1860, le Dr Langellier-Bellevue, chef du service de santé à Saint-Pierre, établit un rapport dans lequel il dit que l'affection qu'il a improprement désignée et décrite sous le nom de fièvre inflammatoire, devrait être plutôt appelée fièvre jaune bénigne. En même temps le Dr Ballot signale une fièvre simulant la fièvre inflammatoire, mais avec exanthème.
En 1861, il y eut quelques jours de vent du Sud et on compta à l'hôpital de Fort-de-France une quinzaine de fièvres inflammatoires. C'est à partir de cette époque que le nom de fièvre rémittente bilieuse, qui avait été oublié depuis le commencement
du siècle, recommença à être donné quelquefois et de plus en plus fréquemment à la maladie.
En 1865, l'état bilieux prit une prédominance marquée à Saint-Pierre. Pendant que cet état bilieux se manifestait ainsi à l'hôpital, on observait chez les enfants créoles ce qu'on appelle les mauvaises fièvres dans le pays.
A la fin de l'année 1869, l'épidémie de fièvre jaune disparut. Néanmoins pendant le premier trimestre de 1870, les fièvres bilieuses et inflammatoires furent assez fréquentes, pour qu'on se demandât si l'épidémie de fièvre jaune qui venait de cesser n'était pas imminente encore.
Dans le courant du second trimestre de 1874, la fièvre inflammatoire apparut à Fort-de-France, apportée par un paquebot de la ligne de Colon- Aspinwal.
En 1876, M. Bérenger Féraud observa une véritable épidémie de fièvre inflammatoire. On envoyait à l'hôpital des hommes paraissant avoir, de prime abord, les phénomènes de l'état typhoïde léger, qui n'étaient en réalité que la fièvre inflammatoire de forme insidieuse. Il observa alors l'influence des conditions climatériques. En effet, pendant des séries de jours, la brise remontait vers leN., les nuits étaient fraîches, la dysentérie prédominait, la fièvre inflammatoire était rare; au contraire, les conditions opposées survenaient, la dysentérie diminuait et la fièvre inflammatoire augmentait.
En 1 877, une seconde épidémie fut étudiée par le même observateur. Cette fois, elle fut plus sévère, puisqu'il y a 2 décès sur 145 entrées. La maladie était moins franche en même temps que moins bénigne, et bien que les caractères généraux fussent tellement semblables à ce qui s'était passé en 1876, qu'il eût été impossible de nier l'identité des deux séries d'atteintes, il y eut des différences assez tranchées pour montrer que l'affection ne suit pas toujours la même marche.
Guadeloupe. — Vatable a parlé incidemment de cette fièvre inflammatoire dans un mémoire : il l'a considérée comme le premier degré de la gastro-entero-céphalite, qui n'est que la fièvre jaune.
Les renseignements puisés dans l'ouvrage de Rochoux, prouvent que la fièvre inflammatoire régnait en même temps que la fièvre jaune.
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De dos jours, elle a été observée par M. le médecin de première classe Leclerc, et notre regretté collègue Guéguen.
Brésil* — En 1868, le Dr Lallemant a décrit une forme de lièvre observée très-fréquemment dans la salle des étrangers de l'hôpital de la Miséricorde ; il la qualifiait du nom de gastrocérébrale, qui rappelle la nosographie de Pinel et Broussais. C'était une sorte de synoque simple, produite par la chaleur et la radiation solaire, il lui donna le nom de fièvre insolatoire, fièvre d'insolation.
M. le professeur Jaccoud ne vise pas autre chose que la fièvre inflammatoire, en parlant de la forme abortive de la fièvre jaune qu'il a vuo lui-même au Brésil. D'après ce savant praticien, ce sont des fièvres jaunes arrêtées à la période de réaction générale ; toute localisation fait défaut.
Vénézuéla et Colombie. — On peut trouver l'indication positive de l'existence de la fièvre inflammatoire, sur le littoral du Vénézuéla et de la Colombie, dans un travail du Dr Manuel Daguins.
Mexique. — La fièvre inflammatoire a été décrite au Mexique par le Dr Crouillebois, sous le nom de fièvre jaune légère.
MM. les docteurs Gantelme et Bouffier, médecins principaux de la marine, ont vu maintes et maintes fois cette fièvre inflammatoire à l'hôpital de la Véra-Gruz.