PREMIÈRE PÉRIODE
Après les prodromes qui existent souvent, mais qui peuvent manquer ou passer inaperçus, la maladie éclate avec un cortège de symptômes souvent les mêmes.
L'état fébrile, qui s'est manifesté dans le cours ou à la fin de la période prodromique, ou qui a paru en pleine santé, se caractérise par une céphalalgie plus accusée, par un frisson et une ascension thermique tout de suite très élevée. La fièvre prend les allures d'une subcontinue avec des rémissions matinales plus ou moins marquées et des exacerbations vespériennes plus ou moins considérables.
La céphalalgie est frontale ou sus-orbitaire, elle est le plus souvent très pénible et en rapport direct avec la gravité de l'atteinte. Le malade cherche à la faire cesser ou à l'atténuer par l'exposition à l'air frais, par la compression ou par l'application de compresses glacées. Elle augmente rapidement au moment de l'invasion et elle oblige le sujet à quitter toute occupation et à s'aliter. Cette douleur sus-orbitaire paraît dès l'invasion et persiste pendant la durée de la fièvre. Chez les uns, la céphalalgie est vive et aiguë, elle semble déchirer le front, les orbites, comprimer le globe des yeux ; on sent les tempes serrées, comme si le crâne eût été aplati latéralement; chez d'autres, et c'est le plus grand nombre, la céphalalgie a quelque chose de sourd, de profond, produisant la sensation d'un poids. La douleur occupe le sommet de la tête et quelquefois les tempes, mais presque jamais l'occiput.
Dès l'invasion, et en même temps que la céphalalgie s'annonce, l'insomnie se déclare. Le sommeil est troublé par des rôves fréquents et pénibles. Cet état d'insomnie ou d'agitation nocturne persévère pendant tout le temps de la maladie et se prolonge quelquefois fort avant dans la convalescence.
Les facultés intellectuelles conservent toute leur plénitude ; le délire n'existe pas dans la première période; il paraît quelquefois dans le cours de la maladie, mais seulement dans certains cas.
Mais il est un symptôme auquel les malades échappent rarement; c'est un sentiment inexplicable d'étonnement, d'inquiétudes ou de mélancolie.
Les douleurs à l'épigastre ne tardent pas à paraître; pourtant la pression à la région épigastrique ne détermine pas les douleurs si violentes qu'on provoque dans lavéritable fièvre jaune. D'autres sensations incommodes par leur durée, comme par l'agacement qu'elles produisent, arrivent dans les premiers jours. Il faut signaler comme étant des plus constantes, la douleur de reins, qui se prononce avec plus ou moins de force, selon les sujets, mais qui est rarement insupportable. C'est plutôt une douleur sourde aux lombes que l'on ressent. Quelquefois c'est à la région sacrée que l'on éprouve une sensation incommode qui agace plutôt qu'elle ne fait réellement souffrir.
Les bras et les jambes sont aussi le siège de certaines douleurs; elles occupent plus souvent les cuisses et les jambes, les muscles des bras et des épaules sont aussi le siège de certaines douleurs.
Le frisson n'est généralement pas très intense. Il est toujours bien marqué, sans être excessif. Ce sont plutôt des frissons qui traversent le corps du patient comme des traits pénibles. Ces frissons augmentent très sensiblement le malaise. M. le médecin en cbef, Bérenger Féraud, a remarqué que ce frisson est par son intensité et sa persistance en relation directe avec la gravité de l'atteinte.
L'ascension de la température est rapide. M. Bérenger Féraud l'a trouvée en général au-dessus de 39 degrés chez tous ceux qu'il a examinés deux ou trois heures après l'invasion. Il n'est pas toujours facile de pouvoir noter la température au moment précis de l'invasion, mais en prenant la moyenne de mes observations, voici ce que j'ai remarqué: Dès le premier jour, la température s'élève et se maintient à 40°,5. Le second jour, elle reste à peu près à ce niveau ; le matin cependant il n'est pas rare qu'elle se trouve au-dessous de 40°, et que le soir il se produise une légère exacerbation.
Pourtant, et c'est un fait important à noter, parce qu'il se présente aussi presque constamment dans les cas non douteux de fièvre jaune, on remarque, vers la fin du deuxième jour, une rémission plus ou moins complète et qui dure plus ou moins longtemps, au lieu de l'exacerbation vespérale ordinaire. Il faut y faire attention et en profiter pour l'administration des médicaments, car le malade à ce moment est plus calme et supporte
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mieux ce qu'il ingère. J'insiste beaucoup sur ce point, car il est bon de ne pas s'y laisser prendre. Cette rémission varie sans doute beaucoup suivant les cas; d'une assez longue durée dans les cas à marche lente et insidieuse, elle est plus courte dans les cas graves et rapides. Quand elle est de longue durée, elle est toujours de bon augure, si l'on sait en profiter pour agir sérieusement. La température oscille généralement à ce moment, dans les cas moyens, entre 38 et 37. Cet état peut induire en erreur, car il peut donner le change et faire croire à un accès intermittent. Dans ce cas, on permet au malade de se lever et de manger, et on est surpris le lendemain ou le surlendemain de voir son état général s'aggraver et la fièvre revenir, malgré la quinine que l'on a pu administrer. Il est fréquent de voir cette rémission durer plusieurs jours, surtout quand le sujet ne commet aucun excès ; dans tous les cas, elle est assez marquée, le matin du troisième jour. On voit ensuite la température monter graduellement, comme elle est descendue. Il n'y a pas de nouveau frisson dans les cas ordinaires et qui marchent régulièrement; souvent sans le thermomètre , l'augmentation de la chaleur passerait inaperçue pour l'observateur et même pour le sujet qui se sent bien toujours sous une mauvaise influence, mais qui ne croit pas avoir la fièvre. Les sensations du malade sont trompeuses, et j'ai vu maintes fois des hommes me dire qu'ils ne sentaient pas la fièvre, quand le thermomètre accusait 39° et plus.
Le troisième jour est donc sujet à présenter des variations, au point de vue de la température. En général, elle est le matin aux environ de 38, et le soir à 39, et quelques dixièmes. Pour les autres jours, mes chiffres concordent avec ceux de M. Bérenger Féraud. Ainsi on peut donner comme moyennes, pour le quatrième jour, 39,6, 39,7; pour le cinquième jour, 38,6, 39,2; pour le sixième jour, 37,7, 37,8; pour le septième jour, 37,6, 37,4; pour le huitième jour, 37,2, 37,3; pour le neuvième jour, 37,1, 37,1 ; pour le dixième jour, 36,9, 36,9; pour le onzième jour, 36,7, 36,5; pour le douzième jour, 36,5, 36,6; pour le treizième jour, 36,6, 36,6; pour le quatorzième jour, 36,5, 36,5.
Ainsi on peut dire, d'une manière générale, que la fièvre, dans cette maladie, se montre assez brusquement, précédée par
un frisson; qu'elle atteint rapidement un summum thermique assez élevé où elle se maintient environ 36 à 48 heures. Elle présente à ce moment une rémission ou sub-rémission qui a pour caractère essentiel de se faire lentement et graduellement, pour donner suite à une nouvelle élévation de température qui n'a point lieu d'une façon brusque, comme dans la fièvre d'accès, mais qui se fait aussi d'une manière très graduelle et qui met souvent près de 24 heures pour atteindre un summum thermique aussi élevé que le premier jour. Elle se maintient au niveau qu'elle a atteint, pendant un jour ou deux, en présentant quelques oscillations, et, à partir du cinquième jour, la défervescence s'accentue et s'établit d'une manière définitive. Il est à remarquer que, pendant la défervescence, il arrive parfois que la température du soir soit inférieure à celle du matin. Il est aussi à remarquer que la température descend beaucoup au-dessous de la normale pendant plusieurs jours, comme si, dans l'organisme, les sources de chaleur avaient diminué. Ce n'est pas seulement dans ce fait, mais dans plusieurs autres, que nous analyserons bientôt, que nous observerons cette tendance de l'organisme à l'inaction. Il faut bien se pénétrer de l'idée que tout n'est pas fini ou plutôt que les organes ne sont pas encore complètement revenus de la secousse qu'ils ont éprouvée, quand la chaleur n'est pas revenue au point normal et que toutes les fonctions n'ont pas repris leur cours régulier. On s'exposerait sans cela à de graves mécomptes et c'est dans ces cas que l'on observe ces complications et ces rechutes souvent si funestes aux malades.
Le pouls est élevé, fréquent, assez plein. Dans le plus grand nombre de circonstances, il conserve la même force et la même vivacité ; ce qui est, en général, d'un assez bon augure. Il atteint rarement la plénitude du pouls des phlegmasies franches. Il s'élève à 80, 90 et même 1 00 pulsations ; il est rare qu'il dépasse ce chiffre, pendant la première période ; c'est plutôt dans la seconde période qu'il s'élève d'une manière exagérée ou qu'il diminue, suivant les sujets et la marche de la maladie, et qu'il présente les variations que nous aurons l'occasion d'étudier plus tard.
La respiration devient plus élevée et plus rapide; les sujets arrivent à avoir 28, 30, 32 mouvements inspiratoires par mi-
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nute. En général, elle reste libre et elle n'est point gênée, ni spasmodique, comme il peut arriver plus tard, dans le cours de la maladie. 11 n'y a pas de toux, à moins que les malades n'aient été précédemment atteints d'une affection catarrhale.
L'aspect extérieur présente certains signes à peu près constants, bien qu'ils varient d'intensité suivant les sujets et le degré de la maladie.
La face se colore, avec la période de chaleur ; elle prend bientôt une teinte rouge qui a paru à quelques observateurs être caractéristique de la maladie, ainsi que de la fièvre jaune. C'est qu'en effet, dit M. Bérenger Féraud, la rougeur de la face permet de reconnaître à distance la maladie, quand on v- un individu atteint de fièvre inflammatoire au milieu d'autres malades. On dit que la face est vultueuse, mais si la coloration est différente de l'état normal , elle varie suivant une foule de circonstances. D'abord cette teinte diffère d'intensité suivant le degré de la maladie; c'est surtout le sujet qui fait la différence. Ce sont en particulier les personnes récemment arrivées de France ou qui ont une constitution robuste qui présentent la coloration la plus accentuée. Chez les individus habitant les pays chauds depuis longtemps, si l'on peut dire que le teint est plus animé qu'à l'état normal et que la rougeur de la face est un des caractères du début de la maladie; dans certaines circonstanees cette teinte est à peine plus animée que dans l'état ordinaire de la santé ; il faut reconnaître que cet état ressemble communément à peine à celui des personnes qui font une promenade agréable pendant la chaleur ou qui sont dans le moment d'une digestion laborieuse. Il me semble avoir observé parfois que certaines personnes conservaient leur teint naturel ou qu'il était plus pâle que de coutume. La rougeur ne se borne pas toujours à la face, quand elle existe ; souvent elle occupe le cou et descend même jusque sur la partie antérieure du thorax. J'ai observé aussi, comme M. le médecin en chef, Bérenger Féraud, certaines éruptions; mais comme elles apparaissent, quand elles se montrent, à la fin de la première période ou au commencement de la seconde, je ne m'y arrêterai pas pour le moment, d'autant qu'elles me semblent devoir être rapportées à une cause tout autre que celle qui produit la rougeur du début ou d'excitation.
C'est ici le lieu de parler d'un symptôme particulier, sur lequel mon excellent maître, M. Bérenger Féraud a appelé l'attention d'une manière particulière ; c'est l'érythème scrotal. Il a eu le mérite d'élever ce symptôme à la hauteur d'un signe diagnostique, en lui assignant sa juste valeur. — Ce n'est point un signe pathognomonique, parce que souvent il n'est pas très marqué et qu'il peut exister dans d'autres maladies qui peuvent se rapprocher par leur nature de la fièvre inflammatoire, mais quand il existe à côté d'autres signes aussi significatifs, il peut mettre l'observateur sur la voie du diagnostic. — A mon arrivée à la Guyane, avant que l'épidémie de fièvre jaune fût bien déclarée, j'ai eu l'occasion de l'observer sur un malade que je soignais et dont le diagnostic me paraissait indécis. Une fièvre avec congestion de la face s'était allumée et persistait, malgré l'administration de bonnes doses de quinine, quand je remarquai, le troisième jour, une rougeur excessivement prononcée du scrotum qui fixa mes idées et me fit renoncer à l'idée du paludisme. Cet érythème scrotal n'est pas toujours aussi accentuée— Il est parfois moins facile à constater que d'habitude. Nous verrons plus loin, dans un cas que je rapporte, que pendant la vie, c'est à peine si j'ai pu constater une légère rougeur du scrotum, tandis qu'aussitôt la mort, qui était arrivée rapidement, il était facile de percevoir cet érythème siégeant à la partie antérieure du scrotum et ne pouvant être confondu, à cause de sa situation, avec l'hypostase.
C'est à M. Bérenger Féraud que revient l'honneur de la première description de ce symptôme ; aussi je ne puis mieux faire que de le décrire comme lui t « — L'érythème des bourses commence au moment du début de la période fébrile, par une fine injection du réseau veineux de la peau, qui donne à la partie une couleur rosée, manifeste et caractéristique. — Dans tous les degrés de la maladie, il est à noter que l'injection, ou pour mieux dire> les lésions sont toujours plus accentuées dans les régions latérales que sur la ligne médiane. La rougeur de la peau du scrotum peut passer du rouge-cerise au rouge-vineux; on peut voir se produire des phlyctènes et 1'épiderme de toute la partie voisine se soulever par petites places, comme s'il avait subi un commencement de dessiccation ; la finesse de cet épiderme fait que bientôt l'excoriation est constituée. »
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La peau du reste de la surface du corps est souvent sèche et donne au toucher une sensation âcre et mordicante. Si la peau est toujours sèche au début, au moment de l'invasion, il n'est pas rare de constater parfois dès le premier jour une moiteur et même une sueur halitueuse; c'est ce qui indique, en général, que le cas ne sera pas grave, surtout si, sans être très abondante, elle se répand avec uniformité sur tout le corps. Il serait difficile d'affirmer que cette sueur est critique, puisqu'elle paraît dès le début et qu'elle ne termine point la maladie. Elle n'empêche pas sa marche simple ; souvent même elle ne s'oppose pas au développement des grands symptômes. Toutefois cette excrétion est d'une grande utilité et lorsqu'elle se maintient, on doit penser que la marche de la maladie sera simple et que les premiers symptômes, loin de s'exaspérer, s'affaibliront peu à peu ; ainsi plus elle dure, plus elle est favorable. A la fin de la première période, il est fréquent de constater des sueurs abondantes qui paraissent juger la phase fébrile. Elles sont souvent si copieuses qu'il faut changer le sujet de linge deux ou trois fois en peu de temps. Elles manquent quelquefois et, dans certaines circonstances, on voit la période fébrile cesser, sans qu'on ait pu constater un mouvement critique du côté des sueurs. L'odeur de la sueur est peu marquée dans le principe, mais si elle dure, elle finit par être assez forte pour être comparée à celle des hommes qui ont fait une longue course ou de violents exercices. Quand on entre dans une salle contenant plusieurs malades atteints de fièvre inflammatoire, on ressent une odeur particulière et assez forte pour impressionner désagréablement,
Pendant que nous nous occupons des phénomènes que présente l'enveloppe cutanée, nous devons ajouter qu'on a signalé quelquefois un état luisant de certaines parties de la face; le nez, par exemple, serait parfois comme tuméfié. M. Bérenger Féraud ne l'a cependant jamais observé.
Les yeux paraissent généralement animés et brillants; ils deviennent légèrement humides et s'injectent, la nature de celte injection est fort variable, tantôt elle occupe toute la conjonctive, mais le plus souvent elle est partielle et fixée à l'angle interne ou à l'angle externe des globes. Cette injection varie également d'intensité et est peu marquée dans les degrés légers.
La pupille est plus dilatée qu'à l'état normal ; la photophobie n'existe pas.
L'appareil digestif présente certains phénomènes intéressants à étudier. Les malades accusent en général un mauvais goût à la bouche, goût fade, très rarement amer; c'est plutôt un sentiment d'empâtement; il existe parfois une disposition au ptyalisme. On note dans quelques cas des constrictions de l'isthme du gosier, jamais assez prononcées toutefois pour gêner la déglutition, mais qu'on peut expliquer par la rougeur qu'on observe sur la muqueuse du pharynx et souvent de l'œsophage.
La langue n'est pas plate et étalée ; elle est ramassée et globuleuse. Son enduit n'est pas uniformément réparti ; presque toujours, elle reste humide, Dans les premiers jours de la maladie, elle se couvre d'une teinte blanchâtre, plus épaisse au centre de l'organe qu'à la périphérie et surtout à la pointe où elle est à peine accusée. Cet enduit lingual est quelquefois assez épais et souvent il présente une coloration jaunâtre. Les bords de la langue restent nets, mais le plus souvent ils présentent, ainsi que la pointe, une légère rougeur; on voit de petites papilles rouges faisant saillie sur le fond blanc de l'épithélium.
Les gencives prennent aussi un enduit blanchâtre parfaitement décrit par M. Bérenger Féraud. C'est un caractère qui, pour cet observateur distingué, est à peu près constant et qui est près- • que pathognomonique de l'affection, si on le rapproche de l'éry-thème scrotal et de certains autres signes congestifs. Ce caractère' existe souvent, en effet, quand on le recherche bien, mais ill varie du plus au moins; il est variable aussi selon les époqueset les épidémies. En tous les cas, c'est un caractère important! dont il faut tenir compte. Pour ma part, je l'ai rencontré souvent, quelquefois très marqué, souvent moins accusé et se bornant à un liseré blanchâtre. En essuyant les gencives avec un linge fin, il était facile de s'apercevoir qu'on enlevait deslamelles épithéliales. Cette exsudation étudiée au microscope ! par le Dr Michel est uniquement constituée par des plaques d'épithélium. Elle existe principalement sur les gencives et plus spécialement sur leur face extérieure. On remarque donc unei exsudation spéciale, puis une décoloration partielle pendant plusieurs jours à partir du commencement de la maladie et
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même jusqu'au moment où la convalescence est assez avancée. Il m'a semblé que dans certains cas cette exsudation ne se limitait pas aux gencives, mais qu'elle existait également sur la muqueuse buccale, à la face interne des joues; ce qui rendrait compte de l'état d'empâtement que manifestent quelquefois les malades à leur réveil.
« Cet enduit, dit M. Bérenger Féraud, est semblable à celui que laisserait le passage d'une crème légère ou à l'escarrbe que fait le nitrate d'argent passé très légèrement sur une muqueuse. Dans quelques cas, cet enduit est seulement sous forme de petites plaques triangulaires blanches, entre chaque dent, dans la sertissure même des gencives. Le plus souvent, au contraire, il est plus étendu, il forme une couche uniforme et non interrompue, occupant la moitié de la hauteur de la gencive qui touche aux dents. Lorsque cet enduit gingival est abondant, on peut l'observer sur toute l'étendue des deux arcades. Lorsqu'il est peu accusé, il faut le chercher pour plus de facilité sur quelques points spéciaux et c'est surtout alors sur l'arcade inférieure, aux environs des canines qu'on le trouve plus facilement et qu'il persiste mieux.
« Si on regarde la muqueuse gingivale après qu'on a fait disparaître cet enduit, soit par le frottement d'un linge fin ou d'une spatule, soit même seulement par des gargarisations répétées à l'eau simple, on constate qu'elle est dépolie; elle présente à l'œil nu un aspect très finement rugueux et comme granuleux qui prouve qu'elle a perdu sa parfaite intégrité. De sorte que, même au cas où on aurait pensé primitivement que cet enduit est le résultat de l'application mécanique d'un liquide laiteux par exemple, on peut s'assurer que, bien au contraire, c'est un produit de sécrétion fait sur place et au détriment de l'épithélium gingival.
« Il dure pendant tout le temps de la période fébrile et, lorsque la rémission survient, il disparaît; mais les gencives continuent à conserver sur tous les points où il, existait une coloration plus blanche, comme relativement anémiée, qui fait qu'au premier coup d'œil on croirait à l'existence de cet enduit, alors qu'il n'existe déjà plus. »
La bouche est sèche et la soif est souvent assez vive pendant la période fébrile. Les liquides passent facilement, mais chez
certains malades ils déterminent une légère sensation de brûlure par leur passage dans l'œsophage.
Dans le premier temps delà fièvre, les malades ne demandent point d'aliments; si des appétits factices se font sentir, c'est surtout dans la deuxième période et on verra plus loin comment il faut surveiller l'alimentation.
Les nausées existent souvent ; il y a parfois des vomituritions qui varient suivant l'époque de la maladie à laquelle on les constate. Au début, il n'est pas rare d'observer quelques vomituritions bilieuses, jaunâtres ou verdâtres, mais en assez faible quantité; plus tard, elles sont aqueuses ou alimentaires. Ces vomituritions sont surtout composées de mucosités fort claires, laissant après elles un goût très fade.
Les éructations sont assez fréquentes et laissent au passage quelque chose d'acide.
La région épigastrique est sensible et douloureuse. Les malades éprouvent une sorte de constriction et de pesanteur à l'épigastre. Ces constrictions se répètent fréquemment, augmentent avec les approches de la nuit et s'accompagnent quelquefois de palpitations en cette région. Ces douleurs ne se limitent pas toujours à l'épigastre et affectent souvent la région ombilicale ou les hypochrondres. La pression est incommode, sans; réveiller une trop grande sensibilité, quelques malades accusent une certaine brûlure de l'estomac.
L'abdomen est modérément développé en général ; la pression y provoque souvent quelques légers gargouillements, donnant la sensation d'un liquide intestinal qui se déplacerait sous le doigt, surtout sur le trajet des côlons. Il existe souvent du météorisme et les gaz ne sont pas étrangers aux douleurs qui existent à l'épigastre et à l'ombilic. Le ballonnement est souvent très manifeste.
La constipation est à peu près de règle dans tous les types de la maladie. Cet état qui précède et accompagne presque toujours le début de la maladie, semble devoir être attribué à l'inertie du tube intestinal et à l'absence du stimulus de la bile qui se sécrète, comme nous le verrons plus loin, en moins grande quantité. Il est à noter que la constipation est facilement domptée par les plus légers laxatifs, quand la maladie ne doit pas être grave et qu'on les emploie de bonne heure, mai*
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il n'est pas rare de voir la constipation se reproduire dès qu'on en cesse l'emploi. 11 existe dono plus ou moins un certain resserrement du ventre. Il y a cependant des exceptions à cette loi habituelle de la constipation pendant la période fébrile. M. Bérenger Féraud les a signalées. Il faut'reniarquer qu'à un certain moment de l'épidémie, qu'il a observée en 1876 à la Martinique, les sujets qui entraient à l'hôpital disaient généralement avoir eu des coliques au début ou quelques heures avant d'avoir la fièvre qui ouvre la scène de la maladie. Jl fait remarquer aussi que, le 22 juin, les atteintes de fièvre inflammatoire cessèrent brusquement et furent remplacées par quelques dysentéries très sévères, puis la dysentérie disparut et la fièvre inflammatoire reparut avec les phénomènes habituels du resserrement primitif du ventre. En 1877, il a eu plusieurs fois l'occasion d'observer des variations analogues. Je suis heureux de me trouver encore, sur ce point, en complet accord avec mon vénéré maître. Je m'étendrai plus longuement sur ce sujet, quand j'arriverai à établir les relations de la diarrhée bilieuse ou de la dysentérie avec la fièvre inflammatoire. Les selles de la première période, qu'elles soient naturelles ou provoquées par un purgatif, sont, au début, légèrement bilieuses, jaunâtres, et bientôt elles deviennent d'un gris noirâtre ou prennent une teinte ardoisée, c'est-à-dire assez dépourvues de bile.
L'appareil urinaire présente des signes importants à étudier. L'urine est assez rare pendant toute la première période de la maladie et jusqu'à ce que la fièvre soit tombée. Cette urine produit, en passant dans le canal de l'urèthre, une sensation de chaleur désagréable. Ces urines, de la période fébrile, sont de couleur un peu plus foncée que celles de l'état physiologique, elles présentent une couleur orangée ; elles sont même sous ce rapport assez caractéristiques et contrastent singulièrement avec les urines de la deuxième période ; leur densité est un peu plus grande et elles contiennent souvent un léger nuage de mucus vésical.
La couleur jaune-orangé des urines est due à l'urochrone qui existe en notable quantité. En oxygénant l'urochrone par l'acide azotique et la chaleur, *m arrive à obtenir mne couleur bion foncée. Quelquefois la oouleur est beaucoup plus rouge et est due à l'uroérythrine. "En réduisant l'uroérythrine par Thydro-
gène sulfuré ou l'acide sulfureux, on arrive à la teinte de l'urochrone par réduction d'oxydation. Je n'en ai jamais vu d'assez foncées en couleur, pour laisser supposer la présence du sang en nature.
Au point de vue de leur composition, les urines doivent attirer spécialement notre attention. Je me suis attaché, dans tous les cas que j'ai étudiés, à rechercher l'albumine, la bile, l'urée, l'acide urique. Ces analyses ont été faites le plus souvent par M. Lalande, pharmacien de 2e classe, qui remplissait les fonctions de chef du service pharmaceutique au Maroni, pendant une période où il existait des cas non douteux de fièvre jaune, et qui a toujours mis dans les recherches qu'il a faites, sur le sang ou les différents liquides de l'économie, le soin le plus minutieux et le dévouement le plus absolu.
Dans les cas légers et moyens, les urines ne contenaient pas d'albumine. Dans les cas bien accentués, en même temps que certains symptômes généraux assez sérieux se manifestaient, on pouvait constater un anneau albumineux qui durait plus ou moins de temps, suivant la gravité de la maladie. L'albumine était recherchée par l'acide azotique, mais la contre-épreuve était presque toujours faite avec l'acide acétique et la chaleur, quand il y avait le moindre doute. Quand l'albumine paraît dans l'urine, c'est généralement vers le troisième jour qu'elle se manifeste. En versant goutte à goutte de l'acide azotique, on voit se former, vers le fond du vase, un léger anneau blanchâtre qui varie d'épaisseur; il disparaît le plus souvent au bout de deux ou trois jours, mais dans certains cas il persiste et il n'est pas très rare de voir se produire, quand la maladie augmente de gravité, un véritable magma albumineux.
Dans les urines qui ne contiennent pas d'albumine ou qui en contiennent en très faible quantité, jl est fréquent de constater, en versant une certaine quantité d'acide azotique dans un vase à expérience contenant de l'urine, un anneau violet qui passe facilement au brun en ajoutant une nouvelle quantité d'acide. Cet anneau avait attiré mon attention et je l'avais déjà noté dans mes observations, quand je l'ai vu signalé dans le livre de M. Bérenger Féraud; c'est une nouvelle preuve, bien faible il est vrai, de l'identité des affections que nous avons observées, lui à la Matinique et moi à la Guyane. — Cette colo-
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ration spéciale serait due, d'après M. Forte, à l'acide rosacique et à l'acide urique.
La bile n'existe généralement pas. J'ai examiné, pendant mon séjour à la Guyane, plus de mille urines; je puis dire que je n'en ai pas trouvé vingt contenant de la bile, même en très faible proportion. C'est un fait qui surprend, quand on voit la plupart des malades présenter une teinte jaune manifeste. Quand la bile apparaît dans l'urine, c'est surtout dans le commencement de la deuxième période qu'elle se montre et je me réserve de discuter la valeur de ce signe, en faisant l'analyse des symptômes. Dans certains cas, jai constaté une teinte verdâtre très-peu appréciable permettant d'affirmer la présence de la bile, mais en quantité si minime qu'elle ne prouvait rien pour expliquer l'ictère si manifeste des individus.
L'urée va toujours en diminuant dans la première période. C'est un signe sur lequel j'ai porté toute mon attention et que j'ai toujours recherché avec soin, convaincu qu'il pourrait peut-être un jour donner la clef de certains phénomènes encore inexpliqués. Le foie étant le siège principal de l'uropoiëse et l'urée étaut éliminée en moins grande quantité, on peut déjà en conclure que le foie fonctionne peu. Mais, avant d'aborder interprétations qui m'entraîneraient trop loin et qui du reste n'appartiennent pas à ce chapitre, il convient de dire ce qu'on observe dans cette maladie, relativement à l'urée. On peut dire d'une manière générale qu'elle diminue pendant tout le cours de la maladie. — Pendant la première période elle diminue à peu près graduellement. — Il est difficile de donner des Chiffres moyens approximatifs, car ils varient suivant les cas ; on verra dans le chapitre suivant, en consultant les observations, les variations de ces chiffres, eu égard à la quantité d'urine émise. Si nous prenons au hasard un cas moyen, nous voyons le premier jour, 25 gr. 60 d'urée par litre; le second jour, 20 gr. 30 par litre; le troisième jour, 27 gr. 02 par litre, et 21 gr., 60 pour 800 gr. d'urine émise en 24 heures; le quatrième jour, 14, 86 par litre et 8 gr. 90 pour 600 gr. d'urine émise; le cinquième jour, 12 gr. 45 par litre, et 8 gr. 70 pour 700 gr. d'urine émise. — Nous discuterons plus loin la valeur de ce symptôme.
L'acide urique va en sens inverse de l'urée, c'est-à-dire en
augmentant, mais c'est surtout vers la fin de la première période qu'on le trouve en quantité notable. M. Lalande a trouvé une fois 3 gr. E>6 d'acide urique par litre. On remarquait dans les urines soumises à l'analyse, une grande quantité d'acide urique présentant de magnifiques cristaux au microscope, et offrant, avec l'acide azotique étendu sur une plaque de porce laine chauffée et traitée par l'ammoniaque, une belle couleur de purpurate d'ammoniaque.
Vers la fin de la période fébrile, les urines présentent une tendance manifeste à l'effervescence; elles se décomposent rapidement. Elles contiennent souvent, à ce moment, des phosphates, en outre des mucosités qui sont abondantes et qui peuvent se déposer.
Cette première période fébrile, qui est vraiment la période inflammatoire et qui justifie le nom donné à la maladie, à cause des phénomènes congestifs qui l'accompagnent, présente une durée de trois à cinq jours. — C'est pendant ce laps de temps que se déroulent les symptômes que nous venons de passer en revue; et c'est alors que va commencer une nouvelle période annoncée surtout par la cessation de la fièvre. Souvent la fin de la première période est signalée par des phénomènes particuliers; on remarque des sueurs abondantes ou une copieuse émission d'urines, phénomènes assez marqués en quelques circonstances pour pouvoir être considérés comme critiques. Il n'est pas rare cependant que cette période fébrile cesse, sans qu'on ait pu constater un mouvement critique, soit du côté des sueurs, soit du côté des urines. Souvent aussi il se produit du côté de l'intestin un phénomène analogue à celui qui se passe à la peau et au rein, et annoncé par l'émission de fèces; il se produit presque spontanément deux ou trois selles demi-liquides et de nature bilieuse.
En résumé, quand la détente se produit, le pouls perd de sa fréquence et de son ampleur et la température baisse. En même temps la céphalalgie diminue ou disparaît; les douleurs lombaires, abdominales, les douleurs des membres sont moins intenses et le malade ressent un bien-être relativement très grand, mais qui n'est cependant pas complet. La convalescence qui se produit généralement est longue et difficile; le moindre écart de régime peut tout remettre en cause: car, à cet état
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inflammatoire succède presque toujours un état de dépression des forces, une véritable prostration; on sent que l'organisme a été profondément atteint et qu'il ne peut pas se remettre d'un seul coup.