C FI A PITRE IX
comment se montraient les accidents typhoïdes, à propos des complications. Nous ne discuterons pas non plus l'épithète de fièvre infectieuse à forme typhique donnée au commencement d'une épidémie de fièvre jaune aux Iles du Salut. Les rechutes ont déjà été signalées et on a vu ce qu'il fallait en penser.
Nous nous arrêterons tout spécialement sur les fièvres typhoïdes bilieuses et les fièvres pernicieuses.
A. Depuis la description qu'à donnée Griésinger de la typhoïde bilieuse observée en Egypte, on a songé plusieurs fois à invoquer cette maladie pour expliquer ces cas tout particuliers que l'on observe parfois à la Guyane à certaines périodes des épidémies de fièvre jaune.
Nous la trouvons plusieurs fois signalée dans le rapport de M. Maurel et de M. Infernet, au Maroni, à des moments où il existait certainement des cas de fièvre jaune. Sans parler de ce que je n'ai pas vu, je me contenterai de signaler un cas que j'ai pu observer dans le service de M. le médecin en chef Martialis, à Gayenne, au moment où la fièvre jaune commençait à se dessiner d'une manière épidémique.
Observation XXXVI.
Fièvre dite typhoïde bilieuse.
M. Lebrun, magistrat, 3 ans de colonie, entre à l'hôpital de Cayenne, le 20 janvier 1877.
Malade depuis le 13, est resté chez lui où il prétend avoir eu de violents accès de fièvre, un peu irréguliers, mais avec rémission. Le 20, dans la journée, les symptômes généraux s'aggravent, une teinte ictérique généralisée se développe et il entre le soir à l'hôpital avec une fièvre intense.
24 janvier. La peau est moins chaude, le malade se dit beaucoup mieux, mais on remarque un peu de délire. Vers 9 heures du soir, il est pris d'une syncope prolongée; après laquelle le pouls tombe à 50; il est petit, mou, à peine perceptible. Il est à noter que du 13 au 20, il avait eu des syncopes à plusieurs reprises. Les selles sont liquides et d'un brun-verdâtre ; les urines sont bilieuses et albumineuses. Prescription : Consommé, orge nitrée à 2 gr.; potion : teinture éthérée de digitale 1 gr. 50, teinture de scille 0,50 cent.; 6 pilules de quinine 2 gr.; 2/4 lavement : teinture de musc2gr., assa fœtida 4 gr., acide pliénique 0,40 cent.; décoction de quinquina 150 gr.; frictions d'IIuxham et quinine.
22. Dans la nuit, a été pris d'un écoulement sanguinolent abondant qui
DIAGNOSTIC
ne s'est arrêté que ce matin. Vers 5 heures et demie, a vomi environ uu verre d'un liquide vineux, au fond duquel on voit une certaine quantité de matières noires. La peau est moite, bonne; le pouls est un peu remonté; toujours un peu de délire; urines albumineuses, contenant un peu de bile. T. 39,0; pouls à 60.
Soir. Le délire a duré toute la journée; le foie déborde les fausses côtes; la rate parait normale; rien de particulier dans le thorax. T. 40,2; pouls à 84.
23. A 6 heures du matin, le malade a vomi environ un demi-verre de liquide vineux au fond duquel on aperçoit très peu de matières noires. L'abdomen est méléorisé; six selles liquides etbrun-verdâtre; urine bilieuse et albumineuse, urée H gr. par litre. T. 39,5; pouls à 80. Soir. T. 40,2; pouls à 84.
24. Le malade a été très agité toute la nuit et a eu un délire presque furieux. A chaque instant, il se lève et veut sortir; dans la nuit, le suintement buccal a reparu un instant; les selles sont liquides, brunes; il n'y a pas eu d'urine rendue depuis hier soir. T. 40,2 ; pouls à 80.
Soir. Le délire revêt toujours le même caractère; le malade a rendu un peu d'urine, en allant à la selle. T. 40,4 ; pouls à 4 00. A 5 heures du soir, le malade est calme, il est plongé dans un sommeil profond ; cependant il s'éveille quand on lui parle, mais alors il délire; le pouls est faible, mou et fréquent.
25. Sommeil toujours profond ; il a eu ce matin plusieurs selles liquides, abondantes et a uriné dans son lit, le tympanisme est moins prononcé. T. 44,2; pouls à 408.
Soir. T. 42 ; pouls à 1 28. Vers une heure, la peau est devenue moite et le corps s'est couvert de sueurs assez abondantes. Le sommeil devient de plus en plus profond; c'est un véritable coma qui dure jusqu'à la mort qui a lieu à 7 heures du soir.
Je dois dire qu'en raison des autres cas de fièvre jaune qu'on venait de constater à l'hôpital et en ville, le médecin en chef a bientôt fait rentrer ce cas dans l'affection régnante. En effet, c'est bien un véritable cas de fièvre jaune, mais avec des allures singulières qu'on ne reconnaît pas habituellement à la fièvre jaune, parce qu'on n'étudie cette maladie que dans ses formes typiques. La lenteur de l'évolution, en raison de l'acclimatement du malade et de sa résistance individuelle, constitue la seule différence.
B. Nous allons voir maintenant si certaines lièvres dites pernicieuses ne peuvent pas se rapporter à la fièvre bilieuse inflammatoire.
Obsbryation XX^VII.
Fièvre dite pernicieuse.
Malherbe, transporté européen, 43 ans, 4 3 ans de Guyane, entre à l'hôpital de Cayenne le 42 décembre 1876. Il vient du chantier de Saint- Paul (approuague); il s'est rendu du débarcadère à l'hôpital à pied.
Depuis 8 jours, il est pris d'accès de fièvre vers 10 heures du matin, avec douleurs obtuses dans la région lombaire.
A 4 heures du soir, on trouve le malade en pleine transpiration; l'accè» de fièvre parait avoir débuté aussitôt son entrée à l'hôpital, la sudation s'est établie vers 3 heures du soir et le malade a présenté quelques symptômes d'obnubilation cérébrale. Cependant à 4 heures il répond encore aux questions qu'il comprend. La sensibilité et le mouvement sont conservés; le malade avale; les pupilles sont normales et se contractent facilement; la peau est chaude et couverte de sueurs.
L'auscultation et la peroussion permettent de constater qu'il n'y a rien d'anomal dans la cavité thoracique. L'abdomen est un peu tendu ; le foie et la rate ne présentent rien de particulier. Croyant assister à la fin d'un accès, la température n'est pas prise. Prescription : Lavement purgatif; quinine 4,80.
A 6 heures du soir, on appelle le médecin de garde; le malade n'a voulu rien prendre ; il crache ce qu'on lui donne. Depuis un quart d'heure environ, la sudation est interrompue; le malade ne répond plus et est dans le coma complet.
La peau est chaude et sèche ; les membres sont le siège de frémissements musculaires et restent étendus, sans être en résolution. Le pouls est à 420, petit, filiforme. Les inspirations sont nombreuses, mais on ne trouve rien à l'auscultation. On injecte sous la peau 0,60 centig. de quinine. Le coma fait des prqgrès rapides, le pouls devient presque imperceptible; la respiration, irrégulière et saccadée, et le malade expire à 7 heures sans avoir présenté ni résolution, ni mouvement convulsif.
Autopsie faite 13 heures après la mort.
Homme robuste et bien constitué.
Cavité thoracique. — A l'ouverture du thorax, on trouve les plèvres parfaitement saines et libres d'adhérences; les poumons crépitants et tout à fait normaux. Le coeur et les gros vaisseaux ne présentent rien de particulier.
Abdomen. — Le péritoine est sain, excepté au niveau du foie; pas de liquide dans sa cavité. Le tube digestif, légèrement distendu par des gaz, n'offre rieu à noter.
Foie. — Le foie assez volumineux présente de nombreuses adhérences
DIAGNOSTIC
US
à la paroi abdominale et au diaphragme, ce qui rend son ablation assea difficile; il pèse (940 gr.; sa surface est régulière, lisse et unie. La capr suie se détache asse? facilement; la vésicule biliaire est distendue par un liquide noir, presque sirupeux. A la coupe, le tissu du foie est luisait, granité ei présente une coloration uniforme, rappelant celle de la terre de Sienne. Les lobules sont peu distincts. Le foie a une teinte bistre générale, au milieu de laquelle on aperçoit de nombreux points rouges, représentant les veines sus-hépaliqnes gorgées de sang. Une notable quantité de sang s'écoule à la eoupe de gros troncs veineux sus hépatiques.
Rate. — En cherchant la rate à la place accoutumée, on ne trouve rien, mais en disséquant avec précaution la région de l'hypochondre gauche, on rencontre accolée à la queue du pancréas et s'étendant vers la grande oourbure de l'estomac, une petite masse noire, triangulaire, aplatie, tenaat lieu et place dç rate, d'un poids de trois grammes.
Cette petite masse présente deux faces : l'interne en rapport avec la, queue du pancréas est rugueuse, formée par du ti§su co.njopçtif épats,si et contient des cordons fibreux, vestiges des vaisseaux spléniques ; la façe externe, au contraire, est noire, lisse et n'offre aucune trace de processus inflimmatoire. Nulle part autour de cet organe atrophié, on ne rencontre d'adhérences péritonéales. Une section transversale permet de constater que cette masse est formée de tissu conjonctif renfermant une certaine quantité de pigment noir.
Pancréas. — Le pancréas pôse 70 gr. et a une apparence normale.
Reins. •— Les capsules surrénales et les reins semblent parfaitement sains,
Centres nerveux. A l'ouverture de la boite crânienne, on aperçoit les sinus de la dure-mère gorgés de sang noir. La membrane fibreuse ne pré" sente point d'adhérence anormale.
La pie-mère est le siège d'une congestion intense et générale. Une véritable injection naturelle rend le tissu vasculaire visible à l'œil nu. Les veines sont turgescentes, et çà et là, seulement au niveau des lobes sphénoïdaux, on voit des taches d'un rouge vif qu'un faible grossissement permet de reconnaître pour de petits épanchements sanguins sous-méningés. La pin-mère est partout transparente et se détache facilement de la surface des ci'convolutions.
La substaee cérébrale est indemne et ne présente pas de traces de congestion. Les ventricules sont sains et ne contiennent pas do liquide; la protubérance, le bulhe et le cervelet n'offrent rien de particulier (observation recueillie dans le service de la transportation, par le D'- Hache).
U est bien difficile de s'appuyer ici sur la lésion anatomique pour faire sou diagnostic. Un accès pernicieux avec une raie
de trois grammes est vraiment un fait extraordinaire. Nous le signalons, sans nous y arrêter; il suffit de lire cette observation pour voir qu'elle offre plus d'un point de ressemblance avec celles que nous avons données comme appartenant à la fièvre bilieuse inflammatoire.
Ce cas prouve la tendance naturelle que l'on a à invoquer les accès pernicieux dans les pays cbauds, parce qu'on ne sait à quoi penser. Remarquons qu'à ce moment même on observait dans le service de la transportation des formes pernicieuses avec symptômes cérébraux présentant certains caractères particuliers sur lesquels on n'était pas fixé; on observait à une époque qui précédait la fièvre jaune et qui en était le prélude.
Conclusions. — En résumé, nous avons cru devoir faire un paragraphe spécial pour grouper eusemble des maladies dont la nature nous paraît la même. Nous croyons qu'il est conforme à la réalité et en tous cas il est entièrement conforme aux observations. Peut-être nous accusera-t-on d'avoir été trop loin dans cette voie de la syntbèseî Nous ne le croyons pas. Cependant il est bien certain que nous ne pouvons pas avoir fait là une œuvre définitive, mais nous croyons avoir indiqué une voie qui a besoin d'être explorée et qui promet des résultats heureux. Quand on aura fait de nouvelles études, que l'on sera bien fixé sur la nature des maladies et que l'on saura enfin à quel grand groupe appartient une forme assez bien déterminée, ilsera facile de créer des variétés dépendant d'une même cause morbide, mais agissant d'une manière différente suivant certaines conditions. La nature du mal sera connue et on agira d'une manière aussi sûre qu'efficace. Je ne terminerai pas ce paragraphe sans signaler, comme à peu près pathognomonique, un signe anatomique à peu près constant, c'est la coloration muscade du foie; on dit, quand on rencontre ce signe qu'il e>t le caractère des foies du pays. Cette coloration nous semble établir une différence entre les maladies de nature amarile et celle de nature paludéenne que nous allons maintenant étudier.