‹ De la folie à double formeChapitre 10 sur 37 · MÉDECINE LÉGALE · texte numérisé non relu

MÉDECINE LÉGALE

La folie à double forme, comme nous l’avons dit dès le commencement de ce travail, est très-importante à connaître sous le point de vue médico-légal. «Si les malades atteints de cette forme de folie, qui restent dans leur famille et dans la société, dit M. Falret (1), se livrent à des actes malfaisants, justiciables des tribunaux, le médecin qui connaîtra les caractères et la marche de cette affection trouvera dans cette connaissance un appui bien précieux pour éclairer les magistrats. Quelle que soit la période à laquelle il sera appelé, il pourra dérouler devant les juges toutes les phases de la maladie, et la certitude de ce qu’il avance pourra être vérifiée par tous, surtout dans la forme circulaire à courtes périodes. Si le médecin expert est appelé pendant l’intervalle lucide, la connaissance qu’il aura de la marche de la folie circulaire lui fera répondre d’une manière certaine que la maladie va se présenter de nouveau avec ses deux

phases, et l’événement justifiera son pronostic.Le médecin expert

pourra ainsi fournir toutes les lumières pour rendre bonne justice, soit qu’il s’agisse d’une séquestration prétendue illégale, soit qu il ait à prononcer sur la valeur d’un testament, sur la nécessité d une interdiction, ou sur un acte qui serait criminel, s’il n’avait pour excuse l’aliénation mentale. »

Examinons, en effet, quelques-uns des symptômes de la folie à

(t) Bulletin Acad, de Médecine , p. 400.

double forme dans l’une ou l’autre des deux périodes, et voyons combien il importe au médecin de les faire connaître, pour l’honneur des familles, la conservation de leurs intérêts, et pour la sécurité de la société. Comment qualifier les dépenses exagérées, lès achats, les transactions sans nombre, que font beaucoup de malades dans la période d’excitation ?

N’est-ce pas là un acte de folie qui , si la loi n’intervient, peut ruiner toute une famille? Ne doit-on pas se hâter d’interdire de tels individus, chez qui le discernement moral fait déjà défaut; ou du moins ne doit-on pas réclamer leur séquestration ? Malheureusement les parents se font illusion, ne voient les qhoses que trop tard, et ne réclament l’aide des tribunaux que quand la ruine apparaît. Combien d’infortunes ont iieu dans ces conditions! Aussi il appartient au médecin aliéniste de prémunir les familles, de les invitera de sages et promptes mesures, en leur peignant vivement les conséquences de leur négligence. Puissent alors ses conseils être suivis, et éviter bien des regrets! Ce sera toujours pour lui une satisfaction d’avoir fait son devoir consciencieusement.

Un autre symptôme qui caractérise la période d’excitation , c’est la tendance à voler. Ici encore le médecin aliéniste pourra sauver Thonneur d’une famille, en établissant la non-responsabilité de l’aliéné ; et, d’un autre côté, il sauvegardera la société contre les actes de ces sortes de malades, en demandant leur séquestration. Enfin, si l’aliéné vient à commettre un homicide, comme nous en citons un exemple chez une jeune femme (obs. 4), c’est encore au médecin à relier entre eux les divers symptômes d’après la marche de la maladie , et à exposer devant les magistrats les conséquences où ils peuvent entraîner.

Mais il est un point plus intéressant, selon nous, dans la folie à double forme : c’est la question des intermittences et des transitions d’une période à l’autre. Quand la transition se fait brusquement , il arrive que les malades se livrent à des actes de fureur, qu’ils deviennent dangereux pour tous ceux qui les entourent; il faut donc alors, par l’étude de la marche de la maladie,

se mettre en garde contre eux, et réclamer plus que jamais la séquestration ou un redoublement de précautions.

C’est en effet pendant le passage- de la mélancolie à la manie, que la malade dont nous parlons plus haut a tué sa jeune nièce (obs. 4); car, bientôt après, les signes de l’exaltation n’ont pas tardé à se manifester. Certes sa famille eût pu éviter un tel malheur en la faisant enfermer plus tôt dans un asile; comme, du reste, le conseil paraît en avoir été donné.

Que les périodes soient longues, que le passage de l’une à l’autre se fasse lentement, ici encore il peut survenir de nouvelles sources d’événements fâcheux ; car, comme le ditM. Baillarger (1), «il arrive un moment où une sorte d’équilibre s’établit, et le malade, qui ne donne plus de signe de délire, paraît entrer en convalescence. Lorsqu’il s’agit d’un premier accès, il pourra alors arriver qu’on croie à la guérison. J’ai commis deux fois cette erreur. A peine les malades, qui me paraissaient convalescentes, étaient-elles sorties de l’hospice, qu’on observait chez elles des symptômes d’excitation ; bientôt on les ramenait en proie à l’agitation maniaque la plus vive. C’était la seconde période de l’accès que je n’avais pas su prévoir. » On comprend donc combien il est utile et même nécessaire d’être attentif sur la marche de la maladie et sur le pronostic à porter ; et combien le médecin d’asile doit peser la sortie des malades. Si on se reporte à ce que nous avons dit sur la période de transition, où nous avons établi qu’il n’y a pas de lucidité complète, on aura quelques chances d’éviter l’erreur. Ainsi M. Baillarger regrette de ne pas avoir assez connu les antécédents d’une de ses malades, qu’il a laissée sortir de la Salpêtrière, la croyant guérie, car elle conservait encore une légère tendance à l’isolement et un peu de taciturnité qui, comme il l’a su depuis, ne lui était pas naturelle; ce qui ne l’empêchait pas de paraître en tout raisonnable.

(1) Bulletin, p. 347.

1861.-Geoffroy.

Quant aux intermittences véritables et complètes qui suivent chaque accès et qui durent plus ou moins longtemps, l’erreur est encore plus importante à éviter ; et ici le rôle du médecin aliéniste est très-complexe et très-difficile, car il doit satisfaire aux exigences des familles, qui réclament souvent trop tôt la liberté de leurs parents, et se soumettre à l’autorité judiciaire qui, généralement, n’admet pas d’intermittence et statue d’office sur l’opportunité de la sortie. « C’est en effet pendant la période d’intermittence que les malades, lorsqu’ils sont en liberté, commettent des actes qui les rendent passibles des tribunaux. Quelle n’est pas alors la difficulté de faire comprendre et admettre aux magistrats les circonstances qui peuvent militer en faveur de la non-responsabilité (1)! »Nous croyons que dans ces cas épineux il est du devoir du médecin d’admettre des doutes sur la guérison radicale du malade qu’il met en liberté, et de prévenir en termes bien nets sa famille et l’autorité compétente contre les récidives si fréquentes de la folie à double forme.

M. Lunier a rapporté , dans les Archives cliniques des maladies mentales et nerveuses, un cas curieux de folie à double forme, et très-embarrassant sous le point de vue médico-légal (obs. 8). II s’agit précisément d’un homme qui, entré plusieurs fois à l’asile, en sortait guéri au bout de peu de temps; mais aussitôt il retombait malade au dehors, et commettait toutes espèces d’actes qui nécessitaient sa réintégration à l’asile. Bien plus, ses accès d’agitation étaient quelquefois si courts qu’ils disparaissaient entièrement aussitôt qu’il était entré à l’asile. On conçoit que le médecin ait été embarrassé au début, et qu’il lui ait fallu une grande sagacité pour faire concorder les données de la science avec les exigences de la loi.

Nous ne voulons pas entrer dans d’autres considérations médicolégales sur la folie a double forme, car nous craindrions alors d’être entraînés trop loin et d’entrer sur le terrain de la manie et de la

(1) Morel, Traité d’aliénation mentale , p. 478; 1860.

mélancolie, ce que l’étendue de ce travail ne nous permet pas. Qu’il nous suffise d’avoir signalé les rapports de la médecine légale avec la folie à double forme, d’avoir montré les écueils et indiqué sinon les moyens certains de les éviter, du moins le rôle que le médecin doit tenir, selon nous, en pareille circonstance. C’est là que nous bornerons notre modeste tâche, laissant à d’autres le soin de faire entendre leur voix avec plus, d’autorité.

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