PRONOSTIC
Le pronostic à porter sur la folie à double forme est très-grave d’une manière générale ; tous les auteurs s’accordent à le reconnaître. Si le contraire se trouve exposé par certains d’entre eux, J. Dubuisson, par exemple, c’est qu’ils ont eu en vue la transformation de la manie en mélancolie ou réciproquement. Ainsi ce dernier dit dans son ouvrage (p. 140) : «Lorsque la mélancolie est convertie en manie, la maladie est susceptible d’une heureuse terminaison ; cet état d excitation des fonctions cérébrales devient alors une circonstance favorable pour amener la guérison. »
Anceaume, dans sa thèse sur la mélancolie (p. 152), dit «que cette maladie, si fâcheuse par elle-même dans un grand nombre de cas, le devient bien davantage lorsqu’elle se trouve réunie à quelque autre affection ; alors ses suites sont d’autant plus malheureuses que la maladie à laquelle elle se trouve jointe est elle-même plus grave. »
Bien que cette phrase soit très-générale, on peut certainement l’appliquer ici à la folie à double forme.
M. Falret a parfaitement établi dans ses Leçons (p. 250) toute la gravité du pronostic, en disant : « Chose remarquable, ces deux variétés de la manie et de la mélancolie, qui, prises isolément, sont plus curables que les autres, présentent la gravité la plus grande lorsqu’elles se trouvent réunies pour former la folie circulaire. Jusqu’ici nous n’avons vu que des rémissions plus ou moins notables dans le cours de cette affection ; jamais nous n’avons observé de guérison complète ni même d’amélioration durable. » Or tout cela peut aussi bien s’appliquer à notre folie à double forme. Et dans son mémoire (1) le même auteur dit aussi «qu’on ne peut guère espérer que des améliorations dans le degré d’intensité des accès, et une prolongation de durée des intervalles lucides, d’ordinaire si courts. »
La gravité du pronostic est encore augmentée par l’hérédité, le jeune âge du sujet, la longueur des périodes et des accès, ainsi que par le peu d’intensité ou de durée des intermittences, surtout quand les accès finissent par devenir continus. Si le cercle morbide est bien établi, l’incurabilité est certaine ; enfin on conçoit que le passage de la maladie du premier au second degré soit d’un pronostic trèsfâcheux.
Mais le point le plus important relativement au pronostic, tant pour le malade que pour sa famille et la société, c’est la période de transition, à propos de laquelle il faut être très-réservé, surtout quand elle n’a lieu que graduellement; et enfin, c’est encore l’intervalle lucide qu’il faut savoir apprécier à sa juste valeur. Tout cela est d’une grande utilité lorsqu’il s’agit de rendre la liberté à un malade. Et on conçoit quelle responsabilité pèse sur le médecin qui se prononce en faveur de la sortie. Aussi que d’erreurs ont dû être commises! M. Baillarger avoue sincèrement avoir été deux fois dans
(1) Bulletin Acad, de Médecine, p. 393.
ce cas, avant que son attention ait été portée sur ce point ; deux fois il a renvoyé ses malades lors de la première période, et on les lui a renvoyées lors de la seconde. Mais nous touchons ici à une question médico-légale assez intéressante pour en faire le sujet d’un chapitre spécial.
ÉTIOLOGIE.
La folie à double forme est-elle fréquente ? « A en juger par le peu d’attention accordée jusqu’ici aux faits de ce genre, et même par le nombre de ceux de ce genre qu’on trouve dans les asiles, dit M. Falret (l) , elle ne serait pas fréquente, mais il y a plusieurs causes qui empêchent d’apprécier exactement son degré dé fréquence. » On conçoit qu’en effet un grand nombre d’aliénés, atteints au premier degré, et demeurant dans leur famille, ne soient pas considérés comme tels ; mais laissons parler l’auteur ci-nommé : « En effet on ne suit pas avec assez de soin , en général, la marche des maladies mentales; le plus souvent on se contente d’observer un malade dans un moment donné, et non dans le cours de toute son affection ; il en résulte que, dans cette direction de l’observation, on fait figurer les malades tantôt parmi les maniaques, tantôt parmi les mélancoliques, selon le moment où on les observe. D’autre part, il est rare que le médecin se trouve placé dans des conditions assez favorables pour pouvoir suivre le même malade pendant de longues années ; de plus, comme cette forme de maladie mentale , dans les deux périodes qui la constituent, ne présente pas ordinairement le degré d’intensité de la manie et de l’aliénation partielle proprement dites, il s’ensuit naturellement que les malades de ce genre restent dans la société. Nous en avons l’assurance par l’observation directe ; car nous avons été consultés pour quelques malades qui, depuis long-
(1) Bulletin t loc. cit,, p. 39G.
temps, sont atteints de cette forme de maladie mentale, et qui n’ont jamais éveillé la sollicitude de leurs parents assez profondément pour qu’ils aient eu le dessein arrêté de les isoler dans des établissements spéciaux. Nous en avons encore de plus fréquentes preuves en interrogeant les parents de nos malades sur les antécédents de leur affection et sur les dispositions des ascendants ; nous avons pu alors démêler, malgré les locutions variées qu’ils employaient pouf masquer un pareil état, que souvent les ascendants avaient présenté cette forme de maladie mentale. Les parents, en effet, sont habitués à se faire illusion sur la question d’hérédité, et la forme circulaire de la folie favorise beaucoup leur erreur à cet égard. La période de dépression n’est pour eux qu’un état de langueur de l’âme, un découragement, un affaissement, qu’ils attribuent avec complaisance aux motifs les plus légers. D’ailleurs les parents trouvent toute facilité pour dissimuler aux yeux de tous l’état de leur malade; Car les personnes de leurs relations ne sauraient y découvrir un état de folie. En outre, l’aliéné reste alors isolé chez lui, parle rarement, ne se livre à aucun acte, et par conséquent ne donne, aux yeux du publie, aucun témoignage de maladie mentale.
« Dans la période d’excitation, nouvelles causes d’illusions pour les parents et leurs relations habituelles. Les malades ne sont généralement qu’excités, comme on l’est souvent dans certaine période de l’ivresse, du moins dans un grand nombre de cas ; et alors otï s’écrie qu’ils sont dans leurs moments de gaieté; les parents s’extasient même sur la vivacité, sur les ressources de leur esprit, et ïè monde fait écho à leur manière d’interpréter cette situation mentale. Présentent-ils des altérations de sentiments et se livrent-ils à des actes désordonnés ou malfaisants, on dit qu’ils ont un mauvais caractère, qu’ils sont bizarres, remuants, difficiles à vivre ; mais ce fi’est que par moments, et sans y persister, qu’on qualifie de folie un pareil état.
«Lès considérations que nous venons de présenter sur les renseignements fournis par les parents, en même temps que notre expé-
rience directe, nous font penser que la folie circulaire est très •héréditaire ; toutefois nous ne pouvons pas affirmer avec certitude qu’elle le soit davantage que d’autres maladies mentales, quoique nous inclinions à le penser. »
Nous avons cru utile de citer ces lignes qui montrent combien est difficile l’étude étiologique de la folie à double forme. Nous sommes porté à croire que cette maladie est très-fréquente, sans toutefois donner aucun chiffre, ce qui nous paraît impossible et trop incertain. Quant à son degré d’hérédité, nous dirons ici, avec M. Baillarger lui-même, et aussi avec M. Falret, que la folie à double forme est de toutes les variétés d’aliénation mentale la plus héréditaire, soit que les malades aient parmi leurs proches des personnes atteintes elles-mêmes d’une vésanie semblable, soit aussi que celles-ci aient présenté quelque autre affection mentale. Ainsi M. Marcé parle, bien qu’à un autre point de vue, dans les Annales médicopsychologiques dé 1857 (p. 230), d’un malade atteint de folie à double forme, comptant dans sa famille une mère, une sœur et une tante, mortes aliénées, sans que le genre de folie soit spécifié , une autre sœur atteinte de mélancolie, et deux filles ayant eu une manie hystérique. Quant à la différence de sexe et d’âge, la folie à double forme paraîtrait plus fréquente chez la femme que chez l’homme, dans la jeunesse que dans l’âge avancé, ainsi qu’on le vpit par nos observations. Toutefois nous n’émettons la première assertion que d’après MM. Falret et Voisin, et encore avec une certaine restriction, relative au lieu où chacun peut observer. Quant aux causes occasionnelles de la folie à double forme, elles sont les mêmes que celles des différents genres de folie, surtout la manie et la mélancolie ; aussi nous ne ferons que les énumérer ; ce sont les émotions morales, les excès de tous genres, vénériens, alcooliques; les troubles dans la menstruation, la fatigue, les chutes et les coups sur la tête, les fièvres compliquées d’accidents cérébraux, etc. Nous citerons, en passant, la syphilis comme s’étant montrée avec la folie à double forme. L’auteur qui rapporte le fait que nous avons décrit plus loin
(obs. 6) croit que l’aliénation mentale est devenue, en ce cas, l’expression de la syphilis constitutionnelle, que le mercure, dit-il, n’a pas eu la puissance d’atteindre à sa racine.
Nous laissons à cet auteur toute la responsabilité de son assertion, qui, pour nous, nous paraît un peu exagérée ; et nous croyons qu’en somme on ne peut accorder à la syphilis une influence trop grande sur la folie, et en particulier sur la variété mentale qui nous occupe.