‹ De la folie à double formeChapitre 11 sur 37 · TRAITEMENT · texte numérisé non relu

TRAITEMENT

Le traitement de la folie à double forme est bien inefficace jusqu’à présent; aussi on ne cite que quelques rares exemples de guérison. En présence de la gravité du pronostic, nous concevons, jusqu’à un certain point, qu’on ait échoué après de nombreuses tentatives.

La folie à double forme étant si bien constituée par deux périodes bien nettes, il est facile de comprendre que chaque observateur ait employé de nombreux moyens, propres soit à la manie, soit à la mélancolie, suivant la période qu’il voulait combattre; aussi, dans la plupart des cas, c’est à peu près la seule marche à suivre; en un mot, combattre les symptômes.

Mais il y a un point qui a attiré l’attention générale, c’est la régularité dans le retour des accès. Chacun alors a été porté à employer l’antipériodique par excellence , le quinquina et ses préparations. De nombreux essais ont été faits, afin de prévenir l’une ou l’autre des deux périodes, et de réduire la maladie à une folie maniaque ou mélancolique, qui alors devient plus susceptible d’amélioration. On cite très-peu de succès. En général, ils n’ont eu lieu que pour les accès à très-courtes périodes, ainsi que M. Dagonet a pu le vérifier plusieurs fois. Nous trouvons dans les Annales médico-psychologiques de 1856(1) un fait de ce genre, qui appartient à M. le D r Stein-

(1) Revue des journaux allemands , par M. Reaaudiu, p. 379; 1856.

thaï, médecin de Berlin : «Un homme fort bien constitué était, par suite de piétisme, arrivé à une manie religieuse qui, dans une période de six semaines, passa par diverses formes : fureur, stupidité, démence, lucidité. Pendant plusieurs mois, ces divers phénomènes se reproduisirent et se succédèrent avec une régularité telle, qu’on pouvait préciser l’instant de leur apparition. L’écorce de quinquina fut administrée avec persévérance, la guérison a été obtenue et ne s’est pas démentie depuis douze ans. » Malheureusement nous manquons de détails sur le mode d’emploi du médicament.

En tout cas, on doit donner le sulfate de quinine lors de la période de transition pour les accès continus, ou bien lors de l’intermittence, quand les accès sont séparés entre eux par un léger intervalle lucide. Le sel de quinine sera alors donné graduellement, en débutant par 0,30 à 0,40 centigrammes, pour arriver rapidement à la dose de 2 grammes par jour, laquelle paraît, jusqu’à présent, avoir amené les meilleurs résultats. Peut-être est-ce pour en avoir employé une dose trop minime que M. Brierre de Boismont a échoué dans ses tentatives sur le malade qui a fait le sujet de notre observation 16. En effet, voici ce qu’il dit : «En présence de cette régularité, nous eûmes l’idée de lui faire prendre du sulfate de quinine, quelques heures avant la période de dépression (transition). Le malade prit pendant plusieurs jours de suite et à diverses reprises de 0,05 à 0,10 centigrammes de sulfate de quinine. Les seuls changements que nous observâmes furent un retard dans les accès, une période d’excitation un peu plus longue, des modifications dans l’époque d’apparition de la période d’abattement, mais néanmoins la même forme, seulement variable en durée et en intensité. » On peut très-bien se demander si, dans ce cas, le sel de quinine n’aurait pas eu un résultat plus complet en augmentant de beaucoup la dose.

C’est ce qui est arrivé pour le cas que rapporte M. le D r Legrand du Saulle (obs. 13); il s’agit encore d’accès à courtes périodes; mais cette fois avec intermittence. C’est une dame qui tombe mélancolique, devient en quelques jours maniaque, et a une intermittence

— Gide onze jours ; puis nouvel accès de folie à double forme (mélancolie, six jours; manie, huit jours). C’est alors, pendant l’intermittence qui suit ce second accès, qu’on songe à employer le sulfate de quinine , après avoir inutilement mis en usage les bains, les affusions , les opiacés. D’abord donné à la dose de 0,20 centigrammes par jour, le sel de quinine est pris bientôt à celle de 2 grammes progressivement, et cela dans l’espace d’un mois. Une amélioration remarquable s’ensuit : « L’époque redoutée pour l’invasion de la mélancolie, dit l’auteur, arrive; M me M..... est seulement un peu plus triste que les jours précédents, mais ne déraisonne nullement et n’a plus d’hallucinations ; elle se plaint seulement de douleurs céphalalgiques pendant quatre ou cinq jours, qu’il est permis d’attribuer en partie à l’agent antipériodique. A la mélancolie, devait succéder la période d’excitation; mais, cette fois encore, le mal est conjuré. Il y a bien encore un peu d’animation dans le regard , et la malade a bien adressé quelques mots blessants à une personne qu’elle entourait habituellement de sa plus haute estime ; mais ce nuage disparaît bientôt et va se perdre dans le souvenir déjà éloigné d’un état maladif qui n’est plus; enfin la malade guérit.» Nous avons voulu rapporter tout au long le résultat de ce traitement, en raison même de la rareté du fait et des détails bien nets et précieux que l’auteur donne.

Nous regrettons de n’avoir pas vu employer ce médicament dans les quelques cas, malheureusement incomplets, que nous avons été déjà en mesure d’observer. A défaut de notre expérience personnelle, nous ne pouvons que conseiller ce moyen. Ii est bien entendu que pour les accès à longues périodes ce traitement échouera la plupart du temps. M. Brierre de Boismont parle lui-même d’une dame malade depuis dix ans, chez laquelle il n’a pas réussi, bien qu’il ait employé le quinquina dès le début des accès à dose considérable.

Le même médecin a employé aussi, chez le malade cité plus haut, le haschisch , tantôt lors de la période de dépression, tantôt au dé-

but de l’excitation; toujours il a échoué. Dans le premier cas, la période d’abattement dura à peine deux jours au lieu de trois ; dans l’autre, l’excitation cessa subitement et fit place à la tristesse qui, cette fois, dura quatre jours; enfin l’expérience s’arrêta là après avoir présenté quelque gravité.

D’autres moyens plus ou moins rationnels ont encore été employés. Nous trouvons dans le Traité d'aliénation mentale de Guislain (1) ces quelques mots : « Au rapport d’Engelhart, Smaltz a guéri par le stramonium une demoiselle alternativement atteinte de manie et de mélancolie.» Nous ne conclurons rien de ce fait trop concis, que nous rapportons ici pour être le plus complet possible.

Mais nous devons rappeler le résultat que M. Baillarger a obtenu chez une malade, bien qu’il soit incomplet, à l’aide de saignées fréquemment répétées : «Après avoir combattu trois ans sans succès, dit-il (2), par des médicaments variés les accès de l’une des malades, je pratiquais chaque mois une saignée, au milieu de l’intervalle des époques menstruelles ; ce traitement a continué pendant huit mois, a eu un résultat heureux, mais incomplet. La seconde période, celle d’excitation, a été supprimée; elle n’a plus reparu depuis deux ans. La maladie est maintenant réduite à la seule période mélancolique qui continue à se reproduire comme par accès périodiques.» Nous signalerons encore l’hydrothérapie comme pouvant amener un grand trouble dans la marche des accès et opérer parfois une diversion salutaire.

Quand ces quelques modes de traitement échouent, ce qui malheureusement arrive trop fréquemment, il ne reste plus qu’à traiter les symptômes. Nous ne pouvons ici entrer dans de longs détails sur ce sujet, renvoyant aux traités spéciaux ; nous ne ferons seule-

(1) Gand, t. 1, p. 345; 1826.

(2) Bulletin, p. 351.

ment qu’énumérer rapidement les moyens les plus usités, et c’est par là que nous terminerons la première partie de ce travail.

Ce sont, pour la manie, les bains prolongés, les affusions, les douches, les boissons acides, les opiacés à haute dose , les antiphlogistiques, et, pour la mélancolie, les excitants (bains sulfureux, révulsifs, cautères), les toniques.

Dans tous les cas, on devra surveiller attentivement l’alimentation des malades, insister beaucoup sur ce point ; l’on forcera même à manger ; on entretiendra la liberté du ventre par des laxatifs, des purgatifs, etc. S’il y a suspension d’écoulements morbides ou physiologiques, on fera en sorte de les rétablir, mais cependant avec les plus grandes précautions, surtout quand il s’agira de la menstruation.

Enfin le traitement moral, comme on dit habituellement, devra être employé avec le plus grand discernement. Nous conseillons surtout d’employer le moins possible les moyens de répression, et de donner aux malades une certaine liberté sagement entendue, sans que toutefois cela puisse nuire soit à eux, soit aux personnes qui les entourent.

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