OBSERVATION II
Accès irréguliers de folie à double forme, période d‘excitation caractérisée par une activité exagérée et déplacée, des idées de grandeur ; période de dépression toujours plus longue.
M 1 ” 6 R., âgée de 46 ans, née à Orléans, est une femme d’une taille moyenne,
d’un tempérament nerveux, un peu maigre , au teint jaunâtre et terne, née d’un père presque imbécile. D’une impressionnabilité très-grande, d’un caractère 1861. — Geoffroy. 9
volontaire, elle a eu des attaques d’hystérie à l’âge de 14 ans, lors de l’élablisment de la menstruation, qui a toujours été peu abondante, mais régulière- Après le mariage de la malade, qui avait alors 25 ans, ces crises hystériques diminuèrent de fréquence, et cessèrent complètement après une deuxième grossesse. M n,e R.a eu en tout sept couches, dont la dernière il y a sept ans et
toutes heureuses, mais il ne lui reste plus que trois enfants vivants. En 1841 étant enceinte de trois mois, elle perd sou fils aîné, après lui avoir prodigué des soins et s’être fatiguée à le veiller ; elle en conçoit un vif chagrin et tombe dans la mélancolie ; elle devient triste, dégoûtée de la vie, tout en ayant conscience de son état et de son impuissance morale. Après ses couches, faites sans accident, elle reprend son genre de vie régulière, s’occupe de ses affaires, et se rend utile dans son intérieur pendarit six mois ; alors, à la suite d’une cause insignifiante, elle retombe dans le même état de tristesse, qui dure sept mois, au bout desquels survient une grande surexcitation, caractérisée par une activité incessante, un besoin de parler de tout le monde et de toutes choses (c’était alors en 1848). Elle lisait les journaux, faisait de la politique, compromettait même son mari par des propos inconséquents, achetait, vendait sans nécessité et sans calcul, en un mot, gaspillait sa fortune. Pendant cette période, qui dura quatre mois, elle a eu quelques accès hystériques avec perte de connaissance. L’excitation s’apaisant peu à peu, elle devient calme, régulière, et peu après inquiète et mélancolique ; puis elle reste dans cet état pendant dix mois. Par une transition brusque, presque subite, elle passe de cette période dépressive à une gaieté toute opposée. C’est alors, en 1851, qu’elle entre à l’asile d’Orléans, où elle reste six mois. Peu après sa sortie, le calme est troublé encore. Son mari, occupé d’un petit commerce, s’absente pendant quelques jours sans l’avertir; elle s’imagine qu’il ne reviendra plus, devient sombre, inquiète, et reste ainsi dans la tristesse pendant dix-huit mois. Ce n’est qu’en décembre 1852, après avoir soigné son mari pendant quelques mois et l’avoir vu mourir, qu’elle passe de la tristesse à la gaieté et à l’agitation, se plaignant de sa famille, et surtout de sa fille aînée.
C’est alors, dans cet état de surexcitation, qu’elle entre à la Salpêtrière (service de M, Mitivié), le 22 février 1853. Dès son arrivée, la malade cherche à se placer au-dessus de ses compagnes, affecte avec elles des airs de grandeur, prenant sous sa protection tantôt celles-ci, tantôt celles-là, conseillant les unes et les autres, discutant avec tout le monde, parlant avec facilité, se plaignant de ses enfants, qu’elle méprise et renie comme n’étant pas de son sang; elle est, ditelle, la fille d’un grand seigneur, lequel doit la faire riche un jour. Pendant cinq mois, elle reste le véritable fléau de la division, veut commander, emprunte à
ses compagnes de l’argent, du linge; elle do'rl très-peu , et malgré cela se porte bien, et n’a ni hallucinations ni aucun symptôme de paralysie. Au bout de cinq mois, l’excitation diminue graduellement, et le calme renaît et permet à la malade d’occuper une place à la lingerie de la maison , pendant quatre mois, jusqu’au moment de sa sortie (30 octobre 1853).
Elle retourne chez sa fille, où elle se maintient tranquille pendant quinze jours, après lesquels la mésintelligence s’établit entre elle et sa fille, et à la suite de dispute elle retombe dans l’abattement, ne se sent plus le courage de travailler, s’ennuie et refuse de manger, reste au lit des journées entières. On la ramène alors une seconde fois à la Salpêtrière ( le 7 février 1854). M me R..... est amaigrie, très-pâle, aime l’isolement et l’inactivité, paraît abattue et découragée, indifférente pour tout , excepté pour la situation dans laquelle elle se trouve, situation qu’elle comprend et qu’elle déplore, tant est grand son manque d’énergie et de volonté ; ses réponses, faites d’une voix lente et faible, sont précises, brèves et raisonnables. Les fonctions digestives sont laborieuses, il y a de l’inappétence, la respiration est lente, le pouls faible et intermittent, avec bruit de souffle carotidien. A l’aide d’excitants , de toniques et de laxatifs, la malade sort peu à peu de sa tristesse, et se trouve presque revenue à son état normal trois mois après.
Cette observation intéressante, que nous regrettons de voir incomplète, mais que nous avons néanmoins rédigée avec soin, nous a été communiquée par M. Baillarger.