OBSERVATION III
Plusieurs accès subits de lypémanie , avec prédominance d’idées religieuses. La folie à double forme survient et s‘annonce par une période subite d’excitation, avec menaces et violences ; puis alternative de manie et de mélancolie, avec stupeur. Tendance à la démence.
M. Félix B.. âgé de 19 ans, demeurant à Paris, entre à Charenton le 28 jan¬
vier 1855. Doué d’une intelligence ordinaire, d’un caractère bon et affectueux, ce jeune homme, qui est né d’une mère aliénée, est sujet depuis quelques mois à des céphalalgies et à des épistaxis fréquentes, et se livre à l’onanisme depuis deux ou trois ans.
La maladie remonte à un mois ; elle est caractérisée par une lypémanie, avec
prédominance d’idées religieuses. M. B. est en proie à des soupçons, à de
prétendues persécutions de la part de ses amis, de ses parents, surtout de sou frère, qu’il a pris en haine. 11 est d’une timidité excessive, d’une défiance extrême, a peur que ses aliments soient empoisonnés, et refuse de manger. 11 est d’une dévotion exagérée, passe tout son temps à prier dans les églises, croit qu’on veut l’assassiner, a des terreurs imaginaires, avec hallucinations de la vue et de l’ouïe. A la suite de quelques bains, d’une saignée, de purgatifs, et de lotions froides sur la tête, cet état d’anxiété a un peu diminué, et depuis deux jours le malade paraît assez calme. Lors de son entrée, il est triste, abattu, répond lentement, mais exactement,aux questions qu’on lui adresse. Il est soumis pendant quelques jours à des bains prolongés, et reprend peu à peu des habitudes normales et régulières, reconnaît sa maladie, mais conserve toujours une certaine timidité.
Le 15 février, il retombe tout à coup, et sans cause connue, dans une profonde tristesse; il ne dort plus, est effrayé, rêve, pousse des cris et des gémissements, reste immobile toute la journée, la tête baissée, les yeux largement ouverts et exprimant l’hébétude, les bras pendants, ne parlant pas, s’isolant, refusant de travailler et de manger, parce qu’il conserve encore ses craintes d’empoisonnement. (Bains prolongés, révulsifs intestinaux, ventouses sèches le long du rachis.) Au bout de cinq jours, retour à l’état normal, gaieté, régularité des fonction organiques.
Le 5 mars, nouvelle période de mélancolie qui dure jusqu’au 14. Immobilité de tout le corps, mutisme, expression de terreur sur toute la physionomie, inquiétude, insomnie, refus non motivé d’aliments, cris plaintifs. Le traitement consiste en bains sulfureux, douches, affusions et révulsifs de toute espèce. Aussi, du 14 au 19, on remarque une amélioration notable chez M. B...... qui
reprend sa physionomie tranquille et calme, et recouvre l’usage de la parole et des mouvements, et mange facilement.
Le 19 mars, accès d’agitation furieuse ; le malade refuse tout à coup de manger, et, comme on insistait, il saisit la fourchette et le couteau qui sont devant lui, les brandit d’un air furieux en menaçant les infirmiers qui cherchaient à lui faire prendre quelque nourriture. Cette agitation, qui a une assez grande durée, est suivie d’une longue période de mélancolie. Tout le mois d’avril se passe dans la tristesse la plus complète, avec tous les symptômes décrits plus haut ; souvent même apparaissent des signes violents de désespoir. Lejeune B. dort
peu (s’agite dans son lit, déchire ses vêtements, se frappe la tête contre les meubles, se roule par terre et pousse des gémissements.
Mai. Même état de dépression, physionomie sombre et concentrée,indiquant
la nature des préoccupations du malade, qui répond à peine et mange toujours avec beaucoup de difficulté. — Bains sulfureux et affusions alternativement.
Juin. La période d’excitation éclate subitement, elle est très-violente ; B.
parle haut, avec loquacité, déclame, crie, gesticule, tient des propos incohérents; il court, saute, se roule par terre, attaque tout le monde, menace, injurie, crache au visage des gens; il est grossier et malpropre, salive beaucoup, bave, urine dans son pantalon, reste débraillé, les vêtements en désordre et déchirés ; il mange très-mal et d’une façon dégoûtante ; enfin il ne dort pas, et se livre à la masturbation dès qu’il n’a plus la camisole. Malgré les bains prolongés, les affusions froides, des saignées répétées tous les mois, et l’emploi des narcotiques, cette période de manie violente persiste, avec de courts instants de rémittence, pendant quatre mois. Ce n’est seulement qu’en décembre que le délire semble s’affaisser; M. B.dort mieux, est plus calme, plus mo¬
déré dans son langage et réservé dans ses actes , mais il nè tarde pas à retomber dans une stupeur profonde, et redevient immobile, muet, hébété,comprenant à peine lés questions qu’on lui adresse et avant perdu la mémoire.
En janvier 1856, nouvelle agitation qui dure deux ou trois mois.
Enfin le malade est transféré à Bicêtre le 30 avril de la même année, conservant encore un peu d’irritation, avec un commencement de démence. (Observation recueillie par M. le D r Linas, ancien interne , registre de 1855.)