‹ De la folie à double formeChapitre 27 sur 37 · OBSERVATION XVI · texte numérisé non relu

OBSERVATION XVI

Imbécillité avec accès réguliers de tristesse et de gaieté pendant un grand nombre d'années; durée des périodes, trois jours, sans intermittence aucune ; inefficacité du sulfate de quinine et du haschisch ; plus tard, irrégularité des accès, mort,

A. W. fut placé, en 1836, dans un établissement de la rue Neuve-Sainte-

Geneviève pour des actes qui avaient donné lieu à de nombreuses plaintes. D’une

bonne famille, W.avait été mis au collège, où il ne put apprendre qu’à lire et

à écrire. A deux reprises différentes , on le fit entrer dans une maison de santé; mais ce ne fut qu’à l’âge de 30 ans qu’il y fut maintenu définitivement. Lorsque M. Brierre reprit cet établissement, ce malade avait tout l’aspect physique et moral d’un imbécile : jugement nul, attention faible, crédulité extrême.

Mais ce qui fut remarqué dans son état mental, ce fut la forme intermittente régulière sous laquelle se présentaient les symptômes. Tous les trois jours, une métamorphose curieuse s’opérait dans sa personne : gai, tapageur, interpellant chacun par son nom, sans cesse en mouvement, faisant retentir la maison de ses cris, d’autant plus bruyant qu’il était plus près de retomber dans sa forme triste. Il continuait encore de marcher, mais sa démarche était incertaine, vacillante; ses yeux, agités de mouvements très-rapides, erraient, sans se fixer, d’un objet à un autre ; il saisissait ce qui lui tombait sous la main, le laissait tomber, s éloignait, revenait le reprendre.

Le pauvre W...., dont les chants avaient fini par faire place à un mutisme

-.complet, allait se placer immobile pies du réfectoire, dans la couiysur trois pavés, toujours les mêmes, et gardait celte attitude de statue depuis le matin jusqu’au soir, pendant le temps de la crise, qui durait trois jours, et à laquelle succédaient trois jours de gaieté. La lutte intérieure était annoncée par les changements de la figure: habituellement colorée, pleine,.animée, elle prenait une teinte jaunâtre, s’amaigrissait, devenait triste, immobile; la bouche pendante lui donnait un air de stupidité particulier; les yeux étaient mornes. L’affaiblissement général était très-prononcé dans les jambes, qui avaient quelque peine à ne pas fléchir. 11 était assez difficile de lui faire quitter son lieu d’élection pour prendre ses repas et le mettre à l’abri des intempéries des saisons. Pendant près de dix ans que ce malade fut confié à nos soins, la régularité des accès varia peu, à l’exception des deux dernières années.

Tant que durait la crise, on ne pouvait en tirer aucune parole; il détournait la tête et donnait les signes d’un véritable malaise si on s’obstinait à lui parler, et lorsque, vaincu par l’importunité, il murmurait quelques mots, ils étaient prononces à voix basse, d’une manière entrecoupée, et comme si un obstacle en gênait rémission. Quand il était à la tin de sa période de souffrance, on voyait les traits s’animer, la figure se colorer, et il disait que le poids de plomb qui le clouait au sol diminuait à chaque instant. Son retour à l’excitation était marqué par les mêmes symptômes; il s’écriait : «Je suis guéri, je suis en gaieté;!) se mettait à chanter, à sauter, à bondir, et à faire les ouvrages les plus pénibles.

En présence de cette régularité, nous eûmes la pensée de lui faire prendre le sulfate de quinine quelques heures avant l’apparition de la période de dépression,

W.prit, pendant plusieurs jours de suite et à diverses reprises, de 0,05 à 0,10

centigrammes de sulfate de quinine. Les seuls changements que nous observâmes furent un retard dans les accès, une période d’excitation un peu plus longue, des modifications dans l’époque de l’apparition de la période d’abattement, mais néanmoins la même forme, seulement variable en intensité et en durée..... Nous employâmes aussi le haschisch au début de la période de tristesse (30 grammes). Deux ou trois heures après l’ingestion de la substance, la figure prit une teinte jaune verdâtre ; W.commença à s’agiter, et fut obligé d’aban¬

donner son poste ordinaire ; il ne pouvait plus tenir sur ses jambes, il lui semblait que tout tournait autour de lui ; il lui fut presque impossible de manger ; son état d’abattement, qui durait trois jours, cessa au bout de deux jours et demi, et même, dès le commencement du deuxième, sa figure s’épanouit.

Quelques jours après, au plus fort de sa gaieté, nous fîmes prendre à ce malade 45 grammes de haschisch. A peine un quart d’heure s’était-il écoulé, que sa physionomie changea brusquement et tomba avec une rapidité extrême dans la

tristesse habituelle. Craignant pour sa santé, uous lui fîmes prendre une tasse de fort café, qui dissipa ce malaise sans lui rendre sa gaieté. L’accès de tristesse se prolongea cette fois quatre jours.

Enfin le malade fut abandonné aux effets de la nature, son état mental étant regardé comme incurable. Dans les deux dernières années de son séjour à la maison, la forme intermittente périodique perdit de sa régularité; les accès offraient beaucoup de variété dans le retour de la durée. Transféré dans un établissement

public, W.y est mort quelques mois après. (Observation abrégée de M. Brierre

de Boismont, insérée dans les Annales médico-psychol. de 1854, p. 144.)

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