‹ De la folie à double formeChapitre 33 sur 37 · OBSERVATION XXII · texte numérisé non relu

OBSERVATION XXII

Délire érotico-religieux avec phénomènes extatiqu'es ; manie suivie il’un état de mélancolie avec stupeur; durée des périodes très-longues et inégales; otorrhée pendant la période de dépression , disparaissant au moment de iexcitation.

Pauline t.est une aliénée de 24 ans ; les tristes antécédents qui ont amené

sa folie, sont ceux-ci : Enfant naturelle, sa mère spécula de bonne heure sur ses charmes. Vicieuse à 14 ans , abandonnée à 15 à toute la fougue de ses passions ; soumise plus tard à toutes les angoisses de la honte et de la misère, elle n’eut d’autres ressources que de se jeter dans une maison de prostitution. Elle en fut retirée un an après, et placée au couvent du Bon-Pasteur, à Metz. Elle y resta deux ans, et la réaction trop vive qui s’opéra dans ses sentiments fit éclater une manie religieuse qui fut suivie d’une période de profonde stupidité.

C’est dans cet état qu’elle nous est amenée. Pauline a le regard fixe et hébété ; on la pique avec des épingles, sans qu’elle témoigne aucune douleur ; si on l’abandonne à ses mouvements, elle se roule par terre; elle n’a pas conservé l’instinct de faire proprement ses besoins; elle ne répond à aucune question.

Nous plaçons la malade à l’infirmerie, et un écoulement de l’oreille droite attire notre attention. — Amers, purgatifs, toniques.

L’emploi des grands bains et des affusions froides avec réaction à l’extérieur au moyen de la sudation périphérique, font sortir cette malade de sa torpeur. Mais ce n’est que le cinquième mois que nous obtenons ce résultat favorable, et que nous parvenons, au moyen de sangsues appliquées à la partie interne des cuisses, à rappeler la mestruation, qui jusque-là avait fait défaut.

Pauline est plus réveillée, elle prononce quelques mots, mais n’achève pas ses phrases; elle rit parfois auxéclats, et sa figure reprend soudainement son immobilité. On la mène à la couture; elle reste avec son ouvrage dans les mains , en fixant continuellement ses regards sur ses compagnes, puis elle reprend son travail et brode avec une activité fébrile. Ces brusques revirements de son état intellectuel sont remplacés par une période de mélancolie. Pauline est calme, travaille avec régularité, répond avec convenance à toutes les questions qu’on lui adresse. Elle est devenue propre et arrange même sa toilette avec une certaine coquetterie. Nous espérons une amélioration progressive ; mais les tendances à la coquetterie augmentent, les yeux sont brillants, son regard est lascif. L’écoulement de l’oreille a disparu. Pauline, dans les réunions des malades, déploie une activité extraordinaire, elle danse, chante, et ses discours deviennent incohérents. Un

jour elle jette son ouvrage et se présente à la visite avec les cheveux épars et la toilette en désordre. L’obscénité de ses paroles et ses provocations érotiques nécessitent sou placement dans un quartier plus solitaire. Celte période dure à pep près trois mois. La malade redevient gâteuse; elle ne répond aux soins qui lui sont donnés que par des injures : elle dit s’appeler M me Poulmaire,et donne les détails les plus cyniques sur son ancien état de prostituée. Celte période d’excitation érotique est suivie d’un profond abattement, qui toutefois ne va pas jusqu’à la stupeur; les règles s’arrêtant de nouveau, l’écoulement de l’oreille reparaît. Après être restée trois mois dans cette situation nouvelle, Pauline redevient plus douce et plus timide. Un changement notable s’opère dans ses habitudes; elle porte le sentiment de la décence jusqu’au scrupule. Elle arrange sa toilette avec une sévérité extrême. L’intonation de sa voix a quelque chose de particulier, Elle parle du Bon-Pasteur de Metz, et témoigne le désir d’y retourner; elle s’appelle maintenant sœur Marthe des Cinq Plaies, Thérèse de Jésus, sœur Marie de la Résurrection. Elle ne parle plus à la première personne; «prenez notre robe, dit-elle àla sœur; voilà notre mouchoir.» Rien ne lui appartient plus en propre. La santé générale est bonne; la menstruation est peu copieuse, et son apparition se signale par de vives douleurs. Mais cet état de transition fait bientôt place à une agitation plus grande; la malade a des éclats de rires étranges ; elle s’impatiente pourunrien; elle court d’une extrémité du jardin à l’autre; monte sur lestaluset s’arrête pour lixer ses regards vers le ciel. Elle voit les auges qui lui sourient, «lie a des moments d’extase. (Morel, Études cliniques sur les maladies mentales, t. H,p. 176; 1851-52.)

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