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DÉFINITION ET HISTORIQUE

Nous donnons le nom de folie à double forme à un genre de folie particulier, caractérisé par la succession régulière de deux périodes, ['une d'excitation, l’autre de dépression, ou réciproquement. Cette définition est celle que M. Baillarger a prise lui-même pour titre d’un mémoire présenté à l’Académie de Médecine le 31 janvier 1854.

Bien avant cet auteur, les alternatives de la mélancolie et de la manie avaient été signalées et observées, et nous allons voir comment elles ont été interprétées par les médecins des diverses époques.

Nous suivrons, autant que possible, dans notre aperçu historique, l’ordre chronologique, ainsi que l’a fait lui-même M. Baillarger dans une de ses leçons publiées dans les Annales médico-psychologiques {juillet 1854), leçon à laquelle, du reste, nous puiserons largement et dont nous rapporterons quelques extraits. Ayant trouvé très-peu de notions précises chez les écrivains des siècles précédents, on nous permettra d’être bref sur ce que nous avons à en dire; nous tâcherons, au contraire,*de donner quelques développements aux recherches que nous avons faites dans les livres modernes.

Ce qui ressort de la lecture des anciens auteurs, c’est que tous s accordent à regarder la mélancolie comme le prélude ou le premier état de la manie. Pour eux, la mélancolie, parvenue à un degré très-élevé, constitue toujours une manie. Ainsi Alexandre de Tralles dit que la manie n’est autre chose que la mélancolie poussée à sa dernière période, et tel est le rapport de ces deux maladies, que

1861. — Geoffroy. 2

rien n’est plus aisé de passer de l’une à l’autre. Arétée regarde aussi la mélancolie comme l’origine de la manie, et il fait consister la cause principale de cette dernière vésanie dans l’accroissement de la première. Cœlius Aurelianus, Fréd. Hofmann, Boerhaave, Cullen, Mead, etc., considéraient égalementla manie comme une dégénérescence de la mélancolie.

Thomas Willis, dans les chapitres de Mania et de Melancolia de son traité de Anima brutorum (1), parle des transformations successives de la mélancolie et de la manie. Voici, en effet, ce qu’il dit: «Lorsque la mélancolie dure très-longtemps, il arrive assez souvent qu’elle se transforme en stupidité ou en manie. » Un second passage est beaucoup plus explicite et plus détaillé :

«Après la mélancolie, il faut traiter de la manie, qui en est si voisine, et qui a tant de rapportsavec elle , que ces deux maladies se succèdent toujours et que la première se transforme en la seconde, et réciproquement, La mélancolie, en effet, portée à son plus haut degré, détermine le délire furieux ; puis ce délire, après s’être calmé, se termine par la mélancolie (maladie atrabilaire). Il n’est pas rare de voir ces deux affections s’exclure et se remplacer mutuellement, comme la flamme et la fumée. Si l’on peut dire, en effet, que dans la mélancolie le cerveau et les esprits animaux sont obscurcis par une épaisse fumée et de noires ténèbres, la manie apparaît comme un incendie pour les illuminer» (2).

Cet auteur, comme les précédents, attribue donc aussi à la mélancolie le rôle de cause productrice à l’égard de la manie.

Si nous parcourons maintenant les traités modernes d’aliénation mentale, nous trouverons qu’il y est aussi question des alternances ou successions de la manie et de la mélancolie.

Ainsi Pinel (3) parle d’accès de manie qui dégénèrent en mélan-

(1) Opéra omnia, t. II, p. 245 et 255; Lyon, 1681.

(2) Bàillarger, Annales médico-psychologiques, 1854, p. 371.

(3) Traité médico-philosophique de l’aliénation mentale, 2 e édition; Paris, 1809.

colie, et vice versa. 11 prend pour titre d’un chapitre (p. 186) cette phrase : L’idiotisme, espèce d’aliénation fréquente dans les hospices, guérit quelquefois par un accès de manie. Or nous savons que, sous ce nom à'idiotisme, ce médecin comprend beaucoup de choses de ce qu’on a appelé démence aiguë, stupidité, mélancolie avec stupeur (1).« Quelques-uns des malades, surtout parmi les jeunes, qu’on m’amenait à Bicêtre, ajoute Pinel, après avoir resté plusieurs mois, ou même des années entières dans un idiotisme absolu, tombaient dans une sorte d’accès de manie qui durait vingt, vingt-cinq ou trente jours, et auquel succédait le rétablissement de la raison, par une sorte de réaction inattendue. »

D’après Jacquelin Dubuisson (2), la mélancolie se complique souvent avec la manie, ou bien elle se convertit en cette dernière maladie, sorte de métaptose qui en opère souvent la guérison. Dans ces cas , qui sont encore assez fréquents, la manie paraît être le symptôme prédominant, et n’être autre chose qu’une forme intermittente de vésanie à accès plus ou moins réguliers, dont les intervalles lucides peuvent être remplis par des symptômes nouveaux. «Car, dit Dubuisson, la manie périodique n’est pas toujours simple , c’està-dire que les accès n’ont pas toujours des intervalles lucides de raison quand il y a complication soit avec l’hypochondrie, la mélancolie, la démence. Dans ces cas, les symptômes propres à ces diverses maladies se manifestent entre les accès maniaques. » (P. 187.) Nous retrouverons cette idée dans des auteurs récents, ainsi que nous le verrons plus loin.

G’est surtout dans plusieurs endroits de l’ouvrage d’Esquirol (3) que nous voyons signalés les faits que nous étudions, et nous aurons plus tard occasion de lui emprunter plusieurs observations y venant à l’appui.

(1) Baillarger, Bulletin de l’Académie de Médecine, 1854, p. 350.

(2) Des Vésanies; Paris, 1816.

(3) Des Maladies mentales, t. II; Paris, 1838.

« La folie, dit Esquirol (t. I, p. 80), se transforme eu quelque sorte, et les diverses formes de délire se remplacent, se succèdent. Nous devons ajouter quelles se compliquent pour former des composés binaires, ternaires. La lypémanie se complique avec la manie; la démence, avec la manie et la monomanie. » Pour Esquirol, les alternatives de la mélancolie et de la manie sont deux maladies distinctes, et l’on voit qu’il pense de même des alternatives de la manie avec d’autres maladies, quand il dit (t. II, p. 170) : «Il n’est pas rare de voir la manie alterner d’une manière très-régulière avec la phthisie, l’hypochondrie et la lypémanie.» Cependant, et c’est un progrès à notre avis, cet illustre médecin insiste ici sur la très-grande régularité de ces alternatives.

Nous empruntons les lignes suivantes à la savante analyse que M. Baillarger a faite dans ses leçons (1). «$ > T /i

«Un autre point qui, dit M. Baillarger, tient une grande place dans cette étude, semble avoir été bien jugé par Esquirol. Il a remarqué, au moins dans certains cas, qu’entre l’accès de mélancolie et l’accès de manie, il n’y a que de simples rémittences, et non des intermittences complètes, ainsi que l’ont cru après lui plusieurs auteurs. Nous lisons, en effet, à la page 79 du tome I er : « La rémission, dans quelques cas, n’est que le passage d’une forme de délire à une autre forme: ainsi un aliéné passe trois mois dans la lypémanie, les trois mois suivants dans la manie, enfin quatre mois, plus ou moins, dans la démence et ainsi successivement, tantôt d’une manière régulière, tantôt avec de grandes variations. »

«Outre le fait de la rémittence entre les deux formes, ajoute M. Baillarger, Esquirol tendrait en même temps à établir, ce qui me paraît une erreur, que cette succession n’a rien de spécial à la mélancolie et à la manie, puisqu’il fait, comme on le voit, intervenir la démence. Les lignes qui suivent démontrent qu’après avoir parlé

(1) Annales médico-psychologiques, 1854 , p. 373 et suiv.

de la même manière de la succession de la mélancolie avec la phthisie, l’hypochondrie, la démence et la manie, le même auteur a confondu encore d’autres faits, qui demandent évidemment à être distingués.

«Quelques heures, quelques jours, quelques mois avant l’explosion de la manie , il est, dit-il, des individus qui sont hypochondriaques , profondément mélancoliques, tandis qu’il en est d’autres qui tombent dans une stupeur profonde, paraissant privés de tous sentiments, de toute idée; Ils sont sans mouvement , restent où on les pose; il faut leur porter les aliments à la bouche, les habiller; les traits de la face sont crispés, les yeux rouges et brillants. Tout à coup la manie éclate avec tout son délire, toute son agitation. » :

N’est-il pas évident qu’il n’y a aucune analogie à établir entre les cas où la manie éclate, après quelques jours de tristesse et d’abattement, et ceux dans lesquels cette maladie a été précédée d’un véritable accès de mélancolie* qui s’est prolongé pendant plusieurs mois.

«Voici, sur centième point, l’opinion d’un de ses élèves, le D r Auceaume (1) : «Le délire mélancolique, dit celui-ci, est-il susceptible d’être compliqué avec d’autres délires? Je ne le crois pas. Serait-ce avec le délire maniaque? Le délire ne peut être à la fois partiel et général : ces deux étals opposés ne sauraient exister simultanément, il est constant cependant que la manie et la mélancolie affectent quelquefois le même individu , se succédant alternativement à des intervalles plus ou moins rapprochés, ou à des périodes plus oit moins éloignées, régulières ou irrégulières. Mais ce n’est pas là une complication ; ce sont deux affections de l’esprit qui existent isolément dans des temps différents. »

« Ainsi, point de doute, la mélancolie et la manie sont ici, pour

(1) De la Mélancolie, thèse de Paris, 1818, n° 16, p 157.

Anceaume comme pour Esquirol, deux affections isolées de l’esprit.

«On trouve dans l’ouvrage classique de Griesinger (1) plusieurs passages importants sur le sujet qui nous occupe.

« La transition de la mélancolie à la manie et l’alternance de ces deux formes sont très-ordinaires. Il n’est pas rare de voir toute la maladie consister dans un cycle des deux formes, qui alternent souvent très-régulièrement. D’autres observateurs, et nous-même, avons vu des cas où la mélancolie survenue en hiver est remplacée par une manie au printemps, qui, en automne, se transforme de nouveau en mélancolie.

« Les accès de manie avec agitation alternent souvent avec un état de mélancolie ; quelquefois il y a entre ces deux formes une alternance régulière, pour celles, par exemple, qui débutent à une certaine époque de l’année. D’autres fois on voit ces accès de manie avec agitation revenir après des intervalles complètement libres, réguliers ou irréguliers, de un, deux, trois ans, ou davantage. C’est là une forme fâcheuse de véritable épilepsie psychique, qui partage

avec l’épilepsie ordinaire la gravité du pronostic. Il y a, par

exemple, des cas de manie qui sont précédés seulement pendant quelques jours d’une grande anxiété, d’inquiétude, d’un état de désespoir. D’autres fois le stade mélancolique se prolonge pendant toute une année sous une forme moins intense et avec des rémissions plus ou moins rapprochées.....

« On a déjà indiqué comment, dans la plupart des cas, l’état mélancolique se transforme en un état maniaque et réciproquement. En suivant attentivement le développement de la maladie, on peut voir, chez les mélancoliques, le sentiment d’une anxiété douloureuse s’accroître de jour en jour, se traduire d’abord par une sorte d’inquiétude violente qui, continuant toujours à faire des progrès,

(1) Die Pathol, und Thérapie der psychischen Krankheiten, p. 226; 1845.

se transforme en une agitation maniaque complètement caractérisée. »

« Ces passages de l’ouvrage de Griesinger pouvent que lui aussi a souvent observé la transformation de la mélancolie en manie. Il est d’ailleurs évident qu’il a confondu, comme Esquirol, des faits trèsdifférents, ceux, par exemple, dans lesquels la manie est précédée de mélancolie pendant quelques jours, et ceux dans lesquels le stade mélancolique se prolonge pendant toute une année. D’autre part cependant, il faut reconnaître que ce médecin a mieux décrit, qu’on ne l’avait fait jusqu’à présent, le passage de la mélancolie à la manie ; en outre, il a fait la remarque très-juste, que les alternatives de la manie et de la mélancolie s’observaient surtout chez les malades dont les accès reviennent à certaines époques régulières de l’année. Enfin nous devons mentionner encore cette comparaison trèsexacte de la maladie à un cercle. L’aliéné, ne sortant de la manie que pour retomber dans la mélancolie, puis de nouveau dans la manie, et ainsi de suite indéfiniment, roule en effet dans une sorte de cercle . »

Nous allons revenir dans un instant sur ce mot cercle, auquel M. Falret paraît avoir attaché une certaine importance.

Disons avant que Fodéré n’a pas oublié de parler, dans son Traité du délire (1), des alternatives de ces deux formes ( manie et mélancolie), car il dit (t. I er , p. 602) : «La manie qui a été précédée d’une longue mélancolie, et qui est remplacée par cette espèce dans les intervalles, et après que les paroxysmes de fureur ont cessé, ne doit jamais être regardée comme complètement jugée: elle laisse toujours des craintes pour l’avenir, et e.Ue est même assez fréquemment terminée par le suicide, dans le temps où l’on s’y attend le moins. »

En 1851, M. Falret fait mention, dans ses leçons, de la folie cir-

(1) T. Il; Paris, 1847.

■culaire, et désigne par là, à côté des types continu, intermittent et rémittent, qu’affectent les maladies mentales, un type circulaire, réalisant ainsi par un mot la comparaison, faite par Griesinger, de la manie et de la mélancolie à un cercle. C’est en effet ce qu’il énonce dans la Gazette des hôpitaux {14 janvier 1851), à propos de la marche de la folie. Ainsi, après avoir parlé des variations qu’offre la folie dans ses degrés et ses types, ainsi que de ses transformations, il ajoute : «Il est une forme spéciale que nous appelons circulaire, et qui consiste, non comme on l’a dit fréquemment, dans l’alternative de la manie et delà mélancolie, séparée par un intervalle lucide plus ou moins prolongé, mais dans le roulement de l’exaltation maniaque, simple suractivité des facultés, avec la suspension de l’intelligence. Une période d’exaltation alterne avec une période ordinairement plus longue d’affaiblissement. U n’y a généralement ni véritable aliénation partielle, ni aliénation générale ; c’est, en quelque sorte, le fonds de chacune de ses formes, sans leur relief. Chose remarquable ! chacun de ces deux états pris à part est plus curable que les manies et les mélancolies ordinaires , et leur réunion constitue toujours une forme incurable des maladies mentales. » ici donc M. Falret, pas plus que Griesinger, n’a songé à créer une entité morbide nouvelle; il appelle seulement l’attention des médecins sur le roulement continu de ces deux états successifs, en même temps que sur la gravité de leur pronostic.

Le savant aliéniste Guislain a cité aussi ces alternatives de dépression et d’excitation. «J’ai pu constater, dit-il (1), la mélancolie alternant avec la manie ; d’autres fois, j’ai observé une fusion complète entre ces deux phénomènes, comprenant à la fois la tristesse et la violence. Je soigne en ce moment un malade qui est mélancolique tous les quatre jours et maniaque le reste du temps. »

(1) Leçons orales sur les phrénopathies, t. !, p. 152; Paris et Gand, 1852.

A la même époque, M. le D r Billod, dans un mémoire inséré dans les Annales médico-psychologiques de 1852, et intitulé des Intervalles dits lucides chez les aliénés , disait : «La manie est bien plus rarement intermittente qu’on le pense ordinairement. Assez souvent, il est vrai, on voit des individus présenter des intervalles plus ou moins réguliers, des perturbations avec exaltation de la sensibilité, de l’intelligence et de la volonté. Ces troubles ont une durée variable et paraissent, après une certaine période, cesser complètement; mais, pour un observateur attentif, l’état mental qui leur succède est bien loin d’être un état normal. Assez ordinairement alors, on observe une teinte de mélancolie que rien ne justifie..... Nous croyons aussi qu’il se produit alors quelques troubles de la sensibilité et de l’intelligence qui restent intérieurs et inaperçus, tant parce que les malades n’en ont pas conscience, que parce qu’ils sont peu expansifs, et semblent concentrer en eux-mêmes ce qu’ils éprouvent. » Et un peu plus loin, à l’appui de ce fait, M. Billod cite une observation (obs. 21 ) qui est un véritable type de folie à double forme.

Dans un ouvrage plus récent (1), et qui peut être considéré comme une réimpression de ses leçons, M. Falret a développé de nouveau ses idées sur la folie circulaire, mais toujours à propos de la marche de la folie, et non en tant que maladie mentale spéciale. Voici ce qu’il dit en effet : «La transformation de la manie en mélancolie, et réciproquement, a été signalée, dans tous les temps, comme un fait accidentel ; mais on n’a pas assez remarqué, ou du moins on n’a pas dit d’une manière expresse, qu’il existe une certaine catégorie d’aliénés chez lesquels se manifeste avec continuité, et d’une manière presque régulière, la succession de la manie et de

(1) Leçons cliniques de maladies mentales, faites à l’hospice de la Salpêtrière , p. 249,250 ; janvier 1854.

1861. Geoffroy. 3

la mélancolie. Ce fait nous a paru assez important pour servir de base à une forme particulière de maladie mentale, que nous appelons folie circulaire, parce que l’existence de ce genre d’aliénés roule dans un même cercle d’états maladifs qui se reproduisent sans cesse comme fatalement, et ne sont séparés que par un intervalle de raison d’assez courte durée. Faisons remarquer toutefois que les deux états dont la succession continuelle constitue la folie circulaire ne sont, en général, ni la mélancolie ni la manie proprement dites, avec leurs caractères habituels ; c’est, en quelque sorte, le fonds de ces deux états de maladie mentale, sans leur relief. D’une part, il n’y a pas incohérence d’idées, comme dans la manie, mais simple exaltation maniaque, c’est-à-dire activité extrême des facultés, avec besoin incessant de mouvement et désordre très-marqué dans les actes. D’autre part, il n’y a pas lésion restreinte de l’intelligence, et prédominance de certains délires bien déterminés, comme dans les mélancolies ordinaires, mais dépression physique et morale portée quelquefois jusqu’à la suspension des facultés intellectuelles et affectives. Cette période de folie circulaire est ordinairement plus longue que la période d’exaltation maniaque. Chose remarquable! ces deux variétés de la manie et de la mélancolie, qui, prises isolément, sont plus curables que les autres, présentent la gravité la plus grave lorsqu’elles se trouvent réunies pour former la folie circulaire. Jusqu’ici nous n’avons vu que des rémissions plus ou moins notables dans le cours de cette affection : jamais nous n’avons observé de guérison complète, ni même d’amélioration durable. »

Ici là encore, M. Falret a modifié un peu sa première opinion, puisque pour lui le cercle d’états maladifs dans lequel roule l’aliéné est non plus continu comme autrefois, mais interrompu par des intervalles lucides d’assez courte durée. Enfin ce n’est que cette fois qu il signale la régularité dans la succession de la manie et de la mélancolie.

Nous arrivons maintenant au mémoire de M. Baillarger, que l’on

trouve inséré dans le Bulletin de l'Académie de Médecine (31 janvier 1854, t. XIX), ainsi que dans la Gazette hebdomadaire (février 1854), et qui fait le fonds de notre travail. Sans vouloir analyser ici ce mémoire, que nous développons longuement plus loin, nous dirons que l’auteur a établi une entité morbide nouvelle, et fait une folie simplement intermittente, dont chaque accès est composé de deux stades.

Lors de la lecture de ce mémoire à l’Académie de Médecine, M. Fairet, dans la séance suivante (14 février), viri-t contester la priorité de ce nouveau genre de folie, qu’il prétendit avoir fait connaître depuis longtemps. Il lut alors, à son tour, un travail sur la folie circulaire, qu’il considère cette fois comme une maladie.spéciale. Il se sert en effet de cette dénomination pour désigner « une forme d’aliénation mentale, caractérisée par l’évolution successive et régulière de l’état maniaque, de l’état mélancolique, et d’un intervalle lucide plus ou moins prolongé. »

Après avoir établi nettement qu’il ne s’agit ici ni de folie intermittente ni de folie rémittente, l’auteur ajoute : « Pour constituer la folie circulaire, la dépression et l’excitation doivent se succéder pendant longtemps, et se succèdent le plus souvent pendant toute la vie, d’une manière presque régulière, et dans un ordre toujours le même, et avec un intervalle de raison ordinairement assez court

relativement à la durée des accès.C’est un véritable cercle dans

lequel roule l’aliéné. Tantôt le cercle est décrit en trois semaines ou un mois, tantôt il n’est complet qu’après plusieurs mois ou plusieurs années. Du reste, que l’évolution soit lente ou rapide, ce caractère de durée ne change rien à la nature de la maladie ; elle reste la même dans ses traits généraux comme dans ses principaux détails. Aussi pensons-nous que c’est une véritable forme de maladie mentale, parce qu’elle consiste dans un ensemble de symptômes physiques , intellectuels et moraux, toujours identiques avec eux-mêmes dans les diverses périodes, se succédant dans un ordre déterminé r de telle sorte qu’en constatant certains d’entre eux, on peut d’avance

annoncer l’évolution ultérieure de la maladie. Elle est même, à plus juste titre que la manie et la mélancolie, une forme naturelle, car elle n’est pas basée sur un seul caractère principal, la quantité de délire , la tristesse ou l’agitation , mais sur la réunion de trois états particuliers, se succédant dans un ordre déterminé, possible à prévoir, et n’étant pas susceptible de transformation. Un caractère général de la folie circulaire, c’est la ressemblance, chez le même malade, de chacune des périodes de chaque accès; elle a lieu ordinairement non-seulement dans les symptômes principaux, mais dans la plupart des détails , non-seulement dans le fait de l’excitation ou de la dépression, mais dans les idées et les sentiments exprimés par les malades, ainsi que dans les symptômes physiques. Cette ressemblance va même quelquefois jusqu’à la reproduction des mêmes manifestations, à la même époque de chaque période. »

Comme on peut le voir, M. Falret, dans son mémoire, abandonne ses idées anciennes, pour se rallier en fait à l’opinion de M. Baillarger. On y trouve, au reste, une description de la maladie qui se rapproche si bien de la folie à double forme, que nous avons cru devoir la citer plus loin. L’auteur a en outre traité plus longuement la question d’étiologie, surtout au point de vue de l’hérédité, et la question médico-légale, de sorte qu’on peut dire qu’il complète en partie le travail de M. Baillarger. C’est pour cela que nous nous sommes beaucoup aidé de ces deux mémoires; aussi ne devra-t-on pas s’étonner de retrouver dans le cours de notre travail le mot de folie circulaire, que nous ne citons que pour être fidèle, sans y attacher aucune autre importance.

Telle est la part qui revient à M. Falret à propos de ce nouveau genre de folie. Nous ne voulons pas nous appesantir sur des détails de priorité ni sur les discussions qui eurent lieu au sein de l’Académie de Médecine après la lecture de ces deux mémoires. Nous comparerons seulement les opinions diverses de M. Falret avec celles qu’a émises M. Baillarger en 1854, et nous verrons alors en quoi

elles différaient jadis et se rapprochent maintenant, et enfin ce qu’il faut penser de la folie circulaire.

Jusqu’en 1854, M. Falret faisait de sa folie circulaire une véritable folie intermittente à formes alternes, dont il admettait, comme Anceaume et d’autres, l’ordre de succession de la façon suivante : manie, intermittence ; mélancolie, intermittence ; manie, etc. : c’est-àdire des intermittences entre les périodes et non entre les accès. M.Baillarger établit lecontraire,et arrive à substituer à une folie intermittente à formes alternes une folie simplement intermittente dont voici l’ordre de succession : manie-mélancolie (accès), intermittence; manie-mélancolie (accès), etc.; c’est-à-dire que « l’intermittence n’arrive qu’après l’évolution des deux périodes, ou autrement après l’accès complet, comme cela a lieu dans toutes les maladies intercurrentes; et en outre, comme conséquence, il n’v a qu’une seule intermittence, au lieu de deux» (1).

Si M. Falret a parlé autrefois de la folie circulaire comme étant composée de deux maladies distinctes qui se remplacent, il a fini par admettre, avec M. Baillarger, quelle doit former une maladie unique à forme bien naturelle, composée seulement d’états distincts; de plus , il a parfaitement reconnu que ce que l’on prenait le plus souvent pour des intermittences complètes n’était que de simples rémittences, et qu’il n’y avait pas là un retour complet à la raison : «Au moment où l’agitation a cessé, dit-il, il se produit un état assez difficile à caractériser; il participe de l’excitation trèsamoindrie qui finit et de la dépression qui commence. Est-ce là un véritable intervalle lucide? Nous répondrons négativement, en prenant en considération la généralité des faits» (2).

Du moment que M. Falret admet que l’intervalle lucide n’existe pas ou existe à peine entre les périodes, il se rapproche donc de

(1) Annales médico-psychologiques, loc. cit., p. 380.

(2) Bulletin de l'Académie de Médecine, loc. cit., p. 392.

l’opinion de M. Baillarger, et fait, comme lui, une folie purement et simplement intermittente; comme lui, il établit très-bien des accès. Reste encore une certaine divergence d’opinion, mais de peu d’importance.

a Je n’avais compté, dit M. Baillarger (b) , que deux périodes, l’une de dépression, l’autre d’excitation, sans songer à admettre, comme une troisième période, l’intermittence qui sépare les accès entre eux. M. Falret au contraire regarde l’intermittence comme une troisième période: «Nousappellerons, dit-il, accès de la folie circulaire la réunion des trois périodes dont la succession forme un cercle complet ; ces trois périodes sont : 1° Yétat maniaque, 2° Y état de dépression, 3° Y intervalle lucide. Cette troisième période, pendant laquelle le malade revient à la santé, peut avoir une durée très-variable, selon que la folie circulaire est à courtes ou à longues périodes. Dans ce dernier cas, en effet, Y intervalle lucide peut avoir une très-longue durée. » Il est bien certain que l’admission de cette troisième période d’intermittence ou de santé, comme on voudra l’appeler, ne change absolument rien à la constitution de l’accès. Si un auteur croyait devoir admettre demain que la fièvre intermittente quotidienne se compose de quatre stades au lieu de trois, comptant rintermittence pour le quatrième stade, cela ne changerait rien à

la nature de la maladie ni à l’accès lui-même.La folie circulaire

étant donc devenue une maladie intermittente, cette dénomination n’a plus sa raison d’être, ou bien alors il faudrait l’appliquer à toutes les affections intermittentes. Le malade atteint de fièvre intermittente roule, en effet, fatalement dans un même cercle, tout aussi bien que le malade atteint de folie à double forme ; seulement, au lieu de l’excitation, la dépression et l’intervalle lucide, nous avons le frisson, la chaleur, la sueur et l’intermittence. »

Tel est, en quelques lignes, le résumé des différents points que

(1) Annales médico-psychologiques, 1854, p. 389.

M. Baillarger a si savamment discutés à l’Académie de Médecine et dans ses cours.

Quoi qu’il en soit, il est à remarquer que depuis la publication du mémoire de M. Falret, il a paru peu d’observations sous le titre de folie circulaire, et que toutes au contraire portent le nom de folie à double forme.

Depuis lors il a été question de cette affection mentale dans les recueils spéciaux : ainsi M. Billod , qui, en 1852 (voir page 17), citait les alternatives de la manie et de la mélancolie, sans préciser davantage, dans un mémoire publié en 1856 (1), parle de la folie à double forme ; voici ce qu’il dit en effet : « La lypémanie avec réaction de tristesse peut alterner avec des accès de manie et constituer la folie appelée circulaire par M. Falret, à double forme par M. Baillarger, et qui serait mieux nommée, je crois, folie à double phase. Nous croyons pouvoir, en effet, exprimer l’opinion que, dans cette forme d’affection, la lypémanie est la forme principale, et que la phase de manie n’est que le produit de la réaction de la phase mélancolique. Nous nous croyons aussi fondé à admettre que si, par la phase de manie , le système nerveux s’est débarrassé d’un excès d’innervation, l’émission a pu aller au delà de la quantité excédante, et par suite la dépression a dû succéder à l’excitation. Quoi qu’il en soit de cette explication toute hypothétique, il me paraît impossible de ne pas admettre l’enchaînement et la solidarité qui unissent entre eux les deux modes de manifestations, et qui en font bien plutôt deux phases d’une même affection que deux maladies distinctes et alternantes. Chez un malade de l’asile de Blois, les alternatives oscillaient entre quinze jours et un mois; et, ce qui me semble démontrer qu’il y a solidarité ou plutôt subordination des deux phases l’une à l’autre , c’est que , toutes choses étant égales d’ailleurs, la Manie était d’autant plus intense que la lypémanie était accom-

(t) Annales médico-psychologiques, p. 333 (des Diverses formes de lypémanie).

pagnée’ d’une réaction de Irisfessè plus profonde et plus prolongée. »

Sans entrer dans les idées théoriques de cet auteur, nous admettrons avec lui l’enchaînement et la solidarité des deux phases.

Un peu plus lard, en 1858, un élève de M. Billod, M. Combes, dans sa dissertation inaugurale (1), répète presque les paroles de son maître, et insiste également sur la dépendance des deux phases. Ainsi, après avoir dit ( page 55), à propos des intermittences dans la marche de la folie : « La dépression qui survient quelquefois dans la manie ne fait nullement obstacle à la loi d’intermittence ; loin de là même, puisque nous pensons que l’intermittence peut être remplie par une véritable vésanie, » il ajoute plus loin : « Quand l’intermission est une vésanie dépressive, le rapport est peut-être plus complexe encore, et alors beaucoup moins connu. Toujours ici i’une des deux phases est dépendante de l’autre; presque toujours elles finissent par être toutes les deux dépendantes l’une de l’autre. » Enfin, si nous ouvrons le livre d’un auteur récent, M. Morel (2), nous trouvons à peine quelques lignes sur la folie circulaire ou à double forme (3) !

Tel est l’état de la question qui nous occupe, et nous terminerons «et aperçu historique, peut-être un peu long, pour arriver ensuite

(1) De la Marche de la folie, thèse de Paris, 1858, n° 36.

(2) Traité des maladies mentales ; Paris, 1860.

(3) Au moment de livrer notre travail à l’impression, uous avons appris qu’un •mémoire de M. le D r Jules Délayé avait paru sur ce sujet dans le Journal de mèr <decine de Toulouse (septembre 1860). Il est intitulé: De la Folie à formes alternes ; Æt par là, l’auteur désigne une affection mentale caractérisée par deux périodes distinctes se reproduisant alternativement, avec ou sans intermittence entre la production de deux périodes géminées. Nous n’avons pu nous le procurer à temps pour le citer dans le cours de notre dissertation : nous dirons seulement ici que les conclusions émises par M. Délayé se rapprochent parfaitement des nôtres.

à la description de la maladie. Mais cependant nous ne pouvons quitter ce chapitre sans faire remarquer que, depuis les travaux publiés sur la folie à double forme , ce genre de folie a été noté dans une autre affection bien commune ; nous voulons parler de la paralysie générale. Nous proposant de revenir plus loin sur ce point, nous signalerons seulement, en passant, qu’un certain nombre de faits ont été cités et envisagés de cette façon devant la Société médico-psychologique (1), par MM. Baillarger, Brierre de Boismont , Renaudin, Lunier, etc.

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