‹ De la folie à double formeChapitre 5 sur 37 · DESCRIPTION · texte numérisé non relu

DESCRIPTION

Pour faciliter la description de la folie à double forme, nous appellerons, avec les principaux aliénistes, accès de la folie à double forme la réunion des deux périodes, excitation et dépression. Pour certains auteurs, M. Falret entre autres, l’accès se compose de trois périodes ; mais nous avons déjà assez insisté sur ce point précédemment pour que nous n’y revenions plus. Il nous suffira de décrire un de ces accès pour donner une idée exacte de tous les autres, puisqu’ils se ressemblent entre eux chez le même malade. On observe la folie à double forme à deux degrés ou à deux variétés différentes. Bien que M. Falret n’ait pas admis cette division, que nous considérons comme importante, surtout au point de vue médicolégal, il a néanmoins laissé entrevoir, dans la description qu’il fait des deux périodes, qu’il y a des nuances diverses. Voyons, en effet, ce qu’il dit dans sa description (2), qui, du reste, va donner un trèsbon aperçu des deux états différents qui constituent notre genre de folie.

«En général, Y état maniaque est caractérisé par une simple exal-

(1) Annales médico-psychologiques, 1858 et 1859.

(2) Bulletin de l'Académie de Médecine, 1854, p. 391 et suiv. 1861. - Geoffroy.

tation de l’intelligence et des sentiments, qui d’abord n’est remarqué que comme un des moments heureux où l’esprit se développe avec activité, où tout paraît facile, où la nature se présente sous l’aspect le plus riant ; le malade n’offre alors qu’une plus grande activité de toutes les facultés, et il semblerait modifier en bien, aux yeux des spectateurs étonnés, si l’on ne voyait déjà poindre quelques lé r gères altérations des sentiments, et si les accès ne commençaient à paraître étrange et même désordonnés. Progressivement et en trèspeu de temps, le mal augmente ; l’exubérance des idées devient prodigieuse, les sentiments s’exaltent, des témoignages de tendresse sont donnés aux personnes autrefois indifférentes, et des manifestations haineuses éclatent contre les personnes naguère les plus chères ; les mouvements sont rapides et incessants. C’est dans cette période que les malades , laissés libres , déplacent, culbutent tous leurs meubles, changent d’appartement, bouleversent leur jardin, sont espiègles, mutins, jouent toute espèce de tours, font des projets et les exécutent presque instantanément, composent, écrivent en prose et en vers , et cette prodigieuse activité, qui déborde par toutes les issues, est pendant la nuit ce qu’elle est pendant le jour ; le malade éprouve le sentiment d’une santé physique parfaite, et souvent, en effet, les états maladifs antérieurs se suspendent pendant cette période d’excitation. L’appétit est augmenté, toutes les fonctions organiques paraissent avoir une activité plus grande; et, malgré l’absence de sommeil, le malade supporte gaiement et sans fatigue aucune tous les mouvements incessants et tous Içs excès auxquels il se livre. La face est colorée, les yeux brillants, animés ; les traits du visage sont d’une grande mobilité, et tous les sens ont acquis une grande acuité. L’excitation que nous venons de décrire se prolonge habituellement, à peu près au même degré, pendant toute la durée de cette période, sans présenter ce désordre extrême et général des idées et des sentiments qui constituent la manie ordinaire. » C’est ici que commence pour nous un second degré de la maladie, dont les symptômes vont croissant ;

mais laissons parler l’auteur : « Cependant il est un certain nombre de cas dans lesquels la période d’excitation consiste dans un véritable accès de manie, souvent même avec illusions et hallucinations trèsintenses et très-prononcées. Il est plus fréquent encore de constater chez les malades qui ont une simple excitation maniaque des paroxysmes , pendant lesquels le délire est tout à fait maniaque et présente même quelques symptômes de débilité intellectuelle, et surtout lorsque la maladie est ancienne.

<iUétat de dépression s’établit aussi le plus souvent par degrés; mais nous ne nions pas que, dans des cas exceptionnels, la dépression, comme l’excitation, ne puissent être brusques dans leur apparition. Les malades, au commencement de la période de dépression, au lieu d’aller au-devant des personnes pour les accabler de la volubilité de leurs paroles, au lieu de harceler ceux qui les entourent, de faire dès espiègleries, et de se livrer à la joie, commencent à se tenir à l’écart, et ne profèrent plus que de rares paroles. Quelquefois ils agissent comme une personne qui éprouverait de la honte de l’état précédent, dont ils conservent un souvenir plus ou moins complet; il en est d’autres qui sont dans un état d’humilité. Bientôt tous ces symptômes augmentent ; les malades restent tout à fait solitaires et dans l’immobilité. Autant ils étaient exigeants dans la période d’excitation, autant ils sont humbles dans la période de dépression , et leur humilité va quelquefois jusqu’à refuser les soins dont ils sont l’objet, croyant ne pas les mériter; l’affaissement devient de jour en jour plus prononcé. Enfin, dans certains cas, il arrive un moment où le malade est comme transformé en une statue. L’instinct de conservation lui-même est affaibli, au point que le malade n’aurait pas l’impulsion suffisante pour aller chercher les aliments ou pour les demander, s’ils ne lui étaient offerts, même avec instance. Les sentiments sont très-affaiblis ; le malade ne manifeste ni sympathie ni antipathie ; il se laisse aller sans réaction à l’impulsion qu’on lui donne; il a perdu toute spontanéité d’action. Les mouvements sont lents, nuis ou presque nuis ; souvent on est obligé d’en-

traîner les malades là où l’on veut les conduire, de les habiller, de les déshabiller, ou du moins de leur donner l’impulsion pour qu’ils accomplissent ces actes. Les symptômes physiques sont les suivants : la face est pâle, les traits, tirés en bas, annoncent l’affaiblissement plutôt que l’anxiété ; les yeux sont ternes, les paupières à peine ouvertes, et tous les sens semblent endormis. Le malade paraît éprouver un sentiment de malaise général, et tous les organes de la locomotion sont dans un état de torpeur ; l’appétit est très-diminué, le malade mange lentement; la digestion est également lente, et la défécation se fait péniblement. Le sommeil est meilleur que pendant la durée de l’excitation, mais il n’est ni régulier ni prolongé. Tels sont les phénomènes les plus constants dans l’état de dépression, ce qui nous a fait dire que c’était le fond de l’état mélancolique sans son relief, c’est-à-dire sans idées délirantes bien déterminées, Néanmoins (ici encore un second degré ) il est un certain nombre de malades qui présentent des idées prédominantes, et, parmi ces idées, nous ferons remarquer celles d’humilité , de ruine, d’empoisonnement, de culpabilité. La période de dépression, après être

arrivée à son apogée et y être restée stationnaire, décline petit à petit, et passe d’ordinaire par gradations insensibles pour arriver à l ’intervalle lucide. »

Arrivons maintenant à la description de chacun des degrés de la maladie, degrés que nous établissons d’après la présence ou l’absence de conceptions délirantes.

Au premier degré, la folie à double forme existe sans apparence de délire, et sans que les deux états soient bien prononcés. Aussi il n’est pas rare de rencontrer dans la société des personnes qui, durant une semaine, un mois, une saison même, semblent sous l’empire d’une exaltation quelconque; et la semaine, le mois, la saison, qui suivent, sous l’empire d’une dépression qui leur fait tenir une conduite tout opposée.

Esquirol rangeait cela dans la monomanie et ce qu’il appelait parfois, avec Pinel, manie raisonnante . On trouve, en effet, des exemples de folie à double forme dans plusieurs de ses observations, et entre au-

tries dans celies que nous rapportons à la fin de ce travail , sous les n os 19 et 20. Dans ces deux cas, nous voyons deux états opposés se succédant d’une saison à l’autre : l’excitation se montrant pendant l’hiver, et la dépression survenant à l’approche du printemps. La conduite des personnes atteintes de folie à double forme est trèsbizarre, parfois même inexplicable pour quiconque ne voit que superficiellement les choses. Voici deux exemples que nous avons recueillis aux leçons de JV1. le D r Marcé, faites l’hiver dernier à l’École pratique; ils nous montreront que pour chaque malade, il y a une différence bien saisissante entre les deux genres de conduite tout opposés. Le premier (que M. Baillarger cite aussi depuis longtemps à ses leçons) concerne un négociant qui, vers l’âge de 50 ans, manifeste un curieux changement dans ses habitudes. Pendant la première période (période d’excitation), il est d’une activité prodigieuse, passe toutes ses journées en visites, courses, placements* achats, voit tout en beau, se trouve heureux de tout, écrit des projets de réforme aux ministres, et se fâche si on lui reproche cette suractivité ; il se livre avec ardeur aux plaisirs de tout genre, et jouit d’un sommeil excellent. Un beau jour, après une mauvaise nuit et un peu de malaise, la scène change, et la deuxième période se déclare ; cet homme peut à peine se lever, se décourage r trouve tous ses projets absurdes, ne veut plus faire aucune démarche pour ses affaires, qui par conséquent sont en souffrance. Il devient alors facile à diriger, comme un enfant, cherche à se débarrasser de tous les objets qu’il avait achetés. 11 a honte des actes de la veille, il est triste, sans sommeil, abattu, en proie à des idées, de suicide , et cependant il n’a pas de délire. Il rend parfaitement compte de son état ; c’était ce qu’il appelait sa crise rose et sa crise noire. Voilà donc un homme qu’on ne pouvait faire séquestrer ni interdire, parce qu’il ne déraisonnait jamais ; et pourtant il compromettait sa fortune, aussi bien par ses achats absurdes pendant l’excitation que par son apathie pendant la dépression.

Le second cas se rapporte à une dame de 46 ans, qui, jusqu’alors

toujours aimable, éprouve un changement singulier dans son caractère comme dans son genre de vie. Pendant six mois , en effet, elle est dans un état de spleen , d’ennui de la vie, avec sensations hypocondriaques, que ne peuvent dissiper les voyages ; mais, pendant six autres mois, il y a chez elle une surexcitation extrême des organes et des facultés.

Chaque année, à son cours, M. Baillarger ne manque pas de rappeler à son nombreux auditoire l’observation curieuse d’un membre de l’Institut qui, malgré une folie à double forme dont il était atteint, continuait à prendre part aux séances; seulement, pour un observateur attentif, ce n’était plus le même homme, suivant qu’il était dans la période de dépression ou d’excitation. Dans le premier état, il entrait dans la salle sans dire une seule parole à ses collègues, allait se mettre à sa place, paraissait triste et abattu, indifférent à ce qui se disait autour de lui, ne prenait jamais la parole. Était-il, au contraire, dans une période d’excitation, il entrait en se faisant remarquer, causait volontiers avec ses collègues, ne restait pas eu place, prenait à chaque instant la parole, avait toujours des objections à adresser. Rentré chez lui, son activité continuait et n’avait pas de bornes, pour ainsi dire; ainsi il écrivait sans cesse, ou bien dictait de nombreux mémoires à deux ou trois secrétaires qu’il avait sous ses ordres.

Nous pourrions encore citer une foule d’exemples qui tous , au fond, se ressemblent pour la forme; mais on comprend qu’il est inutile d’insister davantage, seulement nous ferons remarquer que les individus de cette catégorie existent rarement dans les asiles d’aliénés; qu’au contraire, on les trouve dans la société, vivant au milieu d’elle, à la tête d’un commerce ou d’un poste important. Que chacun, du reste, examine le monde où il se trouve, il ne tardera pas à découvrir un individu présentant toutes ces particularités décrites plus haut, en un mot, un fou lucide, comme l’appellerait un éminent aliéniste de notre époque.

. Cependant la folie à double forme, au premier degré, présente

quelques caractères particuliers, sur lesquels nous allons insister un peu. Ainsi, pendant leur période d’excitation, les malades (car pour nous ils ne sont pas autre chose) ont une grande tendance à la méchanceté, à la calomnie, à la critique. Une jeune demoiselle, dit M. Baillarger (obs. 11), saisit avec une sagacité remarquable, chez les personnes qui l’entourent, tout ce qui peut prêter au ridicule; sa verve est intarissable et se signale par de continuelles épigrammes. Une autre (obs. 10) frappe les filles de service qui lui donnent des soins. Quelquefois cette méchanceté se caractérise par des impulsions instinctives, comme ce jeune homme de notre observation 3, qui, tout à coup et sans cause connue, menace de son couteau son voisin de table ; ou encore comme cette malheureuse femme qui, au début de son état maniaque, égorge le jeune enfant de son frère (obs. 4). D’autres malades se font remarquer par une activité exagérée, comme ce membre de l’Institut, ou par un besoin extrême de s’occuper, de se mêler de tout. M. Rayer a cité à M. Baillarger le fait d’un homme qui, en 1848, se mit à écrire beaucoup , à fréquenter tous les congrès scientifiques pour y faire de nombreuses communications. Une femme dont nous parlons (obs. 2) faisait également, à la même époque, de la politique, et compromettait son mari par ses propos inconséquents.

Parfois l’excitation se manifeste , avons-nous dit, par des achats plus ou moins urgents, et surtout par des dépenses exagérées. Nos observations nous en présentent de nombreux exemples. On conçoit que la ruine d’une maison, d’une famille, soit facilement amenée dans ces circonstances. Ainsi un malade, cité par M. Baillarger à son cours, au plus fort de sou excitation , faisait une masse de transactions; un soir, sa femme arrive à temps pour déchirer un contrat de vente que son mari venait de passer dans un restaurant des environs de Paris. Elle put sauver ainsi l’avenir de ses enfants. M. Baillarger cite aussi à ses leçons l’histoire d’un malade qui, atteint de folie à doubleforme, avait de singulièresconceptions délirantes, pendant son excitation , entre autres celle de vouloir tanner les pieds

de tous nos soldais, ce qu’il considérait comme un projet très-ingénieux. Eh bien ! cet individu, en 1848, acheta , alors qu’il était aussi dans sa période d’excitation , beaucoup de terrains sans s’enquérir des moyens de remplir ses engagements, et mit ainsi sa famille dans le plus grand embarras pour payer. Heureusement que les événements vinrent plus tard favoriser notre malade, qui, en somme, fit une assez bonne spéculation. Mais il est bien peu d’exemples de ce genre suivisd’un résultat si bon, et l’auteur d’un tel acte n’en est pas moins un aliéné.

« La nymphomanie et le satyriasis s’observent dans beaucoup de cas, et il semble qu’il y ait sous ce rapport une sorte de réaction après une longue période d’engourdissement des organes génitaux. M. le D r Des Étangs a publié l’observation d’une femme de la Salpêtrière, atteinte d’imbécillité, mais qui avait en outre des accès de folie à double forme. Cette femme, après être restée tout l’hiver muette, immobile et accroupie dans un coin, renaissait tout à coup au printemps et pendant l’été. Une intarissable loquacité et de violents signes de nymphomanie annonçaient la fin de son immobilité et de son mutisme» (1). Ce symptôme est excessivement fréquent et se trouve dans la majeure partie de nos observations ; il se montre, d’ailleurs, sous divers aspects, excès vénériens, langage obscène, regards provocants, onanisme, priapisme. Nous en citerons quelques exemples recueillis aux leçons de notre maître, M. Baillarger. Une jeune fille, alternativement atteinte de manie et de mélancolie, après être restée six mois mélancolique à Charenton, en sort dans un état assez satisfaisant et sur les instances de sa tante. Au bout de quelques jours, celle-ci s’aperçoit d’un certain changement chez sa nièce, qui commence d’abord par se décolleter de plus en plus, par causer de mariage, d’amour; puis peu à peu a des idées lubriques, et finit par disparaître et suivre un homme d’un certain âge, avec lequel elle

(1) Baillarger, Bulletin, loc. oit., p. 349 et 351.

reste deux ou trois mois. Abandonnée alors par lui, elle a des accès de nymphomanie et ne tarde pas à se livrer à mille actes d’inconduite pour tomber enfin dans la prostitution la plus abjecte. C’est dans cet état qu’on l’a ramenée dans l’établissement quelle n’aurait pas dû quitter sitôt.

La grossesse peut très-bien survenir dans ces circonstances d’excitation génitale. M. le D r Marcé a cité , en effet, le fait suivant (1) : «J’ai vu, dit-il; à la Salpêtrière, dans le service de M. Baillarger, une jeune fille atteinte de folie à double forme, qui, pendant la période d’excitation, s’en allait provoquant les ouvriers qui venaient travailler dans la maison ; elle devint enceinte. La grossesse se passa sans accidents notables et sans empêcher le retour alternatif des périodes de stupeur et d’excitation. Elle accoucha dans la période de stupeur; le travail dura à peu près six heures , mais sans s’accompagner de douleurs très-vives. C’est à peine si la malade poussa quelques cris pendant le dernier quart d’heure. L’enfant vint au monde bien vivant ; les suites de couches furent naturelles; la malade n’allaita pas. Depuis deux ans, malgré la grossesse et l’accouchement, l’état mental ne s’est pas modifié, et les périodes de stupeur et d’agitation reviennent toujours alternativement.» Chez l’homme, cette excitation génitale se manifeste soit par des excès vénériens, soit par l’onanisme ou le priapisme, comme l’a noté M. Baillarger dans l'observation suivante (2) : «M. X..... est sujet, depuis^ vingt ans, à des alternatives d’excitation et de dépression. Lorsqu’il tombe dans ce qu’il appelle lui-même son spleen, il devient indifférent à tout; son œil est morne, sa marche est lente et lourde ; quoique fort laborieux, il ne peut plus travailler, et il ne sent même plus aucun goût

pour le travail. Cet état dure plusieurs mois. M. X. reprend alors

peu à peu de l’animation, et il passe par un intervalle très-court de

(t ) Annales médico-psy chologiques 1857,. p.- 328. (2) Bulletin, loc. cit., p. 344.

1861. - Geoffroy.

ce qu’on peut appeler raison parfaite ; mais bientôt l’activité augmente à ce point qu’il est impossible de méconnaître une véritable excitation fébrile. Le malade ne dort presque plus; il lit et compose énormément, mais avec beaucoup de désordre. 11 est pris parfois, quoique très-âgé, de priapisme, et va jusqu’à courir dans son jardin, en proie à une fureur lascive. Cette période dure aussi environ trois mois, et M. X..... retombe graduellement dans sou spleen. »

L’impulsion à boire des liqueurs fortes, la tendance à la dipsomanie, se rencontre fréquemment dans la période d’excitation. Esquirol n’a pas oublié ce fait dans son ouvrage (obs. 9); et nous en citons encore quelques exemples dans la seconde partie de notre travail.

11 n’est pas rare non plus de voir pendant l’état maniaque les malades être portés à voler (obs. 14). Une aliénée de la Salpêtrière volait sans cesse, et faisait en outre une grande consommation de tabac en poudre ; mais, dès que la dépression survenait, on n’avait plus à se plaindre d’elle, et elle cessait tout usage de poudre sternutatoire.

Beaucoup de malades ont des idées de grandeur et de richesse (obs. 5 et 12); d’autres voient tout en beau, sont fats et remplis de leur personne.

Un malade de Charenton, entré en 1859 (1), présentait ce type, il se croyait beau cavalier, excellent musicien, ayant pour maîtresses les plus belles cantatrices de Paris ; achetait des bijoux et des bouquets pour quelques-unes ; il était très-excentrique, dansait d’une façon ridicule, chantait assez mal, et, par-dessus tout, était d’une susceptibilité incroyable. Jamais on n’observa chez ce malade aucune iésion de la parole et des mouvements. De plus il avait eu, dix ans avant, un premier accès de folie à double forme, et sa mère avait aussi été atteinte de cette même maladie. Nous insistons ici sur ces détails, parce qu’un grand nombre de ces malades se rappro-

(1) Observation recueillie par M. Thomeuf, ancieu interne, registre de 1859-

chent beaucoup, à ce point de vue, des paralytiques généraux au début, comme M. Baillarger l’a signalé, du reste, dans ses cours. Et cela est d’autant plus important à connaître que la folie à double forme peut très-bien se rencontrer dans la paralysie générale, ainsi que nous en citons un exemple (obs. 24).

Quelquefois il y a un développement exagéré des fonctions de certains sens. Nous empruntons à M. Renaudin le fait d’un malade qui, il est vrai, était halluciné, mais qui éprouvait des modifications curieuses de la vue et de l’ouïe, suivant les divers états de mélancolie et d’excitation où il se trouvait.

a Je connais, dit-il (1), un aliéné dont l’existence se partage en deux parts, l’une de calme, l’autre d’excitation. Doué d’une excessive impressionnabilité, il passe la première période sous l’influence d’une sorte de mélancolie hypochoudriaque, qui va quelquefois jusqu’à la stupeur. L’ouïe est alors très-dure, et la vue même laisse à désirer. De cet état de calme, le malade passe ensuite à une période d’agitation maniaque, pendant laquelle les sens de la vueet.de l’ouïe ont repris toute leur finesse ; il perçoit les moindres détails à une grande distance et entend les moindres bruits. Cette sensibilité de perception coïncide, il est vrai, avec un état hallucinatoire très-prononcé, et notre malade n’est pas un sourd entendant des voix intérieures, mais un individu auquel l’état hallucinatoire a rendu l’usage de ses sens. »

Ceci nous amène à dire quelques mots sur les hallucinations et illusions qui assiègent fréquemment les malades atteints de folie à double forme. M. Brierre de Boismont, dans son livre sur les hallucinations (2), sur27 cas qu’il a observés, a noté 14 fois des hallucinations et illusions. Nous regrettons que sur ce chiffre 14, il ne soit pas indiqué combien de malades avaient ces phénomènes pendant

(1) Annales médico-psychologiques, 1855, p. 137.

(2) 3 e édition, p. 157; 1861.

la période d’excitation ou de dépression ; car l’auteur se contente de dire que ces hallucinations se sont montrées avec les symptômes propres à la manie et à la mélancolie, ce qui est juste, il est vrai. Cependant nous sommes porté à croire que ce phénomène se rencontre peut-être plus souvent dans le stade mélancolique. Quant à la nature des hallucinations, elle varie, comme le dit d’ailleurs l’auteur précédent, avec chaque forme de folie.

Tels sontles symptômes qu’on remarque durant la période d’excitation. Étudions maintenant ceux qui se manifestent dans la période dépressive. Comme on le conçoit, ils présentent un caractère tout opposé; aussi serons-nous très-bref sur leur énumération, la description que nous avons empruntée plus haut à M. Falret en donnant un aperçu assez complet. Pour bien montrer combien le contraste des deux états successifs est frappant, nous allons citer l’observation d’un malade traité et guéri par Th. Willis, dans laquelle l’aliéné lui-même rend compte de ce qu’il éprouvait, observation qu’on trouve dans la Bibliothèque britannique, ainsi que dans Pinel {Aliénation mentale, p. 89), et que rapporte aussi M. Baillarger, dans son mémoire (1) : «J’attendais toujours avec impatience, dit le malade, l’accès d’agitation, qui durait dix à douze jours, plus ou moins, parce que je jouissais, pendant toute sa durée, d’une sorte de béatitude ; tout me semblait facile ; aucun obstacle ne m’arrêtait en théorie, ni même en réalité ; ma mémoire acquérait tout à coup une perfection singulière ; je me rappelais de longs passages des auteurs latins. J’ai peine, à l’ordinaire, à trouver deux rimes dans l’occasion, et j’écrivais en vers aussi rapidement qu’en prose; j’étais rusé et fertile en expédients de toute espèce. La complaisance de ceux qui, pour ne pas me pousser à bout, me laissaient donner carrière à toutes mes fantaisies, renforçait dans mon esprit la persuasion de mes pouvoirs supérieurs et soutenait mon audace. Mon

(1) Bulletin, loc. cit., p. 343.

insensibilité au froid, à la chaleur, à tous les petits inconvénients de la vie, le justifiait encore. Enfin un égoïsme profond et concentré me faisait rapporter tout à ma personne.

«Mais, si ce genre d’illusion me rendait heureux, je n’en étais que plus à plaindre dans l’état d’abattement qui le suivait toujours, et qui durait à peu près autant. Je me reprochais toutes mes actions passées, et jusqu’à mes idées même ; j’étais timide, honteux, pusillanime , incapable d’action, soit au physique, soit au moral. Le passage de l’un de ces états à l’autre se faisait brusquement, sans aucune transition, et prçsque toujours pendant le sommeil.» Souvent cet état de dépression est si peu prononcé, et peut présenter une telle apparence de calme, qu’on s’y laisse prendre. M. Baillarger a traité une jeune personne, qui était devenue très-douce, en raison surtout de son agitation précédente ; ce qui permit de la marier dans cet état. Mais généralement le stade mélancolique se présente avec des caractères tranchés. Les malades sont tristes, indifférents, contents de tout, d’une humilité excessive, exagérant les soins qu’on leur prodigue, indécis, négligeant leur toilette et parcimonieux à l’excès. Ainsi un mari racontait à M. Baillarger, dans le service duquel était sa femme, que celle-ci était d’une prodigalité incroyable pendantsapériode d’excitation, au point de faire à manger pour sept ou huit personnes au lieu de deux; au contraire, quand elle tombait dans la mélancolie et l’apathie, elle ne voulait plus préparer de nourriture , même pour son mari, qui bien souvent se trouvait forcé d’aller vivre au dehors. Du reste, Esquirol rapporte des faits de ce genre. L’observation 7 de notre travail en est un bien frappant exemple.

Chez d’autres malades, la dépression va jusqu’à garder une immobilité presque complète, et le repos au lit pendant des journées entières. Malheureusement les malades finissent par prendre un tel ennui, un tel dégoût de la vie (tædium vitœ ), qu’ils refusent les aliments ou font des tentatives de suicide, comme le témoignent un grand nombre de nos observations. Parfois même le suicide s’accom-

piit (obs. 7). Esquirol a signalé ce fait. Il est vrai que ce qui porte davantage les malades à ce moyen fatal de remédier à leurs maux, c’est que bien souvent ils sont sous l’influence de conceptions délirantes ou d’hallucinations plus ou moins actives; ce qui peut alors parfaitement constituer un second degré de la maladie.

Quant aux symptômes physiques, les plus notables sont : la perte de l’embonpoint, le ralentissement des fonctions de la digestion et de la circulation, la perte de la sensibilité, le trouble ou la suppression de certains flux. En général l’amaigrissement arrive rapidement, et parfois même on peut constater chaque jour la perte de poids. Ainsi, chez la malade de notre observation 11, en raison de la quantité insuffisante d’aliments quelle prenait, la perte a été une fois de 12 livres en quinze jours. Au contraire, dans la période de réaction et pendant les intermittences, l’appétit était très-grand, et le retour de l’embonpoint avait lieu d’une manière très-rapide. Du reste, ce symptôme existe également dans la mélancolie simple, mais à un degré moins prononcé.

11 n’est pas rare de voir chez les femmes les menstrues se supprimer, pour reparaître lors de l’excitation. On a vu d’autres fois un flux morbide, supprimé dans la période d’agitation, revenir lors du stade mélancolique, comme un écoulement otorrhéique chez une jeune fille dont parle M. le D r Morel (obs. 22). La dépression peut aller jusqu’à la stupeur. Les fonctions sont alors dans une langueur excessive ; le pouls surtout devient petit et lent, peut descendre jusqu’à 30 et même 25 pulsations, ainsi que l’a signalé M. le D r Verron (obs. 17); dans ce cas, il y avait aussi cyanose de la face et de tout le corps, Si la stupeur dure un certain temps, il survient bien vite des évacuations involontaires, une salivation plus ou moins abondante ; mais bien souvent il existe une constipation assez opiniâtre, comme chez les mélancoliques ordinaires. L’insensibilité a pu être parfois assez forte pour qu’une femme ait supporté avec indifférence les douleurs de l’enfantement (voir p. 33). Enfin la stupeur peut encore avoir un degré plus intense, et aller jusqu’à la catalepsie,

ainsi que l’a rapporté M. le D r Mérier (1), dans une observation trèslongue, de façon à faire de l’affection une névrose assez complexe. Pour le sommeil, nous n’avons remarqué rien de bien fixe; tantôt il est bon , tantôt il est irrégulier, le plus souvent il est agité.

Quant aux symptômes intellectuels , ils consistent surtout en craintes, frayeurs, idées de persécution, tourments imaginaires, plaintes exagérées, etc., pour passer rapidement à un délire plus ou moins actif, avec conceptions délirantes, hallucinations de nature triste, démonomanie. C’est dans ces cas alors que le passage de la maladie du premier au second degré se fait facilement et presque insensiblement.

Voyons maintenant le second degré de la folie à double forme. Et d’abord il est assez difficile de le séparer nettement du premier degré ; et quoique nous ayons posé une limite dans l’absence ou la présence du délire, nous avouerons que cela n’a rien de rigoureux. Ce sont surtout les symptômes de la manie qui se dessinent nettement. II y a peu d’incohérence, mais une loquacité excessive, des violences, des voies de fait, le tout accompagné des symptômes physiques propres à la manie. Puis viennent des hallucinations et des illusions de la vue et de l’ouïe surtout, principalement de nature gaie. Ce qui différencie, au contraire, la période de dépression, ce sont les hallucinations de nature triste, puis des idées de défiance, de craintes d’empoisonnement, de la mort, etc.

Les périodes d’excitation et de dépression sont plus ou moins longues, et peuvent durer des semaines, des mois, et même des années, ainsi qu’on peut le voir dans quelques-unes de nos observations. Elles peuvent alors être égales en durée comme en intensité. En un mot, tout est relatif entre elles, et l’excitation maniaque, par exemple, est d’autant plus violente que la dépression mélancolique a été plus profonde.

(1) Annal, méd.-psjrch. , t. XII, t rc série, p. 192 et suiv.; 1848.

Il nous resterait ici, pour achever la description complète de la folie à double forme, de parler de. l’état intermédiaire aux accès, en un mot, de l’intervalle lucide ; mais il n’y a plus là rien de fixe ni d’absolu; et, comme dit M. Baillarger, on peut n’admettre qu’une intermittence, ou bien n’en pas admettre du tout. On comprend alors que cet intervalle n’ait rien de régulier dans sa durée ni même dans son intensité, suivant que la maladie est à courts ou à longs accès. D’ailleurs cette distinction est soumise à l’appréciation plus ou moins sagace, plus ou moins attentive de chaque observateur. Mais nous reviendrons un peu sur ce point dans le chapitre suivant. Toutefois nous dirons que généralement l’état lucide arrive graduellement.

La folie à double forme peut exister aussi dans le cours d’autres maladies, surtout dans la paralysie générale, comme nous l’avons dit plus haut (voir p, 25). Retranchez, en effet, les symptômes physiques propres à cette affection, et vous reconnaîtrez une véritable folie à double forme, dans les divers états successifs d’excitation et de dépression chez les malades de cette catégorie. D’un autre côté, observez attentivement les idées de grandeur, de richesse, dans le cas de folie à double forme, et vous remarquerez combien elles se rapprochent du délire ambitieux de la paralysie générale. «11 semble, dit M. Baillarger, qu’il y a quelque chose de congestif des deux côtés. » Ces signes seuls suffisent quelquefois aux médecins aliénistes, lorsque les symptômes paralytiques tardent à paraître, pour les mettre sur leur garde et leur faire pressentir une maladie fatale ; ils disent alors qu’il y a menace de paralysie générale. Nous en dirons autant pour les périodes dépressives de l’une et l’autre de ces deux maladies. M. Brierre de Boismont a noté (1) que sur 100 cas de paralysie générale, la double forme (expansive et oppressive) s’était montrée très-nettement 12 fois, mais à des degrés plus ou moins prononcés.

(1 ) Annales médico-psychologiques, 1859 (Discussion sur la paralysie générale, p. 328).

Quelquefois l’une de ces formes n’avait qu’une durée assez courte : tantôt elles alternaient d’une manière assez rapide; tantôt l’une d’elles, après avoir persisté pendant un temps assez long, présentait dans les derniers temps des alternatives continuelles d’enthousiasme et de mécontentement.

Souvent même les symptômes physiques de la paralysie générale subissent des changements remarquables, disparaissent et réapparaissent plus ou moins complètement avec les divers états maniaques ou mélancoliques (obs. 5 et 24). Parfois encore, il y a un retour presque parfait à l’état normal, avec suppression entière de tous les symptômes de la paralysie. M. Baillarger (1) a emprunté le fait suivant à M. le D r Renaudin : « Chez un de nos malades, atteint de paralysie générale, consécutive à une manie ambitieuse, qui a éclaté à la suite de désordres de conduite de toute nature, nous observons depuis trois ans, dit M. Renaudin , une singulière intermittence. Tantôt la paralysie générale paraît être arrivée au dernier degré; on ne peut tenir le malade que dans son lit ou sur un fauteuil; la démence est complète, la prononciation impossible, ainsi que les mouvements, les excrétions involontaires, la mémoire abolie. A chaque instant surviennent des congestions cérébrales qui mettent la vie du malade en danger, et qu’on traite par les antiphlogistiques et les révulsifs ; c’est surtout pendant l’hiver que nous observons cette situation fâcheuse. Dès que la saison devient plus favorable, cet appareil symptomatique disparaît peu à peu, et nous finissons par ne plus remarquer cette paralysie générale qui, peu de jours auparavant, inquiétait tant. La réaction revient avec énergie, et le dément du mois précédent devient un monomane ordinaire, doué de toute la liberté de ses mouvements, travaillant avec ardeur, parlant facilement, d’une extrême propreté. L’hiver que nous venons de traver-

(1) Annales médico-psychologiques, 1858, p. 404- 1861. — Geoffroy.

ser n’ayant pas été rigoureux, sa santé n’en a pas souffert, la démence n’a pas reparu. »

Nous ne tirerons aucune conclusion de ce rapprochement entre la folie à double forme et la paralysie générale. Nous avons voulu seulement appeler l’attention des médecins sur ce point, comme pouvant éclairer le diagnostic et modifier le pronostic de ces deux maladies.

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