MARCHE ET DURÉE
L’accès de la folie à double forme débute assez souvent d’emblée soit par la période d’excitation, soit par celle de dépression, sans que rien change dans la manière d’interpréter les faits. D’autres fois il n’arrive que dans le cours d’une autre folie , la monomanie, la manie, la mélancolie: après diverses alternatives, il finit alors par se déclarer au bout d’un temps plus ou moins long. En tout cas il n’y a jamais, entre les deux périodes, un intervalle lucide ou de calme complet. Cette intermittence n’est qu’apparente quand elle existe ; ce qui trompe, c’est qu’il y a pour les accès très-longs une sorte de période de transition qui se fait lentement, graduellement, et pendant laquelle le malade, si l’on n’y fait une extrême attention, peut paraître guéri. Bien que le délire ait disparu, le retour aux habitudes anciennes est bien loin d’être complet; c’est ce dont on peut se rendre compte très-facilement, en comparant les malades à eux-mêmes avant l’invasion du délire. «On juge, pour ainsi dire, leur état (1), dit M. Falret, en constatant des omissions plutôt que des manifestations. Les faits négatifs que l’on recueille ainsi par une semblable observation sont précieux , pour faire voir qu’ils ne sont sont pas dans un intervalle lucide. » Nous comprenons cependant
(1) Bulletin, toc. cit., p. S93.
que l’erreur ait quelquefois lieu , surtout quand il s’agit d’un premier accès.
Nous n’insisterons pas sur la durée de chaque période ; seulement nous dirons qu’en général, ces deux périodes sont d’autant plus égales que les accès sont plus courts. De plus, dans beaucoup de cas alors, où l’inégalité de durée existe, on constate que la période de dépression est plus longue que la période d’excitation.
Mais il y a un point curieux à étudier, c’est le passage d’une période à l’autre. La transition se fait souvent brusquement, surtout dans les accès à courtes périodes, et ordinairement pendant le sommeil. Le malade qui s’est couché mélancolique se réveille maniaque, et vice versa. Chez l’aliéné de Willis, c’était la dépression qui succédait ainsi à l’excitation; chez une autre malade (obs. 11), c’était, au contraire, l’excitation qui succédait à la torpeur. Parmi les faits que nous citons à la fin de cet ouvrage, on trouve beaucoup d’exemples semblables.
Mais il n’en est plus ainsi lorsque les périodes se prolongent cinq à huit mois; alors la transition a lieu très-lentement, par degrés insensibles, et se fait tantôt sans phénomènes remarquables, tantôt en se manifestant par quelques troubles physiques portant sur les diverses fonctions de l’organisme, et variables avec chaque stade. Nous ferons remarquer en passant que la transition est très-importante à bien connaître relativement au pronostic. Quoi qu’il en soit, la durée de cet état, dans lequel la raison a bien de la peine à tenir l’équilibre entre l’excitation qui finit et la dépression qui commence, est toujours moins prolongée que celle de l’intervalle lucide, qui se manifeste à la fin de chaque accès. Quant à cette intermittence qui sépare chaque accès, et qui a été admise par tous les auteurs, elle est habituellement moins longue que les périodes d’excitation et d’affaissement considérées isolément, mais elle peut aussi être d’une durée variable, suivant que les accès sont à courtes ou à longues périodes. Dans ce dernier cas, en effet, l’intervalle lucide peut avoir une longue durée.
La marche de la folie à double forme offre une très-grande régularité, et même une véritable monotonie dans les accès, qui sont comme stéréotypés les uns sur les autres. Voici, pour nous résumer, comment nous la comprenons et l’établissons :
Manie, mélancolie (accès), intermittence ;
Manie, mélancolie (accès), intermittence, etc.
La folie à double forme n’est pas toujours intermittente. «La maladie, en effet, peut s’arrêter après un premier accès. Quand la manie a succédé à la mélancolie ou réciproquement, l’aliéné revient à la santé, et l’accès ne reparaît plus. Il y a certainement ici là une différence entre cette transformation qui n’a lieu qu’une fois, et l’alternance qui suppose la succession continuelle. Quelques manigraphes ont donné pour ces cas, dans lesquels la maladie s’arrête après un seul accès, une explication singulière. Lorsque la mélancolie, par exemple, succédait à la manie, ils l’ont considérée comme un phénomène critique, ne remarquant pas que la prétendue crise dorait souvent aussi longtemps que la maladie elle-même. Cette explication n’a été donnée que pour les accès à courtes périodes ; pour les autres elle eût paru trop étrange. Esquirol a cité une observation dans laquelle il s’agit d’une jeune fille qui, après avoir passé onze mois dans la mélancolie, avec tendance au suicide, présenta graduellement les symptômes d’excitation, et guérit complètement après être restée un an maniaque» (1).
Il nous reste à dire quelques mots sur le type des accès. Sous ce rapport on peut admettre plusieurs catégories, ainsi que l’a établi M. Baillarger (2).
« Première catégorie. Elle comprend les accès isolés, soit que le
(1) Baillarger, Annales médico-psychologiques, 1854, p. 381 et 385.
(2) Bulletin de Y Académie de Médecine 3 1854, p. 402 et suiv.
malade n’en ait qu’un seul, soit qu’il en ait au plus quelques-uns séparés par de très-longs intervalles , et provoqués par de nouvelles causes.
«Dans la deuxième catégorie, il s’agit d’accès les uns très-longs, les autres très-courts, qui se reproduisent d’une manière intermittente, mais irrégulière. Le malade a 8, 10, 12 accès à des intervalles d’un mois, de trois mois, de six mois, d’un an, de deux ans même, et aucune cause nouvelle ne peut en expliquer l’apparition.
« Troisième catégorie. C’est la folie à double forme périodique ; la durée des intermittences est régulière, mais très-variable suivant les cas, tantôt de dix jours (aliéné de Willis), tantôt de six mois, huit mois, un an.
« Quatrième catégorie. Elle comprend les accès qui se succèdent sans interruption, qui sont continus, en un mot, mais dont la durée est de quelques mois au plus. Dubuisson a cité l’observation (obs. 15) d’une dame qui, pendant six ans, était un jour mélancolique et un jour maniaque. Dans l’observation de M. Brierre (obs. 16), le malade est trois jours gai, expansif, et trois jours triste, abattu. Ici là, il n’y a aucune intermittence, ni entre les périodes, ni entre les accès.
«Cinquième catégorie. Cette succession continue qu’on observe pour les accès très-courts existe aussi pour les accès à très-longues périodes. Seulement, dans le premier cas, la transition est brusque ; elle est lente et graduelle dans le second. Lorsqu’il en est ainsi, le malade passe sa vie sans s’arrêter jamais à l’état d’équilibre qui constitue la santé. »