DIAGNOSTIC
On conçoit toute l’utilité d’un diagnostic certain, quand on songe que la variété de folie qui nous occupe n’exclut pas la transformation de la manie en mélancolie et réciproquement; et que d’un autre côté, on trouve quelquefois des signes semblables dans le cours d’autres vésanies. «Ainsi, comme le dit M. Falret(l), dans la manie, on observe parfois des états mélancoliques plus ou moins prononcés, et plus ou moins durables. Un certain nombre de maniaques présentent, avant l’explosion de l’agitation, un stade mélancolique d’une durée plus ou moins longue, ou bien, avant de guérir complètement , offrent une période de prostration qui est probablement l’effet de déperditions nerveuses excessives. D’un autre côté, dans l’aliénation partielle, ou constate parfois des paroxysmes maniaques, et il est même une mélancolie anxieuse, remarquable par un besoin incessant de mouvement, par une agitation intérieure qui fait le désespoir des malades, et ne leur permet de se fixer sur rien, état qui peut arriver et arrive quelquefois jusqu’à l’agitation maniaque. » Toutes ces particularités sont donc autant de modifications de la manie et de la mélancolie, sans constituer nullement la folie à double forme : c’est ce que doit montrer le diagnostic. D’un autre côté, le diagnostic est encore très-important, ne serait-Ce que pour prévenir les deux périodes ou l’une d’elles, par un traitement rationnel. «En effet, ditM. Baillarger à la fin de son mémoire (p. 352), ce qu’il importe désormais de rechercher, ce sont des éléments cliniques qui permettraient, lorsqu’il s’agit d’un premier accès, d’en reconnaître la nature dès la première période. Peut-être alors serait-il possible de prévenir, dans quelques cas, le développement de la seconde phase de la maladie. »
(1) Bulletin, loc. cit., p. 382.
Qu’on ne s’attende pas à trouver ici des données très-positives sur le diagnostic, car, nous l’avouerons sincèrement, la question qui nous occupe est encore trop peu connue pour que, avec les seuls éléments que nous possédions jusqu’à présent, nous puissions, en toute connaissance, établir un diagnostic infaillible.
Le principal élément qui puisse servir à caractériser la folie à double forme, c’est la régularité dans la succession des périodes, que la maladie commence par la manie ou par la mélancolie. Chacune de ces formes, en effet, se présente avec son cachet propre, toujours le même, sans aucun intervalle lucide entre elles, revenant pour ainsi dire à la même époque, à la même saison.
Si, dans les folies intermittentes ordinaires, on retrouve la même régularité dans le retour des accès, ceux-ci du moins sont toujours séparés par un intervalle lucide complet; de plus, les symptômes varient toujours un peu dans leur manifestation successive. Quant aux folies rémittentes, il n’y a plus de régularité ; ensuite la période de rémittence est généralement plus courte que l’état mental prédominant. Or c’est ce qui n’a pas lieu dans la folie à double forme , où nous avons établi au contraire l’égalité de durée dans les périodes. Nous observons en ce moment, à Charenton, une'jeune fille atteinte de manie très-violente, avec rémittences signalées par une mélancolie subite qui est de très-peu de durée, car le plus qu’elle ait existé jusqu’alors a été d’une quinzaine de jours, l’agitation persistant toujours des mois entiers. Il semblerait que, dans ce cas, l’abattement qui survient est le résultat d’une dépense exagérée des forces de l’organisme. 11 n’en est plus ainsi dans la folie à double forme, puisque l’état de dépression qui suit l’état maniaque a une durée au moins aussi longue que le premier.
La transformation de la manie en mélancolie peut très-bien exister, avons-nous dit ; elle se caractérise surtout par des crises physiques, par une transition le plus souvent graduelle, par une inégalité de durée entre les deux états différents, dont l’un juge l’autre. Dans la folie à double forme, nous voyons au contraire le passage
d’une période à l’autre se faire sans crise aucune, sans cause connue, le plus souvent brusquement et toujours avec la plus grande régularité. S’agil-il d’accès à longues périodes, on ne croira pas à une simple transformation d’un état mental en un autre, si l’on remarque que le second état égale ou quelquefois dépasse en durée le premier. Quant aux accès continus à plus ou moins longues périodes, leur réapparition régulière écartera toute idée de transformation pour faire admettre une maladie unique.
Enfin il est cependant quelques symptômes que nous pouvons regarder sinon comme caractéristiques, du moins comme très-fréquents dans la folie à double forme; ils sont donc d’une certaine utilité pour établir le diagnostic, et peuvent permettre de prévoir la seconde période d’un accès d’après l’aspect et la marche de îa première. Ces symptômes sont surtout ceux de la période d’excitation, et entre autres, les impulsions instinctives, la tendance à la calomnie, la méchanceté, la prodigalité, la voracité, la kleptomanie, la dipsomanie, et l’excitation génitale. Généralement, quand ces phénomènes existent avec une certaine intensité, on doit pressentir la période de dépression , laquelle se caractérise surtout par une tendance au suicide ; bien plus, on peut, par la durée et l intensité de la première, établir celle de la seconde et en prévoir presque le cortège symptomatique. Si, d’un autre côté, la transition, qu’il est assez difficile de prévoir lors d’un premier accès, survient brusquement et pendant le sommeil, on a encore un élément de plus pour reconnaître la seconde phase de la folie à double forme, et par suite îa maladie elle-même.
Ce que nous venons d’indiquer pour un premier accès ne souffre plus îa même difficulté pour un deuxième, un troisième ; il suffit alors de remonter aux antécédents et de tenir toujours grand compte de la marche régulière de la maladie.
Nous dirons aussi quelques mots du diagnostic différentiel de la folie à double forme d’avec la paralysie générale. Si un malade,
1861. — Geoffroy. ?
ayant d’abord des idées de grandeur, des projets ambitieux, une animation exagérée, présente, quelque temps après, une dépression plus ou moins profonda.qui contraste avec son premier état, le médecin devra avoir soin de s’enquérir s’il n’y a pas chez lui quelques symptômes de paralysie au début, tels qu’une légère hésitation de la parole avec embarras de la langue, l’inégalité des pupilles, de la faiblesse dans les membres. 11 faut encore que ces symptômes aient une certaine durée, se repètent assez fréquemment, pour qu’on puisse se prononcer sur la paralysie générale au début; car il peut très-bien arriver que dans le cours de la folie à double forme, quelques-uns de ceux-ci se montrent rapidement, comme sous l’influence d’accès congestifs, puis disparaissent sans laisser de trace, ce qui n’a plus lieu pour la paralysie générale. On comprend donc combien il faut être attentif sur le diagnostic de ces deux affections, qui en somme ne présentent pas le même degré de curabilité.