LES MATÉRIALISTES
hausse, la baisse! La bourse, les chevaux, les spectacles, jamais je n'ai vu une réunion d'hommes où l'on parlât d'autre chose; et je voudrais bien savoir si vous, qui lisez ceci, vous avez été plus heureux, si vous avez vu une société du monde où l'on ait parlé de Dieu, du salut, du ciel ou de l'éternité. Terra es!... Et les femmes, de quoi ont-elles coutume de s'entretenir ! . . . si ce n'est de vanités, de magasins, de soirées, mais surtout de modes et de toilette. C'est le fonds inépuisable, c'est le cercle inévitable de tant de discours, et de toutes ces brillantes réunions. — Voilà pour les paroles, rien de plus matériel comme vous voyez. Et pour les actions, c'est la même chose : les hommes vont à la bourse, à la chasse, au théâtre ; les dames s'habillent, se promènent de magasins en magasins, ou se couchent dans une voilure élégante pour aller au Bois ; tout cela est bien matériel aussi assurément, et il ne reste plus de temps à donner à l'esprit qui s'abaisse, ni au cœur qui s'amollit, ni à Dieu que l'on oublie, ni au ciel dont on s'éloigne, hélas! et que l'on perdra pour l'éternité! Terra es!...
Ah! dans ce jour de lumière et de larmes, à cette heure du désespoir éternel, quels regrets! quels remords! C'est alors que ces infortunés diront qu'ils se sont trompés et qu'ils n'étaient que des insensés... Nos insensati ! crgo erra ri mus.
Mais les plus coupables et les plus malheureux, ce sont ceux qui, plongés dans dans un matérialisme encore plus abject, deviennent tout à fait semblables
aux animaux et ne peuvent plus rien comprendre aux choses de Dieu : Animalis liomo non percipit ea qnx sunt Dei. (1 Cor., n, 14.) Non-seulement ces hommes n'ont plus de Dieu, ni de ciel ; mais ils ont résolu de ne plus élever leurs pensées, ils sont sans cesse penchés vers la terre et regardent la boue, Statnerunt oculos suos declinare in terram. (Ps. xvi, 11.) Nonseulement ils n'ont plus le désir de sauver leur âme, mais ils la méprisent et la mettent au-dessous de leur corps. Projecisti me post corpus tuum... Leur Dieu, c'est la chair, c'est leur ventre, comme dit le grand Apôtre, Quorum deus venter est (Phil., ni, 19), et l'esprit divin ne peut plus rester dans ces créatures dégradées... Nonpermanebit spirilus meus in homine, quia caro est. (Gen., vi, 5.) Voilà la dernière classe, la pire espèce de fous dans cette catégorie; ce sont les plus incurables de tous, puisque arrivés à ce degré d'idiotisme, l'homme tombé de sa gloire est tout à fait semblable aux animaux, Homo, eu m in honore esset.. comparalus estjumentis insipientibus, et similis factus est Mis. (Ps. xlviii, 12.) Dans cet état extrême, il n'y a plus qu'à lui donner à manger, et encore sera-t-on obligé de lui refuser la pâture dégoûtante que, semblable à l'enfant prodigue, il demanderait à toutes les passions qui le torturent... je veux dire la pâture des pourceaux... Et cupiebat implere venir em suum de siliquis, quas porci manducabanl, et nemo MU dabat. (Luc, xv, 10.) Oh ! mon Dieu, combien pourraiton compter d'hommes dans cette grande cité de Paris,
LES MATfillIALISTES. Si
qui seraient en effet heureux de manger celle nourriture des bêtes, la fange même des pourceaux, c'est-àdire de pouvoir vivre sans remords comme les plus vils animaux, et surtout sans la crainte de l'immortalité.., Mais ils ne le peuvent pas ! on ne le leur donnera jamais ! Nemo illi dabat... et ils vivent dans la honte et les remords, sans vouloir, et quelquefois même, sans pouvoir profiter de ces moments lucides qui, de temps en temps, viennent leur montrer le malheur du délire qui va les reprendre, et l'abîme affreux dans lequel ils vont bientôt tomber pour une éternité.
III. Comment donc espérer de guérir ces malheureux?... Ils s'irritent à la vue du médecin charitable qui voudrait les sauver, et ils repoussent la pensée même de tout traitement, puisqu'ils se disent sages et méprisent les autres hommes qui ont gardé la lumière de la raison et qui suivent la loi du Seigneur. Autrefois, un homme, un prêtre, dont le nom sera à jamais béni, puisqu'il a fait entendre les sourds et parler les muets, le digne abbé de l'Kpée, se servit d'un étrange moyen pour faire comprendre à ses élèves qu'ils avaient une âme. C'était bien difficile, en effet, de donner une idée aussi spirituelle à ces pauvres enfants, car on ne pouvait parler qu'à leurs yeux, et comment leur montrer une âme, leur dire qu'ils en avaient une. Il entre, un jour, dans la salle où ils attendaient leur maître bien-aimé, il va droit à l'un des plu? nouveaux, et , feignant une grande colère, le