TROISIEME CLASSE LES MONDAINS
Nonne stultmn fccit Deus sapientimn liujus mundi!
La sagesse de ce monde n'est-elle pas une folie aux yeu\ de Dieu?
(I Cor., i, 20.)
La troisième classe des insensés, parmi ceux qui se disent croyants, et qui veulent garder le nom de chrétiens, se compose de tous ceux que nous désignerons, nous, par le titre de mondains, et ce titre leur convient beaucoup mieux. Nous appelons mondains ces demichrétiens qui voudraient comme rapprocher le ciel de la terre, réconcilier Jésus-Christ et son saint Évangile avec le monde qu'il a maudit, et. pour lequel il n'a pas même voulu prier à sa mort : mondains, ces hommes qui vivent de l'esprit du monde, et qui se plaisent dans ses vanités et toutes ses pompes! et nous définissons le monde lui-même en deux mots : C'est l'ennemi de Jésus-Christ et l'ennemi des âmes. — Or il n'y a rien de plus varié, de plus mobile et de plus agité que la partie de l'édifice consacrée à tous ces pauvres aliénés. On pourrait facilement s'y tromper , si l'on n'était d'avance prévenu qu'il n'y a que des fous dans cet asile. L'étude que nous ferons auprès de ces malades est des plus importantes, mais aussi des plus difficiles,
précisément à cause de ce caractère léger; on ne peut arriver à aucun résultat par la réflexion, parce que d'abord la plupart ne se croyent pas malades, et ils sont si frivoles qu'on ne peut fixer leur attention sur rien; ils ne vivent que d'illusions et de mensonges.
La folie des mondains offre trois caractères particuliers. 1° Elle est très-ridicule. 2° Elle est souverainement dangereuse. 5° Elle est extrêmement malheureuse.
I, C'est une folie bien ridicule que celle des mondains. 11 est certain que, pour un homme qui a sa raison et qui réfléchit, il n'y a rien de plus curieux, je dirais même de plus amusant que ce spectacle, si Dieu n'était pas offensé, si les âmes ne devaient pas se perdre au milieu de toutes ces petitesses et de ces vanités. Je comprends bien le contraste de ces deux philosophes, dont l'un riait sans cesse et l'autre pleurait toujours; car il y a de quoi rire vraiment, dans ce spectacle, mais aussi que de motifs pour verser des larmes! 11 n'y a rien de plus petit, de plus frivole que la vie des mondains et des mondaines, si vous pouviez pénétrer leurs pensées! .. . Mais il suffit de les voir euxmêmes, de les entendre parler un peu, et ils parlent beaucoup; surtout, il faut les voir agir.
Et d'abord considérés en eux-mêmes et seulement à l'extérieur, les mondains sont déjà très-singuliers : il y a quelque chose d'étonnant dans leur personne; on a peine à reconnaître une créature raisonnable et surtout
un enfant de Dieu. L'àme disparait sous cet amas de vanités ; elle est cachée sous ces enveloppes et comme étouffée sous ce poids. Il ne reste plus rien de céleste ou de divin dans l'homme : le front s'est abaissé, l'œil s'est éteint; l'image de Dieu est si changée et si altérée qu'on ne peut plus la retrouver sous cette forme.
Mais entrez dans cette ame et tâchez de voir ce qui l'occupe, à quoi elle pense. Elle se voit condamnée comme intelligence à ramper sur la terre, et à s'y livrer, en qualité d'esclave, à mille soins petits et minutieux ; elle ne songe qu'à ses vanités mondaines ; elle ne travaille que pour l'ornementation de son corps. Modes et toilettes, bals et spectacles, visites à faire ou à recevoir, banquets et concerts, chevaux et voitures; voilà le cercle dans lequel ces malheureux tournent sans cesse, voilà tout le sujet de leurs pensées et de leurs méditations. Et la preuve, c'est qu'ils ne parlent pas d'autres choses, ils n'ont donc pas d'autres idées ? C'est le fonds toujours inépuisable de tous les entretiens du monde et de ces conversations si vives et si animées des plus beaux salons. Ces insensés répètent toujours la même chose et sur le même ton, à la ville comme à la campagne; le nom d'un cheval et celui d'une danseuse se trouvent dans toutes les bouches à la fois, on en parle avec enthousiasme, avec envie, avec admiration1! On ne vante, on ne blâme que sous
1 Le Gladiateur l... En a-t-on parlé de ce fameux cheval ! Vn gentlemen, au retour des courses, disait, en pleurant de joie, que c'était le Boxsuet de la race, la gloire de la France!... Grand honneur pour
l*inspiration de cet esprit du monde, qui fausse tous les jugements et trouble toutes les idées. Il n'y aurait pas plus de désordre ni de confusion dans une réunion de fous ; en vérité, on n'y entendrait pas plus de sottises, dans un jour.
Que sera-ce donc, si maintenant nous venons à entrer dans la vie même de ces pauvres insensés! Tous leurs jours se ressemblent, et se passent, à quoi? Pour les hommes, à fumer, à friser leurs moustaches ; il y en a qui vont à cheval, d'autres qui jouent aux cartes. Pour les femmes, elles se perdent dans leurs chiffons; elles courent d'un magasin à l'autre, elles se couvrent de parfums, de pommades, et de deux ou trois couleurs. Il y en a qui passent presque toute la journée à s'habiller de différentes manières; le, matin, à midi, le soir. C'est la plus grosse affaire sans comparaison, comme pour les hommes, c'est démettre leur cravate et un gant!... 0 vanité des vanités! Mais n'est-ce pas là une véritable folie de consumer sa vie entière clans ce misérable travail? d'y mettre son cœur, d'y consacrer son âme enfin ? Stulto labore consumons. (Escod. xvm, 18.) 0 pauvres mondains, quelle folie que de s'occuper ainsi et de vivre pour ces riens ! . . Malheur, ditle Prophète, malheur ta ceux qui se réjouissent, et qui mettent leur bonheur dans le néant! Qui Ixtamini in nihilo! (Amos, vi, 14.) Il n'y a rien de plus pitoyable que ce travail ridicule,
Y Aigle deMeaux!... Quant aux autres célébrités du monde, je n'ose pas, même en note, dire leur nom tout entier. C'est une Ri. *** ! C'est la Pu.*** ou In Th.***l
15S FOLIE DES CHOYANTS.
et de plus risible que cette vie insensée et tourmentée : Vana sunt opéra ejus et visu cligna! (Jer\, n, 10.)
II. La folie des mondains est une des plus dangereuses, pour plusieurs raisons ; et elle est dangereuse pour eux-mêmes et pour les autres, parce qu'ils ne vivent que de mensonges et de malices. Et puis elle a un caractère singulier, c'est qu'elle est contagieuse quelquefois et même épidémique par imitation. Les mondains ne peuvent voir rien faire à un autre, sans qu'ils ne veuillent le faire tout de suite; c'est évident, il n'y a qu'à voir la mode : ils s'y croient tous obligés, ces pauvres malades.
Mais commençons par le caractère du mensonge. Cela n'est pas étonnant; le monde, dit l'Apôtre, Mundua lotus in maligno positus est (Joan., v, 19), le monde est tout dans le faux, il ne vit que dans cet élément du mal et de l'erreur. Et quel est le prince du monde? C'est le père même du mensonge, celui qui, à l'origine des temps, n'a pu se tenir dans la vérité, et qui, sous la forme du serpent, a trompé nos premiers parents. Il règne dans le monde par la ruse et la séduction, et il souffle partout son esprit d'erreur et de mensonge. — Ne vous fiez donc pas à ces pauvres malades; il ne faut pas croire un mot de ce qu'ils disent. Us soutiennent tout d'abord qu'ils ont parfaitement leur raison, qu'ils n'ont jamais été fous. C'est un symptôme, au contraire ; ils mentent toujours. On peut comparer les plus belles sociétés du monde a ces réunions nombreuses qu'on y
LES MONDAINS. 1.r>9
voit se former quelquefois, aux jours de ses plus grandes folies et vanités. On rassemble une foule de personnes qui ne peuvent se reconnaître, parce que chacun s'est caché sous un travestissement plus ou moins étrange : tous se sont appliqués à se déguiser parfaitement. Le plus habile est celui qui aura le mieux trompé les autres sur son état, sur son nom, sa fortune, tout enfin. Tel qui porte le plus riche costume, n'est peut-être qu'un pauvre inconnu, méprisé de tous ceux qui sont là. Celui qui porte l'épaulette et l'épée d'un général n'est peut-être qu'un lâche, ou même une femme timide; et celui qui est couvert de la robe d'un magis- Irat n'est peut-être qu'un misérable forçat libéré. Il n'y a donc partout autour des invités que ruse et mensonge ; mais, là du moins, on est averti, et il faudrait être bien fou pour juger sur ce que l'on voit ou ce que l'on entend. Eh bien ! tel est le monde ordinaire, et ce qu'on appelle le beau monde; tels sont les mondains : ce sont des menteurs, Amatetfacit mendacium (Apoc. , xxu, 1 5) . Disons d'abord un mot des petits mensonges habituels, et auxquels on ne fait pas la moindre attention, parce que c'est généralement admis dans ce grand monde. N'est-ce pas tout à fait d'usage de tromper sur son âge d'abord, sur son nom, son teint même et sa taille, sur sa fortune aussi. — Son âge, on le diminue toujours un peu... Son nom, on le change quelquefois par l'heureuse addition d'une simple particule, ou bien on y ajoute un titre; c'est encore plus avantageux. La fortune : que de petits mensonges de luxe pour paraître
KiO FOL.IE DES CROYANTS.
plus riche qu'on n'est réellement ! . .. Est-ce bien de l'or toujours qui brille dans l'ameublement? est-ce le feu de vrais diamants qui étincelle dans la parure ?. . . iN'estil pas de bon ton d'augmenter un peu les chiffres, lors même qu'on parle d'affaires sérieuses, comme de mariage? n'est-ce pas même permis aux notaires de la capitale au moins, quand ils s'entendent, comme on dit? Sur la personne même des pauvres mondains, que de petites ruses encore et de perfides artifices! Nimium ne crede colori / Ne vous fiez pas trop à la couleur qui charme les yeux. . . Ce teint n'est pas naturel peut-être ; peut-être que ces dents si blanches ne tiennent pas, et (pie ces cheveux n'appartiennent à celle qui les porte, que parce qu'elle les a payés. Mais enfin ce ne sont là que de très-petits mensonges.
Il y en a de bien plus graves et de plus sérieux dans le monde; et je vais indiquer les sources principales de toutes ces perfidies. Fausses maximes d'abord, et fausses vertus. — Fausses maximes : les mondains ont un langage diamétralement opposé à celui de la vérité même ou de l'Evangile. Tout ce que Jésus-Christ condamne, le monde l'exalte; tout ce que Jésus-Christ recommande, le monde le méprise. Ecoutez : Heureux les pauvres... Heureux ceux qui pleurent, et ceux qui souffrent, et ceux qui pardonnent... Faites pénitence... Cherchez avant tout le royaume des cieux... Et le
monde, au contraire Beatum dixerunt cui hsec
sunt (Ps. cxliii, 15), heureux les riches. Il aime le plaisir, commande la vengeance, c'est un devoir d'hon-
neur... etc.. Où es! donc la sagesse? où est la folie? — Fausses vertus, car, dans le monde, elles manquent de vérité dans le principe même et dans les effets ou la fin. Aussi partout vous verrez des ruines de ces vertus naturelles et purement humaines. L'humilité n'est que de la vanité, de l'orgueil à peine dissimulé. La douce charité, dénaturée par le langage de ce monde insensé, perdra même son nom ; on l'appellera de l'humanité, de la bienfaisance; et, au lieu des grands sacrifices et des dévouements que nous admirons dans les saints, elle s'installera dans des bureaux bien chauffés, et elle y distribuera des soupes économiques. La philanthropie ira jusqu'à proscrire la mendicité, jusqu'à défendre l'aumône. Certes, je ne puis avoir l'intention de blâmer ici ce qui a pu être sagement prescrit dans quelques départements, et pour prévenir des abus; je prétends seulement prouver que les vertus chrétiennes sont plus vraies que toutes les vertus du monde, même soutenues par des règlements de police.
Amat et facit mendacium. (Apoc, xxn, 15.) Oui, ce monde aime le mensonge : les mondains eux-mêmes sont tous des menteurs, et quelquefois c'est jusqu'à l'hypocrisie la plus honteuse qu'ils descendent, pour feindre des sentiments nobles et religieux, et entrer ainsi dans les familles les plus honorables. Des mères trompées par ces fausses apparences ont malheureusement compromis l'avenir de leur fille unique, et n'auront jamais assez de larmes pour pleurer une vie toute brisée. Mais détournons ces pensées trop tristes, et
disons encore un mot, qui soit comme le résumé même de toutes ces folies et de ces mensonges. — Amot et facit mendacium. Ces malheureux ne se nourrissent vraiment que de cela. Ainsi la flatterie est pleine de mensonge, les mondains en raffolent. — La calomnie est un mensonge, c'est l'aliment le plus ordinaire de toutes ces brillantes assemblées. — S'il y a des livres dans un salon, ce sont des romans, toujours des romans, parce que ces vains récits d'aventures fabuleuses ne contiennent que des mensonges, et qu'il leur en faut toujours. Ces pauvres malades ont besoin d'émotions; ils en cherchent partout; ils pourraient en trouver de grandes, de profondes, dans le spectacle de la nature; ils pourraient verser des larmes abondantes au spectacle de l'indigence et de la charité; mais les douleurs vraies les toucheraient peu; ils courent au théâtre, et l'image ou le récit d'infortunes simulées les ravissent; les plaintes et les gémissements payés de la scène les font pleurer; et ces pauvres insensés se retirent bien contents d'avoir été touchés jusqu'aux larmes, pour leur argent. 0 folie ! ô vanité des vanités !
Voulez-vous garder le souvenir de tant de misères? Il nous suffira de mettre sous vos yeux une image de ces assemblées mondaines et, comme on dit aujourd'hui, un tableau vivant de ce monde. Vous allez le reconnaître ; et peut-être ne pourrez-vous vous empêcher de sourire en voyant démasquer cet esprit de mensonge. Je suppose une belle, une grande soirée, une de ces réunions nombreuses, où la conversation s'anime,
s'égaie et se nourrit de ces mille et mille petits et grands mensonges dont j'ai parlé plus haut. Mais la charité quelquefois n'y est pas plus respectée que la vérité, et voilà qu'un nom vient d'être prononcé, et livré comme par hasard à toute cette assemblée. . . C'est le nom de M. le Marquis de*** ou de Madame la Comtesse de ***; et tout le monde aussitôt de parler à l'envi : on loue, on vante, et puis on blâme; et bientôt l'on critique, on plaisante, on rit des manières et des prétentions ridicules de cette personne, absente, bien entendu ; on se moque de sa mise, du ton provincial qu'elle a gardé, et d'autres misères ; puis on en vient aux qualités de l'esprit et du cœur. La conversation s'échauffe par degrés, et la médisance et la calomnie commencent à circuler à plaisir; tout le monde a un petit mot à raconter, une charge à faire, un ridicule à prêter, quelque trait enfin à lancer sur celte personne. On rit partout, on s'amuse à ses dépens; et voilà que tout à coup un grand laquais entre dans le salon, et annonce le monsieur ou la clame en question. . . Et voyez donc le changement de scène ! A ce nom, tout le monde se lève et s'empresse. C'est à qui fera le plus d'amitié et témoignera plus de respect à cette personne. C'est un bonheur, dit-on, de la revoir enfin... il y a si longtemps qu'on soupirait après ce jour heureux!... — Nous parlions encore de vous il n'y a qu'un instant, dit un autre avec l'expression de la joie et un sourire délicieux... Et tous ces fades compliments et ces éloges perfides vont continuer jusqu'au départ de cette pauvre
personne, qui s'applaudit d'être venue et qui se félicite d'une si belle réception!... Oh! les menteurs ! les menteurs!... Oh! les pauvres insensés!... Et voilà pourtant le monde de tous les jours, le monde que vous aimez vous-même, celui qui perd tant d'àmes!... Malheur, malheur à ce monde ! Mais vous, pauvres malades, que ne puis-je espérer de vous guérir tous et de vous sauver! En vous apprenant à le connaître, ce serait vous apprendre à le mépriser, à le craindre, à le haïr. Les enfants de lumière, en effet, les vrais chrétiens, les sages de la terre, non-seulement se défient du monde et de tous ses mensonges, mais ils le méprisent et le maudissent, comme le divin Maître l'a maudit au jour même de sa passion, parce que c'est un cruel tyran et l'ennemi des âmes.
III. La folie des mondains est donc extrêmement malheureuse. On ne le croirait pas, parce qu'ils paraissent toujours en fêles. Il y a sans cesse, dans ce quartier de l'asile, des concerts, des banquets joyeux, des spectacles, des cris et des éclats de rire bruyants, mais c'est encore là un mensonge. Rien de plus triste, au fond, que la vie de ces pauvres malades. On est obligé de les surveiller avec le plus grand soin, et, malgré la vigilance de ceux qui les gardent, il y en a souvent qui se tuent de désespoir. Ces excès déplorables ne doivent pas être attribués seulement aux sombres passions, qui régnent parmi les mondains, et aux déceptions continuelles de cette vie agitée de plaisirs faux et frivoles, mais au
caractère même de ce monde cruel dont ils sont partisans... « C'est un maître dur et barbare, dit Jésus- Christ, qui ne peut s'empêcher de nous haïr. » Et les mondains, ces pauvres insensés, sont à la fois esclaves et martyrs de ses tyrannies incessantes. Il y en a de grandes et de petites, et je ne saurais dire celles qui contribuent le plus au malheur et au désespoir de ces infortunés, qu'elles finissent presque toujours par jeter dans la plus sombre mélancolie.
1° Et d'abord, les mondains sont esclaves. Les plus grandes tyrannies du monde viennent des passions qui ravagent les âmes, et qui vont jusqu'à les dégoûter de la vie. C'est l'égoïsme, l'orgueil, l'intérêt surtout; cl de celle source féconde et impure, on voit sortir tous les autres vices qui dévorent la société et brisent les familles. Savez-vous ce que l'on trouve dans ce beau monde et dans ses fêtes brillantes ? Les passions exaltées de l'envie, de la jalousie... des petites rivalités de rien qui montent vile jusqu'à l'aversion... des antipathies qui vont jusqu'à la haine perfide, la rancune et la vengeance. De la plaisanterie on passe à la médisance, à la calomnie, aux sombres désirs, aux passions sourdes, qui éclateront un jour, et demanderont la morl... oui, la mort ! . .. On a vu de ces pauvres insensés s'entr' égorger pour un rien, qu'ils appelaient un point d'honneur. On a vu des hommes du monde demander du sang ; et, pour un mot, chercher à donner la morl à leurs frères, à leurs amis d'enfance; comme on voit lous les ans, dans les tristes asiles de la démence, quel-
ques fous furieux, trompant la vigilance des serviteurs qui les gardent, se jeter sur un autre, et parfois même sur le maître de la maison, le frapper sous un vain prétexte, et le tuer, sans l'ombre de raison. Est-il rien de plus dangereux et de plus malheureux que cette folie? Mais si le délire ne va pas jusqu'à ces grands excès, combien de tristes malades, après mille déceptions, se voyant toujours trompés par la vaine espérance d'un bonheur que le monde promet et qu'il ne peut donner, combien se sont laissés abattre et décourager ! et combien, dans ces moments de désespoir qui les privent en partie de leur libre arbitre, n'ont-ils pas brisé tous les liens qui les rattachaient encore à la vie! On les a vus mourir, victimes de ce délire sombre, que les médecins appellent la mélancolie.
Mais ce sont là des désordres encore assez rares, grâce au ciel et à la protection des anges qui nous gardent contre l'esprit homicide et le cruel tyran des enfers. Pour le tourment et le malheur des mondains, j'ai dit qu'il y a une foule d'autres petites tyrannies et de mesquines vexations de tous les jours, et qui, seules, pourraient suffire pour prouver qu'ils sont victimes d'une folie bien malheureuse... Quand je ne parlerais que de la mode, par exemple, et de toutes les exigences de ses lois insensées. Il faudrait bien le reconnaître, c'est une véritable tyrannie, un assujettissement pitoyable, une servitude odieuse, que ce mouvement perpétuel dans un petit cercle; d'où il n'est pas permis de sortir; et tous les pauvres mondains, ces tristes malades,
LES MONDAINS, f 07
sont les vrais esclaves et les martyrs de celle vaine et ridicule puissance.
Ils sont esclaves, c'est évident, et je les atteste euxmêmes. Quel ennui! quelle gêne affreuse que les lois impérieuses de la mode! Elles changent plus souvent que tous les codes et que toutes les chartes du monde; et celles qui sont plus incommodes sont encore celles qui durent plus longtemps. Ils voudraient bien s'affranchir de cette misérable étiquette, secouer, briser ce joug insupportable ; mais on ne le peut pas. On est forcé d'obéir, on est condamné à s'habiller de telle et telle manière, pour la forme au moins, si ce n'est pour la couleur. Vous voudriez bien vous contenter de vous habiller une fois par jour; c'est bien assez, en effet; mais non, ce tyran ne le veut pas. La mode, pour les dames, au moins, commande trois sortes de toilettes ; il faut obéir, et l'on commence, le malin, à travailler une petite heure pour prendre le premier uniforme ; c'est le plus simple, pourtant ; l'après-midi, une grande heure pour changer de costume et sortir; mais le soir, oh ! pour la toilette du soir, pour la grande tenue et la mise par excellence^ il faudra bien deux heures1. Oh ! pauvres esclaves, que je vous plains ! pauvres insensées „ que j'ai pitié de vous! Mais il y a bien d'autres sacrifices que celui du temps. Pour obéir aux caprices de ce tyran de la mode, il faut payer un gros impôt d'argent ;
1 Toilette du soir, qu'on a si bien définie par un mot qui dispense de tout commentaire : toilette incomplète. 11 y manque beaucoup de eboscs, en effet.
les plus riches s'en plaignent, et ils ont bien de la peine à en venir à bout, sans faire de dettes : tant le monde est prodigue des biens de ces malheureux serviteurs, de ceux qui suivent ses lois ! Faut-il parler encore de tant d'autres usages, ou supplices qu'il faudra nécessairement subir?.. . Et les visites à recevoir ou à rendre, quel ennui, la plupart du temps!... Vous aviez besoin de repos, vous auriez voulu rester un peu tranquille chez vous; non, c'est impossible, il faut sortir pas la pluie, et aller voir celle personne que vous n'aimez qu'à demi, ou bien il fout recevoir celle autre que vous aimez encore moins, et faire bonne contenance pendant une heure entière que va durer ce supplice. Ah! que le Prophète avait raison de se moquer de ces pauvres esclaves! « Ils auront, dit-il, des maîtres ridicules, de petits tyrans qui s'amuseront à les tourmenter de mille manières, et pour des riens. Tyranni ridiculi ejm erunt... » (Hab. i, 10.) Mais les tyrans ne faisaient pas seulement des esclaves; ils faisaient des martyrs. Vous allez voir.
2° Les mondains sont de vrais martyrs : c'est incroyable tout ce que le monde fait souffrir à ces pauvres insensés. Ils sont tous condamnés à des supplices très-variés, et quelques-uns même à mort, positivement. Oui, il y en a tous les ans qui meurent victimes de ce cruel tyran. — Commençons par les tortures ordinaires, et parlons encore de la mode. Mais vraiment, sans chercher à vouloir jouer sur les mots, ce qui ne serait pas assez digne d'un sujet grave en lui-
même, quoiqu'on ne puisse s'empêcher d'y prendre par moments le ton de l'ironie et la couleur de la satire, ne peut-on pas comparer nos jeunes mondains et surtout nos belles mondaines à ces vrais martyrs d'autrefois, qu'on brûlait sur les bûchers ardents, qu'on étendait sur les chevalets, et que l'on tourmentait de mille et mille manières? Je vois qu'on les serre et qu'on les étreint, comme eux, dans des liens et des ceintures apprêtées avec tant de violence, qu'ils ne peuvent plus respirer... Oh! pauvres femmes, la nature ne vous avait pas ainsi créées; vous deviez avoir plus de liberté pour souffler, remuer et marcher!... Depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête, jusqu'à l'extrémité des doigts, tous vos membres sont serrés, pressés et contrariés dans leurs mouvements... On approche de votre tête des fers ardents ; vous demeurez des heures entières immobiles, pendant qu'on travaille à vous faire souffrir pour vous parer, pauvres victimes! Mais vraiment vous êtes presque aussi mal dans vos habits que nos aliénés avec la camisole de force, et aussi embarrassées de ces paquets énormes de vêtements immenses et qui gênent la marche et le repos, que nos martyrs de la Chine : cet appareil ressemble assez bien à ce qu'ils appellent une cangue et une cage ; n'est-ce pas même le nom que vous donnez à tous ces ressorts d'acier qui vous enferment? Vous portez des bracelets; pourquoi ne pas dire des menottes? N'esl-il pas vrai que le monde, ce cruel tyran, a demandé au moins à toutes les petites filles quelques gouttes de sang, pour
suspendre à leurs oreilles un anneau d'or?... Mais ce n'était là qu'un premier signe d'engagement à son service. Ajouterai-je le tourment des veilles prolongées, de la faim, de la soif, du froid, du chaud, que les malheureuses victimes du monde sont si souvent exposées à endurer pour lui plaire, et même pour prendre part aux plus grands plaisirs de ses partisans? Parcourez seulement une journée des deux principales saisons, à la ville comme à la campagne, et vous vous rappellerez une foule de ces petites et insupportables tyrannies. Il faut être fou pour s'y laisser ainsi condamner : Tyranni ridiculi ejus erunt...
Mais voici quelque chose de bien plus grave. Combien parmi ces malheureux esclaves sont réellement et positivement morts victimes de ces persécutions odieuses! Qui ne l'a pas entendu raconter? Un tel a été condamné à donner sa vie dans un duel : l'honneur, le faux honneur du monde l'obligeait à mourir. Telle jeune personne a contracté dans une belle soirée la maladie, qui vient de la conduire au tombeau. Après une de ces brillantes fêtes du soir, bals ou spectacles, quand, à l'atmosphère embrasée d'un salon ou du théâtre, a succédé tout à coup l'air froid et glacé de la cour d'honneur ou de la rue, elle a respiré la mort. Ah ! si Jésus-Christ en avait demandé autant à ses disciples, ne dirions-nous pas que sa loi est impossible et son joug trop pesant?
5° Ce qu'il y a de plus triste à dire^ c'est que cette folie du monde et ces tyrannies vont jusqu'à faire
des apostats. Ce serait bien facile de le prouver pour toutes les passions, et surtout pour la faiblesse du respect humain. Mais je ne parle encore ici que des usages et même de la mode, et je soutiens que souvent cet esclavage ira jusqu'à l'apostasie véritable. Ce crime, en effet, peut se consommer de bien des manières. Aux jours de persécution, on a vu des tyrans qui se contentaient du silence, d'un geste, d'un signe, et ceux qui avaient la faiblesse de se taire, de laisser tomber quelques grains d'encens devant l'image des dieux, ou de porter le signe de l'idolâtrie, étaient sûrs d'éviter la mort ; ils étaient vraiment apostats. L'Eglise pleurait sur ces lâches et indignes enfants, traîtres à Dieu et renégats de la foi. Eh bien! je dis que le monde aussi pousse jusqu'à l'apostasie de Jésus-Christ et de son Evangiie, quand il commande à des chrétiens de se couvrir de toutes ces vanités, quand il invite à ses plaisirs coupables, à ses fêtes, que l'Evangile proscrit sous le nom de pompes de Satan ; quand surtout il vous oblige, pauvres femmes, à suivre ses modes coupables et à prendre ses parures indécentes et scandaleuses. Les anges versent des larmes amères et détournent leurs regards. Et moi je demande avec Tertullien à ces indignes chrétiennes, esclaves d'un monde maudit, si elles oseraient bien, ainsi vêtues et parées, suivre Jésus-Christ au Calvaire?... Non, sans doute... « Eh bien ! leur dit-il avec sa dure éloquence et son caractère un peu sombre et sévère, croyez-vous donc un jour pouvoir le suivre au ciel, avec toutes ces vanités et ces
pompes voluptueuses!... Non, vous n'irez pas! » Hodie vos taies videat Christus, qnales tunevidebil!
Autrefois, avant que le Dieu-homme fût descendu des cieux, il y avait sur la terre des insensés qui adoraient des idoles stupides de bois ou de pierre ; mais parmi ces divinités impuissantes, plusieurs étaient horriblement cruelles : il leur fallait du sang humain, et on leur en donnait. Des pères dénaturés, des mères, chose incroyable et pourtant bien certaine, des mères immolaient leurs enfants à ces dieux infâmes, sans mêler des larmes au sang de ces tendres victimes, qui poussaient des cris en mourant ! Qnels dieux ! et peut-il être une folie plus grande que cette superstition insensée? Eh bien ! oui, tel est le monde, ce dieu maudit ; tels sont les mondains qui vivent sous les lois de ce tyran; tels sont les parents aveugles qui lui sacrifient leurs enfants! On parait les victimes désignées pour mourir sur ces hideux autels, et l'on voit aussi parmi nous des mères, qui travaillent à parer leur fille qu'elles préparent elles-mêmes pour l'heure de l'affreux sacrifice du monde !
Puissent ces paroles éclairer, loucher quelques-unes de ces pauvres Ames, et sauver quelques-unes de ces victimes infortunées !