‹ De la folie en matière de religionChapitre 22 sur 46 · QUATRIEME CLASSE LES PEU REUX · texte numérisé non relu

QUATRIEME CLASSE LES PEU REUX

Licite pusillanimis : Conforlamini et nolite timere.

Dites à ceux qui n'ont pas de cœur :

Allons, du courage, et n'ayez pas peur. (Isaïe, xxxv, 4.

J'aborde un sujet triste et humiliant, une espèce de folie d'une nature singulière, et qui affecle plus souvent les hommes que les femmes, je dois l'avouer en commençant, et il sera bien facile de le prouver : c'est la manie du respect humain. 11 y a toujours eu des lâches et des peureux au service de Jésus-Christ ; il y en a encore, et ce n'est pas un anachronisme que je fais ici. Je sais dans quel siècle nous sommes, et à qui je m'adresse; je sais que souvent on a prétendu qu'il n'y a plus de respect humain, mais je ne crois pas à celle parole. On assure qu'il y en a moins aujourd'hui qu'autrefois; on dit qu'il n'y en a presque plus, à Paris, par exemple, et savez-vous pourquoi? parce qu'on peut s'y cacher, et faire ce que l'on veut. — Se cacher! mais c'est une infâme lâcheté, c'est de la peur et du respect humain, c'est une folie!... Avons-nous donc un Dieu dont on puisse rougir!... Ah! si seulement je pouvais blesser ces lâches, et leur rendre un peu de cœur! j'espérerais les guérir, et toute la grâce que je demande

à Dieu dans ce moment c'est qu'il me donne des paroles saintes, pleines d'une juste indignation et pleines d'ironie. Je n'ai jamais essayé de parler sur ce sujet, sans éprouver ces deux sentiments de la colère et du mépris... Ah! pauvres chrétiens que vous êtes, tremblez donc, mais moi je n'aurai pas peur, allez! Paveantilli, et non paveam ego. (Jér. xvn, 18.) Je me moque bien de tout ce que vous pouvez penser ou dire de moi, Mihiautem pro minimo est vt vobis judicer, (I. Cor., iv, 5) et je ne rougis pas de l'Evangile de mon Dieu Sauveur, Non erubesco evangelium (Rom., i, 16).

Le respect humain est une folie qui prend autant sur l'esprit que sur le cœur; autrement cette faiblesse est la preuve : Iu d'un petit esprit, et II0 d'un pauvre cœur.

I. Et d'abord, c'est la preuve d'un petit esprit... mais commençons par bien définir le respect humain. C'est une sotte et vaine crainte des hommes, une sotte et vaine terreur, qui fait préférer les jugements et les pensées de quelques mauvais sujets, aux pensées et aux jugements mêmes de Dieu. Ainsi, un homme a de la foi encore et quelques restes de vertus; il est chrétien dans le fond de son âme ; il voudrait bien être fidèle à la loi de son Dieu, respecter tel précepte de l'Eglise; il serait seul et sûr de n'être vu de personne, qu'il garderait certainement l'abstinence, le vendredi; mais si on le voit, que dira-t-on?... Et il a peur; il mange de la viande : c'est du respect humain. Cet autre a déjà éprouvé bien souvent que les discours qu'on tient dans

telle société font du mal à son âme, et finissent par ébranler sa foi; il voudrait bien pourtant conserver cette lumière qui s'en va; il voudrait surtout se taire et ne pas mêler sa voix à celle des ennemis de Jésus- Cbrist; mais s'il renonce à voir ce monde, à prendre part à ces discours, que dira-t-on?... Il a peur : c'est du respect humain. Un autre, et j'atteste les anges du Ciel qu'il y a beaucoup de pauvres chrétiens dans ce cas, surtout parmi les classes élevées, un autre, dis-je, souffre cruellement des remords de son cœur et de la famine horrible qui dessèche son âme ; il voudrait bien aller chercher la paix aux pieds d'un prêtre, confesser ses fautes, et puis venir à la table sainte, au banquet divin, où depuis longtemps il est invité. Mais comment faire?... On le saura sans doute, et si on le voit!... que dira-l-on?... Et cela le retient ; il a peur : c'est du respect humain. — Et voilà ce que j'appelle une folie véritable, une sorte de démence odieuse et pitoyable à la fois ; car ici la maladie prend quatre caractères singuliers et qui méritent le mépris des hommes autant que la haine de Dieu ; caractères de manie ridicule, de lâcheté indigne, de la plus odieuse servitude et de la plus honteuse hypocrisie.

1° Manie étrange et ridicule du respect humain. Voyez plutôt, de grâce, ce que veulent ces pauvres insensés, écoutez ce qu'ils disent, considérez ce qu'ils font. — Ils veulent plaire à tout le monde... à tous! Mais, en vérité, ce n'est pas possible, c'est une folie : Contenter tout le monde et son père! il faut être fou

pour y prétendre. Tous ne se ressemblent pas : il y en a de bons et de mauvais, il y en a de blancs et de noirs ; mais eux, ils veulent ressembler et plaire à tous à la fois, et ils aiment mieux contenter tout ce monde que Dieu leur Père et le Créateur du monde. Folie évidente, à peu près, comme si un homme venait à perdre soudain l'intelligence et la mémoire, au point de ne pouvoir plus distinguer entre le roi et les derniers valets de sa cour, entre son père même et le premier venu, et s'il voulait rendre à ces inconnus les hommages qu'il avait coutume de rendre à son roi et à son père, avant son malheur. On plaindrait cet homme, on dirait qu'il est devenu fou! Mais ce qu'il y a de plus curieux ici, c'est que l'esclave du respect humain veut plaire à des gens, qu'il ne peut s'empêcher de mépriser, et qu'il méprise réellement dans son cœur. C'est évident; car enfin pour qui a-t-on cette vaine crainte, cette peur si ridicule, si ce n'est pour des hommes sans principes ou du moins sans aucune vertu solide? Il y a donc nécessairement contradiction dans les idées, dans les sentiments de ce pauvre malade : c'est un symptôme de folie; il est vraiment fou.

Mais écoutez ce qu'ils disent, et vous en serez encore bien plus sûr. Le principe par excellence, l'axiome favori de ces hommes mobiles, est vraiment curieux : c'est qu'il faut faire comme les autres. Quoi! comme tous les autres? Oui, et tout ce qu'ils font! Mais s'il plaît à quelqu'un de se ruiner, de se tuer en se jetant par la fenêtre?... Oh! non, ils n'iront pas jusque-là...

ils ne l'entendent que pour les choses de l'éternité !... Voyez-vous, c'est le seul point sur lequel ils ne savent plus raisonner. Ils n'ont cette idée fixe et malheureuse que pour l'affaire du salut, et ce qui touche à leur âme ou à leur Dieu; et sur ce point, en effet, ils veulent faire comme les autres ; ils imitent les autres ; ils ne feront pas un pas, si celui qui est devant eux ne bouge. Si l'on marche, ils avancent, n'importe où l'on va, à la messe ou au spectacle ; si on prie, ils prient ; si on jure, ils blasphèment. Et comme tous les malheureux qu'un triste accident a privés de raison, avec cette idée iixe et invariable, ils ont un mot qu'ils ne cessent de répéter : Mais qu'est-ce qu'on dira? ou : Que dira-t-on? Ah! pauvres malades, on dira que vous êtes fous!

Voyez plutôt ce qu'ils font; c'est encore un signe ou un symptôme. Ils font précisément le contraire de ce qu'il faudrait pour obtenir ce qu'ils veulent. Ils désirent être bien vus et estimés de tout le monde, et par cette étrange mobilité de sentiments et ces inconstances de caractère, ils travaillent à être méprisés de tous. Ils craignent qu'on ne les voie, qu'on ne les remarque et qu'on ne parle d'eux, et ils attirent les regards du monde. Partout on parle de leurs fausses démarches, de leur vraie manie ; on rit partout de leur qu'en dirat-on. C'est ainsi qu'un insensé, un vrai fou, par son air inquiet, timide, incertain ou empressé sans motif, se fait aussitôt reconnaître et attire sur lui tous les regards, en passant dans la rue ou en entrant dans une église. ,

2° Lâcheté du respect humain . La peur, une peur d'enfant est dans un homme un symptôme de folie, et c'est un des caractères de la maladie de ces indignes chrétiens. Ils ont toujours peur, mais de qui et de quoi? Us s'imaginent, frappés qu'ils sont, ils s'imaginent que tout le monde pense à eux, et va leur déclarer la guerre ; ils voient des ennemis partout; ils tremblent de faire un pas, dans la crainte de tomber dans quelque piège... C'est dans ce triste état d'aliénation qu'était tombé, avant sa mort coupable, le trop fameux philosophe de Genève... Je l'ai dit, sa peur insensée croissant de jour en jour et le rendant odieux et insupportable même à ses amis, on le fuyait, on n'osait plus lui parler; et ce malheureux, persuadé que tout le monde s'occupait de lui et formait une ligue secrète contre ses jours, afin de prévenir la fureur de ses prétendus ennemis et déjouer leurs desseins, finit par se donner la mort. Eh bien, tel, et plus malheureux encore, est l'homme qui se livre au respect humain.

En effet, de quoi s'agit-il? D'un mot, d'un regard, peut-être d'un sourire ou d'une grimace... et encore d'un mot qu'on n'oserait pas dire devant lui... Oh! les pauvres chrétiens!... Oui, cela les empêche de faire le signe de la croix, de se mettre à genoux, de prier, d'aller à confesse, d'aller au Ciel enfin!... 0 mon Dieu, quelle folie! Illic trepidaverunt timoré ubi non erat timor (Ps. xm, 5.) «Ils ont tremblé, dit le Prophète, là où il n'y avait rien à craindre; » et il ajoute avec une ironie amère et en se moquant d'eux : Sa-

gittseparvidorum factse suntphigx eorum. (Ps. xliii, 8 .) « Les flèches des plus petits enfants ont suffi pour leur faire peur et les blesser à mort. » — Et ce sont des soldats de Jésus-Christ ! Oh I certes, ce n'est pas ainsi que se sont montrés nos frères aînés et nos pères dans la foi ; c'étaient des héros! et ils seraient morts avec joie plutôt que de la trahir ainsi. . . Que dis-je, ils seraient. . . ils sont morts sous le glaive et dans les souffrances ; et vous tremblez, vous! Une parole vous fait peur, comme si vous n'aviez pas celle de Dieu... Un regard vous effraye... comme si Dieu et ses anges ne vous voyaient pas... Les jugements du monde vous épouvantent, comme si vous ne pouviez pas en appeler au jugement et au tribunal de Dieu même ! Vivre pour ce grand Dieu, combattre pour sa gloire, mourir pour son amour, c'est la pensée, c'est le désir des vrais chrétiens, des soldats de Jésus-Christ. Vous ne l'êtes donc pas, vous qui craignez lant les hommes, qui avez tant de respect humain. Vous êtes des lâches! vous êtes des insensés!

5° Esclavage honteux du respect humain ; c'est le troisième caractère de cette maladie. La faiblesse ou la lâcheté de ces pauvres chrétiens va jusque-là; c'est une servitude humiliante. Ds sont les serviteurs de tout le monde, mais des serviteurs rampants, à l'œil bas et timide, comme dit saint Paul, Ad oculum servicntes (Eph., vi, G). Toujours, avant, pendant et après une action, ils sont là, incertains, et cherchant à savoir si c'est bien au goût, à la pensée des autres; tachant de deviner ce qu'on dira d'eux, à propos de ceci ou de

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cela, Ad oculum servientes . . . Ah! de grâce, permeltezleur donc d'avoir une pensée, laissez-leur un peu de liberté, quelques moments au moins pour respirer ! Mais non, c'est impossible, ils sont vendus, ils ne peuvent rien se réserver. Je vous dis que, de toutes les servitudes, il n'y en a pas de plus tyrannique. Pauvre malade, esclave insensé, vous pensiez, vous désiriez vous arrêter ici, vous trouviez que vous aviez été déjà entraîné trop loin; mais non, il faut marcher encore, car on vous regarde. Quoi! je mêlerais ma voix à ces discours impies, je ferais l'incrédule et l'athée, moi!... Oui, parle, car si tu gardais le silence, que dirait-on? Tes maîtres sont incrédules et athées, il faut dire comme eux. — Quoi ! je ferais celte action infâme, moi!... Oui, marche, on t'appelle, on te regarde, obéis donc, esclave... 11 faut ainsi se soumettre et marcher, jusqu'où, grand Dieu ! Je le dirai avec larmes : jusqu'à la mort, jusqu'en enfer! Oui, la tyrannie du respect humain va jusque-là ! . . . Mais vous le savez bien; et qui ne l'a pas vu ! Voici la mort qui approche, la mort qui brise tous les autres engagements; elle ne peut pourtant pas rompre les liens de celte honteuse servitude. Le malade voudrait bien se confesser, la foi s'est réveillée dans son cœur. . . — Se confesser ! lu ne le feras pas ! ... et que dirait-on, si on le savait?.. . Oh ! si pourlanlje pouvais voir un prêtre, pense-t-il loul bas ! . . . —Un prêtre ! — Tu ne lepeux pas ! qu'est-ce qu'on dirait ? On en rirait peut-être : et qui donc? un, deux ou trois petits incrédules qui sont là fixés près de lui... comme

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des tigres sur leur proie. Tous les autres, les parents, les amis admireraient cet heureux retour à Dieu : il y en a qui prient avec larmes pour cela ; ils seraient consolés si... Eh bien! non... l'esclave du respect humain a trop peur de ces deux ou trois petits incrédules dont il est le très-humble serviteur, et le prêtre ne sera pas appelé, le prêtre ne sera pas reçu ; le malade ne se confessera pas, et cet insensé, par ordre supérieur des petits incrédules ou des libres penseurs, ira en enfer ! Que voulez-vous? il est engagé! On veut qu'il meure sans confession ; on veut qu'il aille en enfer, il ira ! 0 sainte liberté des enfants de Dieu ! ô noble indépendance des chrétiens ! ô droits sacrés de l'homme affranchi par Jésus-Christ, qu'êtes-vous devenus?... Que direz-vous, malheureux, quand vous paraîtrez devant ce grand Dieu qui va vous juger?... Ils n'iront pourtant pas à son tribunal pour vous défendre, ces misérables que vous redoutez tant, ces deux ou trois petits incrédules!... Et moi je vous apprendrai celui qu'il fallait craindre, dit Jésus-Christ, c'est celui qui juge et qui condamne pour l'éternité : Ostendam mttem vobis quem timeatis. (Luc, xu, 5.)

Affranchissez-vous donc, et méprisez tous ces vains jugements des hommes qui meurent... Croyez-moi, ne faites plus attention à eux, et dites comme l'Apôtre : Mihiautem prominimo est ut a vobis judker (I Cor., iv, 5) ; pour moi, je me moque bien de vos jugements. Voyez-vous, quand un chrétien, un vrai sage de h foi est devant Dieu, et qu'il prie à genoux, il y aurait

derrière lui une armée d'incrédules, qui riraient ou qui feraient des grimaces, qu'il ne daignerait pas même se retourner pour les voir et leur dire : Mihi autem pro minirno est ut a vobis judicer. Allons donc! je me moque bien de tout cela ; ce n'est pas vous qui m'empêcherez de le servir, de le prier, de l'aimer !

4° Au quatrième chef, j'ai accusé le respect humain d'hypocrisie, et je prouve qu'il y a encore de la folie dans ce dernier caractère. Ce pauvre insensé est un vrai caméléon, qui n'a rien de fixe, et qui prend toutes les couleurs; cela dépend de ceux qui le regardent. C'est un vrai Protée : il change à plaisir ; il se transformera, comme on veut. Il sera chrétien, religieux, un petit saint; et puis tout à coup indifférent, incrédule, athée, s'il le faut. Cela dépend de vous; comme vous voudrez parler, il répondra ; mais ne pensez pas le saisir, le comprendre, car toujours il déguise ses sentiments, ou plutôt il n'en a pas, il ne fait que refléter ce qu'il croit voir dans l'âme des autres. Hypocrisie d'autant plus honteuse, que pour lui c'est presque toujours le mensonge d'une lâche vertu, qui se couvre du manteau du crime. Qu'on se pare du masque de la vertu, cela se concevrait encore, car cette apparence est belle, au moins ; mais qu'on se cache sous le plâtre hideux du vice^ n'est-ce pas la plus sotte et la plus révoltante hypocrisie? Cet homme serait bon et religieux, et il veut paraître tantôt libertin, tantôt impie, selon le temps, selon les lieux ou les personnes : est-il rien de plus petit, de plus infâme et en même déplus sot,

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de plus déraisonnable? N'est-ce pas une folie? Ce sont pourtant ces misérables, qui sont cause qu'on a joué la religion sur les théâtres du monde, et qu'on a osé y faire rire et plaisanter sur le prétendu caractère mobile et inconstant des dévots. Mais, qu'on le sache bien, il n'y a de Tartuffes qu'aux Petites-Maisons; ce ne sont pas des chrétiens, ces hommes ridicules et méprisables. Les vrais enfants de Dieu tiennent de Finimutabilité de Dieu même, ils ne changent pas ainsi : le ciel et la terre passeront plutôt que de voir un vrai chrétien changer, ou déguiser seulement un principe de sa foi. J'en atteste le ciel et ses anges, et j'en appelle au témoignage de tous nos frères les martyrs : ce n'est pas là notre caractère ! . . .

Mais quelle folie, encore une fois ! Rougir de l'Evangile, rougir de Jésus-Christ, et de ce nom pour la gloire duquel nos pères mouraient avec tant de joie... Et dire encore que ces insensés ne rougissent que de cela ! On ne craint pas d'afficher son nom partout, et ce que l'on est, ou ce que l'on fait : un tel, médecin, architecte, tailleur, épicier... On aime les insignes, l'uniforme de sa profession; on est fier, glorieux de porter la robe ou l'épée... et l'on a peur de paraître serviteur de Dieu, disciple de Jésus!... Comme si nous avions un Dieu dont on puisse rougir ! . . Quoi ! les païens n'ont jamais rougi de leurs dieux, ni de les adorer publiquement. . . et quels dieux pourtant ils avaient ! . . . des dieux de bois pourri ou de pierre dure; des dieux infâmes et ridicules ; ils adoraient sans rougir des ani-

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maux; des crocodiles el des serpents, en Egypte des chats et des oignons, sans rougir et sans respect humain!... El des chrétiens craindraient d'adorer le grand Dieu du ciel et de la terre, et Jésus-Christ son lils unique et notre Sauveur ! 11 y en a qui rougiraient de faire le signe de la croix, quand Jésus-Christ n'a pas rougi lui-même de mourir sur la croix pour nous ! 0 folie incomparable! ô lâcheté impardonnable! Ecoutez donc et méditez cette parole d'un grand docteur de l'Eglise! Salviis sum, si non confundar de Deo meo ! (Ter t.) Je suis sauvé, dit-il, si je ne rougis pas de mon Dieu... Oui, je serai sauvé, car mon Dieu ne rougira pas de moi devant son Père, ni devant ses anges, tandis qu'il rougira de tous ceux qui auront rougi de lui sur la terre. Et quelle honle alors pour ces pauvres insensés, quand ils seront ainsi confondus à la face de l'univers, qui se lèvera avec Jésus-Christ conlre eux : Pugnabit cum iïïo orbh terrarum contra insensalos. (Sap. v, 21.)

11. Le respect humain n'est pas seulement une folie qui prend sûr l'intelligence ; elle affecte le cœur et le livre au plus affreux délire; je veux dire le crime de l'ingratitude la plus odieuse, et de l'apostasie même la plus honteuse. Mais il suffira d'un mot pour faire entendre ces tristes vérités.

1° Caractère d'ingratitude. Celui qui est esclave du respect humain, ce malheureux insensé compare et préfère les pensées, les regards, les jugements des hommes aux pensées, aux regards, aux jugements de Dieu même. Il est vrai de dire que ce désordre se

trouve essentiellement dans tous les péchés, mais le plus souvent cette comparaison n'est qu'implicite et indirecte; ici, elle est formelle et réfléchie. On met dans la balance les jugements de Dieu et les jugements des hommes, on pèse, on examine et l'on se décide. On dit : Dieu me voit, mais voilà un homme qui me regarde aussi... A qui faut-il plaire et obéir? De qui faut-il plutôt craindre les regards? Et l'on prononce après examen... Est-il rien de plus outrageant?... Mais y a-t-il rien de plus insensé? C'est un pauvre enfant, qui méconnaît son père ; c'est un serviteur insensé qui ne sait plus distinguer son maître, et qui dans son délire oublie également les droits les plus sacrés, les engagements les plus sûrs, les promesses et les menaces les plus certaines!... Et encore que préfère-t-il à son père et à son Dieu? Les jugements de quelques misérables pécheurs qui n'ont jamais rien fait pour lui, qui n'ont aucun droit sur sa vie, et qui ne pourront le sauver de la mort, ni de la colère divine qui doit venir... Ah! c'est ainsi qu'au jour de la Passion, le traître, l'infâme Judas a mis dans la balance, d'un côté, Jésus, son Dieu et son maître, et de l'autre, trente deniers ; et il a trouvé que c'était assez pour le prix de sa trahison. C'est ainsi qu'au môme jour, les perfides Juifs ont comparé ce même Dieu à un homme, à un assassin, à un voleur, à un monstre, à Barrabas; et, dans l'opinion de ce peuple ingrat et aveugle, l'assassin, le voleur, le monstre, Barrabas a été préféré au Dieu des miséricordes, à l'auteur de la vie, n Jésus-

Christ le Sauveur. Quel outrage ! mais aussi quelle vengeance le ciel n'a-t-il pas tirée de cet apôtre perfide et de cette nation insensée et sans cœur?. . . Populestulte, qui non habes cor! dit le Seigneur par son Prophète.

2° Mais voici le dernier caractère de cette triste maladie du respect humain. Sous l'influence fatale de ses vaines frayeurs, le pauvre malade atteint de cette manie, finit toujours par être entraîné dans l'apostasie de la foi, ou du moins de la loi divine. Ne le voyez- vous pas? On parle contre la religion de Jésus-Christ, et ce lâche chrétien, au lieu delà défendre, se tait, ou peutêtre même qu'il mêle sa voix à celle des infidèles, qui blasphèment ce qu'ils ignorent. N'est-ce pas un parjure, une apostasie de la foi ? Avez-vous lu la Vie de Jésus? Croyez-vous encore à sa divinité?... 11 se tait, c'est déjà une infidélité, une perfidie.. . Mais y croyezvous donc?... Et le voilà qui se met à parler contre ce Dieu-homme, et qui cherche à expliquer aussi certains miracles, à parodier quelque texte de la loi évangélique. C'est abandonner Jésus, c'est le vendre et le trahir; c'est une apostasie. Ainsi, autrefois, aux jours de la persécution, les tyrans cruels faisaient des apostats de bien des manières ; à quelques-uns, on disait seulement : Taisez-vous, on ne vous demande que cela, et vous ne serez pas condamnés ; à d'autres : Maudissez le Christ et foulez sa croix aux pieds. Et quelques lâches se taisaient, tandis que les vrais amis de Jésus répétaient : Je suis chrétien , et quelques-uns foulaient

la croix aux pieds et brûlaient de l'encens aux dieux, tandis que les autres d'un signe de croix les renversaient dans la poussière, et demandaient la sentence de mort... Il y avait donc beaucoup de martyrs et quelques apostats... De nos jours, au contraire, la persécution du respect bumain fait beaucoup d'apostats. Les uns se taisent, les autres parlent avec les ennemis de Jésus et le trahissent.

Il en est de même pour la loi divine et pour les préceptes de la sainte Eglise. Par exemple, pour l'abstinence du vendredi ; soyez sûrs que si on y manque, c'est bien plutôt par respect humain que par gourmandise, et pour manger de la viande. Dans quelques-uns c'est indifférence, mais, pour la plupart, c'est du respect humain. 11 suffit quelquefois d'un ou deux misérables incrédules, qui se posent en petits tyrans dans les auberges, et se chargent de faire abjurer la loi de Jésus- Christ, à table d'hôte, non par les tourments ou la menace du feu ou du glaive, mais par la crainte d'une raillerie, ou la terreur d'un sourire ou d'une grimace ! Et il y en a qui ont peur et qui mangent de la viande ! Quelle folie! et quelle lâcheté!

Je ne crains pas d'exagérer en disant, que cette tyrannie du respect humain fait plus d'apostats encore aujourd'hui et de parjures, que tous les persécuteurs en ont pu faire jamais... peut-être même plus qu'ils n'ont fait de martyrs. Je vois dans l'histoire de la Passion, que c'est le respect humain qui a fait le premier apostat. Pierre, Pierre, ce grand apôtre, privilégié

en Ire tous, a renié Jésus-Christ, apostasie son Dieu ; où donc, quand et comment? Ce n'est pas devant les juges, ni devant les bourreaux ; ce n'est pas à la menace de la mort, mais à la voix d'une pauvre servante, una ex ancillis (Marc, xiv, 66) ; il a eu peur de paraître ce qu'il était vraiment dans son cœur, le disciple de Jésus, et il le renia trois fois ; trois fois il a juré qu'il ne le connaissait pas : JSonnovihominem. (Matth.,xxvi, 72.) Il y a là une terrible leçon pour nous ! Mais quelle douleur pour le cœur de Jésus !

Eh bien ! dans l'étude de ses souffrances et de sa mort, il y a une autre considération qui me touche encore plus, c'est que s'il a été condamné, crucifié, ce n'est que par respect humain : et, quiconque a lu attentivement cette histoire douloureuse, en sera convaincu. Il est évident, en effet, que Pilate voulait sauver Jésus-Christ; il l'a essayé, il l'a dit même plusieurs fois, il en a pris les moyens les plus étranges sans doute, mais il le voulait. Qu'est-ce qui l'a donc empêché de dire, en sa qualité de juge et de maître : Cet homme est innocent! de dire même : C'est un Dieu ? ... Ce n'est que la peur et le respect humain . Il a jugé, condamné Jésus-Christ à la flagellation, à la croix, par respect humain. Pierre, dans un moment de délire, Pilate dans un accès de folie, tous les Juifs, dans un jour de démence l'ont abandonné, condamné, crucifié, et il est mort victime de son amour, mais, encore une fois, livré aux bourreaux et sacrifié, par respect humain . El c'est ainsi que tous les jours de lâches chrétiens, des insensés l'abandonnent et le crucifient dans leur cœur.

Je n'ai point parlé dans cette conférence des remèdes que l'on peut apporter à un si grand mal, ni du traitement de cette triste maladie. Si on pouvait parvenir a faire réfléchir un peu ceux cpii en sont atteints, ils seraient bientôt guéris, assurément; mais la peur ne raisonne pas, tout le monde le sait bien, et on le dit partout. Voici pourtant quelques questions que je propose de faire à ces pauvres esclaves : Tu qui es? qui etes-vous?... Quis ut Deus? qui est comme Dieu?... et Quid est homo? qu'est-ce que l'homme?... — C'est ce que disait à peu près à ses soldats un grand général : a Voyez quels sont vos ennemis, et souvenez-vous de ce que vous êtes. » Et, par cette courte harangue, il leur rendit du cœur, et ils remportèrent la victoire. Dieu dirait aussi à ces pauvres et indignes soldats : An me, an vos, an hostem ignoralis? (Conc.) Est-ce que vous ne savez plus qui je suis, ce que vous êtes et ce que sont ces gens-là?... Allez et metlez-les en pièces!... Ce généreux capitaine montrait à ses troupes les aigles de Rome toujours victorieuses... et Jésus- Christ nous montre sa croix et le ciel. — Mais, encore une fois, ces pauvres malades ne seront guère ranimés ni encouragés par ces paroles. La peur les empêchera d'entendre.

Je ne connais donc plus qu'un seul remède qui puisse les sauver, mais un remède violent. Oui, je le crois, on pourrait guérir un grand nombre de ces pauvres et lâches serviteurs de Jésus-Christ, et ramener même à la foi une foule de renégats, si ce remède venait un

jour à être appliqué à notre société malade; mais ce remède n'est presque plus de notre temps. Ce serait la persécution, une bonne persécution. Je le dis avec confiance, nous aurions encore bien des martyrs, et peut-être qu'on ne verrait pas beaucoup d'apostals. En présence des bourreaux, ces chrétiens retrouveraient toute la force de leur foi, et mourraient pour Jésus- Christ avec bonheur... Et vous-même qui lisez ces lignes, et qui avez peur de faire le signe de la croix devant un enfant, peur de vous mettre à genoux dans une église, ou de faire maigre un vendredi, vous auriez la force et le courage de mourir plutôt que de renoncer à Jésus-Christ, et de fouler aux pieds sa croix adorable. — Allons donc, ô mon frère... soldat de Jésus- Christ, conforta mi h i,estote fortes in bello. (Jos.,x,25.) Ranimez- vous, soyez brave dans les combats. Enfant des martyrs, souffrez et mourez comme eux, ou nous serons obligés de demander à Dieu pour son Église des persécutions sanglantes, puisqu'il n'y aurait plus d'autres remèdes pour vous guérir et pour vous sauver.

C'était aux premiers jours de l'Eglise, à son âge d'or et de sang, si je puis ainsi parler, quand elle ne comptait que des enfants fidèles au dedans, des ennemis et des bourreaux au dehors. Les saints ne pouvaient se réunir, comme aujourd'hui, dans des temples dignes de leur Dieu ; c'était dans des antres obscurs, des cavernes profondes, de vastes souterrains, qu'ils offraient le sacrifice; c'était souvent même dans des tombeaux; à Rome, l'église, c'étaient les catacombes. Là se rendait

la foule empressée des chrétiens ; des femmes pieuses, des vieillards, des enfants, des guerriers aussi, des courtisans même; car, malgré tous les Césars, la religion faisait d'immenses progrès dans l'empire. Un pontife vénérable immolait en ces lieux sacrés la divine hostie du monde; on y priait pour l'empereur, pour les bourreaux, et, après les mystères, on s'encourageait au martyre, on s'animait à la mort. Un jour, c'était le jour même de Pâques, au moment où le pontife Caïus célébrait la fêle dans ces grands tombeaux, à l'instant le plus solennel du sacrifice, à l'instant où le saint vieillard, debout à l'autel, élevait sur la tête des fidèles recueillis la Victime d'amour. . . voilà que tout à coup le silence religieux qui régnait sous ces voûtes sacrées, fut troublé par un bruit d'armes... et le cri mille fois répété : «Mort aux chrétiens ! mort aux chrétiens!... » C'était une légion de soldats ou plutôt de bourreaux envoyés par le tyran Dioclétien, cet empereur imbécile et cruel; et les bourreaux, conduits par un faux frère, par un apostat, s'avançaient a grands pas pour tuer et pourboire du sang. Et cependant, parmi tous les fidèles, parmi toutes ces victimes de la mort, nul n'avait daigné se retourner; tous, ils priaient, en silence et les yeux fixés sur l'autel, où venait de descendre l'Agneau de Dieu. Le pontife avait déposé doucement le calice sur la pierre sacrée ; l'encens fumait autour du tabernacle. . . « Mort aux chrétiens ! » répètent les bourreaux, revenus d'un premier sentiment de crainte et de respect. Et, tirant l'épée et frappant leurs bou-

cliers, à l'ordre du préteur, ils répètent encore : « Mort aux chrétiens ! . . . — Enfants, dit alors le prêtre, Jésus- Christ est mort pour nous; courage, il va vous couronner !... » Et tous ils dirent d'une seule voix : « Je suis chrétien ! » Et le carnage commença ; on n'entendit pas un soupir, pas une plainte, mais seulement ces deux cris : a Mort aux chrétiens !» et : « Je suis chrétien ! » Et des mères, pressant leurs petits enfants sur leur sein, leur disaient : « Nous allons au ciel... mon fils, n'aie pas peur ! . .. » Et le sang coulait à torrents. Après tous les autres, et glorieux de leur foi, heureux de leur bonheur, le pontife Caïus dit à son tour : « Je suis chrétien! je suis leur père! » Et sa tête roula sur les marches de l'autel. .. Et les bourreaux, en silence, ivres de sang, sortirent des catacombes, toujours conduits par le faux frère, l'apostat... Leurs pas incertains retentissaient sous la voûte menaçante des martyrs... que les anges venaient de couronner dans les cieux.

Eh bien! oui, je le crois, nous aurions encore des martyrs aujourd'hui. Il nous faudrait une bonne persécution pour rendre du cœur aux chrétiens, pour guérir une foule de ces pauvres malades, esclaves du respect humain.

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