‹ De la folie en matière de religionChapitre 24 sur 46 · PREMIERE CLASSE LES SCRU PU LEUX · texte numérisé non relu

PREMIERE CLASSE LES SCRU PU LEUX

Cor stullorum dissimile eril.

Le cœur des insensés esl très-mobile et changeant. (Prov., xv, 7.)

Il n'y a presque point de rapports entre les malade; que nous allons examiner et essayer de guérir, et lotis ceux que nous avons vus jusqu'à présent. Ici le fond même de la raison n'a pas été ébranlé, mais à la surface il y a une telle agitation, qu'ils ne peuvent presque plus rien voir, et ils se trompent si souvent, qu'on ne peut s'empêcher de les regarder aussi comme des fous. Ils ne sont pas méchants, mais ils ne pourront jamais rien faire de bon, tant qu'ils seront dans cet état maladif; et ils disent et font des choses si singulières, si bizarres, que, tout en les plaignant sincèrement, parce qu'ils sont bien malheureux, il est comme impossible

de ne pas rire en traversant la galerie qui leur est réservée. 11 y en a qui restent à genoux des heures entières, qui répètent dix fois, vingt fois la même prière, qui font beaucoup de signes de croix de suite. D'autres ferment les yeux et n'osent rien regarder. Quelques-uns font d'étranges grimaces et secouent la tête à chaque instant. Vous voyez bien que je veux parler ici de quelques travers, que l'on remarque parfois dans les personnes pieuses et dévotes. Certes, il est bien loin de ma pensée de vouloir me moquer de de la piété, de la dévotion ; mais je désire et j'espère guérir quelques âmes pures et ferventes, des vaines tentations, des illusions et surtout des scrupules par lesquels l'ennemi de Dieu et des hommes s'efforce de les arrêter, ou du moins de les tourmenter dans le chemin du ciel. Il est certain que le scrupule peut aller jusqu'à la folie.

Pour mettre un peu d'ordre dans nos observations et traiter ces pauvres malades avec méthode, nous les partagerons tous en trois catégories. La première est composée de ceux en qui dominait la raison avant leur malheur. La deuxième, de ceux en qui l'imagination était plus forte que la raison, et la troisième, de ceux qui n'ont que du sentiment ou du cœur: car il est d'expérience que les affections, dont je vais parler, sont très-différentes dans les âmes, et varient selon le caractère des sujets et les nuances principales de leurs dispositions naturelles. Cor stultorum dissimile eut.

I. Et d'abord, voyons ceux en qui avait toujours dominé l'intelligence, la raison; les têtes solides et les bons jugements. On s'étonnera sans doute qu'il y en ait parmi nos malades; cela est pourtant certain ; mais je me hâte de le dire, c'est dans une proportion assez minime. La Grèce antique a compté sept sages, la Religion qui, à la lumière de la raison, ajoute la lumière de la foi, doit nécessairement en former un bien plus grand nombre : il y en a très-peu cependant en comparaison de ceux en qui l'imagination l'emporte ou le sentiment. Je dois encore ajouter un mot : c'est plutôt parmi les hommes que parmi les femmes, que l'on rencontre cette qualité éminente d'une forte raison et d'un jugement ferme et' éclairé. Cela posé, j'entre hardiment dans mon sujet, et je dis que ces têtes carrées, et ces esprits raisonneurs sont singulièrement exposés à une sorte d'épreuve spéciale et qui en a fait sombrer plusieurs. Habitués à raisonner toujours et sur toutes choses, voulant trouver la raison de tout ce qu'on leur dit, voir et expliquer tout dans les sciences humaines, ils procèdent quelquefois de la même manière en ce qui tient à la foi, dans l'examen des mystères de la religion et l'autorité de l'Église... Là commence pour eux le danger, et plusieurs sont tombés dans l'erreur, dans le mensonge; il y en a qui se sont précipités dans les folies de l'incrédulité, et jusque dans la nuit de l'athéisme. Cet état est appelé folie raisonnante par tous les célèbres menlalisles. Elle peut aller jusqu'à l'obstination et une sorte de fureur, et des hommes atteints de

celte manie ont embrassé l'hérésie, se révoltant contre toute parole divine, et ne voulant avoir d'autre règle que l'inspiration même de leur propre esprit, qu'ils mettaient au-dessus de toute autorité. Et c'est ainsi que s'est vérifié en eux l'oracle de l'éternelle vérité qui a dit : Que les hommes superbes et fiers de leur haute intelligence seraient dissipés, et que les riches seraient renvoyés comme des pauvres et des ignorants : Dispersât superbos mente cordis sui; et Divites dimisit immes. (Luc, i, 51.)

Mais voici un des caractères singulièrement curieux de celte folie des hommes savants, de ces fières intelligences : c'est qu'après avoir perdu la simplicité de la foi, et refusé d'admettre les mystères saints de la religion dont ils ne peuvent se rendre raison, ces pauvres insensés se jettent dans une foule de superstitions plus ridicules les unes que les autres, et ils admettent sans difficulté les fables les plus absurdes. On a vu de ces fortes têtes, détraquées, des philosophes, croire aux revenants, croire aux songes. Souvent ils sont fatalistes; ils parlent du hasard comme d'un être réel, et qui fait une foule de choses; cela leur paraît plus clair que la Providence. Ils sont sujets à des peurs étranges; le nombre 15 les épouvante; ils ne se mettraient jamais à table au nombre de 13, car ils croiraient bien fermement qu'un des convives devrait mourir dans l'année : soyez sûrs qu'ils ne se mettront pas en route le 15 du mois... Il y a pour eux des jours néfastes, et rien ne pourra les décider a commencer quelque chose d'im-

porlanl un vendredi. S'ils voient une araignée le malin, ils se désolent d'avance et s'attendent à un grand chagrin, mais le soir, ils regarderaient cette rencontre comme un signe de bonheur! Ils iront consulter, je ne sais quelle sorte de devins ou sorciers, donnant leur croyance aux diseurs de bonne aventure, aux tireuses de cartes, aux tables tournantes. Oui, il y a encore assez de spirites dans cette classe, et ce sont les plus difficiles à ramener à la raison1. Mais, en vérité, n'est-ce pas de la folie que tout cela? Est-ce la peine d'être philosophe, de faire le difficile, et de tant raisonner quand il est question de la foi et de l'Évangile, ou des miracles, ou des mystères, pour être si simple et si crédule ?

Je ne connais qu'un seul moyen pour éviter tous ces malheurs, et un seul remède pour guérir l'âme intelligente, qui serait déjà tombée dans ces aberrations d'incrédulité ou de superstition : ce remède c'est la plus humble soumission au médecin, c'est-à-dire au prêtre qui parle au nom du Seigneur, et qui seul peut sauver ces pauvres malades. Ce remède c'est l'obéissance parfaite à la voix de l'Eglise, ou la foi du charbonnier, comme on dit, ^ c'est-à-dire, une foi simple, je ne dis pas sans raison, mais sans raisonnement. Croire et se taire. Je ne conseillerai jamais à ces pauvres in-

1 On aurait peine à croire le nombre étonnant de vrais aliénés, conduits à cet état, par le spiritisme. Les médecins aliénistes en sont efrayés eux-mêmes. J'en ai interrogé plusieurs, et tous ils m'ont affirmé le fait. 11 y aura peu de lecteurs, j'en suis convaincu, qui ne puisse citer quelques exemples de ce malheur.

sensés les lectures savantes de la haute polémique, je ne voudrais pas entrer en discussion avec eux, ni ouvrir un cours de conférences publiques ou privées dans lesquelles ils pourraient exposer leurs difficultés, et où l'on résoudrait leurs objections. Déjà de son temps, Tertulien avait reconnu que l'on n'arrivait à rien par tous ces moyens. Si vous voulez les guérir, faites-les prier et répéter sans cesse leur acte de foi, leur Credo, et ces invocations saintes de l'Évangile : Adauge in me fidem. (Luc, xvnr, 5.) Credo, Domine, adjiwa incredulitatem meam, (Marc, ix, 25.) Mon Dieu, augmentez la foi dans mon cœur; je crois, Seigneur, aidez mon incrédulité. Mais par-dessus tout, s'ils désirent eux-mêmes se sauver, qu'ils se soumettent avec humilité et qu'ils obéissent1.

II. Voici une autre classe de malades bien plus nombreuse parmi les croyants, et on en trouve même assez souvent de cette espèce, parmi les plus fervents serviteurs de Jésus-Christ. Ce sont ceux en qui domine l'imagination, cette faculté vive et ardente que sainte Thérèse ap-

1 Encore le bon docteur Pinel. Il cite un exemple frappant de cette folie raisonnante : « Une dame, dit-il, d'un esprit très-cultivé et douée de qualités rares tomba dans cet état malheureux... Persuadée que le vendredi est un jour néfaste, elle finit par n'oser ce jour-là sortir de sa chambre. Le mois commence-t-il par un vendredi, c'est un sujet de terreur pour cette longue suite de jours; et, par degrés, le jeudi même, comme veille du vendredi, lui inspire les mêmes alarmes, etc.. C'était une espèce de vésanie mélancolique. Je mis en usage quelques remèdes simples, avec les moyens moraux que cet état pouvait suggérer, » etc. (P. 164.)

pelait avec infiniment d'esprit la folle du logis; et elle a, en effet, le caractère d'une petite folle: elle juge, elle prononce vile, et se trompe bien souvent, car elle ne réfléchit pas, et elle prend l'ombre pour la réalité. Elle est à la fois craintive et présomptueuse ; elle passe soudain de la joie la plus vive à une sombre tristesse, et cela sans raison pondérable. Elle s'épouvante à la seule pensée d'une faute légère, et bientôt après, elle commettra desénormités. Elle portera une âme ardente et nouvellement convertie, à prendre des résolutions exagérées, impossibles, ou a faire des vœux téméraires et imprudents; et avec cela, vous trouverez encore des défauts sérieux, des fautes positives, l'omission de bien des devoirs essentiels et l'oubli des préceptes les plus graves.

Mais un des signes principaux de cet empire de l'imagination sur l'esprit, c'est l'inquiétude avec les vains scrupules et les illusions, dans lesquels cette âme se tourmente et s'agite sans cesse. Dans cet état maladif, et qui doit bientôt se terminer par des accès de folie intermittente, un pauvre chrétien n'est plus capable de distinguer entre la tentation et le péché; quelquefois même il ne pourra plus discerner entre ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui est permis ou défendu. Il s'effraye à la vue de ce qu'il regarde comme un devoir, une sainte obligation, et il ne croit jamais avoir satisfait à la loi de Dieu ou aux préceptes de l'Église. Ce sont ces pauvres scrupuleux, qui répètent toutes leurs prières, qui font dix ou vingt signes de croix au commen-

cemenl et à la lin de la messe : la messe, ils ne ©rayent jamais y avoir bien assisté, ils y retournent et font cneore plus mal. Sans parler des gestes ridieules, et de mille grimaces qui les font aussitôt reconnaître; ils secouent la tête violemment avec le signe de résistance, ou bien ils la penchent avec affectation. Tous ceux qui voient ces manières bizarres, et cette agitation, ne peuvent s'empêcher de croire que ce sont des fous ; ils ne se trompent pas entièrement, car il y a des signes positifs d'aliénation mentale par moments, et, je ne crains pas même de le dire, si ces pauvres malades de scrupules ne prennent pas les plus fortes résolutions de faire exactement tout ce que dit et prescrit leur médecin; c'est-à-dire le père de leur âme, ils ne tarderont pas à devenir réellement fous, à perdre tout à fait la raison, comme cela est malheureusement prouvé par l'expérience, et comme je l'ai vu moi-même plusieurs fois.

En effet, du scrupule l'esprit passe bien facilement, et presque sans s'en apercevoir, dans l'illusion même : et l'état habituel de l'illusion est une véritable folie, ou une manie, que les médecins spéciaux appellent l'hallucination. L'illusion peut subsister avec la fréquentation des sacrements; elle s'entretient même quelquefois par des oraisons trop prolongées, dans lesquels un malade se figure voir Dieu et converser avec les saints et les anges. Si le directeur veut retrancher une communion, ces âmes se révoltent et s'indignent. Si on a l'air de douter un instant de leurs prétendues grâces sensi-

bles, de leur visions, elles n'ont plus l'ombre de conlianee en vous, et, si vous essayez de leur retrancher un jeûne, vous ne les reverrez plus ! Il le faut pourtant, car si vous aviez le malheur de les croire, de les encourager dans cette voie, vous achèveriez en quelques jours la ruine complète et l'égarement de ces pauvres esprits, déjà bien frappés. L'histoire est pleine de ces tristes exemples; et tous les jours, dans la conduite des âmes, on apprend avec douleur des traits analogues à ce que fit un pauvre religieux du désert qui, pour se punir d'une petite faute de gourmandise, prit dans un moment de ferveur, ou plutôt sous l'inspiration de son imagination illusionnée, la singulière résolution de ne plus manger. Il y tint réellement deux jours, trois jours, quatre jours... il alla jusqu'au cinquième, mais son esprit venant à s'affaiblir de plus en plus, ce pauvre homme devint fou tout à fait, et se jeta dans un puits où il mourut, sans avoir manqué à sa résolution, car il n'avait pas promis de ne point boire! Combien de traits de ce genre ne pourrions-nous pas citer encore ! Mais c'est assez pour prouver que les imaginations vives et ardentes sont plus exposées. L'ennemi de tout bien les trompe, les séduit souvent en se changeant en ange de lumière; il en a perdu beaucoup.

Que faut-il faire pour éviter ses pièges? et quels remèdes seront plus efficaces pour guérir ces tristes maladies du scrupule et des illusions? Ne parlons pas de remèdes pharmaceutiques, puisque ce n'est pas notre partie; il a été cependant reconnu, lorsque les scru-

pules étaient trop forls, qu'il n'était pas inutile de recourir au médecin, et j'ai vu des cas où des douches sur la tête, données par ordre de la Faculté, ont obtenu un plein succès. Des docteurs homœopathes ont également réussi avec quelques doses de faba Ignatiana à la sixième dilution. Mais je laisse ce traitement à qui de droit. Je propose les remèdes que l'expérience a depuis longtemps reconnus comme les plus puissants ; et, chose remarquable, le Saint-Esprit par la bouche du plus sage des rois en a indiqué deux, tout à fait contradictoires, que l'on pourrait dire conformes à ces deux branches séparées des sciences médicales : l'allopathie et rhomœopathie... Parlez, dit-il, aux pauvres fous dans le sens de leur manie ; c'est de l'homœopathie ; — et dans une autre sentence, il dit tout le contraire, il fait de l'allopathie: Gardez -vous de leur parler en entrant dans leurs idées. Responde stulto juxta slultiliam suant, — et, Ne rcspondeas stulto juxta stultitiam suam. (Prov., xxvi, 4, 5.) Gela doit dépendre du tempérament: a ceux qui sont irritables et qui pourraient devenir furieux, il faut éviter la contradiction, on peut avoir l'air de croire ce qu'ils disent, pour les ramener plus facilement à la raison : les autres peuvent être guéris par la négation formelle de ce qu'ils avancent, et on leur impose d'autorité les pensées vraies et les jugements raisonnables1.

1 C'est ce que faisait le docteur Esquirol, m célèbre dans ce traitement des maladies mentales ; au rapport de Fine], qui, de son côté, assure qu'il a otujours suivi la inènie méthode ; niais ils paraissent l'un et l'autre

Il y a des remèdes généraux et qui eonviennenl à tous, comme le travail. Il faut occuper sans cesse ces imaginations ardentes; l'élude d'une langue difficile ou d'un art agréable; un exercice modéré et quelquefois même violent, a suffi pour guérir en peu de jours les scrupuleux les plus gravement malades ; des distractions convenables ont amélioré l'état de plusieurs, et dans certains cas, on peut même permettre quelques spectacles innocents. Le travail manuel fait une diversion utile, mais il ne guérit pas entièrement, à moins qu'il ne soit un peu dur, et, pour ainsi dire, forcé.

Mais par -dessus tout, c'est la patience et l'obéissance qui doivent sauver ces pauvres âmes et les délivrer. La patience d'abord dans le médecin ou le directeur. Qu'il écoute bien son malade une fois, qu'il y mette une grande bonté, qu'il lui témoigne un véritable intérêt; ensuite, qu'il décide en deux mots, et, après avoir prononcé d'une manière nette et précise ; qu'il tienne avec fermeté à ce qu'on obéisse. Défense absolue de répéter les prières ou les pénitences, de revenir avant la communion, de faire des gestes ridicules, etc.. Et quant au pauvre malade, de son côté, il lui faut delà patience aussi, mais surtout une soumission absolue; il faut obéir à la lettre. Qu'il ne s'étonne pas, qu'il ne se fâche pas, qu'il ne se désole pas de ses misères, de ses dispréférer la voie de la douceur. C'est surtout, dit I'inel, eu prenant avec eux (les aliénés) un air de bonhomie et le ton d'une extrême franchise, qu'on peut pénétrer leurs pensées les plus secrètes, éclaircir leurs doutes... Ils ne peuvent être ramenés que par des manières douces et bienveillantes. (L*. 135.)

220 folie des dévots.

tractions, par exemple, ou de ses mauvaises pensées; et que toujours il prononec en sa laveur dans le doute. On n'offense pas Dieu, quand on ne le veut pas, et il ne risqaera jamais rien en obéissant, puisque, même au tribunal de Dieu, cp serait une bonne excuse. Mais aussi faut-il absolument qu'il obéisse en toutes choses et sans crainte, qu'il ne manque pas une seule des prescriptions et ordonnances : ainsi, ne jamais répéter sa pénitence; n'omettre aucune communion permise. 11 y va de ses plus hauts intérêts du temps et de l'éternité; sans l'obéissance il peut réellement devenir fou et se perdre. Il n'y a pas un médecin tant soit peu pratique, pas un prêtre habitué au saint ministère de la direction des âmes, qui n'ait eu h déplorer quelques malheurs de ce genre; et tous, quand nous avons trouvé des sujets dociles , nous avons été assez heureux pour les sauver.

III. Il nous reste à dire quelques mots de la troisième catégorie, c'est-à-dire des malades en qui domine le sentiment ou le cœur. Ce sont ordinairement les plus belles âmes, les plus nobles et les plus généreuses; mais aussi les plus sensibles, les plus impressionnables » La sensibilité est un beau présent de la nature» mais il y a bien des dangers pour les cœurs qui en sont doués. Ils sont destinés à de grandes souffrances. Ils sont exposés à tomber aussi dans bien des folies ; mais de tous nos malades, ce sont les plus à plaindre peut-être. On les reconnaît facilement; ils sont tristes et silen-

deux; ils pleurent souvent ; ils refusent parfois de répondre, même au médecin, et se défient de tout le monde: c'est la mélancolie du cœur ; ce sont les Ames qui se disent incomprises, et il est certain qu'il y en a, puisqu'elles ne s'ouvrent pas, ou qu'elles parient souvent un langage si étrange, qu'on ne l'entend pas. Ces malheureux sont exposés principalement au découragement, au désespoir même. Ces cœurs sensibles s'attachent aussi trop facilement et se laissent prendre à mille chaînes, qui les retiennent d'abord, et qui les brisent en les partageant. De plus, comme ils se laissent diriger toujours par ce qu'ils senlenlou par l'impression, il y a dans ces malades un caractère singulier d'inconstance et de mobilité continuelles. Plusieurs se contentent de vains désirs et ne font rien. Les autres se désolent, se désespèrent de ne rien sentir; les femmes surtout, en qui domine celte faculté, se laissent aller au découragement aussitôt qu'elles ne sentent plus l'amour de Dieu dans leur cœur, ni le regret de leurs fautes. Il faut qu'elles pleurent absolument, ou elles croiraient s'être mal confessées : elles pensent avoir fait une communion sncrilége, si elles n'ont pas senti la flamme de l'amour divin ; et alors surviennent les dégoûts, les ennuis, les tentations même de désespoir, et il y en a qui ont tout abandonné pendant des années. Elles ne pouvaient avoir aucune raison pour se conduire ainsi ; c'était une folie! Vous voyez combien ces âmes sensibles y sont exposées, et que la maladie chez elles peut prendre

mille forme* aussi tristes que dangereuses; car la lin serait l'impureté même; il faut bien le dire et l'expérience le prouve tous les jours.

Mais quels remèdes employer pour prévenir ici ou vaincre le mal?... Avant tout, la prière et l'obéissance aussi, l'obéissance parfaite. — La prière fervente produira l'amour de Dieu, et une fois que ces cœurs aimeront, ils seront sauvés. Mais qu'ils sachent bien que ce feu sacré de l'amour de Jésus se nourrit du bois môme de la croix. Oh ! si ces âmes comprennent et qu'elles se décident à marcher avec constance dans celte voie de sacrifices, il est impossible de dire jusqu'où elles arriveront; il n'y a plus de bornes a leur perfection, et elles seront si heureuses que le ciel même ne saurait plus les attirer ; elles voudraient toujours aimer et souffrir, comme tant de fidèles épouses du Sauveur, comme Thérèse de Jésus, ta qui ce Dieu avait tout donné : un cœur si sensible et si tendre, une imagination si vive et si ardente, et en même temps un jugement si sûr et si parfait; elle avait tout! Aussi a-t-elle connu tous les dangers ; mais elle a su les éviter tous par la fidélité de son amour et par son obéissance. Elle était docile, elle ouvrait son cœur avec tant de simplicité, qu'elle a fait la confession de sa vie et le récit de toutes les grâces qu'elle a reçues, pour obéir à son directeur. Celle confiance est absolument nécessaire, cette soumission indispensable, surtout dans ces âmes qui sont d'autant plus exposées, qu'elles sont plus capables d'honorer Dieu par un plus grand amour.

Et vous, mon cher lecteur, examinez-vous un instant devant Dieu, et voyez ce qui peut dominer en vous... La raison, l'imagination, ou le cœur; il y a toujours une faculté qui l'emporte; souvenez-vous des luttes que vous avez à soutenir, et soyez fidèle aux conseils qui vous ont été donnés aujourd'hui. Vous éviterez de grandes erreurs, de grands malheurs surtout. Vous marcherez toujours clans les voies de la sagesse et de la prudence, Caute ambuletis, non quasi insipientes (Éph., v, 15), tandis que les pauvres insensés marchent à l'aventure, sans guide, et se perdent dans les sentiers difficiles de l'iniquité. Que votre cœur surtout s'élève, qu'il se détache des choses créées, pour chercher Dieu, pour l'aimer; c'est votre fin suprême, c'est tout votre bonheur.

Fattiz autem sapienlibus âixernnl

Date, nobis de oleo veslro.

Les vierges folles dirent au sages :

Donnez-nous un peu de votre huile (Mattb., x\v, 8.)

Quelle a été la cause du malheur de ces vierges folles, et quel était le caractère même de leur folie? L'Évangile ne le dit point ; mais la méditation du texte sacré, l'inl erpréta lion fidèle des Pères et des Docteurs de l'Eglise, nos maîtres dans la foi, nous l'onl appris. Ce fut la tiédeur, maladie terrible, qui doit faire le sujet de celte conférence ; et, de toutes les questions que nous avons abordées dans ce traité de la folie des hommes en matière de religion, c'est la plus difficile, la plus importante, la plus effrayante même. De toutes les études que nous avons faites dans l'examen des désordres dti l'esprit et du cœur, ou de la démence spirituelle, c'est la plus compliquée ; de toutes les folies, enfin, c'est la plus dangereuse, la plus triste, la plus incurable même. La tiédeur !

Et d'abord, c'est le sujet le plus difficile de tout ce traité. Il y a deux écueils devant moi, et je prie le Seigneur de m'envoyer la lumière de son saint Esprit pour les éviter. J'ai peur d'en dire trop ici, et de jeter peut-

être le découragement ou le désespoir dans une âme fervente qui s'appliquera tout et qui croira voir en elle les symptômes affreux de cette maladie ; mais je crains encore bien plus de ne pas en dire assez et de laisser dans son sommeil de mort, une âme déjà frappée, peutêtre même déjà condamnée. — C'est le sujet le plus important, car, la tiédeur est la maladie ordinaire des personnes pieuses, c'est-à-dire des personnes qui liront plus habituellement ce livre. Qu'elles le sachent donc bien, si elles doivent devenir folles et mourir dans cel état, ce sera la folie de la tiédeur qui les perdra. Elles ont moins à craindre de toutes les autres affections mentales dont nous avons parlé; mais elles sont exposées à celle-ci : là est le danger pour les âmes chrétiennes et dévotes; qu'elles lisent donc avec attention et qu'elles s'attachent à suivre fidèlement les remèdes qui seront indiqués; ils sont aussi puissants pour prévenir le mal que pour le guérir. — C'est enfin le sujet le plus effrayant, et j'aurai à dire en effet des paroles plus terribles que tout ce qui a été dit jusqu'à présent. Hélas! et ne vais-je pas peut-être prononcer moi-même ma condamnation et ma sentence, en rappelant toutes les malédictions de Dieu contre les àmes tièdes et languissantes! 0 mon Dieu! vous qui connaissez ma folie, ayez pitié de moi, Tu seis, Deus, insipientiam meam, miserere mei, Deus, miséreuse.

Je dirai : 1°, les causes et les symptômes; II0, la nature ou les caractères ; 111°, les remèdes de cette triste maladie.

I. Les causes et symptômes : ce qui fait tomber une âme dans celte folie, el h quels signes on peut reconnaître si elle est déjà frappée. Je réunis dans une même division les causes et les symptômes, parce qu'il y a une corrélation frappante entre les unes et les autres ; telle cause est en même temps un signe, comme on le verra facilement. La première cause, la cause la plus ordinaire, c'est une négligence habituelle dans le service de Dieu, et tout ce qui tient à la vie spirituelle, comme la prière, les sacrements... On s'y traîne avec lâcheté ; on omet souvent les exercices qui coûtent le plus à la nature, ou on les fait mollement, avec ennui et dégoût. Mais remarquez bien, j'ai dit une négligence ordinaire, une habitude, en un mot, car un peu de lâcheté en passant, une omission même volontaire, mais dont on se repentirait au moment de l'examen, et dont on promeltrait de se corriger, ne serait pas même un commencement de tiédeur ; ce ne serait que de la faiblesse et de la fragilité. La tiédeur, en un mot, ne connaît pas les repentirs, ni les luttes ; à peine si elle connaît les remords, puisque dans cet état une àme languit, elle dort, elle se meurt. Celte observation ne doit pas être oubliée, un seul moment, dans l'exposé de cette première partie, si on veut bien juger, et surtout éviter le découragement.

La deuxième cause, c'est le mépris des petites choses, des petites fautes que l'on commet trop facilement, et le mépris des petites grâces auxquelles on résiste sans scrupule; mais je parle encore d'un mépris habituel., .

En passant, un chrétien dira : ce n'est rien; par exemple, ce n'est qu'un petit mensonge, un simple regard de curiosité, et il se laisse entraîner; mais plus tard il demande son pardon, il s'impose une pénitence et reprend avec ardeur ses bonnes résolutions ; ce n'est que de la fragilité, un moment d'inconstance, mais ce n'est pas de la tiédeur, encore une fois.

La troisième cause, c'est le partage du cœur. Oh ! voilà un signe bien positif, un des symptômes les plus certains. Si on veut concilier le service de Dieu avec les plaisirs du monde, si une âme sensible, en qui domine le cœur, veut avec l'amour de Dieu garder et nourrir un autre amour, que ce Dieu jaloux ne peut souffrir et qu'il condamne, c'est évidemment la folie de la tiédeur, qui commence à s'emparer d'elle, et qui va la perdre bientôt, si on n'y prend garde.

La quatrième cause et symptôme, c'est l'ennui, le dégoût des choses de Dieu, de tous les exercices de la piété: prière, lecture, sacrements; mais ne confondez pas cet état avec les sécheresses et les aridités, qui peuvent être une épreuve du ciel, et qu'il envoie souvent aux âmes les plus pures et les plus ferventes. Il y aune différence infinie; l'âme tiède s'endort tranquille, sans Dieu ; ne fait aucun effort pour le chercher, tandis que l'autre l'appelle avec larmes, le cherche avec ardeur et finit toujours par le retrouver avec joie. Le chrétien tiède tombe donc dans cet état par l'ennui, son Ame s'endort dans le dégoût : Jncidit in himjuoremprx Iristitia... Dormitavit anima mea prie tsedio.

328 FO il K DES DÉVOTS.

(Pu. r.xvm, 28.) Vous voyez bien ici In enuse el en même temps le signe de la maladie.

Il me semble que nous pouvons résumer tout en quatre mots : on reconnaîtra qu'une «âme est tiède, si on remarque habituellement en elle des signes d'ennui, de tristesse, de langueur; si elle n'éprouve ni repentir ni remords après ses fautes ordinaires, si elle surcombe snns efforts, sans résistance, sans lutte; s: elle cbercbe le plus souvent à vivre de concessions qu'elle fait au monde et à sa conscience; si enfin elle fail mollement, avec dégoût et négligence l'œuvre de Dieu et ce qui tient à son service. Un esprit de routine, pour me servir de ce mot, serait encore un symptôme important, car on n'avance pas dans cette ornière; on s'y traîne avec lâcheté, on y rampe dans la boue.

Mais il y a un moyen encore plus facile el plus simple de juger de l'état de votre âme devant Dieu. Méditez la définition de la ferveur; si vous en avez les marques vous pouvez être bien sûr de n'être pas tiède; il y aurait une contradiction évidente el dans les termes. Voici celte définition doctrinale, de saint Basile : Fercorem me existimo cupiditatem vehementem, stabilem, constantem Dro placendi in omnibus. « La ferveur esl une passion ardente, un désir impétueux qui porte à faire toujours et constamment ce qui plaît à Dieu. » Si la pensée d'un sacrifice vous touche el vous attire, si ce sentiment d'amour vous entraîne, si vous vous jetez sur la croix avec ardeur, si vous aimez à vous immoler

pour voire Dion... ah ! ne craignez pas; vous no pouvez ptre tiède; mais si, au contraire, la vue d'un sacrifico, si la pensée d'une croix vous épouvante, vous cause de l'horreur... ah! vous n'avez plus d'amour, vous n'avez point de ferveur; vous commencez à être tiède, vous êles déjà hien malade.

II. Et maintenant nous allons étudier la nature el les caractères de cette triste maladie dans votre cœur. C'est une folie véritable, mais il n'y en a pas de plus malheureuse et à la fois plus dangereuse : malheur reuse, car on souffre horriblement; dangereuse, je dirai même incurable, car on en meurt presque toujours. Tâchez de prévenir cette mort : Anle langitorem adhibe medicinam. (CVc/., xvm, 20.)

1° On souffre dans ce triste état, et toujours sans consolation. — On souffre, du côté de Dieu, qui se tait ou se plaint, qui menace et châtie sévèrement ces cœurs indociles. Qui lui a jamais résisté et conservé la paix? Quis restait ei, et pacem habuit? (Job, ix, 4.) Vous lui refusez tout ce qu'il vous demande, comment pourrait-il vous accorder ce que vous lui demandez? 11 ne vous répondra donc pas; vous serez privé de ses grâces de lumière, de paix et d'amour : Je mettrai, dit-il par un de ses prophètes, des épines dans toutes vos voies : Ego sepiam viam tuamapinis. (Osée, u, 6.) Mais il serait superflu de chercher à prouver plus longtemps celle vérité, quand l'expérience de tous les jours vient la confirmer. El vous qui lisez ceci, quand avez-

vous été heureux au service de votre Dieu? n'est-ce pas aux jours de la ferveur? par exemple, au jour d'une première communion, lorsque vous étiez tout à lui? Et quand avez-vous eu de la peine, de l'ennui, du dégoût, si ce n'est quand vous avez commencé à languir, à résister à son amour, quand vous avez été tiède et languissant à son service?

On souffre, du côté du monde, dont on n'a pas les folles joies et les plaisirs coupables, mais auquel on fait tous les jours de nouvelles concessions, et dont, par cette conduite inconstante et lâche, on s'attire les blâmes sévères et les justes mépris. Ce malheureux insensé se voit également privé des consolations du ciel, qui l'attire, et des plaisirs coupables du monde qui cherche à l'entraîner, et, dans celte lutte incessante, il est comme les martyrs sur le chevalet, supplice horrible inventé par les plus cruels tyrans : ils étaient attaches sur cet instrument de souffrances ; et, avec des chaînes de fer, on apprêtait, on tirait, on séparait, on arrachait avec violence les membres de ces pauvres victimes. Mais que dis-je? les martyrs pouvaient regarder le ciel avec espérance, et ils mouraient avec bonheur; tandis que les Ames tièdes vivent dans le remords et les ténèbres, et s'en vont mourir dans le doute et l'incertitude.

On souffre, du côté de soi-même, c'est-à-dire de ses passions de plus en plus frémissantes et tyranniques. Quel supplice! quels déchirements dans ce partage du cœur ! Il ne peut y avoir de repos ni de paix dans celle âme, ni le jour ni la nuit... Elle n'est plus dans les

LA TIÉDEUK OU LES TÏÈDRS. 231

conditions du bonheur; et je veux lui rappeler ici ce grand principe qui, seul, pourrait suffire pour éclairer la vie des chrétiens. Si vous êtes fidèle, vous aurez la paix ; si vous êtes généreux, vous aurez la joie; or, une âme tiède n'est pas fidèle; elle n'est pas généreuse; donc elle ne peut avoir ni la paix ni la joie au service de Dieu, mais bien le trouble et le remords.

2° De toutes les maladies mentales et spirituelles, la tiédeur est la plus dangereuse. — Et c'est ici que j'entre dans les terreurs de ce sujet. Celte âme languissante, et qui vit dans une espèce de torpeur ou de sommeil léthargique, reste plongée jusqu'à la fin dans In plus fatale illusion sur son état; elle se trompe ellemême jusqu'à la mort, mais elle est perdue, elle est condamnée. Quand le médecin spirituel trouve un de ces pauvres malades, il ne peut s'empêcher de reconnaître aussitôt le danger, et il prononce en lui-même la sentence fatale : Morieris tu et non vives ! (IV Rois, xx, 1 .) il va mourir bientôt; il est impossible qu'il vive. — Tout, en effet, m'assure cette mort, et tout m'épouvante dans cette mort de l'âme tiède.

Tout m'assure qu'elle va mourir. — La parole expresse de Dieu même... Qui spernit modica, paulatim decidet. (EccL, xix, 1.) Celui qui méprise les petites choses (l'âme tiède) tombera, mourra peu à peu, tout doucement. Saint Bernard est encore plus effrayant : A mi ni mis mdpiunt qui in maxima proruunt. On commence par de petites fautes, et on est précipité dans les plus grandes... Mais c'est surtout la parole du Pro-

phète qui m'épouvante: MaJedictus qui facît opns Dei franchi tenter. (Jér., xlviii, 10.) Maudit celui qui fait avec négligence l'œuvre de Dieu. Elle est donc déjà perdue, condamnée, maudite cette âme qui fait avec lâcheté, avec mollesse et dégoût l'œuvre du Seigneur, c'est-à-dire l'âme tiède.

La nature même du cœur humain et des passions le prouve également. . . Si l'on ne résiste pas, on est entraîné; si on accorde quelque chose à ses passions, elles deviennent de jour en jour plus fortes et plus terribles. Aujourd'hui ce n'est encore qu'une petite plante qui vient de naître, on peut l'arracher facilement et la jeter au feu ; mais si on la laisse grandir, bientôt ce sera un grand arbre, et c'est en vain que vous voudrez mettre la cognée à la racine; il résistera, et vous goûterez bientôt les fruits de la mort. Aujourd'hui, ce ne sont encore que de jeunes lionceaux qui viennent de naître, et qu'il est facile d'étouffer, avant qu'ils soient armés de leurs dents terribles, mais si vous les nourrissez, ah ! malheureux! ils auront bientôt grandi et appris le carnage; ils vont vous dévorer et vous donner la mort : Faclm est ho, etdidicit prœdam facere et hommes vorare. (Ezéch., xix, 5.)

L'expérience de tous les temps ; notre propre expérience, hélas! ne le démontre aussi que trop. Qvomodo cecidiïti! (ls.,xiv, 12.) Comment êles-vous tombé, vous qui étiez si fort et qui marchiez si bien dans le sentier de la justice? Vous avez peu à peu ralenti votre marche ; peu à peu vous avez retranché de vos prières,

vous avez veillé avec moins d'attention sur vous-même, vous n'avez plus fait de sacrifices à l'amour de Dieu ; vous ave? été lâche, mou, infidèle; en un mot, vous êtes devenu tiède, et l'ennemi, voyant vos forces diminuer, a profité d'un moment, où vous étiez moins sur vos gardes; il vous a attaqué soudain, et vous avez été blessé à mort, vous avez succombé... Tout m'assure donc cette mort, elle est certaine; cl je ne connais pas de folie plus triste que celle-là : dormir pour ainsi dire sur sa tombe, mourir et persister à se croire encore plein de force et de vie... C'est effrayant!

Oui, tout m'épouvante dans celte mort. L'illusion d'abord et l'aveuglement qui précède jusqu'au moment même de la chute. C'est ce mot terrible de Jésus- Christ : pmilatim ; elle tombe, elle meurt si doucement, celte àme, qu'elle n'y pense pas, elle ne s'en, doute pas. Que dis-je? elle est déjà morte peut-être, et, dans son illusion, elle croit vivre, et elle n'aura pas de larmes, parce qu'elle a en effet conservé quelques apparences de la vie. Oui, il yen a beaucoup, dit saint Cyprien, qui traînent, des âmes mortes sous l'apparence de la vie... el vous-même qui lisez ceci, mon cher lecteur, Nomenhabes quod viras, et mort nus es (Âpoc, m, I ), vous avez encore quelques signes de vie, et vous êtes peut-être mort, Et ipse ambuhns funvs tuum portarc cœpisti, et non acriter plangis ! (S. Cy p.) Vous-même déjà vous portez le deuil, vous assistez au triste convoi de votre âme, et vous n'avez pas poussé un cri, ni versé une larme! Paillai im ! ... Vous descendez tout douce-

23i FOLIE DES DÉVOTS.

ment à cet abîme de la mort! Il est si facile en effet de passer d'une simple pensée à un désir coupable, d'un regard de curiosité à un regard de complaisance, à un regard plein d'adultère... si facile après un mot piquant, une petite plaisanterie, de se laisser aller à une médisance grave. Vous tomberez ainsi sans y faire attention : Paulatim. Que dis-je? vous êtes tombé, vous êtes mort déjà, et vous continuez à vous faire illusion. Quel danger, ô mon Dieu! Quoi! le prêtre lui-même, quand vous accusez une faute, ne peut pas quelquefois distinguer ni prononcer si elle est mortelle ou vénielle, et vous, qui n'avez pas étudié comme lui la sainte théologie, vous qui jugez en votre propre cause, ne devezvous pas être encore bien plus dans le doute et la crainte? Ne pouvez-vous pas vous tromper plus facilement?... Vous êtes descendu si doucement, que vous ne vous en êtes pas aperçu ... et déjà vous n'avez plus la vie ! Paulatim f... Etmortumes! — Voyez donc la différence, si une âme brûlante de ferveur et d'amour vient à être tentée ; elle est effrayée, elle crie au secours, elle prie avec ardeur; si elle se sent entraînée; elle crie plus fort... Omon Dieu! où suis-je? où vais-je?... Ayez pitié de moi, ô Marie immaculée, à mon secours!... Si elle tombe! oh! si elle tombe, réveillée au bruit de sa chute, et se voyant dans les ténèbres, elle va crier encore avec larmes : Où suis-je, ô mon Dieu !"où suis-je?... Du fond de l'abîme, j'élève la voix, ayez pitié... De profundis clamavi... Mais l'àme tiède, elle a déjà commencé à descendre tout doucement; elle n'a p.ns

même pensé à se demander où elle était, où elle allait: déjà elle est arrivée au fond de l'abîme, qu'elle ne sait pas où elle est; elle ne prie pas plus, elle y reste, elle est morte ! Et mortuus es !

C'est ainsi qu'au milieu des champs, on voit quelquefois un arbre, qui portait encore au matin des fleurs et des fruits superbes, et le soir, sans que la foudre des cieux soit tombée à la cime, sans qu'on ait mis la cognée à la racine de cet arbre, toutes les feuilles et les fruits sont tombés, et il est mort sur pied. Un petit ver a depuis quelque temps mordu la racine, il a détourné peu à peu la sève, la source de la vie; il n'y en a plus au cœur de l'arbre, il l'a perdue peu à peu, et pourtant il est mort soudainement. — Paidatim decidet.., A minimis incipiunt...

Mais il y a une autre similitude, une image bien plus frappante et tirée des maladies qui affectent les corps. Saint Augustin a exposé sur ce point une doctrine profonde dans ses homélies; il assure qu'il y a des analogies entre toutes ces maladies et les diverses infirmités de l'âme, et que les miracles opérés par Jésus-Christ quand il les guérissait, Et sanabat omnes (Luc, vr, 1 9), doivent être autant d'enseignements sublimes sur les plaies des âmes et sur leur guérison. Vous comprenez bien ces analogies et similitudes. Les sourds, les aveugles, sont l'image de ces pauvres pécheurs qui n'entendent plus, qui ne voient plus; la lèpre est l'image du vice impur ; la fièvre, le symbole de la cupidité, Fehris nestra avaritia est! (S. Au g.). Eh bien, il y

•2r.fi FOLÏE DES DÉVOTS.

a une maladie affreuse, désolante, incurable, et qui ne pardonne jamais, une maladie élonnante parce qu'elle ne fait pas trop souffrir, et qu'elle est pleine d'illusions aussi, et cette maladie a non-seulement des analogies frappantes avec la tiédeur dont nous parlons, mais elle porte le même nom, elle s'appelle aussi une maladie de langueur: c'est la pblhisie ou maladie de poitrine... Elle a les mêmes caractères absolument, et la personne qui en est atteinte est. déjà près de mourir, qu'elle ne sait pas même le danger. Elle continue, pour ainsi dire, le train de sa vie ordinaire; on la voit encore s'asseoir quelquefois à la table de famille, descendre au salon, prendre part à quelques fêtes du soir; et cependant tout le monde sait bien qu'elle est très-malade; on le dit partout : elle est condamnée, et déjà au deuxième nu troisième degré... Eli bien! vous-même, mon cber lecteur, vous en êtes peut-être là aussi ; votre confesseur le sait bien, il tremble, il vous a peut-être prévenu, mais vous n'avez pas compris, et vous allez bientôt mourir, si vous n'êtes pas encore mort. Pauhttimï... Et cependant vous avez des apparences; vous donnez même encore quelques signes de vie, vous priez quelquefois; peut-être qu'on vous voit même souvent à la sainte Table; je vous dis que vous êtes condamné, vous êtes tiède et languissant, vous allez mourir, ou vous êtes mort, Et mortuus es1!...

1 J'ai vu à Paris un exemple bien frappant de ces morts imprévues après une maladie de langueur. Celait une jeune et riclie héritière atteinte depuis plusieurs mois de phthisie, qui devint tout à coup galo-

Et toul m'épouvante encore une fois dans celle mort : l'illusion, l'aveuglement; je dirai l'insensibilité, l'endurcissement qui la suivent. Dites-moi, en effet, si vous pouvez imaginer quelques moyens pour réveiller cette àme qui dort, et ramener la vie qui s'est éteinle ainsi: Paalatim... Est-ce une lecture? oh! non; elle en fait tous les jours et sans fruit. Est-ce une confession? mais non : elle a été hier peut-être à confesse; son confesseur lui a parlé avec force, mais c'est en vain, elle n'a pas compris. Est-ce la communion?... au contraire, et il est d'expérience que c'est un jour même de communion qu'elle doit mourir; ce sera un dernier abus de grâce, et le démon veut remporter ce triomphe un jour de fête pour insulter Jésus-Christ, dans ce cœur

punte, c'est le mot reçu, et il y a des âmes pour qui la mort arrive aussi bien vite. Tout le monde, elle seule exceptée, voyait son état, mais on ne savait pas, quand serait le dernier jour. La mère avait supplié le médecin de l'avertir à temps, et celui-ci examinait, suivait assidûment les progrès du mal. Il entend un matin une réponse certaine de mort prochaine, un signe, un bruit sur de la tombe. Avec infiniment de précautions, il prévient la mère ; il dit qu'il voit avec douleur que les remè^ des n'opèrent presque pas, et que le mal s'obstine, enfin, qu'il y a progrès dans la maladie... La mère éperdue demande si elle va perdre sa fille... et quand?.;. Le docteur hésite, dit qu'il y a tant de ressources à cet âge, et qu'on doit toujours espérer... et se retire. On ne dit pas un mot à la jeune fille. Son confesseur vient quelques heures après le médecin ; pas un mot».. Et cependant la malade qui ne sait rien, quelques heures après ces visites... sonne, appelle une femme de chamhre et demande a s'habiller pour le dîner, elle prescrit la robe qu'elle veut mettre, une belle robe de salin lilas, et quand on Jui apporta sa belle robe, elle était encore sur son fauteuil, mais un peu plus pale, et immobile ; elle était morte!... tout doucement, comme meurent les âmes lièdes... Paulatim. On ne l'aurait pas crue moite; et ni vous non plus. Nomen habes ijuod vivas, et mortuus es. (Apoc, ni, 1.)

258 l'ULIE DES DÉVOTS.

ingrat. Serait-ce donc la parole sainte, une retraite? Ah! j'ai beaucoup prêché dans ma vie ; j'en ai donne beaucoup, de retraites, et j'ai vu des miracles de miséricorde, j'ai vu une foule de pécheurs se convertir, et le cœur d'un grand nombre d'insensés revenir à la raison et rentrer dans les voies de la sagesse, j'ai vu des incrédules, des athées, des impies, des libertins, pleurer, revenir à Dieu; mais des âmes lièdes !... oh! que cela est rare! Oui j'aimerais mieux parler à un impie, à un voluptueux, à un sacrilège, qu'à une de ces âmes tièdes; c'est bien plus facile, il y a bien plus d'espérance ! Et si quelqu'un venait à s'étonner, à se scandaliser peut-être de ce que je dis, c'est qu'il ne connaîtrait pas, ou qu'il aurait oublié la parole de Dieu même, car il l'a dit aussi et de la manière la plus positive : JJtinam frigidus esses aut calidus; sed quia tepidus es incipiam ...te evomere ex ore meo ! (Apoc. , m, 15, 1 6.) a Plût au ciel que vous fussiez froid ou chaud, mais parce que vous êtes tiède je vais commencer à vous vomir de ma bouche! » Froid, c'est-à-dire incrédule, aldultère, sacrilège... Je l'aimerais bien mieux: cl, en effet, Jésus-Christ aime encore ces malheureux pécheurs, ces pauvres insensés, il les appelle à son cœur, il les regarde avec miséricorde, il est prêt à leur pardonner ; mais les tièdes, ces âmes lâches et molles lui soulèvent le cœur; il les rejette et les vomit, Evomere! Voilà la parole la plus effrayante de toutes les saintes Écritures, et je n'oserai l'interpréter dans sa force, de peur de jeter le désespoir dans plus d'un cœur.

Mais je me demande, en tremblant, comment cette àmc pourra revenir à Dieu, et si ce Dieu, pourra encore la recevoir quand elle aura mérité d'être ainsi rejetéc et vomie avec dégoût! Incipiam te evomere! N'est-ce pas une folie de s'exposera un pareil malheur?

III. Pour terminer ce sujet, il ne me reste plus qu'un mot à ajouter, et je vais indiquer ici quelques remèdes et essayer de traiter ces pauvres malades. — Je suppose donc, mon cher lecteur, que vous ayez reconnu dans votre âme- les signes ou les symptômes de cette triste maladie ; je vais plus loin : en étudiant les caractères de la tiédeur, je suppose que vous ayez été convaincu que vous étiez déjà frappé au cœur et si fortement atteint, que vous soyez réduit à douter même de votre vie, Non credes vitx tuse... Enfin, vous ne savez pas, mais vous ne pouvez plus croire à la vie de la grâce. — Eh bien, ne vous découragez pas, ne vous désespérez pas. Je ne puis retirer aucune des paroles que j'ai dites, c'est la vérité même; et toutefois, il y a encore des remèdes à un si grand mal, et, si vous voulez, vous pouvez guérir. Mais le voulez-vous? C'est là toule la question, Vis sanus fleri? (Jean, v, 6.) Si vous le désirez, si vous le voulez; courage et confiance! Il y a trois remèdes. Lisez attentivement.

1° Le premier, c'est la prière. Hélas ! les âmes tièdes prient peu et elles prient bien mal ; mais, c'est pointant encore le remède le plus facile pour elles. Priez avec bonne volonté, mais adressez-vous surtout au

240 FOLIE DES DÉVOXS.

Cœur de Jésus. Le divin Sauveur a promis de se laisser loucher, quand on aurait recours à son Cœur : J'aurai, dit-il, pitié de tous, même des âmes tièdes. Dites-lui donc souvent : Ecce qiœm amas infirmatur. (Jean, xi, 5.) 0 Cœur sacré, celui que vous aimez est malade ; et il vous sauvera. Celui que vous aimez est malade... c'est la prière qu'on lui faisait pour Lazare , et Lazare était mort; déjà, depuis quatre jours, il dormait, Dormit. (Ibid.) — Mais, Jésus a été touché de cette prière, il est venu au tombeau de son ami, et il a pleuré dessus, Et lacnjmatus est Jésus. (Jean, xi, 55.) Ainsi, peut-être, vous qui lui dites : Ecce quem amas infirmatar... Vous êtes mort aussi... Mais, Jésus sera touché, parce que vous aurez parlé à son Cœur ; et il pleurera sur vous, il vous rendra la vie*.. Ws sanus fteri? Le voulez-vous donc?

2° La réflexion, la méditation . Hélas ! les âmes tièdes commencent toujours par laisser ce pieux exercice. 11 faut le reprendre, si vous désirez guérir. Mais je conseillerai toujours à ces malades de méditer sur les grandes vérités de la foi et sur les fins dernières : La mort, le jugement, l'enfer et l'éternité. Il ne faut pas moins que la voix puissante du tonnerre de Dieu, pour les réveiller, ces malheureux, de leur sommeil de mort. J'ajouterai la méditation de la Passion de Jésus-Christ, parce que, du haut de sa croix, il tombera une goutte de sang sur vous, et, où tombe cette rosée céleste, on renaît, on revit. Vis sanus fierir Voulez-vous donc guérir V

5o Le sacrifice ! Voilà le grand moyen et le plus excellent de tous les remèdes. Mais, hélas! les âmes lièdes ont horreur du sacrifice, qui pourrait si facilement les guérir et les sauver. Faites aujourd'hui un petit sacrifice ; remportez sur vous-même une petite victoire; par exemple, réprimez la vaine curiosité d'un regard inutile, retenez sur vos lèvres une parole oiseuse, faites la plus légère mortification à table. Aujourd'hui, dis-je, un petit sacrifice, deux demain, trois le jour suivant, puis quatre; allez ainsi de victoires en victoires, je vous promets que vous serez guéri en quinze jours... Et ne pensez pas que ce soit dur ou difficile; au contraire, dès le premier jour, vous retrouverez la paix, fruit de la bonne volonté ; et ensuite, vous goûterez la joie du service de Dieu, la joie de son Saint- Esprit, la joie, fruit de la générosité et de l'amour divin. — Si vous voulez, courage et confiance. Dites au Seigneur, Nonmoriar sed vivant. (Ps. cxu, 17.) Non, mon Dieu, je ne mourrai pas ; je vivrai pour votre gloire et pour votre amour ; et il vous renouvellera dans la force de votre jeunesse, je veux dire qu'il vous rendra toutes les grâces et le bonheur de la première ferveur.

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