L'IRRÉFLEXION
malade qu'il réfléchisse un peu, de quelque nature que soit sa folie, je vous promets qu'il sera guéri. Je n'eu excepte aucun, croyants ou incroyants, athées et matérialistes, impies ou indifférents, fous d'orgueil, d'avarice ou de volupté, pauvres esclaves du respecl humain, et victimes de scrupules ; s'ils voulaient, tous pourraient guérir. La réflexion, un peu de méditation leur ferait voir aussitôt ce qu'ils n'ont pas vu encore, ou du moins ce qu'ils n'ont jamais bien vu ! J'oserais dire qu'il n'y a pas une erreur au monde qui n'ait pour cause une passion; et que l'on aurait pu tout prévenir par la réflexion. Je ne crois pas l'intelligence capable d'erreur proprement dite ; il n'y aurait pas un jugement faux, en opposition à la raison, c'est-à-dire à la vérité; mais la passion obscurcit, aveugle notre âme; la précipitation ou le défaut de réflexion l'entraîne et la jette hors de la voie ; c'est donc, encore une fois, c'est l'irréflexion qui nous perd et nous égare.
Et d'où vient, je vous prie, la différence que vous mettez entre les conseils d'un sage vieillard et les jugements d'un jeune étourdi? N'est-ce pas parce que le sage pense et réfléchit avant de parler? Il a vu beau coup, il parle peu, et jamais avec cette précipilalion qui caractérise les autres âges de la vie ; et vous croyez avec raison qu'il ne pourra pas se tromper, tandis que l'enfant ou le jeune homme, qui ne doutent de rien et ne réfléchissent jamais, vous entraineraienf dans l'erreur, vous feraient faire des folies, comme on en fait à cet âge de l'imprudence.
C'est pour cela sans doute que le saint A poire recommande tant à l'âme lidèle de réfléchir, de méditer : Hsee meditare, in Ms esta. (1 Tim., îv, 15.) Il veul que l'esprit et le cœur s'appliquent à cet exercice ; quand on lit, il recommande que ce soit, avec toute l'attention possible et avec réflexion : Attende lectioni. (I 77m., iv, 15.)
Je ne demanderai donc au lecteur qu'une seule chose, c'est qu'il garde un mot, un seul mot dans son cœur. Il est bien difficile qu'il n'ait pas encore trouvé dans ce livre un seul mot du ciel, une de ces paroles qui viennent k l'esprit, comme une lumière, un rayon, un éclair; un mol enfin qui ait retenti dans son âme avec plus de force ou de douceur. Eh bien! tout ce que je lui demande, c'est de conserver ce mot dans son cœur fidèle ; qu'il y pense quelquefois, qu'il médite, et ce sera pour lui le principe même de la sagesse et de la sainteté.
Encore une observation plus nette et plus précise pour conclure : il n'y a vraiment que deux sortes d'hommes qui ne réfléchissent pas : les idiots ou crétins, et les esprits légers et superficiels, les étourdis. — Pour les premiers, ils sont positivement fous ; les derniers disent et font à chaque instant des folies : donc il reste prouvé que l'irréflexion est une des causes les plus certaines de toutes nos erreurs, et par conséquent de la démence au point de vue religieux.
Je terminerai ces sujets par une dernière pensée sur la belle prière de saint Augustin : Seigneur faites que
L'Ut RÉFLEXION. 359
je vous connaisse et que je me connaisse moi-même : Domine, noverim te, noverim me! Voilà la vraie, la divine sagesse, la plus haute des sciences philosophiques. Or, on ne peut sans étude arrivera eetle connaissance de Dieu et des hommes, et il ne peut y avoir d'étude sans le travail de la réflexion, c'est encore plus évident; mais il y en a si peu qui réfléchissent sur la terre!... Sans doute, et c'est la cause môme de ses plus grandes désolations selon le prophète : Desolalione desolata est omnis terra, quia nullus est qui rccogitel corde (Jér., xu, 11) ; et c'est pour cela que le Sage a dit qu'il y avait un nombre infini de fous dans le monde... Stultorum infuiitus est numerus. — Demandez plutôt dans une réunion d'hommes ce que c'est que Dieu, et vous verrez ; demandez ensuite ce que c'est que l'homme, d'où il vient, où il va !.. . et vous verrez !
Mais si l'irréflexion est la cause première de la folie des hommes, nous ne craignons pas d'assurer aussi que la réflexion serait le premier et le plus efficace de tous les remèdes. Cette vérité a été prouvée dans les discours préliminaires et dans la conférence du péché, par l'exemple frappant de l'enfant prodigue. Ce n'est en effet, que lorsque ce pauvre enfant, dans l'état affreux où l'avaient réduit ses folies et ses ingratitudes, se mit à réfléchir un instant, qu'il se souvint de son père, et que, comparant sa misère aux belles aimées de son innocence et de son bonheur, il prit aussitôt la résolution de revenir à son père et de lui demander pardon: /w se revenus, dix il : Suryam. (Luc, xv, 17,18.)
C'est le malheur qui l'a fait réfléchir, mais c'est la réflexion qui Ta fait revenir et qui l'a sauvé définitivement. Sans le chagrin et la misère, il n'aurait peutêtre jamais réfléchi ; mais sans la réflexion jamais il ne serait, revenu. Et c'est pour cela que nous avons dit souvent qu'il fallait, pour guérir nos pauvres malades, demander à Dieu de leur envoyer des peines, de grandes peines, puisque c'est le seul moyen de les faire réfléchir, et par conséquent de leur rendre la raison et de les sauver.