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PREMIER REMEDE LA CONSIDÉRATION DE LA FIN OU LA PENSÉE DE LA MORT

0 Mors, hontim est judicium tuum homini intelligenti.

0 Moit, votre jugement est excellent, vos conseils sont parfaits pour un homme sensé. (Eccl., xli, 3.)

Dans le cours de ce Traité, nous avons eu plusieurs fois l'occasion de faire une remarque bien importante : c'est que la folie cesse ordinairement aux approches de la mort. L'expérience a prouvé que les malades les plus désespérés reviennent à la raison, dans ce moment décisif pour le salut éternel. Quelques-uns n'ont pu exprimer toutes leurs pensées ; la parole leur manquait, mais on a pu constater à leurs regards, à leurs gestes, qu'ils étaient redevenus lucides et qu'ils comprenaient fort bien leur position : la surprise même qu'ils témoignaient de se trouver avec des personnes qu'ils ne reconnaissaient pas, leur air inquiet, tout en eux révélait un retour à la vie de l'intelligence, une guérison, hélas ! trop tardive, mais réelle. Les médecins spéciaux expli-

quent ce phénomène do différentes manières, qui me paraissent ingénieuses et plus ou moins fondées. Pour moi, j'aime à reconnaître dans ce fait, désormais incontestable, plutôt un effet de la divine miséricorde qui veut sauver une âme, qu'un effort suprême ou une réaction puissante de la nature. Eh bien! ce phénomène se produit aussi, et ce prodige a également lieu pour les fous en matière de religion. Il y a des exceptions, cela est certain, surtout pour les vieux voilairiens et quelques solidaires; mais généralement, à l'heure de la mort, ces pauvres insensés paraissent réfléchir et comprendre; ils reviennent à la raison. Pourquoi ne pas espérer que plusieurs ont pu profiter de ce moment lucide, de cet éclair, pour se convertir et faire leur salut! Heureux mille fois ceux qui, dans ce jour, à cet instant, ont auprès d'eux un ami véritable, un parent chrétien ! On appelle vite le médecin des âmes, un prêtre, et ils peuvent se sauver!... Il est donc certain, c'est un fait, que la vue de la mort peut guérir de la folie; il y en a mille exemples. La vue d'un grand danger, une frayeur soudaine et une blessure grave ont suffi souvent pour produire le même résultat, et opérer une guérison complète et instantanée1.

1 Entre autres faits certains, je puis citer cet exemple: Un homme tombe de cheval, et se fait au crâne une lésion qui détermine la folie. On est obligé de le mettre dans une maison de santé. Après quelques mois, ennuyé de cette vie, et voulant recouvrer sa liberté, il échappe un instant à la surveillance du domestique attaché à son service, et qui le suivait dans le parc ; il se cache et parvient à l'aide d'un arbre à monter sur un mur de clôture ; il saute et se casse la jambe. Le danger et la

Cela bien compris, je vais prouver par induction el par un simple raisonnement d'analogie que la pensée, que le souvenir de la mort pourrait également prévenir et même guérir la folie des âmes, la folie de toutes les passions humaines ; de sorte qu'il suffirait de faire méditer un pauvre pécheur sur la mort, pour le sauver : que dis-je? on ne se tromperait jamais, on ne pourrait plus se perdre, si on avait soin de la consulter un peu ; car elle a un jugement parfait, dit la Sagesse, et ses conseils sont admirables. 0 mors, bonum est judicmm tuum !. . .

Voilà donc une question bien utile et importante qui se présente à nous, et c'est avec une grande confiance que nous offrons ce premier remède, la pensée de la mort, à tous les pauvres insensés dont nous avons étudié la maladie avec intérêt et dévouement, et dont nous avons entrepris la guérison. L'Esprit-Saint nous dit que le savant et l'ignorant, que le fou et le sage meurent également: Morilur doctus similiter et indoctus . (Eccl., u, 16.) Il est essentiel de bien comprendre ce mot Similiter, également. Gela ne veut pas dire de la même manière, ni que le sage mourra comme l'insensé; mais bien qu'ils doivent mourir, et qu'ils meurent tous les deux; et je me propose précisément, pour essayer de guérir les pauvres pécheurs, de montrer ici, 1° les ressemblances, et II0 les différences qu'il y a entre ces deux morts : celle du juste et celle du pécheur; celle d'un insensé et celle d'un vrai sage.

douleur le ramènent instantanément à la raison ; il est tout à fait guéri, et rendu le même jour à sa famille.

I. Commençons par voir les ressemblances principales qu'il y a nécessairement dans la mort des sages et des insensés. Rien de plus frappant que ces premières observations ; elles ont pour base les deux termes essentiels dont se compose cette vérité capitale, c'est-àdire tout ce qu'il y a pour nous de certain et d'incertain dans la mort. Vous allez voir.

1° El d'abord voici ce qu'il y a de certain pour tous : pour les fous aussi bien que pour ceux qui ont de l'esprit et toute leur raison, pour les savants comme pour les ignorants, pour les pauvres comme pour les riches, pour les jeunes comme pour les vieux, pour tous enfin, c'est qu'ils mourront, et qu'il leur faudra absolument mourir. Il n'y a jamais eu d'hommes assez fous pour le nier, même parmi les incrédules, les athées, les orgueilleux et les autres insensés dont nous avons parlé. Tous le croient et le savent très-bien ; ils mourront un jour. Il n'y a pas moyen de l'éviter. On a beau prier la mort, elle se rit de nos prières et de nos larmes, et, sans pitié, elle frappe tout le monde. C'est assez sur ce point, puisqu'il n'y a point d'objection possible. Moritur dodus similiter et indoctus.

Il n'est pas moins certain que tous, tous doivent mourir bientôt. Cito veniam, dit la Mort. Eccevenio! (Apoc.) je viendrai bientôt... me voici, j'arrive! La vie est si courte, en effet ! Les enfants qui n'ont pas encore toute leur raison, et qui n'ont pas de règle pour mesurer l'existence et compter les années ou les jours, peuvent bien se tromper et ne pas le croire, les fous peuvent

bien l'oublier un peu ; mais, c'est la vérité même. Les enfants ne tarderont pas à l'apprendre ; il est très-facile de le rappeler à un fou ; il suffit de le faire réllécliir un instant, et il conviendra tout de suite de cette proposition : La vie est courte ; tous meurent bientôt : Tempus brève est... (1 Cor.) Cito veniam. (Apoc.) Vous voyez, on vous prévient à temps.

Troisième certitude, aussi incontestable, c'est que tous, les sages comme les fous, ne meurent qu'une seule fois; Semel mori. (Hébr.) C'est la loi de Dieu; personne ne peut recommencer, ni revenir pour essayer de mieux faire. C'est un moment décisif et d'où dépend toute l'éternité, absolument et définitivement; c'est le bonheur ou le malheur éternel qui va commencer; la mort ouvre le ciel ou l'enfer. Momentum a quo pendet xternitas. Semel mori. On vous avertit bien; ne l'oubliez donc pas.

Quatrième et dernière certitude : c'est que personne n'emporte rien de ce monde. 11 faudra tout quitter. La mort dépouille tous les hommes, le riche et le pauvre, le sage et l'insensé. Sicul fur, dit-elle; je viendrai comme un voleur. Les plus riches ne garderont pas tout, dit d'abord le Saint-Esprit avec ironie, Non sumet omnia(Ps. xlviii, 18); et dans un autre endroit, exprimant la même vérité avec plus de force encore, il dit que l'homme de fortune ne trouvera plus rien dans ses mains, à cette heure suprême de la mort : Viri diritiarumnihilinveneruntinmaiiibus suis. (Ps. iaxv. 0.) Et, d'ailleurs, à quoi ces richesses pourraient-elles ser-

vir dans le tombeau, dans le ciel ou dans l'enfer, dans l'autre monde enfin? Voilà qui est donc bien compris; il est sûr et certain que tous mourront, — et bientôt, — et une seule fois, — et qu'en mourant il faudra tout quitter ; c'est la condition des sages et des fous, Similiter. Retenez bien toutes ces propositions.

2° Voici maintenant ce qu'il y a d'incertain poulies uns et pour les autres; d'également incertain, Similiter. C'est qu'aucun ne sait ni quand, ni où, ni comment il doit mourir. Le sage n'est pas plus savant sur tout cela que l'homme le plus insensé du monde. — Quand? Personne ne lésait, absolument personne. Ce sera peut-être dans dix ans comme dans dix jours, et même dans une heure. Et ce qu'il y a encore de plus frappant, c'est que, n'importe le jour et l'heure où vous mourrez, ce sera toujours, à l'heure où vous n;y penserez pas; vous serez toujours surpris... Quanescitis hora. (Matth., xxiv, 44.) Le sage, un saint, n'en sait pas plus sur ce point que l'insensé et le pécheur ; un petit enfant est aussi instruit que le vieillard le plus expérimenté.— Où mourrez-vous, mon cher lecteur? Vous ne le savez pas plus que moi, et personne au monde ne peut le prévoir, ni le soupçonner. On peut mourir partout, à l'église comme au théâtre, dans un lit comme dans une rue, ou sur une place publique. Si l'on savait où l'on doit mourir, il est bien probable que le sage au moins n'irait jamais de ce côté-là. On ne le sait donc pas ; ne cherchez pas à le savoir ; on ne vous le dira point. — Comment? Mais comment mourrez-vous? Je

parle ici de la mort matérielle pour ainsi dire, car il y aura quelque chose à dire tout à l'heure dans les différences entre la mort du sage et celle de l'insensé; il n'est encore ici question que de la manière et de la forme. Eh bien ! personne ne le sait : le sage et le fou peuvent mourir subitement ou après une longue maladie, dans l'eau ou dans le feu, avec des douleurs atroces ou dans le sommeil le plus doux. Mais tous sont bien avertis par la foi, comme par la raison; il est impossible de nier un seul mot de cette proposition : On ne sait — ni comment, — ni où, — ni quand on doit mourir; personne ne le sait; il n'y a donc rien de plus certain et en même temps de plus incertain au monde que la mort.

Un homme sage ne peut manquer dépenser à toutes ces choses ; ces vérités le frappent, ces graves certitudes l'épouvantent, et toutes ces incertitudes-là l'effrayent. De son côté, l'homme le plus dépourvu de raison ; un insensé, un fou sait bien cela; tous les pécheurs enfin, les indifférents, les plus grands incrédules n'ont pas une objection à faire, pas un mot à dire; il leur faut aussi croire tout cela, oui, mais ils n'y pensent pas. Ils vivent, comme s'ils ne devaient pas mourir. . . Certes, on pourrait déjà tirer bien des conséquences importantes de cette première partie, pour éclairer quelques pauvres malad s : mais le travail sera encore plus facile, quand nous aurons vu toutes les différences essentielles qu'il y a entre les sages et les fous, par rapport à la mort. Suivons donc notre raisonnement.

II. Rien de plus frappant que ces différences, et dans les trois temps d'où dépend l'affaire même du salut et la question de l'éternité, c'est-à-dire, avant la mort, au moment de la mort et après la mort.

1° Avant la mort; quelle différence en effet! Le sage y pense, il la consulte, il s'y prépare. L'insensé, non-seulement n'y songe pas, mais il écarte cette idée, il ne veut pas qu'on lui en parle; il fait tout ce qu'il peut pour l'oublier; comme s'il croyait, en éloignant le souvenir de la mort, que celle-ci finira aussi par l'oublier et ne plus songer à lui. Mais c'est un faux raisonnement et une folie véritable. C'est un raisonnement d'autruche, disait autrefois avec ironie un prédicateur célèbre, car, dans son imprudence, le pécheur imite cet oiseau énorme et stupide, qui cache sa petite tête derrière un arbre, et croit qu'il échappera au chasseur parce qu'il ne le voit plus : mais la mort vous voit bien, allez !

Le fou ne consulte jamais la mort. Quel malheur! car elle pourrait si bien l'éclairer, le diriger, avec le jugement parfait dont elle a été douée par le Seigneur; elle ne lui donnerait, comme au Sage, que de bons conseils; elle lui apprendrait à éviter tout mal, Memorare novissima tua et in leternum mm peccabis (EccL, vu., 40) ; elle lui ferait aimer le bien et la vertu. N'est-ce pas elle qui a formé les plus grands saints ? Et n'est-ce pas pour cela qu'on nous les représente si souvent en prières devant une croix et avec l'image de la mort sous les yeux? Ils la consultaient sans cesse. Ils s'y préparaient tous les jours, tandis

que les pécheurs insensés vivent, comme s'ils ne devaient: jamais mourir, ou, comme s'il n'y avait rien du tout après la mort ; rien à craindre, rien à espérer.

Le juste, le sage se hâte de travailler, sachant qu'il peut, qu'il doit mourir bientôt, et que le temps de la vie est court. Le sage s'empresse, ne perd pas un instant; et on serait tenté de croire que l'autre, ce pauvre insensé ne doit jamais mourir, tant il se préoccupe de la vie de ce monde, et fait peu pour la vie de l'éternité, qui approche et qui va sitôt l'engloutir. Il perd, il lue ce temps précieux auquel répondent les siècles éternels.

L'homme sage et prudent, sachant bien qu'il ne doit mourir qu'une seule fois, ne veut pas s'exposer à perdre son âme ; il ne risquerait pas de jouer son salut avec la mort ; il ne voudrait pas rester un seul jour, une heure, un instant même dans le péché, puisqu'il peut mourir ce jour-là, à cette heure et dans cet instant; et le pécheur insensé, ce téméraire ne cesse de jouer avec la mort; il prétend bien même jouer jusqu'à la fin, jusqu'à ce qu'elle vienne. Mais quelle folie, dites-moi! et quelle chance peut-il avoir? pas une sur mille, sur des millions! Certes! je ne veux pas dire qu'on ne puisse se sauver au dernier jour ; il y en a qui ont eu ce bonheur: mais en vérité il faut être fou pour y compter, ou pour croire que l'on pourra recommencer la partie après l'avoir fatalement perdue ; que l'on reviendra jouer encore, et que l'on sera plus heureux à la deuxième fois. .. 11 n'y a qu'un coup,

et il décide de tout; le sage ne le fait pas au hasard ; il réfléchit, il prépare ce grand coup de la mort qui décide de l'éternité.

L'homme sage, le chrétien sait que la mort doit un jour le dépouiller de tout, qu'il devra en ce moment quitter et laisser tout; et il s'efforce de ne pas trop tenir à ces choses de la terre, afin de les quitter avec moins de peine, et en même temps, suivant le conseil de Jésus-Christ, il travaille à amasser quelques trésors dans le ciel, où la mort ne pourra jamais pénétrer ; et le pécheur, l'insensé ne travaille que pour 1er richesses de la lerre; il tient à l'or et à l'argent du monde, il y met toute son âme et sa vie ; il s'y attache. Il sera donc un jour déchiré, désespéré par la séparation ; et comme il n'a rien fait pour le ciel, il sera pauvre, toujours pauvre honteux dans l'éternité; car il n'y emportera rien. Vous le voyez donc bien, pour toutes les certitudes de la mort, il y a entre le sage et l'insensé des différences énormes.

Le parallèle entre l'un et l'autre, pour les incertitudes de la mort, nous offrira des contrastes encore plus frappants. Ainsi ils ne savent pas quand elle viendra. Le chrétien, avec prudence, se tient sur ses gardes, et, d'après le conseil de Jésus-Christ, il veille, il est prêt... Vigilate, estole parati (Malth., xxiv, 44) ; et il ne sera pas pris au dépourvu. L'autre vit, comme s'il avait fait un pacte avec la mort elle-même, comme s'il était convenu d'un jour et d'une heure; et, en attendant, il reste dans le péché, remettant tous les jours au lendemain.

Oh ! pauvre insensé ! lui dit l'Espril-Saint par la bouche du plus sage des rois, vous êtes bien exposé à mourir dans un autre temps que celui que vous avez ainsi fixé. Noli esse stultus, ne moriaris in tempore non tuo. (Eccl., vu, 18.) Ce n'est pas à vous à choisir... voilà ! vous avez pris, vous avez décidé pour demain, et c'est aujourd'hui, cette nuit même, que l'on va vous redemander votre âme. Stulte, hac nocte, animam tuam repetunt à te . (Luc, xn, 20.)

Us ne savent ni l'un ni l'autre où ils doivent mourir, et l'homme sage n'ira pas là, où il ne voudrait pas rencontrer la mort; que s'il était obligé d'y aller, au moins tâchera-t-il de ne pas y aller souvent, et de ne pas y rester trop longtemps, de peur qu'elle n'y vienne aussi et qu'elle ne le frappe là, où il ne voudrait pas mourir. Et l'autre, l'insensé, n'y fait pas attention; il n'aimerait pourtant pas mourir à la comédie, à l'opéra, ni au bal; et il y va si souvent que la mort pourra bien J'y trouver un jour ; car elle y va aussi, et tous les ans elle y frappe quelques victimes... Vous voyez bien que c'est de la folie et de la témérité.

Ils ne savent ni l'un ni l'autre comment ils mourront... Mais ici je ne veux plus parler seulement de ces petites différences de forme : mort subite ou non, par le fer ou par le feu, ou bien par suite d'une simple maladie. Il s'agit de quelque chose de bien plus grave : ils ne savent ni l'un ni l'autre comment ils mourront, c'est-à-dire s'ils mourront dans l'amour ou dans la haine, en prédestiné ou en réprouvé, pour le ciel ou

pour l'enfer. Tous deux l'ignorent; mais le sage, le vrai chrétien, sachant que l'on meurt ordinairement comme on a vécu, et que la mort est l'écho de la vie, tâche de vivre dans l'amour de son Dieu, dans l'espérance du Ciel; et l'autre, l'insensé, vit des années entières, précisément comme il ne voudrait pas mourir. Le sage sait que le plaisir de mourir sans peine vaut bien la peine de vivre sans plaisir ; et pour avoir ce plaisir de mourir sans peine, il ne refuse aucun sacrifice, aucune peine pendant cette vie. L'autre, au contraire, quoiqu'il ait entendu dire cela aussi, a horreur de la pénitence et des sacrifices, et il s'expose par conséquent à mourir avec regrets et douleurs, parce qu'il ne sera jamais prêt pour mourir comme il voudrait. Voilà pour le temps qui précède la mort; quelle différence et quel contraste ! . .. Mais est-il difficile de dire de quel côté est la folie et de quel côté est la sagesse, de quel côté est le vrai bonheur !

2° C'est au moment de la mort surtout qu'il y a une différence extrême entre le sage et l'insensé, entre le juste et le pécheur. L'un est dans la paix et la lumière, dans l'espérance et dans l'amour, il est dans la joie; et l'autre est dans la crainte et l'inquiétude, dans la tristesse et le désespoir. Ah ! que j'ai vu de belles et douces morts! Que j'ai entendu de grandes et sublimes paroles! Beau Ciel!... Quel bonheur, je vais au Ciel!... Oh! je n'aurais jamais cru qu'il fût si doux de mourir!... Ne pleurez pas, je suis si heureux... nous nous retrouverons au Ciel!... J'en ai vu qui souriaient...

Ridebit in die novissimo (Prov., xxxi, 25), j'en ai vu qui récitaient, qui clianlaient, en mourant, le Cantique d'actions de grâces, Te Deum laudamus, avec leurs enfants, au milieu des larmes... La fin de la vie du sage, la mort du juste, c'est le soir d'un beau jour, c'est l'arrivée au port de la patrie après les orages de la vie ; c'est la joie du triomphe après les périls d'un long combat ; c'est le ciel des deux ouvert et la couronne de félicité à jamais assurée; la mort, c'est Dieu!... Qu'elle est belle!

Mais pour le pécheur, pour ce pauvre insensé, quelle différence, ô mon Dieu ! Dans le passé, tout est regrets amers et remords cuisants ; dans le moment même de la mort, c'est une douleur horrible, un déchirement affreux, quand il faut se séparer de tout; et dans l'avenir, il n'y a que des tempêtes, des malédictions, et la vue de l'enfer qui s'ouvre pour l'éternité... A la lueur du triste flambeau de l'agonie, cet infortuné verra ce que c'est que le monde pour lequel il a perdu son Dieu et son âme; il verra ce que c'est que Dieu lui-même, Dieu, sa fin et son bonheur, qu'il va perdre pour toujours. Il verra ce que c'est que son âme, ce que c'est que le péché et ce que c'est que la grâce; ce que c'est que le temps qui va finir pour lui, et ce que c'est que l'éternité qui va commencer. Il verra, et il séchera de dépit ; il verra, et il ne pourra rien, parce qu'il n'y a plus de temps. Oui, je l'affime, il y a beaucoup d'insensés qui voient à cette dernière heure et qui reviennent à la raison en ce moment suprême. Ce sont des regrets, des

larmes, des remords et trop souvent, hélas! des désespoirs, parée qu'il n'y a plus de temps! Ils pourraient eneore par un acte sublime de douleur et d'amour, ils pourraient se sauver et mourir dans la grâce et l'espérance; mais affaiblis par la souffrance, accablés par le poids de tous les péchés, découragés par le souvenir de tant de grâces perdues, épuisés par la lutte, désespérés à la vue de l'enfer, ils meurent dans l'horreur et la confusion de tous ces sentiments, qui divisent leur âme et déchirent leur cœur. — En deux mots, le sage espère et sourit à la mort : Ridebit in die novissimo; le pécheur, l'insensé s'irrite, se désespère, et sa vaine fureur périt et tombe avec lui dans les abîmes : Peccator videbit et irascetur, dentibus suis fremet et tabeseet, desiderium peccatorum peribit. (Ps. exi, 10.) Ne suffirait-il pas de contempler un instant ce spectacle pour éclairer le pécheur le plus insensé, pour lui rendre la raison et le décider à revenir à son Dieu?

5° Après la mort même, il y a aussi une bien grande différence enlre le sage et l'insensé. Ils n'ont pas suivi le môme chemin, ils n'arrivent pas au même terme ; et c'est surtout au moment, où ils mettent le pied sur la rive de l'éternité, que les choses changent pour l'un et l'autre. Le sage entre dans la gloire, et l'insensé, dans l'opprobre; l'un monte au Ciel, et l'autre descend dans les enfers. Àuv yeux des fous qui restent sur la terre, les justes ont semblé mourir, Visi surit ocuiis insipientium mari (Saij., m, c2), et ils sont entrés dans la vie éternelle : Justi autem in pcrpetuum vivent (Sag., v. 16) ;

et le premier mot que les pauvres pécheurs disent en sortant de ce monde et en entrant dans l'autre, c'est qu'ils étaient des insensés, qu'ils se sont trompés : Nos insensati, ergo erravimus L . . On parlera d'eux encore peut-être quelque temps sur cette terre ; on vantera la sagesse de leurs conseils; on dira les grandes choses qu'ils ont faites ; on leur donnera des louanges, des couronnes, on leur élèvera des statues; mais, hélas! ils n'y seront plus, ils n'entendront rien de tout cela ; et là où ils sont, c'est l'horreur du supplice et l'éternel opprobre : Laudantur ubi non sunt, cruciantur ubi sunt. Quelle différence, ô mon Dieu ! et qui pourrait ne pas préférer mille fois la sagesse de la vertu, et tous ses sacrifices avec leur récompense, à cette vie insensée des pécheurs, à cette folie du monde, qui est réservée à de si horribles tortures?

Quelle différence aussi entre le sage ou le juste de Dieu, et le pécheur après la mort; quelle différence, même dans la dépouille de l'un et l'autre!.. J'ai vu la paix, la lumière sur le front des saints, des élus; j'ai vu le sourire sur les lèvres de ma sœur bien-aimée ; j'ai vu descendre comme un reflet de la gloire du Ciel sur le visage calme de ma vertueuse mère. J'ai vu passer comme le souffle de la vie immortelle sur cette douce image de la mort... Je croyais entendre le cantique de Sion chanté parles anges au-dessus de la couche du repos.. . Mais hélas ! on m'a dit que l'on a vu quelquefois la crainle, le trouble, la douleur et le remords dans les traits du pécheur qui venait d'expirer; de sombres

nuages étaient descendus sur son front impur, et de ses lèvres hideusement entr'ouvertes, on croyait entendre sortir un cri de désespoir ou de blasphème, le premier cri de l'enfer : Justus es, Domine, et rectum judicium tuum. (Ps. cxvni, 157.) Vous êtes juste, ô mon Dieu, et vos jugements terribles sont pleins d'équité. Quelle différence !

Quelle différence dans les larmes que l'on verse sur leur tombe ! quelle différence dans l'accent même des prières que l'on fait pour eux !... Pour le juste, il y a toujours tant d'espérance, malgré le deuil et la douleur ! On reste uni à son Ame ; on ne l'a point perdu pour toujours; on prie avec lui, on le retrouve avec Dieu auprès des autels ; et, jusque dans les chants de l'Eglise, il y a quelque chose de la joie du Ciel. Mais pour celui qui a passé sans le secours de la prière, sans la grâce des sacrements de l'Église, comme finissent d'ordinaire les pécheurs, ces pauvres insensés ; pour celui, en un mot, que le prêtre n'a pas pu voir au lit de la mort; ah! ce n'est pas la même chose! les larmes coulent plus amères, la séparation est bien plus déchirante ; on sent qu'elle sera éternelle. On les cherche, et on ne les trouve plus ; on les appelle, ils ne répondent pas, et l'Eglise elle-même, dans ses prières, pleure et gémit autrement. Ses chants sacrés sont pleins de larmes... Quelle différence encore une fois après la mort !

Eh bien ! mon cher lecteur, tant que. vous vivrez, je vous prie de penser à ces grandes et saintes vérités. Soyez sage et prudent; méditez sur la mort, consultez-

la souvent; préparez-vous vile pour le jour où elle viendra ; quedis-je? soyez toujours prêt, puisqu'elle peut venir tous les jours, et ne jouez plus jamais avec elle. Si vous désirez mourir comme les sages, vivez comme eux dans la grâce du Seigneur, et suivez en tout les conseils mêmes de la mort : elle ne vous trompera pas. Mais avant tout, souvenez-vous qu'il est très-probable que vous mourrez comme vous aurez vécu, et tâchez, par conséquent, de vivre comme vous désirez mourir. 0 pécheurs, pauvres insensés, puissiez-vous tous, tous comprendre et vous préparer désormais à ce grand jour, au dernier de vos jours, au jour de votre éternité ! Utinam sapèrent et intelligerent, ac novissima providerent! (Deut., xxxii, 29.)

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