‹ De la folie en matière de religionChapitre 5 sur 46 · ÉTUDES GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

ÉTUDES GÉNÉRALES

àmc; leur cœur n'est pas mort, mais il est blessé; la lumière de l'intelligence n'est pas éteinte, mais elle s'affaiblit, elle tremble, et ils ne voient plus qu'avec une sorte de confusion qui jette le trouble dans leurs pensées et le désordre dans les sentiments. La mémoire se perd aussi, et tous les souvenirs les plus doux de la foi s'effacent, l'espérance tombe et s'évanouit... L'àme alors nourrie de mille mensonges ne vit plus que

de ses illusions Les paroles, les actions de ces

malheureux n'ont plus de rapport avec la fin qu'ils doivent se proposer; ils oublient leurs destinées immortelles, pour ne s'occuper que des vanités et des plaisirs du monde. On voit des contrastes singuliers, des incohérences dans toute leur conduite; de l'audace et de la timidité, de la tristesse et de la joie, de vaines terreurs et quelquefois de l'imprudence et de l'emportement. Hélas! et ce ne sont pas seulement les hommes du monde, mais les chrétiens même qui tombent dans ces excès et ces folies véritables.

C'est alors que l'on retrouve dans ces tristes affections tous les caractères et les symptômes que nous avons signalés plus haut dans l'exposition des principes sur les aliénations mentales. On voit des hommes, des chrétiens dont la folie religieuse est sombre ; ce sont ceux qui ont vu la lumière un jour et qui la méprisent ; les remords les agitent; les souvenirs du ciel, la vue d'une croix ou d'un prêtre suffit pour les troubler, les irriter môme quelquefois, et on en a vu qui sont devenus furieux comme des fous à lier, car ils auraient

voulu tout détruire, jusqu'à la pierre angulaire sur laquelle repose l'Eglise; et il est certain qu'ils se seraient brisé la tête contre cette pierre comme tant d'autres insensés, si ou ne les avait retenus.

Il y en a dont la folie est incurable; il faudrait un miracle, pour les guérir; Dieu l'a fait quelquefois, mais il est vrai de dire que c'est très-rare. On l'a vu pourtant ; ce n'est guère qu'à l'heure de la mort, et ce miracle est dû à la prière fervente de quelques ames pures et humbles, peut-être à des sacrifices de larmes, et à bien des pénitences. Je ne connais pas d'état plus affreux cl plus désespéré que la folie d'un vieux voltairien, par exemple, comme il y en a encore quelques-uns dans le monde.. . ces pauvres insensés, qui ne savent rien de la religion et qui rient en voyant la foi des autres, comme des fous qui s'étonnent de la vie de ceux qui ont la lumière de leur raison et qui la suivent. Il n'y a qu'à prier pour ces malheureux; les autres remèdes ne font que les irriter encore plus. Mais quel réveil quand ils se verront devant Dieu et sur la rive de l'éternité! Ce sont ceux-là qui crieront le plus haut : Nos insensali!.. Cette folie, nous le verrons, a pour principe un orgueil salanique.

Celle qui vient des autres passions du cœur a un caractère inoins odieux, ci le plus souvent elle n'est pas incurable, mais intermittente. 11 y a des moments lucides et qui feraient croire à une guérison parfaite; niais, hélas! il suffira quelquefois de prononcer un mot pour faire retomber ces infortunés dans leur idée

ÉTUDES GÉHÉltALES. 25

fixe... La vue d'un livre, la rencontre imprévue d'une personne qu'ils n'avaient pas vue depuis longtemps a été la cause d'une rechute fatale. C'est surtout la jeunesse qui est exposée à ce genre de folie. Imprudente et téméraire, elle s'expose malgré les sages conseils de l'expérience même, et l'on ne peut guère fixer une époque où la guérison sera complète, quoiqu'on se berce de l'espérance de la voir se calmer, et revenir un jour à la raison. On avait cru certains malades parfaitement guéris; leur vie avait changé entièrement, ils étaient calmés, on avait pu même leur faire contracter un beau mariage avec espérance d'une vie nouvelle et heureuse, et ils ont été repris, après quelques mois, de leurs tristes folies; et se sont plongés dans des égarements nouveaux et un délire plus odieux. Hélas! et c'est alors que l'on peut craindre un plus grand malheur encore : sans doute, un jour, ces pères insensés, avec un sang impur, transmettront leur folie à de pauvres enfants, et laisseront à leur famille ce funeste héritage.

Il y a en effet dans Tordre moral et dans l'état des sociétés religieuses, il y a aussi des folies héréditaires. Les médecins spéciaux assurent que celte cause d'aliénation mentale est, de toutes, la plus terrible, et celle qui laisse moins d'espérance, la lésion intellectuelle étant plus intime et plus profonde. Cette maladie est le résultat d'une éducation mauvaise, et le fruit des tristes exemples qu'on donne aux enfants; ils deviennent fous par imitation et se laissent entraîner à tous

les égarements du cœiu'. Pour les soustraire à ee danger, c'est en vain qu'une mère chrétienne cl vertueuse a prié le ciel ; en vain même, triomphant de sa faiblesse, elle aura fait le sacrifice de son bonheur, et confié à des mains habiles le soin d'élever cet enfant chéri : il a suffi de quelques jours pour perdre l'intelligence et le cœur, déjà troublés dès les premières années par le spectacle des désordres et des vices d'un père imprudent.

Terminons cette première leçon, et bornons-nous à ces observations générales qui doivent répandre la lumière sur le sujet de toutes nos conférences. . . Et puissent ces paroles simples éclairer déjà quelques esprits, qui commençaient à abandonner la source de la sagesse et de la vérité... Dereliquisti fontem sapienlix (Bar., ni, 12) : que le pauvre pécheur élève sa prière au ciel, cl qu'il implore avec humilité la divine miséricorde, qu'il avoue ses égarements en présence du seigneur, Tu scis imipientiam meam (Ps. lxviii, 6); « 0 mon Dieu, vous savez toute la folie de ma vie, » et le Très-Haut, touché de sa misère, abaissera sur lui un regard de compassion et lui rendra la lumière.

INCOHÉRENCE, CONFUSION D'IDÉES, PREMIER CARACTÈRE DE LA FOLIE. ANALOGIES.

Quœ est enim vila vestra?

Qu'est-ce que votre vie?

(Jucq., iv, 1").)

Il ne s'agit encore ici que d'une vue générale et d'en haut, si je puis m' exprimer ainsi. Embrassons d'un seul regard ce monde habité par les hommes, et nous serons aussitôt convaincus de la vérité de cette parole du plus sage des rois : Stultorum in finit u s est numerus. Mais il faut cependant un regard sérieux, attentif, car tous ces pauvres insensés vont, viennent, s'agitent, et quelques-uns travaillent avec tant d'ardeur, que l'on serait facilement trompé et porté à croire qu'ils ont des pensées graves et suivies, qu'ils s'occupent de quelque chose d'important, et qu'ils méditent une belle et grande entreprise; et puis, si vous allez au fond, si vous leur demandez ce qu'ils veulent et prétendent, ce qu'ils désirent et espèrent, vous serez tout surpris et désolé de voir qu'il n'en est rien; que tout se borne à la pensée du temps, c'est-à-dire d'un jour; que tout reste dans la petite sphère des intérêts de la terre.

Ces malheureux ne se demandent jamais ni d'où ils viennent ni où ils vont. Je vais prouver qu'ils ne savent même pas ce que c'est que la vie, tant il y a de confusion dans leurs idées et d'incohérence dans leurs sentiments sur un point si essentiel. C'est là un des caractères les plus frappants de la folie des hommes, et j'affirme et je vais prouver que la plupart vivent dans ce triste état.

N'est-ce pas, en effet, un symptôme de folie ou de délire que de mêler et de confondre les choses les plus essentiellement distinctes et séparées par leur nature! N'est-ce pas aussi un acte de folie que de vouloir séparer et désunir des choses qui sont et seront toujours ahsolument et essentiellement unies, inséparahles?... Celui qui confondrait l'eau avec le feu, le ciel avec la terre, ou qui voudrait séparer la chaleur ou la lumière de la flamme, ne serait-il pas regardé comme un pauvre insensé? n'aurait-on pas pitié de voir ces étranges aberrations d'esprit? Eh bien! telle et plus surprenante encore est la folie de la plupart des hommes qui, séduits par les vaines pensées de la terre, ou trompés par les passions du cœur, vont jusqu'à mêler et confondre dans leur esprit la vie de l'âme et la vie du corps... tandis que d'autres, victimes d'un délire aussi fatal, ne cessent de vouloir séparer deux choses essentiellement unies et qui se touchent, je veux dire la vie d'aujourd'hui et celle de demain, la vie du temps et la vie de l'éternité... Mais le comble de la démence serait de préférer la vie du corps à celle de l'âme, la vie du

lenips à celle de l'éternité; et c'est pourtant ce que font la plupart de ces pauvres malades, comme il va nous être facile de le démontrer. 11 suffit, encore une fois, d'une vue générale sur le monde... Dieu le voit, ses anges aussi et ils s'étonnent et s'affligent : Dominus de cœh prospexit... ut videat si est intelligens . (Ps. xm, 5.)

I. Premier trait de folie : Confondre ces deux vies essentiellement distinctes, la vie de l'âme et la vie du corps. N'est-il pas évident que presque tous les hommes n'en font qu'une, et ne pensent, le plus souvent, qu'à la dernière? Et cependant quelle différence! Le principe, la nature, la fin, les moyens, il n'y a rien de commun, lout semble même composé d'éléments contraires. C'est comme la substance du corps et de l'âme, Dieu les a merveilleusement unies; mais il y a différence, opposition entre elles : elles devraient se repousser et se combattre sans cesse, et de là, en effet, les luttes incessantes de la vie. Le corps, c'est de la poussière, de la boue; l'àme c'est un souffle divin, l'esprit de Dieu, la flamme du ciel. — Au sixième jour de son travail, le créateur prit un peu de limon ou de boue à la surface de la terre et il en forma une statue muette d'abord et immobile, c'est le corps humain; puis il abaissa ses regards sur celte image, et il lit passer son souffle, son esprit, son âme dans le sein de cette créature, la plus noble qui fût sortie de ses mains : ce souffle, cet esprit, cette Ame, c'est la vie.

50 PRÉUMIN AIRES.

L'homme fut donc ainsi fait à la ressemblance de Dieu môme, il éleva aussitôt ses yeux vers le ciel, il entonna un hymne de reconnaissance et d'amour, le cantique de la création; il appela Dieu son père : et Dieu, coulent du travail des six jours, mais surtout de ce dernier chef-d'œuvre, rentra dans le repos. Il avait trouvé la fin de son action, et, s'il est permis de parler ainsi, la récompense de ses travaux dans cet hommage d'un cœur libre, dans l'adoration du premier des hommes!... Mais si cet homme avait abaissé son ame à la terre, si Adam n'avait regardé que ce vil limon, et, sans penser à sa vie supérieure et à Dieu, qui venait de lui donner ce souffle immortel, s'il n'avait songé qu'à son corps, à la vie du corps ; est-ce que Dieu, dans sa juste colère, n'aurait pas frappé cet ingrat, cet insensé, qui n'aurait compris ni son origine, ni sa fin, ou ses immortelles destinées? Si, semblable aux animaux: qui rampaient à ses pieds et qui venaient le saluer comme le roi de l'univers et le prêtre souverain de la nature, si cet homme n'avait eu dans ce moment solennel de sa création, que la pensée de la nourriture grossière qui devait entretenir et conserver la vie de son corps, s'il n'avait pas compris la dignité de son origine, ni pressenti la sublimité de sa fin, n'aurait-il pas mérité d'être maudit de Dieu au même instant et rejeté dans le néant, ou, du moins, mis au rang des bêtes sans raison... condamné à mourir comme elles? Eh bien ! c'est le crime et la folie de tous les enfants de ce premier homme, de ceux, dis-je, qui ne veulent

pas comprendre quelle différence il y a entre la vie du corps et la vie de l'âme, et qui s'obstinent à confondre ces deux vies, à n'en faire qu'une. Et plus coupables encore ou plus insensés sont ceux qui, sans les confondre absolument, ne veulent songer qu'à la vie et à la nourriture du corps... Hélas! la terre est couverte de ces malheureux insensés, le monde en est plein... Voyez ! on ne travaille que dans cette pensée, on ne parle que de cela; on ne désire que ce qui peut conserver et entretenir ou charmer la vie du corps. On ne craint que ce qui pourrait altérer ou compromettre la santé, la vie du corps. On s'efforce de prévenir la maladie, on s'afflige, on s'effraye, si la moindre souffrance menace, je ne dis pas même cette vie périssable, mais, si on peut seulement penser qu'elle doit altérer la beauté de ce corps de boue ; et pour l'âme, si elle est en danger, si elle est près de la mort, on n'y songera même pas. Une mère va s'applaudir en son cœur, elle sera fîère et heureuse des succès de sa fille dans le monde, et c'est pour l'âme un danger terrible ; il y en a tant qui ont trouvé la mort au milieu de ses belles fêtes, et si cette enfant, qu'elle appelle encore son ange, venait à souffrir un jour, si elle voyait pâlir les roses de son teint, quelle frayeur! quelles larmes! quelles prières même ! Vous la verriez faire des vœux à l'autel de Marie, demander le souvenir du prêtre au saint autel, vouer des pèlerinages, brûler des cierges bénits au sanctuaire... Au premier signe du mal, au premier symptôme de la maladie la plus légère, on

appelle vite un homme de science, un médecin; on l'interroge avec anxiété, on tache de lire clans ses yeux... Et quand déjà l'âme a été blessée, que le cœur souffre, que le feu des passions dévore et consume les ressorts de la vie divine, on ne songe pas môme au prêtre, qui seul sait et peut guérir les âmes, sauver la vie. N'est-ce pas une folie véritable et un horrible malheur?

Mais vous en serez mieux convaincu, si vous voulez considérer les sections diverses et essayer de classer tous ces malades, quoique d'une manière très-générale encore. Vous remarquerez clans les groupes le caractère de la même folie, mais avec des symptômes trèsvariés. Ainsi les hommes et les femmes d'abord, puis les différents Ages; ce sont autant de catégories simples et naturelles, eh bien! partout vous pourrez observer ce même délire : on ne voit que le corps, on ne s'occupe que de la vie du corps et on laisse l'âme mourir. — Ainsi les hommes d'abord n'y pensent guère, c'est évident; ils ne travaillent, ils ne s'ingénient que pour tout ce qui tient à la vie du corps... Il suffit de voir les états, les professions, les inventions, les découvertes, les études. Si la science veille, si les arts suent, c'est uniquement et toujours pour cela... Je ne puis excepter que le travail de quelques prêtres et théologiens qui s'occupent exclusivement pour les âmes, et on s'étonne de leur constance, on rit quelquefois de leurs efforts!... Pour les femmes maintenant, si j'en excepte un certain nombre qui se dévouent avec zèle et

ardeur à l'éducation de la jeunesse, et qui veillent auprès du lit de la souffrance, ou qui prient et pleurent pour le salut des pécheurs, c'est-à-dire des âmes en péril de mort. . . que font-elles ? Toutes ne sont-elles pas occupées de travailler pour parer et embellir le corps? et qui donc pense à la vie des âmes, à faire quelque chose pour elles? On ne songe pas même à la sienne, comment avoir le temps de s'occuper de celle des autres!... C'est évident, mais c'est une folie, n'est-ce pas? Venez maintenant à considérer les différents âges de la vie humaine. Ne parlons pas de l'enfance ; l'âme, encore retenue dans les entraves et dans les langes, n'a pas encore paru ; à peine si le regard révèle sa présence, et il y a peu de mères, même chrétiennes, qui sachent la voir dans les yeux, sur le front ou au cœur de ces petits êtres chéris. On ne pense donc absolument qu'au corps, à la vie du corps, a le nourrir, à le fortifier et à l'engraisser. Oui, donnez de l'air et du lait à ces petits enfants; mais saint Augustin vous conjure de ne pas oublier leur âme et de veiller même sur ce trésor de Dieu dès le berceau ; il y a des anges qui les regardent, les uns avec amour et les autres avec envie et colère, et ce n'est que l'âme qui préoccupe ces nobles créatures, ces purs esprits; le corps n'est rien pour eux qu'une vile enveloppe, un vêtement, une forme de boue... Mais, encore une fois, laissons les petits enfants au berceau. — Voyons les trois âges qui complent : la jeunesse, l'âge mûr, la vieillesse... Stultorum infinitif* est mimerus. — Quelle folie dans la jeunesse

3i PRÉLIMINAIRES.

surtout! c'est l'âge des folies, on le dit simplement et avec vérité : illusions des sens, délire des passions, ivresse des plaisirs!... Que devient l'âme, la vie de l'âme? Elle gémit, elle souffre, elle meurt en poussant la plainte du roi-prophète, qui pleurait ce malheur : Projeçisti me post corpus tuum. (III Reg., xiv, 9.) « Insensé, tu m'as préféré le corps, tu m'as foulée aux pieds de ton corps. » — Et, dans l'âge mûr, a cette heure de la vie qui devrait être plus sérieuse, puisque l'homme est dans sa force, c'est une autre folie qui s'empare de l'esprit et va l'égarer et le perdre. Une fatale idée arrête et fixe toute l'existence, c'est l'intérêt, c'est l'argent, ou les affaires, comme on voudra appeler cette nouvelle phase ou crise dans l'état de maladie que je déplore; idée fixe vraiment, puisqu'on n'en sort jamais et qu'on ne parle que de cela ; il n'y a d'action, de mouvement, de vie que pour cela, et cela ne peut servir de rien à l'âme, à la vie de l'âme ; ce vain travail ne peutahsolument servir qu'à la vie du corps... C'est donc une vraie folie, la folie de l'âge mûr. — Et la vieillesse ne pourra-t-elle au moins revenir à la saine raison et rentrer dans la voie de la vraie sagesse?... Quand le corps, penché vers la terre, semblera comme nous avertir qu'il va tomber et que la vie s'en va, l'âme ne reprendra-t-elle pas enfin ses droits? l'homme ne songera-t-il pas à cette vie qui ne peut finir? Hélas! non... C'est alors que commence une autre sorte de folie plus triste encore, et que nous pouvons appeler, avec les docteurs spéciaux, une démence sénile, une

sorlc d'enfance, un engourdissement fatal, une léthargie complète pour tout ce qui tient à la vie de l'âme. On dirait qu'elle est paralysée, tant elle a perdu la liberté de ses pensées et de ses sentiments ; tout est terrestre, matériel; l'amené songe qu'à la nourriture ou au repos de la nuit, tout s'endort, et il n'y a que peu de vieillards qui se hâtent de se préparer pour l'heure du départ qui va sonner, très-peu qui se pressent d'amasser quelque chose pour le grand voyage de l'éternité où ils vont aller. Les autres éloignent même cette pensée avec soin, ne veulent pas qu'on leur en parle; et il y en a même qui semblent d'autant plus tenir à la vie du corps et aux choses de la terre, qu'ils sont plus près du jour où il leur faudra bien tout quitter et mourir.

Dites-moi, je vous prie, si cet oubli et cetîe ignorance de la vie de l'âme, si celLe incohérence dans les pensées humaines, si celle confusion, ce désordre dans les idées les plus essentielles n'est pas un délire, une véritable folie!

IL Mais voici un autre trait, un nouveau caractère de folie : vouloir séparer deux idées ou deux choses absolument inséparables et essentiellement unies, je veux dire la vie d'aujourd'hui et celle de demain, la vie du temps et celle de l'éternité. On veut les séparer et elles se touchent; c'est une folie encore une fois! Et l'on préfère celle du temps qui passe à celle de l'éternité qui ne passe pas! c'est une folie mille fois

plus déplorable. Cetle imprévoyance fatale ne peut s'expliquer autrement. Ne dirait-on pas que la plupart des hommes ne doivent vivre que ce peu de jours dans le temps présent, ou qu'ils pensent que ce jour, que ce temps ne finira jamais, ou enfin que tout finit avec ce jour et ce temps qui passe? Mais, en vérité, pour l'homme sage, il est impossible de dire ce qu'il y a de plus insensé dans toutes ces propositions. Croire que la vie d'aujourd'hui ne finira jamais ou croire que demain tout est fini; autrement, penser qu'on ne meurt jamais, ou croire qu'on mourra tout entier, que tout est mort dans l'homme quand il meurt, c'est une double folie... Mais agir, vivre en conséquence, et comme si cela était vrai, c'est le comble de la démence, et cela ne saurait s'expliquer sans l'influence et l'action de l'esprit de ténèbres sur l'âme humaine. Voyons, ne regarderiez-vous pas comme un fou un homme qui se croirait immortel, qui prétendrait qu'il ne doit jamais mourir, et qui voudrait vivre en conséquence. — Vous auriez beau lui dire, lui prouver que tous les hommes avant lui sont morls, et que tous ceux qui vivent avec lui, sont persuadés qu'ils mourront; s'il refusait de se rendre à vos arguments, à cette preuve défait; et si vous veniez à lui donner encore d'aulrcs démonstrations tirées de la raison elle-même et de la foi — de la raison qui nous dit en effet que ce qui a eu un commencement doit avoir une fin, et qui trouve en nous le principe même de la dissolution ; — de la foi surtout qui nous révèle notre condamnation à la mort,

el Ja cause de cette sentence terrible. Si, malgré tous vos raisonnements et vos preuves, si cet homme vous soutenait qu'il ne mourra point, et s'il affirmait avec obstination que, seul il est au-dessus de celle loi commune, et que cet arrêt ne saurait l'atteindre, ne le laisseriez-vous pas aussitôt clans son erreur, ne diriezvous pas que c'est un fou? — Eh bien, je vous assure que la plupart des hommes vivent ainsi, comme s'ils ne devaient jamais mourir, ni quitter ce monde, où sans doute ils se trouvent assez bien... J'en conclus que ce sont des fous, et il y en a infiniment : Stultorum infmitus est numerus; car enfin ils mourront bientôt tous, bientôt ils quitteront la terre, et la folie des mondains ne les empêchera pas plus de mourir que celle de ce pauvre insensé. Je ne vois pas de différence entre eux, si ce n'est que le fou dit tout haut qu'il ne mourra pas, et que les autres, sans parler, vivent comme s'ils ne devaient jamais mourir. Ce n'est qu'une nuance dans la même maladie, et je ne sais quelle est la pire espèce. Mais croire qu'on mourra tout entier, que tout sera fini à la mort, ou, comme parlent ces insensés, que tout est mort quand on est mort, serait une folie encore bien plus déplorable dans ses conséquences, puisque ce sentiment assimile l'homme à la bête, et le prive de sa fin et de ses destinées . Dès lors, en effet, il n'y a plus de sanction ni pour le bien ni pour le mal : donc plus de frein aux passions, plus de mérite pour la vertu... Il n'existe pas une source plus profonde de toutes sortes d'erreurs; el ce que je ne puis assez admirer, c'est la

réserve de ceux qui ont ces sentiments : je ne vois pas ce qui les empêche de se jeter comme des fous sur la société, de voler ce qu'ils désirent et de tuer ceux qui voudraient s'opposer à leurs prétentions. On voit bien tous les jours des fous troubler ainsi l'ordre de la société, et se livrer à ces tristes excès dont ils ne sont pas responsables; mais pour les hommes insensés dont je parle et qui n'ont pas d'autres pensées que celles de celte vie, qui ne croient pas à l'autre, je ne puis vraiment comprendre ce qui les arrête, si ce n'est peutêtre ce soin de la Providence générale qui veille à la conservation de son œuvre, et qui met un frein à la fureur des flots. De sorte que cette inconséquence même est une folie, mais une folie heureuse pour la société. Supposé en effet un homme qui ne croit pas à la vie de L'âme, à la vie éternelle, mais seulement à celle-ci et qui se voit privé du bonheur, le seul qu'il puisse désirer et espérer jamais, pourquoi ne se jetterait-il pas avec fureur sur le premier qu'il va rencontrer et qui possède tout ce que le sort semble lui avoir refusé, comme l'animal se jette sur la première proie qu'il a trouvée le malin? Je sais qu'il y a une loi ou un instinct de nature, qui empêche l'être privé de raison, de détruire son semblable ; mais ici ce n'est pas une objection, c'est plutôt une preuve en faveur de la thèse que je soutiens en ce moment, car il est certain que le raisonnement de la passion devrait pousser à ces désordres l'homme qui ne croit plus. Mais il n'a plus que l'instinct des bêles, cl c'est ce qui nous sauve, ce qui

l'KE.MlLR CARACTÈRE 1)L LA MALADIE. 5«J

sauve la société qui est pleine de tous ces insensés. Qui sait, pourtant si un jour, dans un délire furieux dont un a déjà entendu la menace et pressenti quelques symptômes, ils ne suivront pas l'impulsion de la colère ! . . . Alors on verra ce que c'est que l'homme qui n'a pour comprimer ses passions ni la pensée de son âme ni le sentiment de sun avenir éternel. Rien, rien ne saurait l'arrêter... Je vous le demande : que peuvent Taire les lois, l'honneur, la conscience? Les lois, il les regarde comme une injustice, l'honneur comme un mot, et la conscience, il n'en a point; il s'en moque, puisqu'il n'y a plus de sanction possible. 11 arrivera donc, il sera riche et heureux, ou il mourra.

Concluons ces réflexions par quelques propositions dont tout homme sensé comprendra immédiatement la sagesse, et qui achèveront de convaincre de folie tous ceux qui refusent d'y croire et d'agir en conséquence. Il y a une autre vie, donc il faut y penser. — Il y en a deux, donc il faut choisir. — La première est bien courte, donc il ne faut pas perdre de temps. — La seconde va bientôt commencer, donc il faut s'y préparer; — et elle est éternelle, donc il faut la préférer, et travailler sans cesse pour cette vie. — Eh bien, vous, mon cher lecteur, qu'avez-vous fait jusqu'à présent? que voulez-vous faire désormais? Vous vivez, et vous allez bientôt mourir! Ayez pilié de votre âme, lâchez de comprendre et de ne plus oublier ainsi la fin pour laquelle vus avez été créé. Utinam sapèrent et intelliyërent ac iiovusimâ providerentl (Dent., xxxn, '20.)

INUTILITÉ ABSOLUE DE LA VIE DES INSENSES... ET DE LA l'LUl'ART DES HOMMES.

l'er totam iioctem laborantes, nikil cepimus.

Nous avons travaillé toute la nuit, sans rien prendre. (Luc, v, 5.)

Quand on visite un de ces tristes asiles où l'on a renfermé les malheureuses victimes des affections mentales, dans l'espérance, hélas! trop souvent déçue, de les guérir, ou seulement pour les empêcher de nuire à la société, il est impossible de n'être pas aussitôt frappé d'une chose qui résulte de ce spectacle navrant ; c'est l'inutilité absolue de la vie de ces infortunés. 11 n'y a pas d'exception, ils ne font rien, rien du tout, ou, s'ils paraissent s'occuper, c'est pour faire des riens, c'est-à-dire des choses complètement inutiles. J'ai pu constater ce fait dans les plus célèbres maisons de santé de la capitale, comme dans les plus vastes asiles d'aliénés de France et d'Angleterre. — La vie de ces pauvres malades offre partout le contraste étrange du repos absolu ou de l'activité stérile. J'en ai vu qui se tenaient assis ou debout appuyés contre un arbre, immobiles, en silence, les yeux éteints, sans l'ombre

DEUXIÈME CARACTÈRE DE LA MALADIE. il

d'une pensée, sans l'ombre d'un mouvement; et cela pendant des heures, et des jours entiers : et d'autres au contraire, d'un empressement vraiment incroyable et s'agitant sans cesse, couraient à perdre haleine, ou tournaient autour d'une colonne, sans s'arrêter jamais... . Il y en a qui parlent sans fin , avec une emphase ou une volubilité effrayante ; d'autres écrivent jour el nuit, calculent et couvrent des pages entières de chiffres onde mots inintelligibles, et récitent, déclament avec feu ces vaines compositions. C'est un travail incessant, une action continuelle, mais sans but, sans suite, sans fruit. Les uns ne font rien, les autres ne font que des riens! 0! pitié, pitié profonde! Les yeux à ce spectacle s'emplissent de larmes, et le cœur se serre de douleur. Eh bien, voyez le monde et pleurez; car si vous le contemplez avec les yeux de la foi, vous ne pourrez vous empêcher d'y reconnaître le même caractère dans la folie dos pécheurs, nos pauvres malades. Ou ils ne font rien non plus, rien du tout, ou ils vivent dans une stérile activité, et malgré toutes ces agititions fébriles de leur esprit, ce travail incessant de Jours bras, ils ne font que des riens. La plupart pourront dire à la fin, qu'après s'être bien fatigués, ils n'ont rien fait, Per totam noclezz ïaboraiites, nihil cepimus. (Lnc, v, 5.) Toutes les paroles saintes de ce texte, méritent bien d'être médilées et porteront la lumière dans votre àme... La vie de l'homme sur la terre est bien courte; celle du sage peut se comparer à un jour qui prisse vile... qui a passé même... Tantjtiam dieu lie-

sterua quse prxleriit (I**. lxxxix, 4) ; mais pendant ce jour il a marché, il a Iravailléà la splendeur de la vraie lumière, et il a combattu pour la gloire de son Dieu : Fidemservavi^bonum certamcncertaii. (11 Tim. yiYt 7.) Celle du pécheur on de l'insensé est semblable à une nuit sombre, elle a passé aussi bien vile, mais il n'a rien l'ait pendant ces heures rapides, il n'a pas avancé, il n'a rien pris dans sa nuit d'orages... Nihil!...

Reprenons donc ces deux caractères de la folie du inonde. C'est encore une tbèse générale et une vue d'ensemble. J'affirme cpi'il y a une foule d'insensés qui ne font rien, ou nui ne font que des riens en paraissant singulièrement occupés, et préoccupés, comme on dit.

J. Commençons par ceux qui ne font rien du tout, je ne dirai qu'un mot de celle première classe qui est moins nombreuse d'abord, et dont la vie sera étudiée à part dans la suite de ce trait»', lorsque nous verrons la folie caractérisée de quelques passions ou de certains péchés particuliers: ainsi la paresse ou l'oisiveté que l'Esprit-Saint appelle le plus insensé de tous les vices : Qui sectatur otium stultimmus est. (Pror. xu, 1 1 .) Sentence digne du plus sage des rois.

Mais enfin n'est-il pas vrai qu'il y a encore un bon nombre d'hommes dans le monde dont la vie se passe tout entière dans l'oisiveté, à ne rien faire en un mol? Mollesse honteuse, inaction coupable qui abaisse l'intelligence et qui affaiblit, altère et compromet la

force vilale des esprits. Il y a sur la terre des hommes qui

mangent et qui digèrent; qui fument et (fui dorment

Voilà tout pour une certaine elasse. Il y en a qui ajoutent à cela le travail de tourner autour d'une table sur laquelle ils jettent des cartes, ou poussent des billes de couleur ; d'autres courent des jours entiers et suent sang et eau, souffrent la faim, la soif, le froid, le chaud, pour tacher d'atteindre et de tuer quelques botes dans les champs ou dans les bois ; et je vous dis qu'il ne font rien de plus, c'est-à-dire qu'ils ne font rien du tout. /Vussi bien n'est-ce pas l'expression reçue dans le monde même? On dit de ces messieurs qu'ils ne font rien. Dans les informations que l'on prend pour le mariage, chose assez grave assurément, à celte ques • (ion: Que fait-il ? on vous répond simplement: 11 ne fait rien, et cela parait tout naturel et bien simple. Fait-il quelque chose? — Non!... Ah! ce n'est pas mon intention de jeter un ridicule sur la vie de certaines classes de la société, et je connais des hommes distingués, qui ne sont ni soldats, ni magistrats, ni dans les affaires non plus, pour parler le langage du monde, et qui cependant font quelque chose et savent s'occuper noblement, et qui même travaillent beaucoup pour le bien de leurs semblables. Je ne blâme que la vie stérile et insensée de tant d'hommes qui ne font, encore une fois, que manger et dormir, chasser, jouer et fumer.

Mais la tenue des mondains ne suffit-elle pas souvent pour trahir et révéler la folie de cette vie molle

et paresseuse? Entrez dans un salon. Ils sont couchés sur des lits-sophas ; ou bien on les voit s'étendre languissamment dans des fauteuils renversés, s'y balancer en parlant, et bâiller sans cesse avec ennui. C'est absolument le spectacle que présente à l'observateur curieux une réunion de fous dans leurs tristes asiles. — Oh ! pitié, pitié pour ces pauvres malheureux !...

Et maintenant que font donc les femmes? Il y aura beaucoup à en dire, quand nous parlerons tout à l'heure des malades dont la vie se consume à faire des riens ; mais il y en a aussi et encore en assez grand nombre dont la vie se passe à ne rien faire du tout. — Eh bien quoi! n'est-ce pas assez de s'habiller, de se r'habiller et de babiller!... C'est en effet l'occupation la plus ordinaire de leurs jours; quelques-unes y ajoutent le travail de se faire promener dans une belle voiture à deux chevaux, et d'aller prendre Pair au Bois... ou de laisser leur nom à quelques portes de la rue, pour qu'on sache bien qu'elles vivent encore. — En vérité n'est-ce pas là toute la vie de quelques femmes du monde? et, elles se disent chrétiennes! Oh ! pitié, pitié pour ce* pauvres malades, pour ces insensées!...

Mais quel malheur, ô mon Dieu! que des hommes, que des créatures raisonnables et faites à votre image vivent ainsi à la manière des enfants qui n'ont pas encore vu voire lumière! hifantium insenmtorum more cimttcs, oui, comme des enfants qui ne savent vraiment et ne peuvent que cela : manger, dormir et prendre l'air! Quel malheur de perdre ainsi dans

l'oisiveté le temps de la vie qui est si court! quel crime de tuer ainsi le temps qui est si précieux! et quelle honte, quel désespoir quand ces pauvres insensés verront ce vide affreux de leurs jours! car ils le verront, à la mort, mais alors il ne sera plus temps; ce sera trop lard. Tcmpvs non erit amplim.

II. Toutefois, je l'ai dit, ce n'est pas encore là le plus grand nombre d'hommes qui vivent ainsi sur la terre.. . à ne rien faire. Il y en a qui travaillent, et qui, après avoir porté le poids du jour, se consument dans les veilles de la nuit. Mais que font-ils? que veulent-ils

même, et que leur en restera-t-il? Rien, rien ! Nihil

cepimus...

Après tant de fatigues et de labeurs stériles, ces insensés arriveront comme des pauvres honteux dans leur éternité, et c'est alors qu'ils pousseront ce cri de désespoir que le plus sage des rois a entendu et que nous ne pouvons nous lasser de répéter : Nosinsënsati! que nous étions donc fous!

Mais il faut prouver la seconde partie de la proposition générale et démontrer que la plupart des hommes ne font que des riens, c'est-à-dire des choses inutiles, et que tout ce vain travail des esprits, que toute celte activité se. réduit à rien. Stulto labore con$a~ meris. (Ex., xvm, 18.) Pour cela il est nécessaire de rappeler ici les grands principes de la science morale, sur la nature et la distinction des actes humains. Qu'on nous pardonne l'aridité apparente de cette discussion;

W l'MKUMIN Al l: K F.

une fois les principes bien établis, il n'y «mira rien de plus facile que d'en tirer la conclusion ; noire texte ordinaire : Slultorum infinitus est numerus.

Premier principe. La vie est dans l'action : parole admirable de saint Augustin : Vita inmolu. Cela est incontestable; ce serait inutile de nous arrêter à le prouver. Le signe, la preuve de la vie c'est le mouvement; la mort est froide, immobile et muette: la mort, c'est la nuit dans laquelle on ne peut travailler.

Deuxième principe. Toute action doit avoir une lin, et le mouvement un terme... Et la fin, le terme de notre action doit être Dieu, seul auteur de notre être et principe de notre vie, car il n'a pu nous créer que pour sa gloire. Ce sont là des vérités de foi et de raison comme la première.

Troisième principe. Les actes humains, c'est-à-dire les actes libres qui émanent de l'intelligence et de la volonté sont bons ou mauvais, selon qu'ils sont conformes ou non à celte raison ou à celte règle, c'est-à-dire en rapport ou en opposition avec la fin pour laquelle nous avons été créés. Le nier ce serait nier toute idée de morale, de raison ou de liberté, ce serait tomber dans les égarements de quelques prétendus .philosophes qu'heureusement on n'a jamais crus tout à fait, et qu'on ne croit plus du tout aujourd'hui; car, enfin, dans leur folie, ces hommes prétendaient qu'il n'y a pas de différence entre le bien et le mal, le vice et la vertu; ou plutôt ils disaient qu'il n'y a rien de bien ni de mal,

DEUXIÈME CARACTËttE UE I, A MALADIE. M

ni vice, ni vertu. C'était tout simplement nier la conscience et le devoir, nier Dieu même !

Quatrième principe. Mais parmi ces actes humains ou libres, il y en a de différentes sortes, et il est trèsimportant de les définir avant de passer aux conclusions. — Les philosophes et les ihéologiens distinguent d'abord les actes naturels et les actes surnaturels. Les premiers sont conformes à la nature de l'homme, cl pour les produire on n'a besoin d'aucun secours étranger ; la grâce n'est point nécessaire : et ces actes naturels peuvent cependant être plus ou moins bons ou mauvais, suivant qu'ils sont plus ou moins conformes à la droite raison, à la règle ou à la loi intérieure de l'âme, la conscience ; et c'est ce qui constitue l'essence même des vertus naturelles ou morales, qu'on a souvent trop exaltées peut-être, mais qu'il faut pourtant encourager, puisque c'est un bien véritable et positif, comme la probité, l'humanité, le dévouement... Delà aussi, au contraire, certains vices ou défauts naturels qu'il faut combattre avec ardeur, comme on le fait dans toute bonne éducation : ainsi la colère, la négligence, la lâcheté et mille autres faiblesses ou imperfections de caractère. Ces actes des vertus naturelles honorent Dieu, auteur de la nature et principe de tout bien ; ces défauts naturels l'offensent, et, par conséquent, l'homme, par ces actes, mérite une récompense ou un châtiment juste et proportionné; c'est évident: mais ces vertus ne peuvent mériter, clans la force du terme, aucune récompense surnaturelle, puisqu'elles ne sont

pas dans cet ordre, ni dans cette proportion. Le plus souvent Dieu donne à ces sages du monde In graisse de la terre, la richesse ou la gloire, un peu de bonheur enfin ou plutôt de bien-être. « Vaine et petite récompense pour des vertus petites et vaines, » dit saint Augustin : tiecepermit mercedem suam, vaut vanam. Comme à ceux qui se montrent infidèles à cette loi, il réserve aussi quelques peines analogues et passagères. J'ai dit : le plus souvent, car Dieu n'est pas tenu de le faire, puisqu'il y a une autre vie dans laquelle tout doit être juslilié, c'est-à-dire récompensé ou puni, même dans cet ordre purement naturel.

Il n'en est pas ainsi des actes surnaturels, qui émanent d'un principe plus élevé et qui tendent vers une fin bien supérieure. L'àme alors, portée au-dessus de toutes les forces de la nature, se soulève de la terre et cherche Dieu comme l'auteur et le consommateur de tout bien, et elle tend à le posséder dans l'amour éternel de la pairie... Le terme de cet acte surhumain est la vision intuitive de Dieu, qui fait le bonheur iniini des cieux... C'est une vie nouvelle pour celte âme, qui, sûre de la promesse divine, espère fermement celte récompense parfaite. Mais, pour produire ces œuvres, il faut que l'Esprit-Sain l, par sa grâce, prévienne l'intelligence, aide la volonté de l'homme, qui n'a jilus qu'à s'efforcer de coopérer avec son Dieu pour arriver jusqu'à lui... Tels sonl les actes des verlus chrétiennes, et surtout les actes sublimes des verlus de foi, d'espérance et d'amour, qui l'atteignent direc-

(ornent, comme parle l'École, el c'est pour cela même qu'elles sont appelées théologales. Telles peuvent devenir dans le chrétien fidèle toutes les actions ordinaires de la vie, même celles qui seraient indifférente! do leur nature, car elles s'élèvent aussi à cet ordre surnaturel, pourvu qu'elles aient ce principe et celle fin, c'est-à-dire qu'elles soient rapportées à Dieu par une volonté droite el pure, qu'elles tendent vers lui par les saintes aspirations d'un eœur fidèle à la grâce. tl ne reste plus qu'un seul mot à expliquer avant de tirer les conclusions de cette doctrine... Qu'est-ce qu'il faut entendre par un acte méritoire? Quelles sont les conditions qui élèvent les actions de l'homme à ce suprême degré de bonté ou de perfection? — Nous appelons méritoire ou digne de la grâce divine et de la gloire éternelle, tout acte libre fait dans la charité de Dieu, et dans l'intention au moins virtuelle détendre à lui ou de lui plaire. 11 faudrait un discours entier pour expliquer ces paroles ; je me borne à indiquer seulement ce qu'il y a de plus essentiel à notre sujet. 11 faut donc, avant tout, pour mériter, que cet acte soit fait dans le principe de charité, c'est-à-dire dans l'état de la grâce sanctifiante; c'est la première condition sine (jua non: elle est de foi, c'est un dogme défini. Caritaa est railixmeriti, dit saint Thomas, l'Ange de l'Ecole, et le saint concile de Trente prononce anathème contre celui qui oserait soutenir une doctrine contraire. Mais une fois cette condition remplie, l'homme mérite réellement, non pas que son action ail alors une propor-

aO PRÉLIMINAIRES.

lion directe ou adéquate avec la récompense éternelle qui lui sera accordée, mais parce que le Dieu, qui lui donne sa grâce pour agir, et avec lequel il concourt à cet acte par une libre coopération, a promis cette récompense infinie à sa fidélité. En sorte que l'acte même |Bl une grâce, et la récompense un bienfait, et que l'homme, en se trouvant ainsi élevé au-dessus de la nature, demeure toujours dans la dépendance de son auteur, qui s'est engagea récompenser au ciel la fidélité de ses bons serviteurs. Voilà en quelques mots la doctrine du mérite, telle que nous la trouvons dans saint Thomas d'Aquin et dans saint Augustin. L'homme ne peut donc se glorifier, puisqu'il ne peut rien sans la grâce qui le prévient et qui l'accompagne; mais il mérite véritablement à cause de la promesse divine, et c'est ainsi que la couronne de gloire sera une couronne de justice, quoique Dieu ne récompense que ses dons et ses bienfaits. C'est encore une fois l'enseignement de la foi catholique, et la doctrine même du saint concile de Trente : Si fjuis diierit hominis justificati bona opéra ita esse dona Dei ut non sint eliam ipsius justificati mérita, sil anathema. 11 n'y a donc de méritoires, à proprement parler, que les actes surnaturels, c'est-à-dire référés à Dieu par une àme juste, ou dans la grâce; il n'y a que ceux-là qui comptent pour le ciel... Mais avec cette grâce sanctifiante ou de charité dans le cœur, l'homme peut à chaque instant, et par les actes mêmes les plus ordinaires de la vie, s'élever dans la gloire; il suffit de les rapporter à Dieu, d'agir

DEUXIÈME CARACTÈRE RE ï, A MALADIE; .M

pour Dieu, ou un mol ; cl en même temps que la couronne de justice s'embellit dans les cienx, dans une même proportion, la grâce et l'amour augmentent dans ce cœur juste et fidèle. Que si, au contraire, la charité n'est pas en vous, si le péché habite en votre sein, c'est la nuit stérile, c'est la mort même; et quand vous feriez les actes des plus sublimes vertus, quand vous parleriez le langage des anges, quand vous livreriez votre corps aux flammes, vous n'êtes plus rien, vous ne faites plus rien ; tout ne vous servira de rien. JSihil mm, nihil prodest.

Il y aurait une foule de conséquences à tirer de cette doctrine; qu'il nous suffise d'en indiquer ici deux ou trois, avant de venir à la grande conclusion.

Ainsi vous comprenez bien maintenant ce qu'il faut entendre par un acte bon ou mauvais; c'est celui qui est conforme ou non à la raison, à l'ordre, à la loi, à la fin; en un mot, celui qui mène l'homme à cette fin ou qui l'en éloigne; vous comprenez que, pour qu'un acte soit bon, il faut que le principe, que les circonstances mêmes, comme la fin, soient dans cet ordre, dans la règle de la loi; il suffirait pour vicier une action qu'elle manquât en un seul point ; c'est l'axiome de la philosophie, adopté, interprété par saint Thomas : Bonum ex intégra causa, malum ex quoeumque defectu.

Vous comprenez aussi qu'il ne peut plus y avoir pour nous d'actes indifférents, quoiqu'il y en ait d'indifférents de leur nature, comme l'enseignent la philosophie.

52 PRÉ Lia m AIRES.

et la théologie. Il reste prouvé que l'homme, créature libre, doit se proposer une fin, c'est l'office de l'intelligence; et, par sa volonté, il doit y tendre et s'efforcer de plaire à Dieu en lui offrant ces actes ; c'est aussi le précepte de l'Apôtre et le sens de cette admirable parole : Sive manducatis, sive bibitis, sive aliud quid facitis, omnia inglofmm Dei facite. (1 TV., x, 31.) « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, quoi que vous fassiez enfin', faites tout pour la gloire de Dieu. » C'est-à-dire que toutes vos actions, même les plus ordinaires s'élèvent jusqu'aux cieux par la pureté et la sublimité de vos intentions, afin qu'en donnant à Dieu la gloire qui lui est duc, elles vous méritent une récompense immortelle.

Vous comprenez encore qu'il n'y a rien de grand, rien de petit surtout, dans la vie de l'homme et tout ce qu'il peut faire ici-bas, si ce n'est dans le rapport avec cette mesure et celle règle de l'éternité. Dieu ne voit que le cœur, ne regarde que ce qui monte au ciel, jusqu'à lui enfin, et les plus grandes actions des rois, les plus hauts faits des guerriers et des conquérants, ces choses que le monde admire le plus, ne sont rien à ses yeux, rien dans la vérité de la foi, si ces hommes n'ont travaillé que pour la terre et pour la gloire de ce monde, tandis qu'un seul verre d'eau froide, donné à un petit pauvre en vue de Dieu et dans son amour, méritera le ciel même et une récompense pendant toute l'éternité. Autant ces vérités sont humiliantes pour les mondains, à qui déjà elles indiquent bien clairement la dernière

conclusion de ce discours, autant elles sont chères et précieuses à l'âme fidèle et généreuse... Déjà elle croit entendre la douce parole de son père céleste et la glorieuse sentence de son Dieu-Sauveur :Euge, serre bone et fîdelis, quia super pauca fuisti fidelis... intra in gaudium Domini lui. (Matlh., xxv, 21.) « Courage, bon et fidèle serviteur, parce que vous avez été fidèle dans les petites choses, entrez dans la gloire de votre Seigneur. »

Et maintenant il ne nous sera que trop facile de prouver que ce monde est rempli d'hommes insensés, dont la vie entière se passe à ne rien faire du tout, ou à faire des riens. Il y a pourtant une ardeur infatigable partout, une activité dévorante ; tous les esprits s'agitent et s'épuisent dans leurs pensées et dans leurs désirs, les intelligences travaillent les idées, les têtes suent et les bras tombent de fatigue. On invente tous les jours, on fait des choses immenses et qui semblent devoir changer la face du globe et renouveler la terre ; Vita mmotu... si la vie est dans le mouvement, quelle vie que celle de ce monde, où tout remue et s'agite jusqu'à s'user!... Mais d'abord, combien y en a-t-il de ces hommes qui soient dans la condition nécessaire de la vraie vie, dans l'état de la grâce, absolument nécessaire, je l'ai dit, pour que ces actes soient comptés au ciel et puissent mériter un jour ?. . . Il faut mettre tous ceux-là parmi les morts, parmi ceux qui ne font rien... oui, tous, et quoi qu'ils fassent bien du bruit. On parlera beaucoup d'eux sur la terre peut-être, on leur donnera

5i PII «LIMINAIRES.

le nom de grands, do héros ; on les appellera même les bienfaiteurs du genre humain ; el tous ces grands hommes ne sont que des enfants, des enfants de cent ans, comme dit l'Écriture sacrée, incapables de rien faire: Puer cenlum annonim. (Lsaie, cxv, "20.) Une leur servira de rien d'avoir fait toutes ces prétendues merveilles, Nihil jg'Qdest, ils ne sont rien môme, dans la vérité et au regard de Dieu, Nihil surit I Et n'est-ce pas une folie de se croire grand quand on est si petit? de se croire riche quand on est si pauvre? de se croire quelque chose, quand on n'est rien ! Mais, hélas! ce n'est guère qu'à la mort et à grand'peine que ces infortunés reconnaîtront leur erreur, quand ils verront à la lueur de ce flambeau de l'agonie l'effrayante vérité de leur misère, et qu'ils ne trouveront plus rien dans leurs mains. Voilà pour ceux qui vivent dans le péché, dans la nuit de la mort, el il y en a tant !... Stultonim iiifmitusrsl nuitierus. — Scribe rirunt islam sterilem. Et parmi ceux; qui n'ont pas perdu celte vie de la grâce, combien encore dont, les années passent stériles el infructueuses!... A peine si l'on peut trouver quelques actes de vertus purement naturelles. Vous admirerez des caractères honnêtes, des qualités morales, au milieu de bien des ruines encore... el si vous avez compris les vérités saintes qui ont été exposées plus haut, si vous remontez au principe de tous ces actes, si vous leur appliquez la règle, si vous en considérez la tin, vous serez attristé de voir qu'il n'y a rien que d'humain, de terrestre, et par conséquent rien de mé-

I) E U X ! È M E C A P. A CT È l! 6 I) E 1- V M A I, A I) I E.

ritoire pour l'éternité. Il y a encore, même parmi ces sages, une foule d'insensés, et l'on pourra bien écrire aussi sur leur tombe, qu'ils n'ont rien fait, ou si peu que rien :. Scribe virum istum sterilcm. Leur esprit entraîné par les plus fatales illusions ne s'est nourri que de vanité et de mensonge : Vana spes et mendacium insensato. (EccL, xxxiv, 1.) Et la folie de tous ces malheureux, un joui", sera manifestée aux yeux de toute la terre : Insipicntia eorum manifesta erit omnibus. (II Tim., ni, 0.)

0 mou Dieu! faites-moi la grâce de reconnaître ici mon propre malheur. . . Et que ne puis-je aussi ramener des âmes à la lumière et rendre la raison à des cœurs égarés ! . . . ïnsipienter erji / (I Par, , xxi, 8 .) Que de jours perdus dans une vie si courte, que d'années stériles!.,. Seigneur, vous les avez comptées, vous nous mesurez ces heures... et vous savez quand sonnera la dernière, Dixi, mine csepi. {Pi. exxvi, 11.) Dès ce moment, je veux vivre, travailler et souffrir pour votre gloire et votre amour, afin de me bâter de racheter un peu de ce temps perdu, et vivre des siècles en quelques jours, à l'exemple de vos bons et fidèles serviteurs : Consummatus mbreui, explevittemporamulta. (Sap., iv, lo.)

Or, il y a trois remèdes proposés par les sages, et qui peuvent en effet guérir les âmes de cette triste folie; je veux les indiquer en finissant. — Le premier est la réflexion : In omnibus respiee finem, dit le pieux auteur de Y Imitation ... l\ suffira de répéter de temps en temps l'une de ces paroles saintes : Quid

prodesl? . .. Unum est necessarium... Quid hoc ad œternitatem? — 0 mon àme ! de quoi vous servirait de posséder le monde entier, si vous venez à vous perdre pour toujours... Vraiment il n'y a qu'une seule chose nécessaire... Et qu'est-ce que tout cela peut faire à mon éternité... Celte pensée, cette vaine espérance, ce* désirs, ce projet. . . Quid hoc ad œternitatem ? Ce soiit. ces réflexions qui ont fait les saints : le grand Xavier, quid prodest? et notre frère Louis deGonzague, quid hoc ad œternitatem? — Le deuxième remède, c'est la prière ; demandez à Dieu la prudence et la force : Notum fac mihi finem. (Ps. xxxvni, 5.) Seigneur, faites-moi connaître ma fin, et donnez-moi la grâce pour marcher avec ardeur, pour lutter avec courage, pour arriver enfin et triompher avec joie. — Le troisième remède, c'est la résolution, mais une résolution ferme de commencer aujourd'hui même, et de recommencer encore demain et tous les jours, sans se laisser jamais abattre, ni décourager. C'est ainsi qu'on avance et qu'on arrive. Saint Ignace de Loyola ranimait son ardeur par ces deux mots : Quid hactenm feci? Quid tandem faciam? (Exerc.) Qu'ai-je donc foR jusqu'à ce jour pour mon Dieu, pour mon âme, pour mon éternité? Et que veux-je faire enfin?... Et il se remettait tous les jours au travail, et que n'a-l-il pas fait pour la plus grande gloire de Dieu! — Et vous aussi, pauvres insensés, vous verrez, vous comprendrez et vous commencerez à vivre : Imipienles, intelii (jite!. . . Stulti, aliquando mpite !...

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