CHAPITRE SECOND
il o u s venons de voir les symptômes essentiels de l'aliénation mentale tirer leur source de l'altération des fonctions du système nerveux en général , et notamment du cerveau. L'examen que nous allons faire de la nature des causes qui les produisent, nous convaincra de plus en plus que cette maladie est idlopatkique.
On divise les causes des maladies , relativement à l'action qu'elles exercent pour les \iroduire, en prédisposantes f et efficientes ou occasionnelles.
Les premières ne font que rendre le corps plus apte a recevoir l'action des secondes j elles produisent rarement une maladie par ellesm.émes, à moins qu'elles n'agissent long-temps et d'une manière soutenue.
Les causes efficientes sont celles qui , à l'aide d'une prédisposition , ou a elles seules , provoquent le développement d'une maladie. Elles peuvent agir directement sur l'organe dont les fonctions vont être troublées^ ou indirectement
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par l'intermédiaire d'un autre organe. L'ingestion d'une boisson froide, qui occasionne une gastrite , nous fournit un exemple de cause directe j la suppression de la transpiration ou des règles , produisant une pleurésie , en fournit un de celles indirectes.
Les causes indirectes, qu'on pourrait appeler sympathiques , méritent de fixer un peu notre attention. Elles sont de deux sortes : les unes ne sont que des troubles momentanés d'une fonction , qui ne constituent pas par eux-mêmes une maladie grave j telle est la suppression de la transpiration, des règles ou des hémorrhoïdes ; les autres constituent de véritables maladies , qui , le plus souvent , méritent exclusivement de fixer l'attention du médecin. Les affections qu'elles produisent ailleurs ne sont que des épipliénomènes , des accidens , etc. : telles sont la fistule à l'anus , que présentent beaucoup de plithisiques , la douleur du genou dans la luxation spontanée de l'articulation coxo-fémorale. Cette distinction est extrêmement importante à établir j car les maladies produites par les premières de ces causes indirectes , causes qu'on peut appeler physiologiques , à défaut d'une meilleure expression , sont assimilées aux maladies produites par les causes directes , et portent ensemble le nom d^idiopathiçues. Ainsi
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oiinefait aucune différence entre une péripneumonie qui tient à l'inspiration d'un air glacé , et celle occasionnée par une suppression de transpiratioii cutanée j le traitement est le même dans l'un et l'autre cas. On a nommé maladies sympathiques f celles qui sont produites par ces autres causes indirectes qu'on est convenu d'appeler pathologiques , et dont nous venons de donner des exemples. Il était important de s'entendre sur les choses et la valeur des mots , sur-tout dans une discussion qui nous présentera de fréquentes occasions d'en faire l'application. Je veux, bien moins donner une histoire détaillée, complète, de toutes les causes de la folie , que faire connaître leur nature, la manière dont elles agissent sur les organes et les effets qu'elles produisent sur eux : après les avoir ainsi appréciées dans leur mode d'action , les applications se présenteront en foule , il suffira de les indiquer ; nous n'aurons pas besoin pour cela de faire unedescription poétique de l'amour, de l'amour du pays natal, des diverses passions qui peuvent agiter l'homme. Les pathologistes attachent trop d'importance à décrire minutieusem.ent des causes qui ne diffèrent que par des circonstances accessoires, et sont dans le principe , de même nature. Ne suffit - il pas , par exemple , de dire que la pleurésie résulte sou-
lO
l46 CAUSES
Tent d'une suppression de transpiration produite par une variation de température , un refroidissement subit, sans beaucoup s'occuper de tous les cas qui peuvent faire naître cette variation , de toutes les conditions de la vie qui exposent l'économie k ses effets ? Posez le principe, et les applications se présenteront d'elles mêmes. En médecine , ce ne sont pas les faits qui manquent , mais bien des principes solides pour guider dans leur étude , des lois fixes pour les classer, les rattacher a leurs causes productrices. Examinons donc successivement quelle est la nature et la fréquence des causes prédisposantes , ejfTicientes directes ou cérébrales , efficientes indirectes, physiologiques et pathologiques, dont l'action produit l'aliénation mentale. Les aL\teurs qui en ont traité n'ont point adopté tout-a-fait cette division. M, Esquiiol n'en a fait que deux classes : causes mentales et causes physiques. Mais on peut voir , par le tableau de ces dernières, que plusieurs spnt très-différentes les iines des autres , et ne peuvent être réunies ensemble. 11 en est qui ne sont que prédispo^ santés, et ne font que rendre le cerveau plus impressionnable : telles sont l'hérédité, les suites de couches j d'autres agissent directement sur le cerveaLi, comme l'apoplexie, l'insolation , les coups sur la tête ^ quelques-unes me semblent
DE L 4 FOLIE. l47
être des accideus indépendans de la folie, etc. D'ailleurs toutes ces causes se trou v<er ont dans les divisions que j^ii adoptées.
Je donne ici deux tableaux dressés par M. Esquirol , contenant, l'un , les causes qui ont conduit environ sept cents femmes a la Salpetrière., et l'autre près de trois. cents individus, hommes et femmes , dans son établissement , pendant les années 181 1 et 1812.
Causes morales»
Salpetrière, Etablissement de M. lLsQVfR.ot.
Çlur^rins domestiques lo5 3l
Amoiir coulraiié 46 aS
;Evém.meiis politiques i4 , ,. . . . 3i
ÎTànalisme 8 , i
Prayeur. 38 , 8
J^abj^t-ie.. , i8 i4
Colère l6 . »
Misère , revers de fortune. . . 77 Bevers de fortune li
Àiiiour-propre hlessé 1 , , 16
^v.mbi-Lioa trompée -. » , ; 12
jEscèi d'étude , . , . . J> i3
^isjpthropie, . , . ... ....,..,. » 2
• ■ - ■ Total.. 323 Total ..167
iO..
'l48 CAUSÉS
Causes physiques.
Salpélrière. Etablissement de M. Esquiroi,
Hérédité io5 • t i5o
Couvulsions de la mère pendant
la gestation 1 1 4
Epilepsie ii a
Désordres menstruels 55 lo
Suites de couches. . < Sa 21
Temps critique. 27 n. , . . \\
Progrès de l'âge 60 4
Insolation 12 . . ", 4
Coups ou chutes sur la tête. . i4 4
Fièvre i3 12
Siphilis 8 i
Mercure i4 18
Vers intestinaux 24 4
Apoplexie. 60 10
ToTAi.. 426 Total 264
Voici un autre relevé des causes qu'on a désignées comme ayant fait entrer 1079 aliénés ai Bicêtre , de 1808 à 18 15.
Ivrognerie .106
Idiots de naissance 69
Excès de travail de corps et d'esprit 4g
Progrès de l'âge 56
Vives révolutions d'esprit • . 58
Suites de fièvres cérébrales , d'apoplexie 167
Epilepsie ' ... 118
Jeunes gens élevéspar de méchans parens ou de mauvais
maîtres ao
Vices de conformation du crâne g
Emanation de substances malfaisan tes a;;
DE L 1 ï- 0 t T E. l^g
Onanisme 21
Religion • 55
Ambition 7^
Amour • • • «57
Infortune * . • 116
Evènemens politiques > * • 24
Chagrin • 99
ToTAi 1079
§.I. Causes prédisposantes.
Nous rangerons dans cette classe l'hérédité , les suites de couches, l'âge critique , les progrès de l'âge, qui se trouvent dans le tableau précédent des causes physiques.
Uhérédité a peut-être une influence plus marquée sur la production de la folie que sur toute autre maladie. La folie héréditaire est très-fréquente j elle l'est plus chez les riches que chez les pauvres j ce qui tient à ce que les premiers, pour des convenances de rang ou de fortune, s'allient souvent entre parens déjk entachés de cette m.aladie. Cette disposition est sur-tout fort remarquable dans les familles des rois, des grands, qui , dans la crainte de déroger a leur haute naissance, n'ont qu'un choix assez limité. Combien de ces familles sont dans un état déplorable de dégénéi'ation intellectuelle ! Les Juifs , habitués depuis des siècles par des pré ;
ïUO CAUSES
jugés religieux a ne s'unir qu*enlr'eux/qtjél<:|iTè peu nombreux qu'ils soientdansunpàys, offrent le même exemple. Il û'est pas rare de voir à la Salpétrière les deux sœurs , la mère et la fille y et quelquefois la grand-mère.
L'hérédité provoque rarement seule le développement de la folie ; elle rend seulement le cerveau beaucoup plus facile à recevoir les effets fàclieux des causes excitantes. Cependant il est des cas où on ne peut contester l'empire de cette cause : iôÀ tait , par exemple , plusieurs membres d'une iïiêirie famille deVenir aliénés dans les mêmes circonstances , au lAêine âge ; etc. ; ainsi <c Un négociant suisse a vu ses deux fils devenir aliénés a dix-neuf ans *, une dame est aliénée! à vingt-cinq ans , après une côùclie j sa fille le devient aussi a cet âgé , après une couche. îl existé une famille, près de Nantes, dont sept frères et soeurs sont en détnence. » (Dict. des Se. méd. , art. Folle.) H y a en ce moment a la Salpétiière , une femme et sa petite-fille , qui , a l'âge de vingt ans , ont été atteintes de manie avec penchant au suicide ; la fille , mère de celle-ci , est à Charénton pour là même cause.
La folie héréditaire eist sfôûVent annoncée de bonne heure par des travers dans l'esprit , dès irrégularités datis le caractère > de la bizarrerie
D E 1 A F Ô LI E. i5t
dans les goûts et les habitudes , une conduite insolite et mal motivée, peu d'aptitude a l'étude des sciences exactes ou un goût désordonné pour les arts d'agrément et les charmes de l'imagination j quelcp-iefois même le délire ne semble être qu'un état plus avancé des désordres inîel lèctuels déjà existans.
A quoi attribuer cette disposition maladive héréditaire ? Tous les organôs sont responsables de l'exercice des fonctions dont ils sont chargés; s'ils lès exécutent irrégulièrement, c'est que leur organisation est vicieuse, soit primitivement et du moment de leur formation, ou accidentellement par une cause quelconque : dans l'un et l'autre cas, les maladies ont toujours ia même source, leur origine seule diffère. Ainsi , de même que la disposition à la phthisie réside dans les poumons ou uflé mauvaise confôrdmatioiï du thorax, la disposition aux calculs vésioaux dans une sécrétion vicieuse de l'urine , d'après la manière dont nous avons CTivisagé ia production de rintelligence, c'est au cerveau que nous devrons attribuer là disposition à la folie j cet o'rgane ne doit pas faire une exception aux lois générales de l'économie.
Les suites de couches prédisposent singulièrement les femmes à perdre la tête; cet état qui l-es rend très-impressionnables, très-susceptibks
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de s'affecter , leur fournit en même temps a^sez souvent l'occasion ou le prétexte de se faire des cîiagrins. Cette cause de folie, considérée comme excitante par M. Esquirol > n'en provoque presque jamais le développement sans le concours d'une aifection morale -, sur dix-sept observations de cette nature que j'ai pu consulter, deux seulement m'ont paru présenter un délire sans cause directe. Et encore , ne devonsnous pas oublier qu'il n'est pas toujours facile de faire avouer certaines émotions del'âmej surtout aux femmes.
On a le plus souvent voulu attribuer le développement de la folie , chez les femmes en couches, a l'inlluence que peuvent exercer les organes génitaux sur le cerveau , k la suppression des lochies ou du lait. Cependant , remarquons d'abord que les maladies de l'utérus ne troublent presque jamais les fonctions cérébrales 'y les symptômes qui les accompagnent se bornent ordinairement a la partie affectée : les malades atteintes de cancers utérins meurent en pleine connaissance. Combien d'autres altérations de cet organe n'incommodent que par leur volume et leur poids, ou ne sont reconnues qu'après la mort , sans avoir été soupçonnées pendant la vie ! En second lieu , remarquons que ce n'est très-souvent que plusieurs mois
DELA.FOLIE. l53
après l'accouqîiement, et quand l'utérus est revenu à son état naturel , que se développe le délire , et que dans tous les cas , la suppression des sécrétions que je viens d'indiquer, le gonflement 5 l'inflammation ou la suppuration des seins , sont postérieurs à l'affection mentale qui a déterminé ou qui constitue la folie. J'ai vu un grand nombre de ces malades -, chez aucune il ne s'est manifesté de maladies génitales : presque toujours les seins sont de même en bon état. Il me semble évident qu'ici , comme dans beaucoup de cas de même nature, on a pris l'effet pour la cause, un symptôme pour la maladie elle-même.
Cette prédisposition peut finir par exercer beaucoup d'influence sur les fonctions cérébrales , et chaque couche qui succède a celle qui les a troublées en premier lieu , amener le développement de la folie, sans qu'alors il soit besoin de l'action d'une cause morale. Il n'est pas rare de recevoir à la Salpétrière , pour la cinquième ou sixième fois , des femnles qui sont ainsi retombées malades.
Le temps critique ne doit non plus être considéré que comme une époque favorable au développement de l'aliénation mentale. A cet âge de la vie des femmes, des fonctions cessant d'exister^ l'équilibre vital se dérange facile-
1 0-t CAUSES
ment. D'un autre côté, l'âge de plaire est passé y mais le désir n'en est que plus vif-, l'extérieui* seul a perdu ses droits , le cœur a conservé ses prétentions: c'est alors sur-tout cpie la jalousie exerce son empire et devient très-souvent la cause du délire , et qu'au culte de l'amour succède quelquefois une dévotion outrée cliez les femmes bien élevées, et l'ivrognerie chez celles qui n'ont reçu aucune éducation. Le temps critique, par les infirmités importunes qui l'accompagnent souvent, ne laisse pas que de faire vivement regretter le temps passé, amène ainsi le dégoût de la vie, la mélancolie-suicide.
Mademoiselle II , âgée de soixante-huit ans,
a été extrêmement belle et très-recherchée jusque dans un âge fort avancé. Depuis quelque temps seulement, l'embonpoint ayant disparu, des rides nombreuses ont sillonné sa peau •, elle s'en est tellement affectée , qu'elle en a touta-fait perdu la raison et veut se détruire ; sa vanité la porte à attribuer au scorbut ce qui n'est qu'un effet naturel des années. Cette demoiselle est renfermée dans une maison de santé de Paris.
Les progrès de /V/^e, en affaiblissant les ressorts de l'économie, produisent une diminution d'énergie dans l'exercice des fonctions ', le cerveau, comine tous les autres organes, perd à<à
sort activité ; les sens ne sont plus excités que faiblement par les objets extérieurs; les facultés intellectuelles perdent non -seulement de leur énergie, mais souvent quelques-unes disparaissent , la mémoire du passé , par exemple ; c'est alors que sans cause extérieure , survient la démence sénile. Les autres genres de folie sont très-rares dans la vieillesse : il est difficile, en effet, que des affections aiguës se développent quand récoiiomie n'est plus susceptible d'excitation.
C'est sur-tout certaines dispositions de l'état moral et intellectuel qu'on doit regarder comme propres a favoriser le développement de la folie ; tels sont: i.° des vices naturels de l'esprit , qui font que l'intelligence est dominée , maitriséé par des penclians exaltés ou d'autres séries d'idées j delà des passions impétueuses , une imagination vive , exclusive ou désordonnée , sans contre-poids: 2.° une éducation vicieuse qui ne tend point à subordonner les ]>enchans dont un excès d'action est toujours dangereux, aux qualités morales ou sociales , qui ont un but entièrement opposé ; qui ne détermine point la répression , la modération ou le développement d'idées qui pourraient être dangereuses , nuisibles ou nécessaires k l'harnlonie morale et intellectuelle: 3." les travaux de l'esprit exclusi-
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veinent et fortement dirigés sur un petit nombre d'idées métapliysiques et spéculatives, scientifiques , religieuses , morales ou politiques : 4.° les entreprises et spéculations hasardeuses, qui par leur nature entretiennent une agitation, une inquiétude continuelles , et qui causent toujours des émotions vives , soit qu'elles réussissent ou qu'elles manquent : 5.° les évènemens qui éveillent la curiosité publique, les commotions qui agitent les passions des nations , provoquent le réveil d'idées anciennes ou en excitent de nouvelles j c'est ainsi que toutes les révolutions politicjues ou religieuses , les grandes découvertes , ont produit un grand nombre d'aliénations mentales. Il ne serait pas difficile de rencontrer dans les établissemens de fous , des personnes qui ont perdu la tète à cliacun des principaux évènemens de la révolution française , depuis 1789 jusqu'à nos jours. Enfin, on peut dire que la folie ne survient jamais sans prédisposition quelconque, puisque s'il en pouvait être autrement, les mêmes causes efficientes produiraient toujours les mêmes effets chez tous les individus, ce qui n'a pas lieu. îl est évident au contraire, qu'une secousse morale qui occasionne cette maladie chez celui qui y est disposé , cause une fièvre ataxique chez un autre, une inflammation abdomi-
DÉ LA FOLIE, l57
iiaie chez un troisième, et rien du tout chez un quatrième assez bien constitué pour résister à son action. Je crois qu'il est des cerveaux assez malheureusement organisés pour se déranger non-seulement a la moindre cause , mais d'euxmêmes ; j'en ai vu plusieurs exemples : la folie est alors ordinairement précédée long -temps d'avance, par de violens maux de tête accompagnés passagèrement de légers troubles de la raison. Je ne parle point ici de la démence sénile , qui arrive toujours par l'affaiblissement de l'organe intellectuel.
§. II. Causes efficientes directes ou