De V Isolement
Séparer les aliénés des objets qui les entourent , les retirer des mains de leurs parens ou amis, est la première condition, une condition à peu près indispensable pour les guérir, et à très - peu d'exceptions près , on peut dire
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qu'ils ne recouvrent point la santé chez eux." En les isolant ainsi , on se proposé de remplir les indications suivantes : i." on les éloi^^nëdes causes qui ont pu les affecter , et pourraient réveiller des impressions passées , et ainsi on en facilite l'oubli ; 2.° on les ôte de la prëserlce de personnes de qui ils ont le plus souvent à se plaindre , la maladie ayant été méconnue pour l'ordinaire dèsle principe, et leurs actions considérées comme des caprices raisonnes, ou qu'ils ont prises en aversion par suite de la maladie elle-même ; 5.° ils se trouvent soumis aux soins de personnes nouvelles , qu'ils ne connaissent point, desquelles ils n'attendent rien. Il est bien certain que celles qui servent habituellement le malade, ne conviennent plus pour ^étré auprès de lui. Indocile , exigeant, il com- Biandera, voudra être obéi, se fâchera, se mutinera , se portera peut-être à des excès si elles lui résistent , et ne leur saura aucun gré d'une obéissance qui lui est due. Il n'exigera pas la même chose d'étrangers, qni, tout en n'épargnant pas les soins, les complaisances même, auront l'air de les donner très-volontairement, où au moins d'après des ordres supérieurs , et 'pourront sur-tout les refuser, sans en dire les îïiotifs, quand cela sera convenable j l'aliéné, ^ë trouvera heureux de recevoir des marques
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d'affection de pareils hôtes , et pourra , s'il conserve ou recouvre un peu de bon sens , se rendre promptement aux conseils et avis qu'ils lui donneront j 4.'' en changeant ainsi les aliénés de leur sphère habituelle , tout devient nouveau pour eux , et peut opérer une prompte diversion dans leur esprit ; l'obligation de se mettre en rapport , de connaître , d'étudier des objets nouveaux , peut concourir puissamment à affaiblir d'anciennes impressions, à diminuer, ou détruire les idées du monomaniaque , a rétablir l'ordre dans l'intelligence du maniaque.
On a reproché quelques inconvéniens a Pisolement ; mais ils sont si loin des avantagés , se rapportent a des cas tellement exceptionnels, qu'ils ne peuvent détruire le principe d'utilité de ce moyen , comme nous le verrons sur-tout en traitant de la principale manière de l'exécuter, c'est -a -dire en renfermant les malades dans des maisons spécialement destinées k cet usage.
On a craint^ par exemple , que les aliénés , séparés des objets de leurs affections , ne s'en affligent et n'empirent ainsi leur état. D'abord, -ordinairement ces affections n'existent plus , et les malades ont rarement assez de connaissance . pour savoir où on les veut conduire -, en outre ,
dussent-ils réellement regretter de quitter leur maison , leurs parens ou amis , ce serait une raison pour les en éloigner; par là on produira une impression vive ; le désir de les revoir bientôt, deviendra pour eux un puissant motif de se bien conduire et d'être dociles aux avis du médecin.
On a craint que la vue d'autres aliénés , ( en les mettant dans un établissement ) ne leur fît une telle impression , que le mal n*en fût augmenté ; mais c'est une crainte chimérique. Ils ont rarement assez de raison pour apprécier le lieu où ils se trouvent, les personnes qui les entourent -, ce n'est même jamais par eux-mêmes qu'ils s'en aperçoivent, et ils ont bien le temps de se familiariser avec ces objets , pour n'en être pas affectés désagréablement. Loin d'en être affligés alors , ils rient avec leurs commensaux de toutes leurs erreurs, et plaignent ceux qui n'ont point été assez heureux pour recouvrer la raison.
Quelques personnes ont pensé qu'il était a craindre qu'on n'abusât , contre la liberté individuelle, de la facilité de séquestrer les aliénés. Si la liberté d'action doit cesser dès l'instant que la liberté morale n'existe plus, il faut, en effet, être bien certain de ne détruire l'une que lorsque l'autre l'est déjà. Dans un établissement public.
surveillé par une administration supérieure , un pareil abus n'est pas à craindre, et il est difficile de croire que dans un établissement particulier , un médecin voulût se prêter a des manœuvres aussi viles qu'odieuses.
Il y a trois manières d'isoler les aliénés : en les faisant voyager 3 en les plaçant dans une maison particulière préparée ad hoc et pour un seul individu, ou bien dans un établissement public ou particulier destiné à recevoir un certain nombre de ces malades.
Des Voyages,
Les voyages sont bien plutôt employés pour distraire les aliénés que pour les isoler 3 ils ne conviennent que dans la convalescence , et sous ce rapport nous en parlerons plus loin , ou seulement dans quelques variétés de mélancolies sans trop de désordres dans l'intelligence , comme le spleen, et ils agissent encore comme nous le dirons alors.
Isolement dans une Maison particulière.
Cette manière d'isoler les aliénés , d'ailleurs très-dispendieuse et ainsi peu praticable , remplit rarement l'intention du médecin. C'est ordinairement une maison de campagne appartenant au malade , qu'on dispose à cet effet 3 on
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y place d'anciens serviteurs*, les parens, les maîtres chez eux , se Loélent de tout , ou au moins se séparent dilîiciiement entièrement de Tobjet de leurs affections. Le malade , se voyant chez lui , commande a t>es gens ; rarement il est tout-a-fait désobéi, et les ordres du médecin sont ou méconnus ou mai exécciés. En supposant même qu'on pût éviter une paitie ou la totalité de ces inconvé^iiens, on n'aura pas les avantages que présente une réasiion dnin certain nombre de malades qui se servent d'exemples mutuellement, s'égaient ensemble, se racontent leurs infortunés , etc. L'homme n'aime rien tant, dans le malheur, qu'à rencontrer des victimes comme lui , et tandis qu'un heureux semble lui faire injure , un infortuné le console.
isolement dans un Etablissement spécial.
C'est dans des établissemens consacrés spécialement à recevoir des aliénés , qu'on traite la folie en Europe. Il en est des considérables en France, aux frais du Gouvernement,et où l'on reçoit plus particulièrement les pauvres : tels sontà Paris, Êicétre pour les hommes , la Salpétrière pour les femmes , et Charenton pour l'un et l'autre sexe. Les Départemens sont beaucoup moins favorisés, sous ce rapport, que la Capitale, et
à très-peu d'exceptions près , on peut dire que dans presque tous, les aliénés n'ont point encore excité tout l'intérêt qu'ils méritent, et sont abandonnés pèle - mêle dans un mauvais quartier d'un hospice.
De pareils etablissemens offrent pour principaux avantages: 1.° d'être bâtis, distribués le plus favorablement possible pour isoler et contenir les furieux , réunir les corivalescéris , mettre ensemble ceux qui se conviennent et peuvent s'aider dans leur guérison , prévenir les accidens que doivent faire craindre le pencbant au suicide , les accès de fureur , les mau-^ vais desseins de quelques aliénés -, 2.° deVéunir, en nombre suffisant , des serviteurs bien entendus , accoutumés à soigner ces sortes de malades, faits à leurs caprices , qui ne craignent pas de se saisir des furieux; 5.^ de soustraire les malades ^ toute iniluence étrangère et de les mettre ainsi à la discrétion du médecin ; 4.° enfin , de renfermer tous les moyens de traitement , de distraction , de répression convenables. Pour donner un idée de ce qu'ils doivent être , je vais jeter un coup-d'œil sur celui de la Salpétrière. La division , contenant environ douze-cents individus , est formée de deux sections séparées ; l'une est destinée aux idiotes , aux imbéciles et à des aliénées en démencç , au nombre de qua-
tre-cents ; Tautre renferme les maniaques , les monomaniaques et les aliénées stupides , incurables et en traitement. Je ne parlerai que de cette section , elle seule ayant été bâtie pour l'usage qu'elle remplit. Elle se compose: i.°de deux grands dortoirs, pouvant contenir chacun cent malades , destinés , l'un aux convalescentes et l'autre aux monomaniaques tranquilles 52." de plusieurs petits dortoirs contenant dix ou quinze lits chacun, qui servent à loger des malades paisibles, qui ont besoin de vivre loin du tumulte 35.° enfin, d'un grand nombre de loges a un ou deux lits , pour les aliénées furieuses , sans raison , à hallucinations incommodes, ou pour celles dont le caractère querelleur , ne peut supporter de compagne. Ces habitations , construites au rez-dechaussée, excepté le dortoir des monomaniaques, qui l'est au premier, circonscrivent des cours plus ou moins spacieuses , la plupart plantées d'arbres , toutes pourvues de fontaines qui donnent de l'eau en abondance , et dont quelquesunes sont fermées par des grilles . Les dortoirs ont des fenêtres nombreuses, larges, mais grillées avec un reseau de fil-de-fer , pour empêcher des accidens. Les loges , adossées les unes aux autres, par trois cotés , ont une porte et une petite fenêtre, taillées sur le quatrième resté seul libre:
les lits des loges , sont solidement fixés dans le mur.
Une salle de bains est disposée dans l'emploi ', les baignoires sont pourvues d'un couvercle en bois , échancré pour recevoir le col et empêcher la tête de plonger dans l'eau , et d'autant de tuyaux propres à donner des douches.
Un vaste jardin est destiné à la promenade des aliénées tranquilles, et un atelier pour recevoir celles qui veulent travailler.
Ledortoir des convalescentes, une cour grillée et quelques chambres à un ou deux lits , contiennent les malades en traitement ; les incurables occupent le reste de l'établissement. Les unes et les autres ne sont pas séparées sous ce rapport.
Si l'on construisait à neuf un pareil établisse* ment , pour éviter quelques inconveniens que présente celui de la Sa Ipétrière, il faudrait , 1.° ne jamais bâtir les habitations des aliénées qu'au rez-de-chaussée; 2.° ne point faire de grands dortoirs : rarement un grand nombre de malades sont tranquilles ou peuvent se souffrir) un seul suffit pour troubler le repos de tous pendant la nuit ; 3.° séparer entièrement les incurables des malades en traitement -, 4.° avoir un quartier éloigné pour les furieux ; 5.° séparer les bàtimens par de grands espaces , soit
cours OU jardins ; 6.° faire en sorte que les loges ne soient adossées que de deux côtés , et qu'une large fenêtre puisse être pratiquée dans le mur opposé a la porte 3 7.° enfin , avoir un réfectoire général pour tous les aliénés paisibles qui viendraient en commun prendre \e\it nourriture.
Cet établissement, malgré les défauts qu'il présente, est encore l'un des meilleurs, ou peut-être le meilleur de l'Europe. Déjà par les soins de M. Desportes, il a subi de nombreuses améliorations 5 et si cet administrateur philanthrope , met a exécution les projets qu'il a de l'agrandir et de l'embellir, il restera peu de choses à désirer.
Les personnes qui voudraient plus de détails sur ce sujet , peuvent consulter l'article Hospice d'Aliénés, de M. Esquirol, inséré dans le Dictionnaire des Sciences Médicales , et surtout l'ouvrage que ce médecin doit publier incessamment sur le même objet.
Une pareille maison doit avoir un règlement, une hiérarchie de pouvoirs , en rapport avec Jes personnes qu'elle renferme -, des insensés ne peuvent être gouvernés comme des êtres raisonnables. Ce sont des enfans souvent fort indociles que l'on conduit d'autant plus difficilement; que dans leur déraison, ils ont la
prétention de se bien porter et croyent que l'injustice préside à la conduite qu'on tient envers eux , si on les contrarie. Pour avoir des idées positives sur cet objet, jettons encore les yeux,, sur ce qui se pratique a la Salpétrière.
Les médecin est le directeur de l'emploi ; rieu ne s'y fait sans ses ordres, et que d'après ses. ordres. Il est averti des mutations faites , des corrections infligées, etc. Toutes les réclamation^ des parens. ou des malades s'adressent à lui»
Une première surveillante , extrêmement douce et bonne , très-conciliante , ferme dans l'occasion , généralement aimée de tout ce qui a de la maison , respectée même par la plupart, des furieuses , a ladirectioii des employées inférieures. Elle est chargée de voir si tout se passe dans l'ordre , si chacun est k son poste ,, si les malades sont traitées avec humanité ,. reçoivent leurs alimens ou médicamens, et d^ se plaindre au médecin de ce qu'il arrive, d'inconvenant sous tous ces rapports.
Plusieurs sous -surveillantes , chacune à la tête d'une sous-section , et un grand nombre de filles de service, sont destinées à donner leur^ soins aux aliénées. Ces filles sont prises parmi les convalescentes qui veulent ainsi se faire un état. Cette mesure est extrêmement avantageuse 3 c'est assurer l'existence a des femmes
q|ui auraient pu , sortant sans savoir comment faire pour vivre , avoir une rechute , et qui ayant été dans le même état que celles qu'elles soignent, leur portent beaucoup plus d'intérêt, connaissent souvent ce qui peut les agiter ou les tourmenter , et la nianière de les conduire et de les satisfaire.
11 est rare que dans une réunion de gens privés , en tout ou en partie, de la raison , le bon ordre règne constamment. Les unes se querel* lent , se disputent j d'autres se battent , quelques-unes sont mécliantes et font souffrir les timides , etc. H faut arrêter ces disputes , ces Voies de fait, séparer , punir les coupables. Le médecin et la première surveillante devant toujours avoir la confiance générale , être aimés de tout le monde , ne peuvent se charger du roie de répresseurs. Une sous -surveillante occupe plus particulièrement ce poste. La nature de ses fonctions, l'habitude de les remplir, lui donnent une dureté d'expression dans la physionomie et la parole , qui fait trembler les malades, seulement en la voyant passer ou en l'entendant parler. Elle vient promptement à bout de rappeler a l'ordre celles qui s'en écartent , de séparer les querelleurs , les combattans , de faire renfermer les plus furieuses.
l;e gouvernement des fous doit être absolu ;
toutes les questions doivent être décidées sans appel par le médecin , qui pourra, si les demandes, réclamations des malades devenaient trop importunes , leur opposer* le règlement de la maison. S'il existait plusieurs autorités rivales , jalouses du pouvoir , elles ne seraient que rarement d'accord, et ne manqueraient pas de favoriser la désobéissance d'un coté ou d'un, autre. On doit se garder de reprendre les employés, publiquement, de leurs fautes j les malades s'en prévaudraient, pour résister davantage, mépriser les ordres de ces employés. On cherchera à gagner la confiance des malades , en les traitant avec douceur , à leur persuader qu'on ne leur veut point de mal , qu'on n'est pour rien dans la mesure qui les a fait renfermer j car , ne se croyant pas malades , ils se recrient fortement contre ce qu'ils appellent une telle injustice. Il faut , sur-tout , se garder de les tromper et de ne point leur tenir les promesses qu'on leur a faites, soit de punitions, soit de récompenses , de se tirer d'affaire avec eux par des faux-fuyans , en ne faisant point une réponse positive quelconque, à leurs questions.
On a imaginé une foule de moyens pour contenir les aliénés furieux. A la Salpétrière, on ne se sert que d'un gilet de force , qui a
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toujours suffi. C'est une espèce de camisole en toile très- forte qu'on lace par derrière , et dont les manches assez longues, se terminent par un cordon très-fort qui sert a arrêter les bras croisés autour du corps , à fixer le malade dans quelque endroit , si on le juge convenable; le plus souvent on le laisse libre de se promener. Le tranquilliser de Rusch me paraît cependant très-avantageux dans quelques cas. C'est un fauteuil garni de courroies propres à iixer les bras , les jambes , le corps , et même la tête. Autrefois on chargeait ces malheureux de chaînes, on les laissait pourrir dans des cachots infects j loin de calmer ainsi l'agitation, on l'augmentait de beaucoup. Aujourd'hui, on n'emploie de contrainte , que tout juste pour prévenir les accidens qui pourraient résulter d'une trop grande liberté d'action.
Pour réprimer un aliéné furieux , qui commet des actions repréhensibles, et menace d'employer la force plutôt que de se rendre , il faut lui en imposer a l'instant paf le concoursd'un grand nombre de serviteurs , et sur-tout avancer sur lui sans hésiter et sans paraîti'e craindre , ou même douter qu'il puisse vouloir résister ; le plus souvent il n'oppose aucune résistance. A la S^lpétrière , dans des cas pareils j
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on entoure subitement ïa tête de la malade d'un tablier ; étourdie du coup , ne voyant plus pour se défendre , pour frapper, elle cède avec beaucoup de facilité.
Si on doit employer la douceur pour calmer, contenir les aliénés, cependant , lorsqu'ils ne veulent point obéir, il faut les y contraindre par quelques moyens de répression ; s'ils commettent des actes répréhensibles , on les en pu* hira sur-le-cbamp. il en est de turbulens , qui agissent ainsi avec connaissance de cause, mé-^ cbamment -, on devra être plus rigoui'eux à leur égard. Aujourd'hui, pour remplir ce but, on n'emploie plus que des moyens avoués par rbumanité. Un cbangement d'habitation , quel^ que temps de séjour dans les cours grillées, le gilet de force, la douche, la réclusion de plu-^ sieurs heures ou d'un jour dans une loge , sont les seuls mis en usage dans la maison. On se garde sur-tout d'avoir recours aux coups ni à aucun mauvais triaitement.
On remarque qu'en général le§ hommes se soumettent plus facilement à des animes , et sur-tout les femmes à des hommes. Cela tient , je pense, à ce que l'idée d'un sexe opposé excite toujours agréablement, permet ou fait faire très-souvent de grands sacrifices j et qu'eu général les femmes n'ayant pas très -bonne opinion de leur sexe , prêtent promptement a
des gouvernantes, qui leur déplaisent presque toujours > les vices les plus honteux.