CONSIDERATIONS MEDICO-LEGALES
La question des rapports de l'infection palustre avec la folie ne pouvait manquer d'être envisagée au point de vue médico-légal. C'est parce qu'il s'agit particulièrement de paludéens appartenant à l'armée coloniale, observés à l’Asile Saint-Pierre, que nous devons consacrer un chapitre aux conséquences visibles de l'infection.
Nous voulons parler des actes commis par les malades, actes pouvant constituer un danger pour leur entourage, un . dommage pour l'Etat, ou une atteinte à la discipline, et exposant ainsi ces sujets à l'application du Code pénal.
L'examen de celte question nous a été particulièrement inspiré par les fréquentes réflexions de notre chef de service, à cet égard ; et nos conclusions sont conformes à l'opinion que nous lui avons entendu formuler.
Sans relaire la symplomatologie des affections mentales pouvant éclater au cours ou dans la convalescence des accès palustres, nous devons rappeler la fréquence des hallucinations, des idées de persécution et des impulsions.
On observe aussi des états de simple dépression, lobtu sion intellectuelle et Fhébétude qui peuvent rendre le sujet inapte à remplir ses obligations. Il est des élals qui peuvent simuler l'ivresse.
D'autres fois l'explosion des (roubles mentaux a élé mar-
quée par des actes d’'indiscipline ou de violence.
Lan nt) en
\IM. Boinet et Rey ont relaté plusieurs laits de ce genre. l'el est ce paludéen qui, en proie à une halucination, s'esl précipité avec une baïonnette sur le sergent-major. Un soldat, au cours d’un accès, brise son fusil ; un autre veut tuer son camarade qui se moque de son invention.
M. Boinet a recueilli au Tonkin le fait suivant :
Un annamite, sujet à de fréquents accès de fièvre, donne un coup de couteau tonkinois (coupe-coupe) à une jeune fille annamile, au moment où elle passait derrière lui. La victime mourut d'une hémorragie abondante, produite par la section de l'artère fémorale. Le meurtrier allait être décapité quand le juge d'instructon chargea le docteur Boinet de procéder à un examen médico-légal.
Cet annamite avoua que depuis plusieurs semaines, il enténdait des voix qui le menaçaient de mori. Un ennemi invisible se trouvait derrière lui pour le tuer. Le bruit qu'avail fait la jeune fille en s’approchant de l'interprète lui avait lait croire à l’arrivée de son assassin imaginaire, et sans tourher la lête, l'interprèle avait lancé son coupe-coupe dans la direction du bruit. L'experlise conclut à l'irresponsabilité.
Grafit-Ebing parlant des impulsions pathologiques à la luile, dit que, de temps en temps elles sont la seule raison du crime de désertion.
C'est là une des manfeslations délirantes de l’impaludisme sur laquelle M. Rey a insisté dans sa communication au Congrès de Toulouse.
. Celle question est d'autant plus importante que les actes d'indiscipline ou de violence peuvent être commis dans les élals de convalescence de la malaria, alors que le malade nollre päs l'aspect d'un sujet atteint d’aliénation mentale. À propos cle l'état de débilité mentale que peut entraîner linlection palustre, nous citons le fait suivant : un engagé volontaire contracte le paludisme au Tonkin, au 1% Colonial,
I est rapatrié dans un état d’anémie profonde. Pendant son séjour dans sa famille, en congé de convalescence, il commet une série d'actes délictueux ; il vole le collier de perles d’une pelile fille. Cet homme est condamné à deux ans de prison par le Conseil de guerre. Peu après son arrivée au Pénitencier, on constala des troubles intellectueis et il est enfin envoyé à l'hôpital.
I y a lieu d'admettre que l'état de débilité, conséquence de l'infection palustre, avait diminué chez cet individu la résistance aux incitations passionnelles ou même vicieuses.
Dans un cas analogue, un employé déprimé par l'anémie
palusire, se laisse aller à commettre des actes indélicats, dans
une maison de commerce à Djibouti. M. Rey, chargé de l’expertise médico-légale, conclut à une forte atténuation de la responsabilité.
Comme exemple d'influence de l'infection palustre sur les délerminations, citons encore ce colonial atteint de fièvre et d'anémie, qui, à chaque promotion de caporaux, devenait triste et brisait son fusil.
Les prédispositions héréditaires, les états de dégénérescence si fréquents dans certains corps, peuvent donner une forme et une couleur particulière au délire paludéen. C'est dans ces cas qu'on observera surtout des tendances aux actes d’indiscipline et de violence.
Il y a là deux facteurs de désordre qui peuvent amener l'in-
lervention de la justice militaire, mais l'infection palustre
reste toutelois la cause déterminante,
Ces observations montrent la nécessité de soumettre à un examen médico-légal, tout délinquant, qui, dans les colonies a été atteint de fièvres palustrés. L'homme placé dans des conditions climatériques aussi anormales et dangereuses pour la sauvegarde de nos intérêts, a droit à la sollicitude des pou-
voirs publies, et doit éveiller l'attention des crimimalistes, plus
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encore que les vulgaires délinquants de la métropole, qui bénéficient des experlises médico-légales. Cela est d'autant plus mauvais, que nes statistiques enregistrent une augmentation notable des aliénés, provenant des corps expéditionnaires. Quelques-uns nous arrivent des pénitenciers militaires, qu'une éxpertise médico-légale aurait désignés immédia-
tement pour l'asile d'aliénés.
La question médico-légale n'intéresse pas seulement la er
minalité et la responsabilité des délinquants, elle touche aux intérêts matériels des victimes du paludisme dans nos colonies. C'est’ce que MM. Boinet et Rey ont particulièrement envisagé dans leur communication au Congrès de Toulouse.
Doit-on accorder la réforme avec pension aux militaires de l’armée de terre et de mer, dont l’ahénation reconnaît pour cause l'infection palustre ? -
En posant la question, MM. Boinet et Rey, y ont répondu par l’affirmative, nous partageons cette opinion.
N'y a-t-il pas en eflet analogie entre les traumatismes qui, à l'occasion d'un service commandé en temps de paix ou de guerre meltent l'homme dans l'impossibilité de gagner sa vie, el le naufrage de l'intelligence qui rend l'individu incapable de subvenir aux besoins de sa famille.
Les objections présentées au Congrès de Toulouse contre la proposition de M\. Rey et Boinet, visent la difficulté d’élabln un diagnostic éliologique de l'affection mentale. Ce ne serait pas une raison pour renoncer systématiquement à un examen. |
Du reste, hâtons-nous de dire que l’autorité militaire a re- “onnu cette nécessité. L'examen de pareilles situations a été quelquefois suivi d’une décision favorable.
L'enquête a d’abord pour but d'établir l'existence de l'infec- Uon palustre par les certificats d'origine et les rapports des cheïs de service. Elle porte également sur les antécédents hé-
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rt DO réditaires el personnels des intéressés. Celle-ci est de nature à soulever des objections. Nous ne pensons pas que l'exislence de ces antécédents puisse diminuer la responsabilité de l'Etat. .
Il faudrait pouvoir démontrer que ce même sujet, resté dans son milieu habituel ou plagé dans des conditions moins délavorables, aurait été frappé d' aliénation mentale. La prédisposition à pu jouer son rôle, mais en pareil cas, C est la cause elficiente des troubles psychiques qu'il faut envisager et qu’il est Juste de faire entrer en ligne de compte.
Si les antécédents héréditaires devaient avoir pour conséquence de priver les victimes de l’impaludisme, de tout droit à une indemnité, sous forme de pension, il faudrait sélecuonner par une enquête préalable les sujets destinés aux COrps - coloniaux.