HISTORIQUE
Les troubles nerveux constatés durant l’évolution ou à la suite du paludisme étaient déjà “onnus au temps d'Hippocrate (Cardamatis).
Mais s'il est vrai que tous les auteurs qui depuis cette époque se sont occupés des maladies : paludéennes, font mention du délire qui se présente au cours de différentes phases du paludisme, il n’en reste pas moins qu'aucun parmi eux ne lraile cette question d’une façon particulière.
Ce n'est que depuis quelques £nnées que l'attention des médecins qui ont observé dans les pays chauds, commença à se diriger du côté des troubles psychiques qu'on rencontre dans le paludisme.
Dans les œuvres d'Hippocrate, relativement au délire déter-miné par la malaria on ne trouve que quelques phrases disséminées : « Le malade avait une fièvre délirante... était atteint » d’un phrénétis:.. avait un délire général et tomba en dé- » mence... Î y avait une grande incohérence.dans les pensées
» du malade, qui était pris de folie presque avant le milieu du » Jour... »
Les successeurs d'Hippocrate, qui n’ont pu étudier à fond la nature du délire paludique, s'expriment simplement de la manière suivante : « Aliénation mentale, parlait beau- » coup... tenait des propos imcohérents.….. »
Après les époques Hippocratiques, Alexandrines, Gréco-romaines et transitives, vient l'époque de la Renaissance. Durant celle longue suite de siècles, il n’a pas été fait mention d'une facon particuhère des troubles psychiques déterminés par le paludisme.
Vers le XVII siècle seulement, Rivière commence à effleurer la question du délire qui se présente dans le paludisme et rapporte cette observation chinique :
« Un médecin agé de 40 ans, d'un tempérament mélancoli- » que, prédisposé aux maladies de l'esprit, contracta une fiè- » vre double lierce, qui, devenue chronique, fut suivie de con- » vulsions, de paralysie commençante, d'hypocondrie et de » mort. »
Les manifestations délirantes, les hallucinations furent observées depuis par des médecins ultérieurs à Rivière. Le déire qui apparaît dans le cours ‘es accès, aussi bien que celui : qui se produit durant la convalescence du paludisme, ont été rencontrés par d'autres observaieurs, qui, malheureusement, n y ont consacré que quelques mots. C’est ainsi que Borelli et Etümler nous apprennent que l'espèce de délire maniaque qui succède aux fièvres intermittentes, accompagne quelquefois d’autres fièvres. |
Bohérave, Sydenham et quelques auteurs allemands signalent les fièvres intermittentes comme une cause assez fréquente des dérangements de l'intelligence.
Après avoir Imdiqué les nombreux accidents qui suivent les accès de fièvre, Sydenham ajoute : « Mais je ne saurai m’em-
» pêcher de parler d'un symptôme important, qui, bien lom » ce céder au purgatif, pas même à la saignée, devient au con- » traire plus violent par ces remèdes. C'est une sorte de ma- » nie particulière, laquelle vient quelquelois après les fièvres » Intermittentes qui ont duré fort longtemps, et surtout après » les fièvres quartes. Elle ne guérit point par la méthode or- » dinaire, el on a le chagrin de la voir dégénérer en une mé- » lancolie qui ne se termine qu'avec la vie. »
Sydenham insiste ensuite sur le traitement de cette espèce de folie, contre laquelle il recommande les toniques. L'illustre praticien anglais signale donc déjà une espèce particulière de iohe paludéenne, il l'a observée assez souvent et s'étonne que le< auteurs qui l'ont précédé n’en aient rien dit. Hoffmann, Iome, en dehors du délire maniaque qui se fait observer pendant les accès de paludisme, rapportent aussi, mais au point de vue historique seulement, certains cas d'hypocondrie après le décours d'accès intermittents chroniques.
Morgagni, relatant une manie qui avait succédé aux fièvres intermittentes, s'exprime ainsi : « J’appris alors que ce genre . de folie peut se manifester après une longue fièvre d’au- » tomne. »
Dans une lettre suxante, il rapporte qu'un Jeune homme de IS ans, vivant dans des lieux marécageux, fut pris d’une fièvre intermittente suivie C'hydropysie, qui fut remplacée par l'épilepsie et la démence.
Après ces observateurs viennent Montfalcon, Fodéré, Lévy, qui disent d'une manière également succincte « que les cachectiques palustres ont l'esprit idct...,le cœur impossible et brutal... ils sont insensibles comme des êtres qui végètent…., leur regard mélancolique n'exprime que l'imbécillité et l'apathie.., ils ne connaissent ni la joie de l'enfance, niles plaisirs de la jeunesse, ils sont indifférents aux passions généreusSesS,,, » ÿ
Friedreich a signalé les fièvres internittentes comme pouvant donner lieu à des troubles de l'intelligence.
Sauvages appelle « Dementia et quartana » une folie qui survient à la suite des fièvres quartes traitées par la saignée el les vomitifs.
Parmi les causes de folie indiquées par Thore et Aubanel, se trouve dans leurs statistiques de Bicêtre un cas de folie à la suite de fièvres intermittentes.
Sébastien a écrit sur ce sujet un intéressant mémoire, 1l rapporte quatre observations de manie consécutive à la fièvre palustre ; d'après lui la folie peut être observée même après des fièvres intermittentes de courte durée, que la fièvre soit quotidienne, tierce, double tierce ; il ajoute encore que la folie peut venir après les fièvres récidivées, en même temps que le premier accès de récidive ou plus longtemps après.
Celui qui parmi les observateurs de ce temps semble avoir le plus fixé son attention sur les troubles intellectuels que détermine le paludisme, ‘est certainement Baillarger.
Cel auteur s'étonne du silence des manigraphes français sur les fièvres intermiltentes, 1l cite deux observations. Pour lui la folie proovquée par les fièvres intermittentes dégénère souvent en stupidité mélancolique. Ces troubles mentaux sont le résultat de l’anémie palustre et la stupeur est particulièrement en rapport avec l’œdème du cerveau.
Le lraité d’alhiénation mentale de Pinel offre l'observation suivante : « un homme de lettres sujet à des excès de table » et guéri depuis peu d’une fièvre tierce, éprouve vers l’au- » tomne toutes les horreurs du penchant au suicide. »
Payen, médecin de l'hospice des aliénés d'Orléans, communique plusieurs observations de folie consécutive à la fièvre des marais.
Griesinger, « Traité des maladies mentales », dit avoir observé dans la cachexie palustre, même dans l’état non fébrile,
un tremblement nerveux, une marche parfois chancelante avec des mouvements choréiformes aigus d'une péri-encéphalite, accompagnée d'un affaiblissement intellectuel, à des degrés rariant Jusqu'à la folie. Il ajoute que dans certains cas, on voit apparaître, au lieu des paroxysmes de froid ou de chaleur, des paroxysmes de folie intermittente (accès de manie violente, de délire furieux, quelquefois aussi tentatives de suicide).
En 1861, Berthier publie dans les Annales Médico-Psychologiques l'observation de fièvres intermittentes suivies d’aliénation. Il nous apprend que la folie consécutive à la fièvre intermittente se présente généralement sous la forme mélancolique et passe facilement à la chronicité sur les personnes prédisposées.
Girard relate l'influence des fièvres intermittentes sur l'épilepsie et la folie et cite deux observations à l'appui.
Monneret dit : « Le miasme des marais produit dans des » circonstances assez rares, outre le délire aigu, une folie » intermittente. »
Le docteur Erardt, professeur à Kiew, rapporte une observation très intéressante de folie paludéenne, et montre que la fièvre intermittente est une cause avérée d’aliénation mentale, soit que cette dernière se manifeste sous la forme de fièvre larvée, dans les pays où l'affection paludéenne est endémique, soit que sous la forme de manie aiguë de délire furieux, elle intervienne dans le cours même d’une fièvre intermittente, en prenant la place d’un stade de chaleur ou de froid.
Calmette dans la Gazelte des hôpilaux de 1872, dit avoir observé un délire mélancolique consécutif à une fièvre palusire:
Colin, dans son Traité des fièvres intermittentes, donne la description du délire qui survient après l'accès pernicieux, il indique que cel accident s’évanouit au déclin de l'accès fébrile,
Me Pie
tout en reconnaissant que le malade « ne laisse pas d’avoir dans la pyrexie même, une inquiétude et un certain étonnement ».
Christian, dans son mémoire sur la folie consécutive aux maladies aiguës qu'il publia en 1873 dans les Annales, dit avoir réuni seize observations d'aliénation mentale produites par l'impaludisme, et nous voyons dans son tableau-statisique, que la fièvre intermittente y occupe le second rang, immédiatement après la fièvre typhoïde, dont l’action est si remarquable dans le développement de la folie. |
Krœplin admettant également que le paludisme peut déterminer durant son évolution des troubles psychiques, attribue à la fièvre intermittente la possibilité de déterminer de la manie, de la mélancolie ou de la lypémanie et insiste plus particulièrement sur la cachexie palustre comme cause de l’apathie intellectuelle.
Mabille, qui a observé de nombreux cas de malaria à l'asile de Blois, chez des aliénés originaires de la Sologne, conclut que la fièvre intermittente peut engendrer l'aliénation, et quand elle existe, elle modifie d'une façon désavantageuse le cours de l'affection mentale.
Kralft-Ebing, dans son traité, signale aussi particulièrement le rôle des fièvres intermittentes dans la production des psychoses.
Lemoine et Chaumier, dans un long mémoire publié dans les Annales en 1887 éludient les troubles psychiques dans le paludisme, et conclut que le paludisme, tout en étant une cause d'aliénation peu fréquente, est une étiologie qui doit être cherchée et qui sera souvent utile pour le pronostic et le traitement. Il sera d’ailleurs fait souvent mention dans notre discussion de l'opinion de ces auteurs.
Marandon, de Montzel, dans une étude clinique sur les rapports de l'impaludisme et de l'alcoolisme, démontre que le pa-
tudisme a le fâcheux privilège de créer une intolérance cérébrale très marquée aux alcools, et que par suite de cette intolérance, un sujet normalement constitué, s’il boit même modérément, au cours d'une première manifestation aiguë de l’im-
paludisme est exposé à avoir rapidement le delirium tremens.
Pasmakin, de Bulgarie, sur 5412 impaludés, dit avoir rencontré 106 fois des troubles psychiques ; il ajoute ne jamais
- avoir observé la manie et il fixe la durée de cette psychose de
4 Jours à 3 mois.
Au Congrès de Toulouse, en 1897, MM. Rey et Boinet ont fait une communication sur les troubldes psychiques dans l’intoxication palustre. Ils ont exposé les résultats des observa- Hons qu'ils ont personnellement recueillies au Tonkin, au Brésil, dans les hôpitaux et à l'asile des aliénés de Marseille, où sont internés les militaires provenant de nos colonies, champ d'observation, par conséquent, des plus fertiles pour l’étude des rapports de l’impaludisme avec l’aliénation mentale.
ils appuient leur opinion sur les cas nombreux qu'ils ont particulièrement étudiés et dont l’étiologie palustre des troubles intellectuels a pu être nettement établie.
Contrairement à l'opinion des auteurs qui précédemment s'étaient occupés de cette question, ils ont démontré que l’aliénation mentale peut survenir chez les paludéens, en dehors de toute prédisposition. En raison du milieu dans lequel ils ont observé, ils ont élé amenés à se demander s’il n'y avait pas lieu d'assimiler ces désordres intellectuels, aux imfirmités contractées en campagne, et de faire bénéficier les militaires et marins qui en étaient victimes, des avantages d'une réforme avec pension.
L'année suivante au Congrès de Montpellier, MM. Rey et Boinet ont cité 57 cas de troubles psychiques survenus chez des paludéens, et il ressort de leurs recherches que l'intoxica-
lion palustre s'accompagne des troubles intellectuels, ayant
HAE surtout un caractère dépressif et d'états délirants, analogues à ceux qu'on voit éclater à la suite de différentes infections.
Pour M. Régis, qui a observé aussi des troubles psychiques d’origine paludéenne, ce qui paraît dominer l’histoire clinique de la psychose malarique, c'est qu’elle offre tous les caracteres de délire tonique, à ce point qu'il est difficile de la différencier de l'alcoolisme. M. Chabal, son élève, a soutenu et développé dans sa thèse inaugurale ces dernières idées, et con- : clut que les délires du paludisme sont les délires toniques, d'où délires oniriques.
Cardamatis, à qui nous avons emprunté en partie notre historique, fait du délire paludéen un délire onirique aussi, mais n admet point l'existence de troubles psychiques, relevant d’un paludisme datant de longues années.
Enfin, Marandon, de Montzel, dans un article de la Revue de médecins de 1903, cite de nombreuses observations de troubles psychiques succédant à l’impaludisme et conclut qu'il n'y a pas une folie malarique, et que le miasme palustre n’est qu'un agent provocateur de troubles intellectuels chez les prédisposés par hérédité ou acquisition.
M. Catrin se demande si le paludisme ne joue pas un rôle éliologique dans la genèse de cet engourdissement cérébral, de ce fatalisme stupide qui s’observent en pays paludéen. Cet état d'esprit ne se rencontre pas seulement chez les Arabes, où des considérations religieuses pourraient l'expliquer, mais il se retrouve chez les Dombistes, les Solognotes, en un mot chez les habitants de toutes les régions qui ont été ou sont encore la proie du paludisme.
Il ressort de ce long exposé qu’un grand nombre de médecins ont observé des troubles intellectuels liés au paludisme ; mais si celte complication ne peut être contestée, il y a lieu encore d'appeler l'attention sur l’importance étiologique de l’infection palustre, de déterminer la nature de ces troubles intel- lecluels et d'en préciser les caractères.