‹ De La Folie: Infection PalustreChapitre 7 sur 25 · TROUBLES PSYCHIQUES PENDANT L'ACCÈS. FÉBRILE · texte numérisé non relu

TROUBLES PSYCHIQUES PENDANT L'ACCÈS. FÉBRILE

Ils consistent surtout en des délires passagers, liés à l'accès ou à l’exacerbation fébrile palustre, et disparaissent souvent avec eux. Ils sont habituellement caractérisés par des hallucinations audilives, plus souvent visuelles, terrifiantes, donnant lieu à des interprétations délirantes, laissant croire à ces paludéens qu'ils sont poursuivis par des ennemis imaginaires. li en résulte des terreurs profondes avec mouvements de lite, de défense, d'attaque, de lutte pour la conservation de l'existence. Ces troubles délirants souvent nocturnes, s’accompagnent fréquemment d’inconscience et d'oubli des actes accomplis.

M. le professeur Boinet, qui a observé au Tonkin, cite comme exemple de délire pendant l'accès simple, le cas d'un médecin sans antécédent morbide, non alcoolique, non syphilitique, qui contracte, deux mois après son arrivée au Tonkin, des accès de fièvre intermittente. Après le frisson, pendant la période de chaleur et de sueur, 1l prend son boy pour un pirate qui vient le tuer, saisit un révolver pour se défendre et

ro

cherche à fuir. Dans un autre accès, le même médecin se débattait, en pensant que les infirmiers annamites qui l’entouraient, élaient des pirates qui s’apprêtaient à lui couper le cou. La lutte était d'autant plus forte qu’il se rappelait les détails d'une décapitation qu'il avait vue l’avant-veille.

Pendant la première expédition de Cochinchine, en 1862, Libermann et Didiot ont constaté des accès délirants dans lesquels les paludéens se croyaient poursuivis par des ennemis imaginaires, se jelaient par la fenêtre, se précipitaient dans une rivière. Ils signalent que les préoccupations régnantes qui sont si nombreuses en campagne, formaient le substratum, te thème de toutes les interprétations délirantes. Quelquefois Je délire est bruyant, furieux, agressif, mais il s'exprime beaucoup plus par des paroles que par des actes ; les malades parlent, bavardent d’une façon incessante et décousue, parfois même ils cherchent à sortir de leur lit. Souvent le délire fait explosion au milieu de ia nuit, dans les conditions d’obscurité et de pénombre qui semblent si favorables au développement des hallucinations. Le malade est entraîné aux actes les plus graves, et pour des motifs futiles (1). L'un se tue d’un coup de révolver pour montrer qu'il ne manquait pas de courage. Deux disciplinaires se pendent, parce qu'on leur supprime le vin de quinquina, dont ils faisaient commerce ; trois autres se noient pour des raisons insignifiantes. L'un d'eux va soulever le couvercle d’un puits et se jette dans l’eau.

Le délire fébrile palustre, écrit le docteur Souty, est un délire de rêve : « un fiévreux est couché, vous vous approchez de » lui, vous lui parlez doucement, et il ne vous répond pas, » secouez-le, parlez-lui brusquement, 1l se retourne étonné, ‘ un peu hébété, comme tout individu qui se réveille, 1l vous » parle et vous reconnait. »

(1) Boincel

ÉRUIRE

Le délire paludéen, ajoute-1-il, est souvent un délire professionnel : « les tirailleurs indigènes que j'ai vus dans leur délire » se levaient presque tous, réclamant leurs fusils, leurs baïon- . nettes, pour se précipiter sur l'ennemi, le Fahavalo, qu'ils

combattaient tous les jours. »

Le délire de l'accès paludique peut être plus intense encore et revêtir le type du délire aigu avec tout son tableau symptomatique de cris, d’acles désordonnés, de violences, d’agitalion terrible ; il se termine alors par la mort dans la convulsion et le coma.

La marche, la durée et la terminaison des psychoses survenant au cours de l'accès, sont essentiellement variables, suivant que l’on se {rouve en présence d’un sujet porteur ou non Je tares héréditaires et personnelles. Certains auteurs ont soutenu qu'il était absolument nécessaire que les malades qui déliraient pendant cette période fébrile fussent toujours entachés d'hérédité ou de dégénérescence. C’est là une opinion trop absolue, nous admetlons avec M. Rey, que l’aliénation mentale peut survenir chez les paludéens en dehors de toute prédisposition, et le plus grand nombre de ceux que nous avons observés, n'avaient aucun antécédent morbide.

Chez le non prédisposé, le délire de la période aiguë de l'infection tend à s’atténuer, ou même à disparaître avec la cause. Il peut naître lout à fait au début de l'accès, plus souvent, 1l éclate en plein accès ; la durée en est courte, et les troubles mentaux disparaissent avec la fièvre. La guérison est la règle.

L'impaludisme peut n'être que la cause déterminante des troubles intellectuels, qui ne cesseront pas avec la fièvre et qui pourront affecter une forme chronique d'emblée ou évoluer vers la chronicité. C'est dans ces cas que l'infection palustre entraine plus particulièrement des états maniaques avec ex-

citation et prédominance du délire ambitieux, alternant avec ‘us périodes de dépression.

VROUBLES PSYCHIQUES APYRÉTIQUES

Les troubles intellectuels qui surviennent après les accès -uns le paludisme encore de fraîche date, sont ceux qui ont sartout atüiré l'attention, el qui ont inspiré presque tous les lravaux publiés Jusqu'à ce jour. La folie post-fébrile est connue depuis longtemps et les médecins du XVII siècle, imbus des théories humorales, la faisaient dépendre d'une guérison incomplète : la fièvre n'avait pas été suffisamment « délayée » et la matière morbide restant, s'était fixée sur le cerveau.

L'impaludisme rentre en effet dans la loi commune, qui veut que toutes les pyrexies puissent dans certains cas laisser à leur suite les désordres cérébraux. Chez les uns ces psychoses post-fébriles ne sont qu'une continuation du délire éclos pendant l'accès : mais ce délire se transforme et perd sa physionomie première pour prendre un caractère beaucoup plus nel. |

Chez d’autres elles se manifestent pour la première fois, soit à la chute de la fièvre, soit lorsque tout symptôme grave de la maladie infectieuse, est apaisé, lorsque le malade entre en convalescence. On rencontre ce délire d’origine palustre, surtout à la suite de la fièvre intermittente, soit légère, soit grave, moins scuvent dans la fièvre continue ou rémittente, plus rarement au cours de la cachexie palustre. La forme de ces psvchoses présente une plus grande variété d’aspects cliniques, qui les différencient bien des psychoses fébriles, qui ont une svmptomatologie relativement uniforme. (Elles consistent parfois dans quelque: : ‘Ces fixes, qui comme un fragment déla-

ché d'un rêve, ont persisté à la suite du délire général. Ce délire partiel fragmenté, est une sorte de folie ébauchée, transition naturelle entre le simple affaiblissement de l'intelligence, qui accompagne la faiblesse générale de la convalescence el ja folie véritable complète qui peut revêtir toutes les formes).

La stupeur serait, d'après Sébastian, la forme la plus comraunément observée à la suite des accès ; il nous montre ses malades restant des journées entières sans remuer, dans une attitude indifférente. Cette phase de stupidité absolue ne dure guère et fait bientôt place à de la tristesse vague et anxieuse. C’est cette demi-stupeur se rapprochant de la lypémanie, qu'a observé Baillarger. | |

La forme dépressive est pour ainsi dire la forme de choix des psychoses post-fébriles. Le plus souvent c’est la stupeur, l’hébétude, la débilité mentale, le délire mélancolique, la Lypémanie avec idées de persécution et troubles sensoriels. Dans les cas les plus légers, c'est un état de dépression mélancolique simple. La mélancolie hypocondriaque avec tendance au suicide n’est pas rare. Ces psychoses post-fébriles ont une durée très longue, quelquefois avec des périodes de rémission passagère. L'amélioration se produit assez souvent avec l'état général, sous l'effet d’un régime tonique, réparateur et de l'hydrothérapie

Parfois ces troubles intellectuels évoluent vers la chronicité ei la démence.

PE: LPOES

DIAGNOSTT:

ii est assez difficile de distinguer les psychoses du paludisne chronique non liées à des accès, des folies pures ou vésames. Il s’agit en effet de troubles intellectuels durables à déhre variable, polymorphes, reconnaissables parfois à leur forinc habituellement dépressive, anxieuse, au fond d’asthénie physique et psychique. Les renseignements sur les antécé- Cents pathologiques héréditaires seront ici d'une incontestable utilité pour établir un diagnestic différentiel, car on arrivera à ce résultat, non pas par le seul examen mental, mais par l'étude des symptômes concomitants et par la connaissance des prédispositions individuelles.

M. Chabal, qui ne voit dans les troubles psychiques d'origine paludéenne que des délires oniriques, estime qu'on peut établir leur diagnostic des vésanies, sur les seuls caractères du délire.

«Le délire palustre à forme tranquille ouagitée, dit-il, n'est » jamais de la folie parce qu'il est un rêve, et se conduit com- » me tel, ce qui établit entre lui et la folie une différence es- » sentielle. »

Avec M. Marandon, de Montzel, nous estimons que l’opinion de M. Chabal ne trouverait son application que pour les délires éclatant au cours de l'accès sans évolutions chroniques : elle ne peut en aucune facon expliquer les troubles intellecluels de longue durée, susceptibles même de devenir incura-

M DO bles, qui se manifestent en dehors de celui-ci. Les délires oniriques sont des délires toxiques, or, les délires toxiques sont loujours éphémères, ils guérissent ou ils tuent en quelques jours, et la chronicité leur est Inconnue.

L'erreur serait plus facile avec le délire fébrile et une autre maladie infectieuse. Il est rare cependant que lorsque le délire éclate, la maladie commencée depuis quelque temps déjà n'ait pas établi son diagnostic ; cependant si les antécédents sont inconnus, la chose est possible et peut être fréquente en pays à malaria, la symptomatologie étant à pet près la même.

Pour le délire traumatique, il ne saurait y avoir une sérieuse difficulté. L'entourage du malade ne manquera pas de signaler au médecin l'accident arrivé, et si le délire éclate, celui-ci saura lui assigner une origine véritable.

Un diagnostic plus difficile consiste à différencier les pSYy- «boses paludiques ces psychoses alcooliques, surtout lorsqu'on n'est pas cértain de la sobriété du sujet. Quelques particula- “tés pourront aider cependant à résoudre le problème : le (lelire alcoolique se manifestera brusquement et sans aucune dépression physique, la crise de délire paludique suivra ordinairement les manifestations aiguës dont l'organisme est l'objet. Elle est précédée d’une céphalée très vive, caractérislique, qui persiste pendant toute sa durée, et souvent même après. Elle se retrouvera dans d’autres accès, et cessera en général avec la disparition de l’intoxication plus longue ici ; les troubles moteurs sont aussi moins accusés.

L'examen de la rate, du foie, des urines, peut enfin fournir d'utiles indications, et dans les accès aigus, la recherche de l’hématozoaire, est souvent positive. En outre, le délire paludéen est habituellement comme toutes les manifestations paludiques, favorablement influencé par la quinine. Chez un cerlain nombre de malades, il existe simultanément du paludisme el de l'alcoolisme, Le diagnostic différentiel se complique

SO

d'autant plus dans ce cas, que les deux facteurs peuvent être en cause. Comme le signale M. Marandon de Montzel, le paludisme crée une intolérance cérébrale absolue pour les alcools. En conséquence, il importe dé se méfier grandement d'un délire qui chez un paludéen, revêt la symptomatologie du délire alcoolique. Il faut essayer alors de déterminer à la fois par les antécédents et par l'ensemble des manifestations morbides, lequel des deux a pu exercer sur le délire une action prépondérante.

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