‹ De la force du droit et du droit de la force ou De la restauration du droit divin dans l'ordre social et du droit national dans l'ordre politique E. de ValmyChapitre 16 sur 31 · ARISTOCRATIE, DÉMOCRATIE · texte numérisé non relu

ARISTOCRATIE, DÉMOCRATIE

commis. Dans le budget démocratique, l’orgueil est exempt de charges, mais la bourse du contribuable s’épuise ; c’est oncore une voie ouverte au communisme. «

«b .JT 4^ *

X/iï

Mi

vf

si*

rv

JM. hJBPwir&'Mi

IMPERFECTION DES INSTITUTIONS POLITIQUES. — IMPUISSANCE DE LA RÉVOLUTION.

Antagonisme des anciens ordres.— Antagonisme nouveau et plus ardent de la richesse et de la misère. — M. Proudlion et les révolutionnaires. — La révolution tourne dans le même cercle.

Admettre, avec les plus grands écrivains, que la tradition nationale soit la base la plus sûre et la source la plus légitime des institutions politiques, ce n’est pas prétendre que la tradition soit infaillible ni que ses œuvres soient parfaites. Reconnaître que le service de l’État soit mieux assuré

par l’aristocratie que par la démocratie, la liberté

lit)

IMPERFECTION

plus réelle et plus sûre dans la monarchie que dans la république, ce n’est pas avoir une confiance illimitée dans les formes de gouvernement. Ce qu’il est permis de conclure de l’exposé des chapitres précédents, c’est que les fictions politiques les plus

savantes, les stratagèmes législatifs les plus ingé-

nieux ne suffiront jamais à assurer la parfaite harmonie du corps politique ; le choix n’est possible qu’entre les différents degrés d’imperfection ; tout système qui promet la perfection est une utopie.

Cette conclusion est-elle désespérante? Non. Elle est la conséquence l’imperfection de l’esprit humain , qui ne permet pas à l’homme de faire un contrat politique parfait; ce qui est vraiment désespérant, c’est l’infatuation des législateurs qui ont méconnu cette incontestable vérité , et qui , pour obtenir des institutions irréprochables (il s’agit ici, comme on le voit, des législateurs bien intentionnés) , ont précipité la France dans un abîme de déceptions et de misères!

Oui , c’est l’espoir insensé d’arriver à des combinaisons politiques capables de réaliser tous les vœux

et tous les besoins d’un peuple, c’est cette aveugle ambition qui a bouleversé la France et l’Europe depuis un demi-siècle. Rien n’est plus instructif que de voir à l’œuvre les architectes de la révolution entraînés par l’orgueil de la raison à la recherche de l’absolu, et ramenés sans cesse, par la force des choses, au point de départ. Vingt fois ils ont fait table rase pour édifier un contrat politique nouveau , et vingt fois ils ont échoué. En 89, on les avait aidés de bonne foi et avec une confiance digne d’un meilleur sort; la nuit du 4 août, on ne saurait trop le rappeler, nous a laissé le souvenir d’une abnégation . sans exemple, d’un entraînement politique sans limites; on a pu arracher, en quelques heures, les fondements d’un édifice que les siècles précédents avaient élevé, et on a laissé toute liberté d’en construire un nouveau sur des fondements qui semblaient devoir résister à tous les orages; mais au premier coup de vent les nouvelles fondations ont fléchi , et d’autres architectes sont venus qui ont voulu bâtir à leur tour sur de plus nouveaux plans : un jour ils ont pris pour base une assemblée uni-

us

IMPERFECTION

que, mais io lendemain il leur en fallut deux. Us cherchaient toujours la perfection sans pouvoir la trouver. Ils avaient cru toucher au but en l’an III de l’ère nouvelle; on s’accordait môme à dire que la constitution du 12 août 1795 était plus savamment combinée que celles qui avaient précédé; l’expérience avait porté ses fruits, on regardait avec orgueil le conseil des Anciens et celui des Cinq cents comme une intelligente correction des vices de l’assemblée unique; on se vantait de n’avoir rien oublié dans ce nouveau contrat politique, car on y voyait écrits les devoirs de l’homme à côté de ses droits ; on avait décrété , de par la loi, que pour être bon citoyen il fallait être, bon fils , bon père et bon époux ; que celui qui violait les lois était indigne de C estime des hommes ; il y avait un code social complet à côté du code politique. Mais bientôt il fallut renoncer à ce chef-d’œuvre comme à tous les autres, et on s’est, mis à rebâtir sur des fondements encore nouveaux : on a créé des assemblées à vie, des consuls à vie, et enfin un empire héréditaire; toujours très-légalement,

car on a toujours délibéré et statué au nom du principe de la souveraineté illimitée du peuple. En dernière analyse, l’empire lui-méme .est tombé avec la gloire qui lui avait servi de trépied , et force

jr

a été de revenir à l’ancienne monarchie.

La révolution avait tourné dans le même cercle pour revenir à son point de départ; dans cette course périlleuse, quelles leçons nous a-t-elle données ? À quoi ont abouti ses efforts pour atteindre la perfection si vivement et si librement poursuivie ? A cacher les imperfections politiques sous des noms nouveaux. Quel grand fait a-t-elle produit? Un seul. Plus elle s’est éloignée de la constitution traditionnelle, qu’elle avait déclarée imparfaite, plus ses œuvres ont été impuissantes et éphémères ; si elle est parvenue à donner quelque stabilité à ses établissements, c’est lorsqu’elle les a rattachés aux traditions de la vieille France; c’est ainsi que l’empire, et plus tard la royauté de 1830, qui se distinguent entre tous les établissements révolutionnaires par leur durée , par l’éclat ou le repos qu’ils ont donnés au pays , sont en même temps les gou-

120 IMPERFECTION

vernements qui se sont le moins éloignés de la constitution traditionnelle. C’est cette ressemblance qui les a fait yivre, de même qu’une rupture absolue avec toutes les traditions nationales avait rendu

précaire l’existence des républiques de 93, 95 et

99. Plus les architectes de la révolution se sont confiés à leur propre science, plus ils ont été impuissants; plus ils se sont séparés du passé, moins ils ont été maîtres de l’avenir.

Lorsqu’on voit les peuples attaquer les institutions qui les ont régis pendant plusieurs siècles, et mépriser les principes qu’ils ont vénérés , on croit que les peuples se sont transformés, et que le moment est venu de leur donner des principes nouveaux et des institutions nouvelles. On ne fait pas attention que l’intelligence et la réflexion, qui conseillent les sages réformes, n’inspirent jamais . les révolutions; celles-ci sont toujours le résultat d’une maladie des peuples, d’une effervescence des passions, auxquelles le meilleur des gouvernements est toujours insupportable. Ce serait le cas de comprimer les passions pour rendre aux

peuples la santé , et aux réformes une allure régulière, ou d’attendre que la lièvre fût calmée pour ramener les peuples naturellement aux principes qu’ils ont vénérés; malheureusement c’est alors que les législateurs s’imaginent qu’il est à propos d’écouter les passions et de les émanciper , erreur fatale qui précipite les peuples dans le désordre le plus effréné : erreur dont la révolution nous a donné un exemple qu’il importe de rappeler ici.

Dans l’ancienne monarchie, la division de la nation en trois ordres : celui du clergé , de la noblesse et du tiers, avait abouti à un fatal antagonisme entre les deux premiers et le troisième. On ne s’est préoccupé que de l’effet sans remonter à la cause , et on a cru détruire l’antagonisme en supprimant les ordres, à la manière des socialistes, qui croient détruire l’adultère et le vol en supprimant le mariage et la propriété. La cause de l’antagonisme , c’était l’avénement de l’esprit démocratique créé lui-même par l’esprit de négation et de révolte que la philosophie du dix-huitième siècle avait préco-

IMPERFECTION

nisé , et que Ton a développé en lui donnant une première satisfaction. Mais alors il est arrivé ce qui était inévitable, l’antagonisme a été déplacé et non détruit ; sur les débris des ordres renversés deux ordres nouveaux ont surgi : l’ordre de ceux qui avaient quelque chose , et l’ordre de ceux qui n’avaient rien. Ces ordres n’ont pas réussi à se constituer légalement sous les dictatures révolutionnaires , et ils ont un moment disparu sous l’éclat de la dictature impériale ; mais la loi électorale du 5 septembre est venue leur donner une nouvelle investiture en fondant le droit d’élection sur la fortune, et la charte de i830 a achevé ce que la loi du 5 septembre avait commencé en renversant la pairie héréditaire, dernier et faible vestige des anciens ordres , et en réservant la capacité politique

exclusivement aux censitaires. Ceux qui payaient 200 francs de contribution ont été investis de tous les droits de citoyen. Ceux qui ne payaient pas 200 francs ont été des ilotes politiques, et depuis ce jour un antagonisme nouveau s’est développé sans diversion, un antagonisme politique flanqué

de l’antagonisme de la fortune et de la misère, et excité par ce fatal concours à des entreprises d’extermination plus ardentes et plus barbares que celles que la première révolution avait excitées entre les anciens ordres et la monarchie. La lutte avait changé d’objet et reçu un nom nouveau. C’était au dix-

huitième siècle une guerre politique; c’est aujour- d’hui une guerre sociale; c’était l’antagonisme de J \ / ■/ la noblesse et du tiers , c’est aujourd’hui l’antagonisme du prolétaire et du rentier, mais c’est tou-

jours l’esprit de négation et de révolte. X M. Proudhon remarquait dernièrement que, le n lendemain des révolutions, les révolutionnaires * ^ n’avaient jamais su tirer parti de la révolution ; il s’en étonne , il gourmande vertement Robespierre de n’avoir rien organisé en quatorze mois de dictature : mais rien n’a été plus naturel. Si Robespierre avait le pouvoir de faire des décrets, en revanche il n’avait pas celui de professer des principes conformes aux besoins réels des sociétés. II ne suffit pas d’avoir un balancier pour battre monnaie, il faut avoir un métal ayant cours, et c’est ce

IMPERFECTION

que Robespierre n’avait pas. M. Proudhon gourmande à leur tour les démocrates de 1 830 et les démocrates de 1848 d’avoir montré la môme impuissance que Robespierre, et, de plus, il les accuse de n’avoir rien fait , parce qu’ils n’avaient rien étudié et rien appris . M. Proudhon est injuste; les révolutionnaires ont beaucoup étudié et beaucoup appris ; s’ils n’ont rien pu faire le lendemain de la victoire , ce n’est pas faute d’avoir soulevé toutes les questions sociales et politiques; c’est, au contraire, parce qu’ils les ont trop étudiées. Avec plus d’ignorance, ils auraient accepté la première utopie démocratique venue; mais l’étude qu’ils ont faite des systèmes proposés leur en a montré l’inconséquence et les contradictions. M. Proudhon a été lui-même un grand travailleur dans ce genre; il a réfuté, et il réfute chaque jour les utopies de ses corévolutionnaires ; il prouve , avec un incontestable talent, que la confusion est dans leurs principes et dans leurs idées, et il constate leur impuissance. Comment ne voit-il pas que c’est l’impuissance de la révolution elle-même qu’il ac-

cuse dans celle des révolutionnaires , et que tous les faits qu’il cite justifient cette accusation ?

En regard de cette incapacité du principe révolutionnaire, l’histoire nous a montré le principe héréditaire rendant à la France, sans recourir à la terreur ou à la guerre , comme tous les gouvernements issus du principe électif, la liberté, le repos et la prospérité, qu’elle avait depuis longtemps perdus.

Cependant les fils des architectes qui avaient déjà démoli une première fois la monarchie héréditaire, sont parvenus à la renverser encore, grâce aux matériaux de mauvais aloi qu’ils avaient euxmêmes glissés dans la reconstruction de cet antique édifice. Une monarchie démocratique , et en quelque sorte républicaine , leur a paru une excellente transaction entre le droit traditionnel et le droit révolutionnaire, entre la vieille et la jeune France. Les premiers succès de ce nouvel établissement ont même dépassé toutes les espérances, et les fils des constituants de 89 ont bien cru cette fois avoir découvert l’idéal que leurs pères avaient

1 26 IMPERFECTION

inutilement cherché; mais ce gouvernement, plus nouveau et plus parfait, ce dernier-né de la révolution , a eu le même sort que ceux qu’elle avait mis au jour avant lui : il a été étouffé par sa propre mère, et la monarchie de 1830 n’a rien gagné à s’appeler la meilleure des républiques , si ce n’est d’être traitée plus cavalièrement par les républicains , et de ne pas trouver un seul de ses amis à son convoi funèbre !

La révolution, un moment enrayée, a repris sa marche rapide ; elle a bâclé en quelques heures , sur les ruines de cette monarchie démantelée d’avance, une république provisoire. Quelques mois plus tard, elle a fait acclamer une république définitive, à laquelle on promet déjà pour successeur le consulat à vie ou l’empire. Combien de temps la révolution emploiera-t-elle à parcourir ces diverses étapes? Nul n’aura la prétention de le dire; mais chacun est en droit de constater qu’elle est déjà arrivée à la seconde , et qu’elle parcourt le même cercle dans lequel elle a tourné une première fois. Qu’un vent favorable vienne parfois enfler ses voi-

DES INSTITUIONS POLITIQUES. 127

les, l’océan qu’elle parcourt n’en sera pas moins sans limites et sans fond ; qu’elle y jette la sonde ou qu’elle cherche à y découvrir de nouveaux rivages, elle ne rencontrera que les écueils sur lesquels elle est déjà venue échouer, ou les nouveaux brisants vers lesquels le socialisme l’entraîne, afin d’engloutir la société elle-même : car, cette fois, convaincus de leur impuissance à fonder un ordre politique sur les débris des trônes renversés, les modernes Titans demandent à entasser les débris du monde social sur les débris du monde politique, pour escalader leur nouvel Olympe.

. üi3i]i?açy>yGarf|i

Page 1