IÔ
monde d’exemple et de leçon, la France nous montre cette vérité dans son histoire. Le principe politique traditionnel, celui de la souveraineté du droit, a fait la gloire, la grandeur et l’unité de la nation ; le principe politique révolutionnaire, celui de la souveraineté de la force, a fait le désordre , la ruine et le malheur du peuple.
Le principe politique traditionnel est un principe constituant de conservation et d’ordre.
Le principe politique révolutionnaire est un principe constituant de bouleversement indéfini, un droit illimité de réforme qui aboutit à la réforme socialiste.
Sous l’empire du principe traditionnel, le devoir des citoyens est tracé : ceux qui sont appelés à défendre l’autorité ne peuvent pas douter de la légitimité de leur dévouement; ils s’immolent pour la défense de ce principe sans hésiter; le 10 août et le 30 juillet l’ont douloureusement attesté.
Sous l’empire du principe nouveau, le devoir
des citoyens est toujours douteux ; parce que la volonté du peuple, qui en est la règle, peut changer
1 60 CONCLUSION
d’un moment à l’autre. C’est pour ce régime que semble avoir été écrite cette maxime : Il est plus difficile de connaître son devoir que de le remplir. La conduite de l’armée en février 1848 s’explique par ce doute et ne se comprendrait pas autrement.
Les principes politiques, qu’ils soient traditionnels ou révolutionnaires , peuvent constituer également les différentes formes de gouvernement; et, de fait, le principe révolutionnaire a créé, depuis cinquante ans, des républiques et des monarchies , des gouvernements libres et des gouvernements absolus, des gouvernements aristocratiques et des gouvernements démocratiques.
Tous ces gouvernements peuvent donc être considérés comme des formes diverses d’autorité, indépendantes de leur principe constitutif.
A ce point de vue , la république et la monarchie apparaissent avec des mérites particuliers.
La forme républicaine séduit les esprits et flatte
les amours-propres; mais la république a besoin d’une sauvegarde contre la mobilité de sa forme.
DE LA PREMIÈRE PARTIE
Les institutions représentatives et les libertés publiques lui sont un sujet perpétuel de troubles; et le principe électif devient une source de révolutions interminables, s'il n’est pas modéré par l’intervention d’un principe héréditaire.
La forme monarchique, au contraire, est une garantie d’ordre, et, par la fixité de ses règles d’hérédité, elle modère l’agitation que peut susciter un développement prématuré des libertés politiques.
En un mot, comme on l’a déjà dit, il vaut mieux placer la liberté sous la sauvegarde de la monarchie que sous celle de la république.
Les questions de pouvoir absolu et de liberté
politique ne peuvent pas se résoudre à priori : ce sont des questions d’opportuuité; c’est le pouvoir absolu qui prépare à la liberté les sociétés naissantes, de meme que l’obéissance apprend aux hommes le commandement.
L’aristocratie est vengée, par l’histoire, des reproches que l’ignorance et la mauvaise foi ont adressés à cette institution. À Rome, à Venise et
ît
i 62 CONCLUSION
en France, elle a été l’école des services publics; en France surtout, les aristocrates ont été le boulevard de l’indépendance nationale, et c’est ainsi qu’on était arrivé à donner à ces hommes de la nation le nom de gentilshommes . Si l’aristocratie n’existe plus, si elle ne peut être rétablie, les services qu’elle a rendus ne sont pas moins évidents ; s’ils avaient besoin d’une démonstration nouvelle aujourd’hui , ils la trouveraient dans le fait le plus considérable de notre époque , dans l’avénement de la démocratie moderne.
Ceux qui prônaient la démocratie nous avaient fait espérer une ère nouvelle de liberté i de prospérité et de grandeur, et nous nous sommes laissé
séduire par ces brillantes promesses. Mais depuis cinquante ans , la démocratie a fait de vains efforts pour les réaliser, et elle ne nous a apporté que les déceptions les plus cruelles. S’il était permis à ses premiers adeptes de se faire illusion, il est désormais impossible de dissimuler ses déplorables effets : nous avons vu ses attentats en France , en Allemagne et en Italie; toujours impuissant pour
DE LA PREMIERE PARTIE
le maintien do l’ordre, toujours favorable au désordre, le pouvoir de la démocratie a compromis partout la prospérité particulière et la fortune publique; toujours indulgent pour ses séides, il a excusé leurs crimes et souvent même désigné à leurs poignards les plus nobles victimes. Il faudrait être aveugle ou insensé pour espérer encore le développement de la civilisation et de la liberté du triomphe de l’esprit démocratique ; il n’est plus permis d’en attendre désormais que le nivellement des intelligences, que la décadence de la civilisation et le despotisme de l’anarchie. Si l’esprit démocratique peut entrer dans l’armée comme il est entré dans l’organisation politique, l’Europe sera perdue, et la civilisation, péniblement acquise par les efforts des siècles passés, fera place à la barbarie la plus atroce.
La démocratie américaine, c’est-à-dire celle de l’Amérique du Nord, se présente sous un jour plus favorable; mais ses succès momentanés sont dus à la piété et à la vertu des grands hommes qui ont
<4o CJ t ''
CONCLUSION
entouré son berceau (1), à ces génies immortels que la démocratie n’avait pas créés et qu’elle ne remplacera pas; parce que, dans la démocratie, tout s’aw'vnv 1 2 baisse, le niveau des arts, le niveau des intelliv gences, des talents, des vertus , de l’honneur et du
génie. Tôt ou tard nous aurons le dernier mot de la démocratie américaine ; tôt ou tard nous découvrirons les plaies qu’elle cache encore sous l’éclat
trompeur de son génie industriel et commercial ; tôt ou tard l’esprit démocratique trahira sa faiblesse dans l’ancien comme dans le nouveau monde (2).
Est-ce à dire qu’il n’v a pas de milieu entre l’ancien régime et l’anarchie? Est-ce à dire que la monarchie de 1789 était parvenue à la limite des progrès politiques, et qu’il ne nous reste d’autre parti à prendre que d’y revenir purement et simplement ? * Telle n’est pas la portée de ces paroles.
Ce qui semble démontré par l’expérience d’un
(1) Voyez à l'App., n° 4, quelques détails sur la piété de Washington.
(2) An moment où nous écrivons, la grande crise de l'esclavage prend en Amérique des développements formidables, et menace de déchirer le pacte de l’union par la guerre civile.
DE LA PREMIÈRE PARTIE
demi-siècle si fécond en enseignements de tout geme, c est que la révolution a été impuissante à former. un nouveau contrat social et un nouveau contrat politique; c’est qu’elle a restauré sous des noms nouveaux tous les abus qu’elle avait promis de détruire; c’est qu’elle a cherché le progrès dans des voies nouvelles, où elle n’a rencontré que les plus grands fléaux qui puissent affliger une nation : la guerre civile et 1 invasion étrangère ; c’est que la voie la plus sûre pour améliorer le sort de tous, et pour arriver au développement de la civilisation, était la voie suivie et frayée par les générations précédentes; c’est enfin qu’il faudra tôt ou tard rentrer dans cette voie pour sauver le contrat social et perfectionner le contrat politique. Il ne suffit pas de vouloir l’ordre et la liberté, il faut en vouloir les conditions.
Quant à la réalisation des principes d’égalité et de fraternité, on ne l’obtiendra jamais par des décrets. La religion , seule , peut assurer le règne incontesté de ces principes. Il n’y a qu’une manière d’étre véritablement libre, véritablement heu-
i 66 CONCLUSION
reux et véritablement riche : c'est (Têlre chrétien.
Si les hommes qui se disent éclairés, si les disciples de l’école rationaliste, ne. veulent pas re-
connaître ces éternelles vérités, s’ils persistent â fuir ce que Washington appelait la pure et douce
lumière de la révélation , et à croire que la raison
suffît à tout, on peut affirmer sans hésitation que la raison, livrée à elle-même, perdra,. tout; et, malheureusement, ce n’est pas une présomption qui justifie ce présage, c’est l’histoire. Plus la raison s’est éloignée du contrat social révélé et du
contrat politique traditionnel, plus elle s’est égarée ; elle n’a produit que deux sortes d’hommes
d’État : des ambitieux et des aveugles; des Éros-
trates exécrables qui ont incendié le monde pour s’illustrer, et d’honnêtes alchimistes qui nous ont ruinés pour nous rendre plus riches.
Cependant nous devons à ces dures épreuves
un enseignement qui ne sera pas perdu, un ensei-
gnement qui simplifie le problème de l’organisation politique. Il est impossible de ne pas voir que le règne des termes moyens est fini. On ne peut plus
DE LA PREMIÈRE PARTIE
faire de l’éclectisme politique. Il faut opter désormais entre les conséquences inévitables du principe traditionnel et celles du principe révolutionnaire , entre la monarchie légitime et la république socialiste, en un mot, entre la vraie république et la vraie monarchie.
On pourrait être accusé de violer la constitution, malgré ce qui a été dit du droit de la reviser, si l’on proposait aujourd’hui de délibérer sur un choix entre la république et la monarchie ; mais sans vouloir dépasser la limite des droits et des devoirs les plus rigoureux , on peut préciser entre quelle république et quelle monarchie nous aurons à choisir lorsque le jour fixé pour la révision sera arrivé.
Depuis que la république a été proclamée, c’està-dire depuis deux ans à peine , elle a subi plusieurs transformations essentielles ; le principe électif, qui est sa nature même, n’a pas été entamé, mais la condition de la république a été modifiée. Sous le gouvernement provisoire, les factions démocratiques et socialistes s’étaient partagé le pouvoir; sous la dictature militaire, le socialisme a
CONCLUSION
été repoussé par les partisans du système démocratique; sous la première influence de la constitution, ce système a été écarté par une réaction du principe héréditaire , c’est du moins le sens qu’il faut donnera l’élection d’un héritier du nom. de Bonaparte ; enfin , sous cette dernière influence , la république marche à une transformation nouvelle.
Les partisans peu éclairés de la forme républicaine espèrent maintenir le statu quo par une politique de modération, et comptent sur la puissance du principe électif pour rétablir la religion , la famille et la propriété dans toute leur inviolabilité. Si cette illusion est généreuse, elle n’est pas moins téméraire. La république modérée, soutenue par les efforts désintéressés des gens de bien et protégée par ce concours salutaire contre les conséquences naturelles de son principe, peut se présenter comme un temps d’arrêt dans la marche de la révolution ; mais elle n’est pas et ne peut pas être une solution définitive.
La république, telle que la constitution de 1848 a voulu la faire, est une république démocratique
DE LA PREMIÈRE PARTIE
où doit régner l’égalité la plus absolue des droits politiques. Or, cette république, c’est, comme on l’a déjà dit, le communisme politique; c’est la négation de la famille, de la propriété, de la science,
de la vertu dans l’ordre politique; c’est le premier terme du communisme social qui nie la famille, la propriété, la science et la vertu dans l’ordre social. La constitution de 1848 a consacré, il est vrai, la famille et la propriété dans l’ordre social; mais par cela même elle a reconnu le droit de les renverser : on objecterait en vain qu’elle a considéré ces institutions sociales comme antérieures et supérieures aux lois positives : cette antériorité est sans valeur réelle, puisqu’elle n’est fondée sur aucune autorité supérieure ; c’est une antériorité de date purement et simplement; la commission de la constitution l’entendait elle-même ainsi, puisqu’elle avait porté une véritable atteinte au droit de propriété en créant le droit au travail. Si le bon sens public s’est révolté, si la tradition a triomphé, il est permis de se demander combien de temps encore durera ce triomphe. Qu’est-ce, en effet, que la re-
CONCLUSION