DE LA FORMATION DU MODE MINEUH
Comme on l'avait prévu, la bémol eut un immense succès ; toutes les compositions en ce ton le prouvèrent. On les chantait partout, il en devint tout fier. Mais ce n'est pas la vanité qui domine la situation pour qui sait lire jusqu'au fond des âmes : c'est l'envie.
Pauvre mi majeur ! La bémol le ronge. Que lui lait cette égale mineure qui le rend ni plus ni moins semblable à la, à ré, ses égaux moins puissants ! C'est à do, c'est à fa. qu'il voudrait ressembler, c'est sol, entre ses deux mineures, qu'il voudrait être ! La loi d'engendrementdu majeur au majeur est connue, il en est un exemple : se succéder de quinte en quinte en montant, de dominante en dominante, prenant le nom de tonique et être consacrée par les armements, tel est Je principe. Cette gloire, il vient de la recueillir. Mais que lui fait la gloire, à lui, elle lui devient importune! Que lui fait son égale mineure! Que fait à son cœur la gloire d'une égale ! C'est une relation plus intime qu'il envie. Cest un être soumis par nature, quoi quon dise, absorbé en lui, qu'il lui faut. Il médite, il rêve... toujours la même pensée. Il considère son ordre. Il est le cinquième majeur, dynastie des puissants! Majeur, maggiore, d'où vient peutêtre magrdfique, magique, magie!
Nous y voilà : il faut connaître la loi qui préside à la création du majeur et du mineur relatifs. Et il analyse, il compare, il décompose, et voici ce qu'il en déduit, connu non plus à la surface, mais dans ses profondeurs : la tonique de la gamme mineure relative d'un majeur n'est autre que la sixte du ton majeur. La chose est simple, la mineure est en lui; elle doit donc être à lui. Obtenir que sa propre sixte se divise et que, se dédoublant, elle s'abaisse au-des-
SOUS do lui pour t'ormer cette tierce mineure dont il sera le terme supérieur, telle est l'opération.
Et il la tente. Et il se concentre en sa sixte et il s'y concentre encore, et par un effort de volonté et de facultés sans nom, voilà que sa sixte s'abaisse, se dédouble, comme nous le voyons dans la figure suivante :
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0 surprise, ô bonheur !... Il veut étreindre cet autre luimême, il veut saisir l'objet de son amour ! Mais en s'en approchant, en le saisissant, chaque note rentre en luimême. Plus de mineure, hélas ! il reste seul, interdit. En effet, point de gamme mineure sans note sensible, et point de note sensible sans les temps accomplis qui la forment ; la voilà par sa note sensible et la voici par la sienne, si dièze, exigé du mineur pour avoir son individualité propre, sa vie en soi, son indépendance (fig. 74 bis). Que
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Fig. 7'i bis.
faire ?.... Faudrait-il bien attendre ce 7c dièze, dièze à peine entrevu par l'esprit, qui implique trois pas à franchir et des fatalités sans nombre?... Non, non, on ne Tattendra pas. Il réfléchit. Il a obtenu quelque chose déjà... La magie supprime le temps, elle le recule ou l'avance...
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Magie, livre-moi tes secrets! C'est sa propre dominante qu'il faudrait non seulement dédoubler, mais dont la moitié, l'identique^ s'élèverait d'un demi ton pour former la note sensible indispensable. Il frémit à cette découverte. Altérer sa propre dominante, porter atteinte au principe générateur du mode majeur, le détournera son profit! Quel crime ! Et pourtant le possible ne serait-il pas ici l'indication du 'permis ? Abréger le temps, n'est-ce rien ? Posséder l'objet de son désir, est-ce moins? Reste la question d'honneur qu'il écarte. Et, corrompant sa dominante, se concentrant en elle par toutes ces puissances que nous ignorons, il parvient à la dédoubler et à faire des deux semblables, monter l'une et fixer l'autre, si bien que, remettant sur pieds do dièze mineure incomplète, il la voit de ses yeux ravis, se former, s'animer, prendre vie.
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Après quelques jours de retraite et le bruit du fait merveilleux s'étant répandu bien au loin, il se fait suivre en triomphe de celle qu'il a su former à l'image de ses désirs par sa toute puissance. Triomphe passager, toutefois!... Jamais événement ne fut semblable à celui-là ! Nous renonçons à le décrire. Gomment punir le traître ? C'est ainsi qu'on le désigna. On eut beau faire, on n'en trouva pas le moyen : la puissance de la liberté individuelle avait grandi jusqu'à dépasser les bornes qui la contenaient jusque-là. De la punition, les conséquences seules s'en char-
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gèrent, et elles ne tardèrent pas. Retombant tout d'abord sur la pauvre créature, complice des infractions portées à l'ordre social, do dièze mineure ne put être inscrite au tableau des tons comme relative de mi majeur. Sa tonique seule y parut comme identique de la sixte de mi majeur.
On ne pouvait aller plus loin. Oserions-nous tiop le l)làmer, nous rappelant que la note sensible et la sixte majeure introduites dans le mode mineur (2® type) sont les insignes de son indépendance, ceux de son égalité, ceux entin des progrès accomplis pour que son autonomie soit parfaite? De qui do dièze mineure est-elle l'égale, vous qui trouvez impitoyable rhumiliation qui lui fut infligée? h' égalité, cette illustration du mineui-, sa prise de possession du mouvement dans l'ordre social tout entier, Végalité, honneur du mode mineur, voilà que ce mode y renonce dans la gamme de do dièze mineure ! — Son relatif majeur? — Il n'apparaîtra pas jusqu'à la iin des temps...
La pauvre délaissée se sent telle sur tous les points : non seulement dans l'ordre social dont elle se soucie peu, mais au fond de son être intime, donl tant d'aspects restent inexpliqués, tant d'aspirations incomprises! Son majeur, elle ne l'aime pas. ses souffrances augmentent à sa seule présence.
Après des luttes renaissantes, plus tei-ribles de jour en jour^ luttes avec tout, avec elle-même, sans un objet précis, sans un but avoué, elle tombe épuisée devant ce qui n'est pas du monde, devant ce qui l'attire, devant ce qui Tembrase, devant ce qui la tue et la soutient tout à la fois. A genoux devant l'invisible puissance qui la sauve du désespoir, une vertu (|ui n'était pas née surgit en elle,
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s'empare de son être et l'ennoblit tout à la fois : cette vertu ce fut Vhuiuilité. — On ignorerait ce qui dut se passer en cette créature unique, toute intérieure, retirée, vivant en elle-même et dans un monde invisible, si l'historien sacré du langage des âmes transcrit par la musique, celui qui nous a révélé l'indisnation de do mineur, ne nous avait conservé sa vie intime, les sentiments secrets de tout son être, en une œuvre immortelle, la sonate qui porte son nom : Ut dièze mineure, l'immortelle. Quelle douleur, quelles plaintes, grand Dieu ! en ces pages sublimes, et qui jamais, en entendant cette œuvre, aurait pu dire d'elle ce qu'en certaine occasion il fut dit de quelque autre : « Sonate, que me veux-tu ? » — Ici, nous trouverons toujours exprimé ce que ne nous dit aucune autre œuvre : Les grandes douleurs sont pour des vies cachées, des vies surnaturelles, vies tirées du néant, de Timpossible ; nées pour vivre l'U mourant, nées pour être brisées!