‹ De la formation du mode mineur par l'évolution, la transformation et la fixité. Préf. par le marquis d'IvryChapitre 28 sur 32 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La bémol devint triste. Sa beauté, ses succès finirent par le trouver indifférent. Issu de fa mineure, ce fils du ciel n'y vivait plus, il abaissait ses regards sur la terre, il en respirait les émanations. L'engendrement surnaturel de do dièze mineure par son relatif majeur le troublait. Ce phénomène, ce produit de la science occulte^, des suggestions créatrices de la volonté, ce dédoublement de soimême, modifié par le désir, devint son idée fixe. Sa relative mineure qui faisait valoir sa beauté à lui quand il lui succédait tel qu'un rayon venant du ciel, ne lui suffisait plus : il restait triste et pensif. « On ne peut aimer que son semblable, » disait-il, et son égale mineure, s'il parvevenait à la faire surgir du fond même de ïinsondable, lui donnerait le seul bonheur dont il était capable : les voluptés sans nom qui doivent surpasser de beaucoup celles des progressions naturelles^ nées des lenteurs du temps. Si mi majeur, aux quatre dièzes extravagants et dangereux, avait eu le pouvoir d'évoquer cette création surnaturelle entre vue par l'esprit et désirée pour tout l'être, que serait la

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puissance des quatre abaissements glorieux dont il avait charge !

Être créateur de son égale mineure., avoir la révélation vivante de Tidéal qui l'obsédait, qui le sortirait de luimême^ tel fut le rêve de la bémol. Très arrêté dans sa résolution, comment s'y prendre pour l'accomplir ? — Se concentrer en soi, se garder des relations avec fa mineure et les tons amis, tel fut son point de départ et comme si majeur, il chercha les lois de l'engendrement par la volonté, ce prodige remplaçant maintenant tout ce qui en avait tenu lieu dans le temps, par le concours des forces et les événements qu'il amène. Observant, par les exemples, la différence tout intérieure de la constitution du majeur avec le mineui", il voit qu'en s'abaissant lui-même en sa tierce, en sa sixte, il obtiendra ce mineur désiré. Mais...., ô découverte affligeante! C'est en profanant l'image de la directrice du mouvement et de son engendrement direct, do et fa naturels, ces puissances protectrices de l'ordre qui doivent rester intactes jusqu'à la fin des temps, que cette création s'obtiendra; pas autrement. Remis bientôt du trouble passager qui ne persiste pas en ceux que la suggestion même enveloppe, le voilà en ses enchantements, se concentrant sur sa tierce et sa sixte, les abaissant, les abaissant encore par les procédés secrets qui servent aux abaissements criminels comme aux élévations perverses, l']iifin ! elle surgit, cette création tirée du néant, du dédoublement de soi-même ! La voilà cette égale tant désirée qui annonce la fin des temps, qui les devance ! Mais elle ne parait aux yeux de tous et à ceux de la bémol lui-même que pour disparaître aussitôt.

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Cette image de la tristesse insondable des âmes devint un jour invisible. Elle ne figure au tableau des tons que par sa tonique, identique à celle de la bémol, en attendant le jour si éloigné de sa réhabilitation. Témoignage des usurpations corruptrices, des abaissements criminels et des complicités qui les servent, nous ne la retrouverons qu'à la fin des temps, étroitement unie à son enharmonique sol dièze mineure dont il n'est pas encore question. L'une et l'autre deviendront alors l'objet d'un miracle éclatant d'amour et de puissance. — Lhistorien sacré des âmes par le langage des sons nous a conservé, en un monument vivant, la tristesse indicible de la bémol ^mineure. Recherchons en ces pages immortelles, le dernier entretien de la bémol majeur avec sa relative mineure ; sa tendresse jointe aux raisons qu'il fait valoir pour convaincre sabien-aimée de la légitimité de leur union; les arguments nombreux et éloquents de ce grand esprit, avant et après la réponse angoissée de celle qui ne peut vivre dans le miheu où elle se trouve ; les gémissements de cette ombre vivante et enfin son départ pour le lieu où elle se retire (1). La marche funèbre qui nous peint cet incident est toute une révélation. Sans ce chef-d'œuvre, les pierres du tombeau où la bémolmineure descendit vivante, eussent seules

(t) Allusion ù la sonate de Beellioven,

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pu nous en entretenir. Gomme mi majeur, labémol majeur échappa à toute punition. Il ne s'en trouve pas pour Fexercice d'un pouvoir qui annonce la lin des temps, nous en rapproche et rend cette fin nécessaire. La mineure, relative de la bémol, inconsolable, reste pourtant ferme à son poste. — Le principe occulte de ces créations néfastes introduit dans le monde des sons par le mauvais génie du mode majeur tomba vite, hélas ! au pouvoir du mode mineur. La gamme relative de ré majeur, si 7nineure,q[iï, par la dièze empiétait d'un pas sur l'ordre de choses, parut un jour, avec ce majeur, dans la relation intime où la fixa la quinte altérée de celui-ci, devenue note sensible de 5/ mineure.

Fi.iJT. 77.

Elle était allée d'elle-même se mettre aux pieds de son majeur et l'altération volontaire de la quinte de celui-ci s'en était bientôt suivie; le nouveau scandale fit son effet. La gamme de si mineure ne fut pas légitimée, mais tolérée, en attendant l'événement qui la ferait rentrer dans l'ordre possible. Sa tonique seule, jusque-là, figura comme pour do dièze mineure, au tableau des gammes.

Si les désordres n'étaient pas consacrés à l'officiel, ils n'en étaient pas moins puissants. Fa dièze mineure parut à son tour comme relative de la majeur.

Nous savons en quoi cette relation consiste et la détérioration radicale que subissait le principe générateur du majeur, ce principe avant tout social, inaltérable honneur du mode majeur, qui s'affaiblit en raison de ses complicités. Le résultat de ces créations forcées fut d'autant plus funeste au majeur, que ces gammes mineures, pour naître par la séduction exercée sur elles, ou venant d'elles-mêmes, renonçaient toutes à l'égalité, ce baptême qui présida à l'existence de leur mode. La notion s'en perdit si bien que l'abaissement du mode mineur en fut la conséquence et que l'on put en voir partout les preuves en comparant les unes avec les autres les prérogatives du majeur avec le mineur dans tout l'ordre social des sons. La légitimité de la dièze ^nineure, supposant deux pas à franchir pour que son égalité lui soit rendue^ voyons dans l'ordre de gauche les conséquences du triste événement qui fît surgir l'égalité illégitime du mineur par l'abaissement complet du caractère du mode majeur. — Tant de choses échappent à l'œil humain ou à son pouvoir borné, tant de choses restent le secret des âmes avec Dieu et le monde invisible, que nous nous étonnerons peu de l'impunité dont vont bénéficier les tons de mi naturel et celui de la bémol. Mais, ne nous y trompons pas : les conséquences morales des fautes cachées sont bien souvent en raison de leur impunité même. Elles s'étendent indéfiniment, rien n'arrête leur marche. C'est ce qui se voit dans les faits accomplis de l'ordre progressif par dièzes et qui se verrait mieux encore dans Tordre progressif par bémols, ébranlé dans ses profondeurs et affaibli au-delà de toute mesure, si fa mineure ayant en elle-même par un

retentissement douloureux, la connaissance du mal immense qui venait d'envahir son ordre, n'eût jugé nécessaire pour tenter d'enrayer le mal, de prendre Tinitiative d'une nouvelle création, d'un nouveau pas qui raffermirait Tordre de choses par le relèvement de fa et de do abaissés illégalement dans la gamme de la bémol mineure. C'était d'autant plus nécessaire que, se servant de ce prétexte même, si bémol majeur, pour exercer le pouvoir créateur occulte dont les exemples se multipliaient et ne pouvaient plus être conjurés, allait créer son égale mineure, dont la création venait en droite ligne, mais n'appartenait qu'au pouvoir de l'ordre mineur légitime et non au majeur, sortant de ses attributions, les corrompant, usant d'une force usurpée. — On apprit donc dans le monde des sons que la gamme de si bémol mineure était née, revêtue de ses cinq abaissements et que son majeur relatif ré bémol majeur était entré dans son règne. Voici ces nouvelles gammes :

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L'étonnement, l'indignation furent au camp opposé ! L'ordre de gauche^ prenant l'initiative par les mineurs ! Fait inoui!... Il fallait s'en venger, il fallait punir. si mmcwre elle-même par la création d'une gamme majeure du même nom. Si naturel, armé de cinq dièzes, remplirait cet office ; un nouveau pas devait être ainsi franchi. Oui^ mais la chose n'était pas facile. Elle incombait à une époque où tout était bouleversé, où le principe social actif avait changé de face et où les difficultés surgissaient de toute part. Elles avaient été annoncées, toutes ces difficultés, par une musique en rapport avec elles, les peignant; musiqyie prophétique bien plus quemuslque iVavenir, nom qu'on lui avait donnée, oubliant que les bouleversements venus à leur comble ne peuvent être que transitoires et non pas s'établir en un règne durable. Musique ténébreuse, en quelque sorte, malgré des beautés de premier ordre, issue des ombres de la nuit, des profor^dcurs delà terre, y recourant pour produire tout son effet — comme d'autres phénomènes que le jour paralyse — musique souvent sans mélodie, dure, sèche parfois, monotone ; sans mode, sans ton, sans rythme, sans règle; musique unie aux légendes nuageuses d'un patriotisme exclusif qu'un prince artiste, mélancolique et bizarre, se plut naguère à protéger. — De cette époque, pensons-nous, date surtout la croyance à la fm de notre système actuel de musique, remplacé peut-être par celui des comas (les neuf parties d'un ton), ou des scrouti (1) servant à la musique orientale. N'est-ce pas la plus grande

(1) Voyez : Régime et variation de notre tonalité, son avenir, par M. Pagnerre, chez Deutu, libraire-éditeur, Paris.

des illusions et cette musique orientale même pourrait-elle jamais se fixer, servir de force rénovatrice, être autre en un mot que les lignes insaisissables et fugitives d'un mirage du désert ? — En attendant les ficrouiis et dans l'état de décomposition où nous sommes arrivés nousmêmes, nous avons le choix des moyens pour l'introduction subite (^u plus ou moins préparée, de notre nouvel accident, ce cinquième dièze qui nous imposera le ton de si majeur. Sera-ce d'une appogiature (appogere^ appuyer) que nous viendra la nouvelle puissance, la note sensible? ou de cette dissonance de retour qui revient sous nos yeux? Cette note de passage ordinaire se fixerait-elle bien parmi nous pour imposer le ton nouveau, répète-t-on de toutes parts? — En vérité, tout est possible par le temps de décomposition qui court et nous en avons eu maints exemples. Dans l'état d'agitation où l'on se trouve, agitation toujours croissante, il nous est impossible de percevoir autre chose que le résultat définitif lui-même : c'est que... la dièze a triomphé ! ! ! Il a triomphé malgré les efforts d'un grand nombre pour l'arrêter sur la pente vertigineuse, lia triomphé par le découragement de ce qui lui faisait obstacle, il est le fils de l'impossible, dynastie née de la terreur^, de l'affaiblissement qui la suit, couple prédestiné par essence. Il a triomphé avec si majeur, et sa relative mineure, formée d'avance par lui, sol dièze m,ineure ; celle-ci est née on ne sait comment et par un procédé qui force tellement les choses et altère si profondément le principe générateur de la succession des quintes qu'il en résulte un fait sans précédent qui ne sera suivi, croyons -nous, d'aucun autre : l'apparition du double dièze

comme note sensible, dans l'ordre social des sons. Ce phénomène consacre deux fois l'altération de fa naturel et ouvre un ordre de choses dont les complications sans bornes dépassent toute possibilité, (fig. 81). Elles vont jusqu'à ébranler l'ordre même où s'opère le phénomène. Le choc que reçoit sol naturel à l'apparition de sol dièze mineure est tel qu'il en est tout ébranlé et qu'il est prêt à se révolter et à devenir l'ennemi des nouvelles gammes qui ont surgi. On défie sa tonalité, celle de sa relative mineure ; plus encore, leur note sensible est insultée ! — Sol dièze mineure intrépide et forte de son exaltation sans exemple, sol dièze mineure, nouvelle pytbonisse, dont le règne a été chanté par plusieurs historiens musicaux, se verrait encore sur son trépied, trône de sa puissance, si l'incident que nous allons rapporter ne nous disait ses fins dernières. Malgré sa consécration, — car on consacrait tout alors, — sol dièze mineure avide de domination, posée non comme tierce inférieure, mais comme sixte supérieure de son relatif majeur, rêvait à quelque coup imprévu de folie transcendante toute personnelle et fantasque, lorsqu'elle fut détournée de cette idée en voyant à son passage la bémol mineure qui accomplissait sa retraite, décrite par le grand historien qui nous a conservé l'incident mémorable rapporté en son œuvre déjà citée. Accompagnée de si majeur élu tout récemment, sol dièze mineure à qui rien ne résiste, ayant franchi tous les obstacles, se trouve seule et la première en face de la bémol mineure, prenant un instant de repos. Quelle apparition pour toutes deux! (fig. 81 et 82), Quel exemple de ces rencontres, et d'un tel effet que rien ne saurait l'expliquer!

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Quand leurs regards se rencontrèrent, une puissance surnaturelle se fit sentir en la bémol mineure en môme temps qu'un trouble inexprimable en 50/ dièze mineure. Défaillante, ne se soutenant plus, sol dièze se fût évanouie, si la bémol ne l'eût touchée, et de son regard supramondain n'eût ralï'ermi sa vie.

Ce qu'elles se dirent, relisez-le dans les passages de riiistorien qui, dans sa marche funèbre, précise le moment où les deux gammes se rencontrèrent. Ce sont des prophéties, des peintures des derniers jours, l'annonce d'un grand combat de la vie et c'est la mort, et la vue du jour suprême et terrible à la fois, qui les réunira. Sol dièze qui n'est plus sol dièze voulait suivre la bémol mineure : celle-ci ne le lui permit pas. Sol dièze mineure devait servir d'exemple et empêcher l'extension de l'ordre même qu'elle recelait en son sein : ce double dièze, qui est l'interdiction d'égalité entre le mineur et le majeur lequel ne pourrait monter à cet ordre de choses. Il fut en elïet démontré que sol dièze majeur n'existerait jamais, qu'il ne prendrait pas vie et que sol dièze mineure n'aurait jamais à ses côtés son égal majeur reconnu.

Ne la plaignons pas trop, l'infortunée mineure, à condi

tion que son exemple ne soit jamais contagieux. Laissonsla seule, à sa tristesse, à son ennui, à ses souvenirs, à ses extases et à sa joie anticipée d'être unie quelque jour à celle dont elle n'est séparée que par un coma, ce coma qui est leur lieU;, leur séparation, leur mystère ; ce rien, ce quelque chose, cet impossible^ qui n'empêchera pas la fusion de leur âme en une, quand le temps en sera venu. Si 7najei(r installé, si mineure vient réclamer sa place d'égale mineure auprès de lui (voirie tableau fig. 83). Rattachée d'ancienne date à ré majeur qui ne s'en soucie plus, celui-ci est forcé par elle de faire enfin légitimer l'union qui date d'un autre régime. Si mineur peut aujourd'hui recevoir sa pleine consécration en tous sens. Ajoutons, pour en finir et initier nos lecteurs à tous les troubles et tous les drames dont nous ne disons qu'une partie, que si majeur, peu flatté de la présence de son égale mineure et se moquant de toute égalité, — de celle qu'il favorise avant tout, — se garde bien de recourir à elle pour charmer ses ennuis : aucune modulation n'existera jamais entre eux. Si majeur reste tout entier, par sa vanité même, au phénomène qui se rattache à lui. Il reste à celle qu'il possède et ne possède plus, à sol dièze mineure qui n'appartient plus à personne, à rien, à elle moins encore. — Réglons bien vite nos arriérés en mettant sous nos yeux l'état actuel des ressources ou, pour mieux dire, des complications du monde musical, et montons bien haut sur la montagne, d'où nous pourrons voir toute l'étendue des royaumes des sons, pour pressentir leur destinée, leur possession et ce qu'il adviendra de chacun d'eux.

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