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CHAPITRE II

Sommaire. — Art. I. — Action des paratonnerres sur la foudre. — § î. Les paratonnerres attirent-ils la foudre? — § IL De la sphère d'activité des paratonnerres. — § III. Écoulement de la foudre par le paratonnerre. — § IV. Division de la décharge. — § V. Des paratonnerres multipliés sur une région la garantissent-ils des coups de foudre et des orages? — § VI. Solidarité d'action des diverses parties du paratonnerre. — Art. IL — Action de la foudre sur les paratonnerres. — Lésions des paratonnerres. A. Lésions de la pointe. B. Lésions delà tige. C. Lésions du conducteur. —Art. l\\.— Efficacité des

. paratonnerres démontrée par des faits. — § I. Édifices préservés parce que la foudre a suivi leurs paratonnerres. — § II. Bâtiments foudroyés avant l'établissement des paratonnerres, qui ne sont plus atteints depuis qu'ils sont armés de paratonnerres. — § m. Influence de la foudre sur deux bàiiments voisins dont l'un est armé d'un paratonnerre. — § IV. Clochers. — § V. Magasins à poudre. — § Vï. Maisons, édifices non armés et endommagés par la foudre. — § VIL Navires. — § VIII. Statistique des coups de foudre qui ont frappé les paratonnerres des édifices et des navires. — Art. IV. — Phénomènes divers. — § L Phénomènes divers observés à la pointe des paratonnerres, sifflement, détonations, feu Saint-Elme. — §11. Phénomènes observés en temps d'orage sur des conducteurs interrompus. — § III. Phénomènes observés en temps d'orage sur des conducteurs continus. — ■ § IV. Nuées perdant leurs caractères orageux au-dessus des pointes de paratonnerres. — § V. Phénomènes lumineux observés sur les conducteurs des paratonnerres frappés par la foudre. — § VI. Expériences destinées à démontrer l'avantage des tiges pointues sur les tiges obtuses ou terminées en boule. — Art. V. — Protection des édifices par leurs armatures naturelles. — § I. Édifices protégés par des masses métalliques en communication avec le sol. — § IL Edifices entièrement protégés par leurs armatures accidentelles. — § ÏIL Conducteurs accidentels extérieurs. Couvertures métalliques. - § IV. Ferrures de la façade. Symétrie dans la distribution des rayons de la foudre. — § V. Gouttières et tuyaux de descente. — Art. VI. — Prétendus inconvénients et dangers des paratonnerres. — § I. Les paratonnerres . attirent-ils la foudre sur les édifices ou sur les navires qui en sont munis? — §11. Édifices foudroyés quoique munis de paratonnerres. Paratonnerres vicieux. — § III. Paratonnerres non assez multipliés sur uq bâtiment. — § IV. Bifurcation de la foudre.

I I. — Les paratonnerres attirent-ils ia foudre? — Les paratonnerres à pointe altirent la foudre, mais à trèsfaible distance. Nous avons vu maintes fois la foudre se porter même à travers les murailles sur les corps méLalliques, nous devons bien pressentir que la foudre se jettera de préférence sur l'extrémité pointue d'un appareil aussi important qu'un paratonnerre qui lui offre un facile écoulement jusqu'au sol.

La pointe des paratonnerres a fréquemment, malgré sa petitesse, montré des effets directs de la foudre, il faut donc admettre une action élective spéciale des pointes sur la foudre, car, sans cela, la foudre aurait préféré une masse plus considérable qu'une pointe.

On a vu l'éclair s'infléchir, se courber, et atteindre le sommet d'un paratonnerre.

Le 10 juillet 1843, la foudre frappa presque coup sur coup le paratonnerre de la tour de Strasbourg, M. le professeur Frink, averti par la première détonation, porta aussitôt les yeux sur le sommet de la tour et vit le second éclair arriver horizontalement, se recourber et atteindre la pointe du conducteur.

Certes, nous n'attribuons pas ici la direction horizontale de la foudre à l'attraction qu'aurait exercée de fort loin la tige du paratonnerre, car les lignes en zigzag de la foudre sont souvent horizontales et d'une grande étendue ; mais il nous paraît démontré que V incurvation si brusque signalée par M. Finck a été réellement produite par l'action attractive de la pointe de l'appareil.

Mais cette attraction s'opère-t-elle aussi à distance considérable?

Pour répondre à cette question importante, passons rapidement en revue un grand nombre de cas où la foudre est tombée à des distances variables du paratonnerre. Nous diviserons ces cas en deux groupes suivant qu'ils ont été observés sur terre ou sur mer, en commençant par les distances les plus considérables de celles que nous jugeons utiles de consigner.

Le 13 mai 1827, près de Landshut, un homme fut tué par la foudre sur une route bordée d'arbres de hauteur moyenne, à 600 pas d'un paratonnerre. L'habit qu'il portait offrait deux rangées de boutons d'argent (Schulter).

Les quatre tours du château de Presbourg étaient surmontées chacune d'un paratonnex-re dont les pointes étaient à 148 pieds au-dessus du soi Et cependant, le 24 août 1786, la foudre alla tomber sur la cheminée d'une maison donnant sur la cour du château et plus basse que les tours de 132 pieds

et dont elle n'était éloignée que de 90 toises (175 mètres environ) (Felbiger).

Le 16 août 1804, Tétincelle atteignit le bâtiment de l'université de Breslau, à 400 pieds (130 mètres environ) du paratonnerre élevé sur la tour de l'observatoire (Jungnitz).

En mai 1841, la décharge atteignit, à Plymouth, une des hautes cheminées de Victualling-Yard, à environ 91 mètres (100 yards) de la tour de l'horloge armée d'un paratonnerre. — La cheminée en question est une colonne ronde de granit de 120 pieds environ de hauteur, sans métal dans sa construction et sans points autrement saillants ; tandis que la tour de l'horloge a son dôme couvert de cuivre, surmonté d'une girouette de métal et de quatre barres de fer qui indiquent les points cardinaux ; elle est en outre munie d'un conducteur puissant qui s'étend du dôme au sol. Et cependant la foudre a frappé, non pas le paratonnerre de la tour, mais la cheminée du VictuaUing-Yard (Harris).

« La tour de l'église de Saint-Michel, Gornhill, à Londres, est surmontée d'un excellent paratonnerre; cela n'empêcha pas la foudre de tomber sur la couverture en plomb qui revêt le sommet du clocher de Saint-Pierre, quoique celuici soit considérablement plus bas et que sa distance à la tour de Saint-Michel ne surpasse pas 61 mètres. Il manque ici, remarque M. Arago, la hauteur verticale de la pointe du paratonnerre du clocher de Saint-Michel, au-dessus de la couverture en plomb du clocher de Saint-Pierre. Si cette hauteur n'est pas de 31 mètres, comme on doit le supposer, l'événement n'infirmera point la règle d'après laquelle le rayon d'action devrait se mesurer sur le double des hauteurs relatives. »

Le 24 août 1783, le météore atteignit un balcon en fer situé à l'angle occidental du château de Dresde, à 106 aunes (59 mètres) du paratonnerre élevé sur la tour de ce château. Il s'échappa d'un nuage assez éloigné du château et se dirigea sur lui presque horizontalement.

Un tilleul, près de Gorlitz, fut frappé à 170 pieds environ (54 mètres) d'un paratonnerre dont la tige le dépassait de 5 pieds (1 mètre, 64) (Schachmann),

Le 14 septembre 1822, un orage épouvantable éclata sur Navarreux; la foudre endommagea deux maisons sans paratonnerre, à 130 pas (41 mètres environ) d'un magasin à poudre armé d'un paratonnerre qui ne fut pas atteint (Palassou).

La foudre tomba à Zurich sur la cheminée d'une maison située à 100 pas (32 mètres environ) de deux paratonnerres bien établis (Breitinger).

L'angle de la maison d'Heckingham, frappé par le météore, était éloigné de 70 pieds (22 mètres, 07) du paratonnerre le plus voisin. Mais il paraît que la foudre se divisa dans l'atmosphère en trois branches, dont l'une atteignit le paratonnerre.

En 1837, à Ghowringhec (Indes Orientales), une maison sans paratonnerre fut endommagée par la foudre en un point éloigné de 66 pieds (22 mètres environ) du paratonnerre d'une autre maison. On vit la foudre se bifurquer (O'Shanghnessy).

Le 13 juillet 1807, la décharge atteignit simultanément le paratonnerre de l'hôtel de la Monnaie et une cheminée à 60 pieds (19 mètres environ) du paratonnerre. H y a donc eu encore bifurcation.

La maison de Richard Haffenden, à Tenterden (Kent), avait 50 pieds de large et 40 de haut. Sur les extrémités les plus étroites vers les angles, s'élevaient les tuyaux de quatre cheminées. Une tige de paratonnerre était fixée à l'une de ces cheminées qu'elle ne dépassait que de 5 pieds environ (1 mètre, 52). Le 17 juin 1774, une nuée orageuse arriva du côté de l'extrémité non armée de la maison et un coup de foudre démolit l'une des deux cheminées qui la surmontaient à 50 pieds de distance (16 mètres environ).

Ainsi la cheminée en question se trouvait à une distance dix fois plus grande que la hauteur de la tige du paratonnerre au-dessus du niveau des cheminées; ajoutons que ce paratonnerre était mal construit. En effet, son conducteur consistait en une barre de fer courbée pour aller joindre un tuyau de conduite en plomb. Le tuyau servait de conducteur jusqu'à quatre pieds au-dessus du sol. A cet endroit, on lui avait adapté extérieurement une autre barre de fer qui en-

trait obliquement dans la terre; mais ceite barre était Fouillée, et, ce qui est plus grave, elle n'était pas exactement en contact avec le tuyau, aussi fut-il troué par l'explosion. Cet événement n'infirme donc nullement la règle assez généralement adoptée aujourd'hui.

Le docteur Wintrop, de New-Cambridge, rapporte qu'un arbre fut frappé et sillonné dans toute sa longueur, quoiqu'il ne se trouvât éloigné horizontalement que de 16 mètres du paratonnerre établi sur le clocher d'une église. Si le clocher dépassait le sommet de l'arbre de 8 mètres au plus, comme il parait naturel de le croire, le fait cité par le docteur V/introp serait directement contraire à Tidée que le rayon d'action d'un paratonnerre doit être mesuré par le double de la hauteur verticale absolue de la pointe de la tige au-dessus de chaque objet.

La foudre est tombée le dimanche 16 juin 1861, à Brionne (Eure), sur une filature protégée par cinq paratonnerres; elle mit le feu dans les greniers et au troisième étage, près d'une croisée tabatière, et dans un métier à filer, long de 28 mètres. Le feu a pris sur une longueur de 20 mètres. Il était aussi au 2^ étage dans un pignon de commande. Grâce à une prompte organisation des secours, le feu fut bientôt éteint.

La longueur totale des bâtiments est de 65 mètres; la foudre est tombée sur le haut du toit, a 12 mètres du paratonnerre le plus voisin. Les tiges des paratonnerres avaient cinq mètres de hauteur; à la suite d'un examen minutieux, on n'a pu constater aucune trace d'interruption depuis la pointe jusqu'au sol, où le conducteur pénètre dans un terrain toujours humide dans une profondeur d'un mètre. L'auteur de cette observation, qui est le propriétaire de cette usine, se demande à quelle cause il doit attribuer l'inefficacité de ses paratonnerres ; à défaut de renseignements plus complets, et en supposant que toutes les autres conditions fussent remplies, nous ferons remarquer que la foudre a frappé à une distance du paratonnerre le plus voisin, plus du double égale à deux fois la hauteur de la tige (1).

(1) Duret, Comptes rendAis, t. LUI, p. 23 (1861).

Dans les observations suivantes, on n'a pas indiqué d'une manière précise la distance du point frappé au paratonnerre ; on a dit seulement que cette distance était peu ou très-peu considérable. Ainsi :

Le magasin à poudre de Bayonne fut atteint à l'un des angles, très-près du paratonnerre; mais cet appareil était vicieux et il parait que la foudre se bifurqua.

Le palais du prince Esterhazy, en Hongrie, est situé dans une vaste plaine. Pour le protéger, l'astronome Hell avait placé sur des poteaux trois paratonnerres, savoir : au nord, à l'est et à l'ouest, éloignés d'environ 1,000 pas du palais. Du côté sud, contre cet édifice, est une tour couverte en bardeaux, surmontée d'une boule en fer-blanc, et contenant un grand réservoir en cuivre. Or, pendant un orage, la foudre atteignit la boule en fer-blanc, descendit le long des bardeaux, se jeta sur le réservoir en cuivre, et par ses tuyaux de métal gagna le soi sans causer aucun dégât (Reimarus).

Le 11 juillet 1843, la foudre tomba à Strasbourg sur l'Ecole de pharmacie, très-voisine des bâtiments de l'académie, plus élevés que Técole, mais qui ne sont armés que d'un très-petit paratonnerre (Fargeaud).

Le 30 mai 1769, le météore frappa, à Stockholm, l'auberge de l'Étoile, dont le toit était muni de plaques métalliques en séries, mais mal jointes ; il suivit en partie ce conducteur et ne causa que peu de dégâts. Mais une circonstance à noter, c'est que cette auberge, entourée d'autres maisons munies comme elle de conducteurs à plaques, était au pied d'une hauteur et très-près du clocher de l'église allemande, clocher fort élevé et muni d'un paratonnerre pointu. Le clocher était si près, ajoute-t-on, que si un paratonnerre pointu pouvait protéger quelque espace autour de lui, il l'aurait fait dans ce cas. La seule circonstance apparente qui distinguât l'auberge de l'Étoile des maisons voisines , c'est qu'elle était plus neuve, et bâtie depuis 5 à 6 ans seulement (J. -G. Wilke).

Examinons maintenant les observations recueillies sur des navires.

UMtna, navire anglais, reçut plusieurs fortes décharges en janvier 1830, à Gorfou. Elles descendirent presque toutes

le long de la chaîne conductrice attachée au grand mât. Un coup de foudre cependant frappa le navire à environ 12 pieds au-dessus du gaillard d'avant, tout près du mât de misaine, sans doute à environ 17 mètres du grand mât.

La frégate anglaise l'Endijmion fut frappée en mars 1842, à Calcutta; son conducteur était une chaîne attachée au grand mât. La foudre, au lieu de l'atteindre, se jeta à 50 pieds de là (16 mètres environ) sur le mât de misaine qu'elle fracassa dans plusieurs de ses parties.

En mai 1835, le brick le Racer fut foudroyé. Le météore se bifurqua, atteignit le paratonnerre du grand mât et le mât de petit perroquet éloigné d'environ 40 pieds (13 mètres).

Dans les observations qui suivent, la distance du point frappé au paratonnerre, sans avoir été précisée, a été cependant peu considérable.

En juin 1815, le Norge et un navire marchand, tous deux sans paratonnerre, à l'ancre au Port-Royal, furent très-gravement endommagés près d'autres navires, du même port, armés de paratonnerres et qui ne furent pas atteints par le météore.

Parfois un navire, dont un des mâts était muni de paratonnerre, a été frappé parla foudre, non pas sur le mât armé, mais sur celui qui était sans paratonnerre.

Signalons ici le Kent et la Persévérance (1).

Le Milflord fut très-gravement endommagé, en janvier 1814, à Plymouth. Il n'avait pas de paratonnerre. Auprès de lui se trouvaient plusieurs autres navires tous armés de paratonnerres, et aucun d'eux ne fut atteint.

En janvier 1830, le Madagascar et le Mosquito, non munis de paratonnerres, furent endommagés près des paratonnerres élevés sur rjEtna ; cela se passait près de Gorfou.

En novembre 1837, le Pélican de 16, sans paratonnerre, fut endommagé par la foudre sur la côte d'Afrique. Le Waterwitch, â l'ancre à une courte distance, armé de paratonnerre, ne fut pas atteint.

En mars 1838, dans le port de Malte, le Ceylan, sans para-

(1) Nantie Mag.> VIII, p. i3 and 287, et Harris, Thund, p. 174.

tonnerre, eut son mât de misaine fracassé par la foudre. Près de lui se trouvaient le Talavora, le Bellerophon et la machine à mater, tous trois armés de conducteurs; ils ne furent pas atteints. Ce fait est d'autant plus remarquable, que le Ceylan, comme navire prison (Becciving-Ship), n'avait qu'un court mâtereau sur son mât de misaine, tandis que les deux autres bâtiments complètement armés avaient des mâts qui s'élevaient à plus de 130 pieds.

Le 25 mars 1840, le Powerful et l'Asia, chacun de 84, étaient à l'ancre à peu de distance l'un de l'autre dans la baie de Vousla (Méditerranée). VAsia avalises trois mâts munis de paratonnerres fixes pointus ; le Potverful en était complètement dépourvu ; pendant un violent orage, la foudre tomba sur le Powerful seul et fracassa quelques-uns de ses hauts mâts.

Plusieurs fois enfin la foudre est tombée à la mer près ou très-près de navires armés de paratonnerres. Ainsi :

Le 21 mai 1831, pendant un très-violent orage, le vaisseau le Caledonia était à la voile dans la baie de Plymouth. De la ville, on voyait la foudre se précipiter sur la mer à de médiocres distances du vaisseau.

L'orage qui assaillit le Southampton, de 50, le 30 juin 1842, sur la côte de l'Amérique du Sud, fut d'une violence extrême et dura fort longtemps. La nuit était noire comme de la poix; le roulement du tonnerre était incessant et les éclairs si brillants qu'ils aveuglaient les gens de l'équipage. Au milieu de ce déchaînement des éléments, la foudre tomba dans la mer si près du navire qu'elle parut avoir atteint le main-chains (chaînes de haubans du grand mât) ; et cependant ce navire était armé de paratonnerres sur tous ses mâts.

Même phénomène eut heu pour le Sapphire, également armé de conducteurs pointus. Les décharges foudroyantes se succédaient si rapidement autour de lui, que le capitaine Welleslay hésitait à faire exécuter certaines manœuvres, malgré leur urgence.

Des faits précédents, il résulte que le paratonnerre à pointes, tout en attirant la foudre, n'agit qu'à faible dis-

tance, puisque nous avons pu signaler de nombreuses observations où la foudre a frappé des édifices et des navires à une très-faible distance de paratonnerres bien construits.

M. Harris ne partage point cette idée, et en se fondant sur de rares exceptions, il a dit : « L'action d'un conducteur » pointu est purement passive : il est plutôt le patient que » l'agent, et on ne peut pas plus dire que de seuiblables » conducteurs invitent une décharge foudroyante que l'on ne » peut dire qu'un cours d'eau attire l'eau qui tombe au mo- » ment d'une forte pluie. »

I II. — De la sphère d'activité des paratonnerres. — Quel est le cercle de protection des paratonnerres à tiges pointues?

A quel point faut-il multiplier ces paratonnerres?

Nous avons cherché à démontrer précédemment que les paratonnerres pointus ont sur la foudre une sphère d'action peu étendue, et nous dislinguons ici avec soin la foudre de l'électricité diffuse des nuages orageux, car la sphère d'action des tiges pointues sur cette électricité diffuse et non encore concentrée en masse foudroyante paraît être fort étendue. Nous demandons maintenant s'il est possible de fixer d'une manière précise les limites de cette protection. Nous répondons que cela est malheureusement impossible dans l'état actuel de h science, il faudrait, en effet, pour résoudre cette importante question pratique, analyser et comparer de nombreuses observations, dans lesquelles on aurait noté avec exactitude les principales circonstances suivantes : d'une part, la hauteur de la tige du paratonnerre, la nature et la masse des métaux qui constituent les diverses parties de l'appareil ; la forme, la continuité exacte du conducteur, Finstallation de son pied. D'une autre part, la distance horizontale précise de la lige du paratonnerre au point qui a été foudroyé, l'élévation de ce point, sa forme, la présence ou l'absence en cet endroit de masses métalliques, l'isolement de ces masses ou leur communication avec le sol. Il faudrait enfin savoir si la foudre était en zigzag ou en globe ; si elle s'est ou non divisée dans l'atmosphère en plusieurs bran-

ches, etc. En l'absence de pareilles observations, on ne peut répondre avec précision à la question posée.

En 1778, Le Roy, de l'Académie des sciences, admit que l'action préservatrice s'étendait horizontalement et dans tous les sens à plus de trois fois la hauteur de la tige du paratonnerre.

Mais le célèbre physicien Charles restreignit cette limite de manière qu'un paratonnerre ne protégeait autour de lui qu'un espace circulaire d'un rayon égal au double de la hauteur de sa tige. Et, en effet, quelques observations ont appris que les parties des édifices qui se sont trouvées à une distance égale à trois ou quatre fois sa hauteur au-dessus de leur niveau, ont été foudroyées. L'opinion de Charles a été adoptée, en 1823, par la section de physique de l'Académie des sciences, et dès lors par tous les auteurs de physique et de météorologie.

Si, pour le moment et jusqu'à plus ample expérimentation, nous admettons avec Gay-Lussac, Arago, MM. Pouillet, Becquerel, etc., que l'amplitude de l'action préservatrice des paratonnerres implantés sur les parties culminantes des édifices est égale au double de la hauteur des tiges au-dessus de leur point d'attache, cette sphère d'action ne serait-elle pas beaucoup plus étendue pour le soi qui entoure le bâtiment, et, par exemple, la tige du paratonnerre élevé sur le sommet d'un clocher ne protégera-t-elle pas un espace circulaire dont le rayon sera égal à la somme des hauteurs du clocher et de la tige ou peut-être double de cette somme? Nous sommes disposé à l'admettre d'après ce principe, que plus une tige s'élève dans l'air, plus son efficacité est grande. C'est là cependant une importante question à éclairer par l'observation directe.

Les remarques que nous avons faites indiquent suffisamment que la sphère de protection d'un paratonnerre varie suivant plusieurs circonstances, en dehors du paratonnerre lui-même, et, par exemple, n'est-il pas très-probable que cette sphère de protection est moindre lorsque le toit est couvert en partie ou en totahté par un métal? cette armature faisant en quelque sorte concurrence à la tige du para-

tonnerre, devra, pour mieux agir, être plus longue, plus épaisse et liée à un conducteur plus puissant.

D'une autre part, M. Pono conclut des observations qu'il a faites à Turin et à Gênes, de 1818 à 1822, conjointement avec d'autres officiers du génie sarde, que l'action d'une pointe sur un corps électrisé s'étend autour d'elle à des distances qui varient selon la direction de la source électrique par rapport à l'axe de la pointe. D'après les résultats acquis, la règle qui consiste à faire placer les tiges à une distance l'une de l'autre qui soit égale à 4 fois leur longueur ne pourrait pas être considérée comme générale (1).

Sans connaître précisément le cercle de protection des paratonnerres à tiges pointues, on est d'accord sur ce point qu'on ne peut garantir un grand bâtiment qu'à l'aide de plusieurs paratonnerres, et que plus les tiges seront élevées dans l'air, moins elles devront être multipliées; aussi, loin de fixer à 3 mètres leur hauteur, à l'exemple de plusieurs auteurs anglais, tels que Gavendish, Priestley, Nairne, etc., les constructeurs français vont-ils jusqu'à 10 mètres et iraient au delà si des tiges plus longues pouvaient être établies solidement. Des tiges de la longueur de 10 mètres seront donc placées à 40 mètres les unes des autres. Celles de 7 mètres comporteraient une distance de 28 mètres.

I IIL — Ecoulement de la foudre par le paratonnerre. — Le paratonnerre à tige pointue, non-seulement reçoit la foudre, mais aussi la conduit au réservoir commun, si son conducteur est continu et suffisamment puissant.

Il empêche que la foudre se divise, lance des étincelles sur les corps métalliques et sur les différentes pièces de construction des éditices et des navires, pourvu que ces corps métalliques soient isolés. Non-seulement il n y aura pas d'étincelles latérales, mais la foudre ne quittera jamais son conducteur pour se jeter sur des corps métalliques voisins, et maintes fois, malgré la fracture du conducteur, elle n'en a pas moins continué sa route jusque dans le sol.

(1) Pour plus amples renseignements, consultez : Comités rendus, t. XXX, p. 485, et l'Institut, t. XVIII, p. 149.

ACTION DES PARATONxXKURES 461

Lorsqire la foudre tomba sur le paraîoniierre de Sainte- Anne-d'Auray , le conducteur fut brisé à l'endroit où il formait un angle droit, et cependant la foudre, au lieu de se jeter en partie ou même en totalité sur l'énorme masse des cloches placées près de là, continua sa route sur le conducteur. Il faut tenir compte ici de l'isolement de l'énorme masse des cloches.

La foudre, qui suivit le conducteur en chaîne du vaisseau anglais le Dublin, le déjoignit et le fendit en plusieurs endroits, sans endommager par des étincelles latérales le cordage auquel la chaîne était attachée, ni les masses métalliques voisines de son passage.

M. Harris fait remarquer que toutes les fois que de fortes explosions ont été transmises par les conducteurs fixés aux mâts, aucune décharge latérale n'a frappé les anneaux du mât, les armatures des chouquets, les caisses à eau, et les nombreuses pièces métalliques des chaînes et des câbles.

I IV. — Division de la décharge. — Mais si le paratonnerre préserve des étincelles latérales, il ne faut pas confondre celles-ci avec les divisions de la fondre, dont nous allons parler.

Si les corps métalliques qui avoisinent le conducteur communiquent avec le sol, il pourra se faire que la foudre se divise, et suive en partie le conducteur et en partie les corps métalliques voisins, même exclusivement ceux-ci, si la résistance qu'ils offrent pour l'écoulement dans le sol est moindre que celle du conducteur du paratonnerre.

Cette division de la foudre a occasionné des dégâts sur r Hôtel des Invalides et sur la frégate française la Junon.

S'il est au moins inutile de mettre en communication avec le conducteur du paratonnerre les corps métalliques voisins et isolés, il est au contraire d'une grande importance de le faire communiquer avec les corps métalliques en connexion avec le sol, pour éviter toute explosion entre le conducteur luimême et les circuits additionnels.

I V. — Des paratonnerres multipliés sur une région la garantissent-ils des coups de foudre et des orages ? — Les paratonnerres pointus soutirent-ils l'électricité des nuages et préviennent-ils ainsi les coups de foudre?

De Luc, Brandes, M. Saigey, etc., paraissent fort peu disposés à admettre cette action préventive des paratonnerres. La haute opinion qu'on avait d'abord conçue à cet égard s'est beaucoup affaiblie dans ces dernières années.

Mais le plus grand nombre des auteurs répondent par l'alilrmative; nous trouvons ici Franklin, îogenhousz, Volta, Watson, lord Mahon, Ghappe, Barbier de Tinan, et de nos jours Arago, Gay-Lussac, Pouillet, Becquerel, Harris, etc.

« Une fois qu'il est bien constaté que la foudre est une explosion électrique, on ne peut douter, dit Biot, que l'électricité d'un nuage orageux ne puisse, comme celle de nos machines, être considérablement affaiblie par l'action des pointes. >>

Les paratonnerres, dit Arago ont la propriété, « de dépouil- » 1er peu à peu les nuées orageuses de la matière fulminante » dont elles sont chargées, de la conduire silencieusement » par l'intermédiaire du conducteur dans les entrailles de » ia terre. » Supposons que la matière fulminante accumulée dans les nuages ne soit pas susceptible d'une régénération subite et il en résultera que les paratonnerres doivent diminuer l'intensité des orages, le nombre et la gravité des coups foudroyants.

Pour notre part, nous admettons que les paratonnerres à tige pointue soutirent une partie de l'électricité des nuées orageuses, que cette quantité est parfois considérable, et que ces appareils préviennent maintes fois les coups de foudre. Les faits sur lesquels nous établissons ces assertions forment plusieurs groupes.

Nous signalerons d'abord certains phénomènes observés sur la pointe des paratonnerres, sur leurs conducteurs interrompus ou continus, et qui démontrent l'énergie de ces appareils pour soutiier l'électricité des nuages. En outre, on aurait vu, dit-on, des nuages et des nuées perdre leurs

caractères orageux en passant au-dessus des pointes des paratonnerres.

De plus, des expériences faites sur l'électricité atmosphérique et sur l'électricité de nos machines témoignent toutes de la puissance des pointes métalliques. Ces observations et ces expériences nous servent à interpréter ce fait déjà fréquemment constaté, savoir, que des édiiices munis à leur sommet de corps aigus métalliques communiquant avec le réservoir commun ou armés de paratonnerres à tiges protectrices n'ont pas été, nous ne disons pas frappés de la foudre, mais même visités par ce redoutable météore.

Cherchons à démontrer nos assertions :

« Il suffit de connaître le pouvoir des pointes et les » expériences de Charles et de Romas avec un cerf-voiant » sous un nuage orageux, pour rester convaincu que les » paratonnerres en pointe, s'ils étaient plus multipliés et » placés sur des lieux élevés, diminueraient réellement la » matière électrique des nuages et la fréquence de la chute » de la foudre sur la surface de la terre, il est même permis » de croire que si des paratonnerres placés sur des tours très- » élevées, comme celle de Strasbourg, qui a 142 mètres de » hauteur, étaient très-multipliés sur la surface entière de la » France, ils ne prévinssent aussi la formation de la grêle, » qui, d'après les observations de Yolta, paraît être un » véritable phénomène électrique. >^ (Instruction 1823.)

« En armant tous les principaux bâtiments de tous les » lieux habités et tous les points élevés du sol dans chaque » contrée, on arriverait, dit M. Richardot, à cet important » résultat, que toutes les villes, tous les villages, toutes les » campagnes se garantiraient réciproquement des dangers » de la foudre et peut-être, en partie, des ravages de la » grêle. »

Cette opinion est partagée par un grand nombre de physiciens et nous sommes fort disposé à l'admettre, quoique les faits pratiques qui peuvent la corroborer soient encore peu nombreux.

Une très-grande partie des habitants d'une commune près de Munich, ayant garni leurs maisons de paratonnerres,

remarquèrent l'influence heureuse que cette précaution exerça sur la fréquence et l'intensité des orages. Cette commune fut beaucoup moins ravagée par la grêle. Cette observation, au dire d'Ampère, aurait été envoyée il y a un assez grand nombre d'années à l'Académie des sciences.

Vers l'année 1815, après un coup de foudre qui atteignit le clocher d'une église de Brunsv^ick, on s^empressa d'élever des paratonnerres sur toutes les églises, sur tous les bâtiments publics de cette ville, ainsi que sur un grand nombre de maisons particulières. Or, depuis cette époque jusqu'en 1827, à l'exception d'un orage de grêle en 1822, presque aucune nuée orageuse n'apparut sur cette ville ni sur ses environs les plus rapprochés, tandis qu'à la distance d'une lieue, de fréquents orages causèrent de grands ravages (1).

§ VI. — Solidarité d'action des diverses parties du paratonnerre. — Les actions des diverses parties qui composent un paratonnerre, pointe, tige, conducteur et pieds* du conducteur et substances qui joignent exactement ces parties entre elles, sont solidaires. C'est là une vérité qu'il ne faut pas perdre de vue. Si le pied du paratonnerre est bien établi, s'il communique facilement, largement avec le réservoir commun, le conducteur proprement dit livre facilement passage à la matière fulminique, qui a moins de tendance alors à se jeter sur les circuits additionnels. Alors aussi, la pointe de l'appareil soutire plus énergiquement l'électricité des nuages orageux.

Si, au contraire, la communication de l'appareil avec le réservoir commun est incomplète ou nulle, le conducteur se brisera et permettra des diversions de l'étincelle .

(1) Wiegmann, Kastner's Arch., l. X, p. 496 (1827).

Quand la foudre frappe et suit un paratonnerre suffisant el bien installé, elle ne lui cause aucun dommage ou n'affecte guère que sa pointe.

Mais si le paratonnerre ne remplit pas toutes les conditions voulues, elle agit sur lui et y laisse des lésions que nous allons étudier.

Lésions des paratonnerres. — L'étude des lésions des paratonnerres est du plus haut intérêt pratique. Ces lésions affectent une ou plusieurs parties de l'appareil : la pointe, la tige, le conducteur ou le pied du conducteur... Elles sont très-variées ; mais., avant de les décrire, il est fort important de remarquer que lorsque ces lésions ont offert une certaine gravité, elles n ont jamais atteint que des paratonnerres vicieux. Cette assertion est fondée sur l'examen que nous avons fait d'un grand nombre d'observations.

La commission de l'Académie des sciences, a hautement aussi reconnu cette corrélation, lorsqu'elle a dit : « Tous les » paratonnerres que la foudre a détruits étaient de mauvais » appareils, insuffisants, mal construits, non conformes aux » principes que la théorie a pu déduire des expériences. » (Pouillet, Suppl. à Vinstr, 1854, p. 88.) Tantôt la lésion a affecté l'endroit même de l'appareil où se trouvait le vice ; ainsi, le conducteur a été rompu précisément au point où il était infléchi trop brusquement ; mais comme toutes les parties de l'appareil sont solidaires entre elles, la lésion en un point a été parfois occasionnée par un vice affectant une partie plus ou moins éloignée.

Examinons successivement les lésions de chacune des parties de l'appareil.

A , Pointe, — La pointe des paratonnerres est assez souvent courbée et quelquefois fléchie angulairement. Celle du paratonnerre élevé sur le magasin à poudre de l'île d'Amagria, était en cuivre doré et longue de 12 pouces ; elle fut

Sestier. îi — 30

466 ACTION DES PARATONx\ERRES SUR LA FOUDRE

ployée à angle droit vers le milieu de sa longueur, la moitié infléchie était devenue remarquablement fragile et oxydée.

Chose singulière, la pointe est parfois tordue ou même assez régulièrement courbée en spirale.

Ainsi la pointe du paratonnerre élevé sur la maison de l'envoyé de Saxe, à Mannheim, était tortillée dans la longueur de deux pouces et demi ; il est vrai qu'elle n'avait que deux lignes et demie de diamètre à sa base (Hemmer).

La pointe en cuivre du paratonnerre du clocher de Rosstall était tordue en forme de corne de bouc.

D'autres fois, la pointe est rompue à une distance variable de son extrémité.

Les trois pointes du paratonnerre élevé sur le monastère de Neresheim, furent rompues à un pouce et demi de leur sommet.

La croix qui surmontait la tige du paratonnerre du phare de Gênes fut rompue à la base de sa portion verticale. Les deux branches horizontales furent lancées à plus de 30 mètres de la tour (Elice).

Il n'est pas rare que la pointe soit arrachée à sa jonction avec la tige et projetée plus ou moins loin. Dans un cas cité par Yelin, elle fut lancée à 200 pas.

Cet arrachement présente parfois des circonstances singulières : ainsi, la pointe en platine du paratonnerre d'une poudrière de Cherbourg était vissée dans la tige de cuivre et retenue par une goupille; elle fut trouvée au pied du bâtiment sans être endommagée, mais la goupille avait été arrachée.

Un fait qui se rapproche du précédent est cité par M. Serno : lorsque après le coup de foudre on examina le paratonnerre, sa pointe se laissa facilement enlever, car les vis qui la retenaient avaient disparu.

Au reste, plusieurs circonstances peuvent expliquer la fréquence des lésions constatées à la jonction de la pointe avec la tige; par exemple, la soudure qui les réunit, la rouille qui s'accumule entre les vis et le défaut de contact exact entre les deux surfaces, etc.

La pointe des paratonnerres est quelquefois couverte d'un

enduit formé par les substances hétérogènes que la foudre transporte avec elle. Ainsi la pointe dorée du paratonnerre élevé sur une maison à Belzig était recouverte, le lendemain du coup, d'une matière visqueuse très-dure, de couleur ardoisée mêlée de vert, et difficile à enlever, sans cependant qu'il se fût rien détaché de la dorure (Serno).

Dans d'autres cas, la pointe est oxydée (1).

La fusion est la lésion la plus commune des pointes des paratonnerres. Les pointes dorées de la croix qui forme l'extrémité supérieure du paratonnerre du phare de Gênes durent être renouvelées plus de vingt fois en cinquante ans pour cause de fusion (F. Elice).

Les pointes de platine ont été fondues fréquemment. (Voir tome 1", page 265.)

Après le coup de foudre qui frappa, le 10 juillet 1843, le paratonnerre de la cathédrale de Strasbourg, on constata que le cône de platine qui avait 8 centimètres de long et environ 1 centimètre d'épaisseur à sa base, avait été fondu vers la pointe sur une longueur de oà 6 millimètres au moins. Le métal s'était affaissé d'un côté et avait coulé comme de la cire qui aurait été ramollie au feu (Fargeaud)-

La fusion atteint la pointe dans une longueur et une épaisseur très-variables.

Gay-Lussac a vu plusieurs pointes qui étaient fondues jusqu'à une épaisseur de 3 à 4 millimètres (1,3 à 1,8 de Hgne).

La foudre qui, le 2 mars 1839, tomba sur le grand mât du brigantin de l'État le Nisus et en suivit le conducteur, ne laissa d'autre trace de son passage que la fusion presque complète de l'extrémité en platine de la tige (2).

Le 4 mai 1843, dans le golfe de Guinée, la foudre frappa la flèche du paratonnerre de la Vigie, suivit le conducteur et n'occasionna aucun dégât; seulement la pointe de platine fut un peu fondue et l'on aperçut deux gouttes lumineuses de métal en fusion tomber dans la mer.

(1) Silv. Gherardi, Nov. Comm. Acad. se. Inst. Bononiens, t. V, p. 260 {184'-2).

(2) Comptes rendus, t. IX, p. 330 (1839).

Le lieutenant Leps ayant fait descendre la flèche, constata que sa pointe était fondue en biseau. Quelques gouttes du platine fondu étaient allongées sur la tige de cuivre. La chaîne conductrice et la tige étaient légèrement brûlées à leur point de contact.

La fusion est souvent plus considérable. Citons-en quelques exemples : une pointe en cuivre fut fondue dans l'étendue de 2 pouces et demi.

Au point où la fasion avait cessé, l'épaisseur de la pointe était de 2 lignes. Une partie du métal fondu s'était amassée en un point sous la forme de gouttes inégales. L'extrémité inférieure de cette même pointe présentait deux fissures indiquant ici une explosion partielle (1).

La pointe en laiton d'un paratonnerre de Boston fut fondue dans la longueur de 6 pouces et demi(Kinnersley).

La pointe en fer doré à' un paratonnerre élevé sur une maison à Villers-la-Garenne était fondue dans la longueur de 7 à 8 pouces (Le Roy et Beyer).

Le paratonnerre que Franklin avait élevé sur sa propre maison ayant été frappé par la foudre, cet illustre physicien trouva que la pointe de cuivre qui avait, quand on la plaça, 9 pouces de long et environ 1/3 de pouce de diamètre dans sa partie la plus épaisse, avait été presque entièrement fondue, et qu'il en était resté fort peu attaché à la tige de fer (Gay-Lussac).

Il importe de remarquer que la fusion atteint quelquefois le métal de soudure qui unit la tige avec la pointe (monastère de Noresheim) (Reimarus).

Disons enfin que la pointe assez épaisse en cuivre doré du. paratonnerre élevé sur la maison du physicien Melloni fut entièrement fondue (2).

Une circonstance à noter, c'est que très-souvent, malgré les diverses lésions qui ont affecté la pointe des paratonnerres, l'appareil n'en a pas moins servi à conduire la foudre.

Une autre circonstance à signaler, c'est que parfois les

(1) Hemmer, Act. Acad. Theod. Pal, t. VI, p. 523,

(2) Arago, OEuvres, p. 391.

lésions les plus graves des pointes ont été observées sur les paratonnerres vicieux, soit dans leurs conducteurs, soit dans l'emplacement de leur pied.

B, Tige. — Les lésions de la tige du paratonnerre sont beaucoup plus rares que celles de sa pointe.

En 1785, la foudre atteignit le paratonnerre élevé sur la tour de Saint-Reinold, à Trémone, en Westphalie. On trouva la tige du sommet incurvée et comme onduleuse et s'éloignant en un point jusqu'à un pied de la ligne droite. « Partem ejus (conductoris) undariim in modum ità flexam reperit ut sintis maximus a linea recta pedem fore recéder et (1).

Parfois la partie supérieure de la tige est ramollie à un tel point que, par son propre poids, elle se courbe en forme de crosse.

D'autres fois, la pointe et une longueur plus ou moins considérable de la tige sont fondues et tombent en globules enflammés.

Enfin la pointe et la tige du paratonnerre élevé sur la tour de Sainte-Anne d'Auray disparurent.

C. Conducteur. — Les lésions les plus fréquentes des conducteurs sont la rupture et la fusion; ces deux lésions se combinent souvent entre elles, en sorte que les extrémités des fragments présentent des traces de fusion. Citons quelques exemples :

La corde métallique du paratonnerre de l'Hôtel des Invalides fut rompue au-dessus du point où elle formait une sorte de nœud.

Les conducteurs de l'église de Saint-Charles, à Plymouth, et ceux du magasin à poudre de Saint-Philippe, à Carthagène, furent rompus en plusieurs endroits.

Le conducteur du château de Torring-Seefeld, composé de fils minces en laiton, fut brisé perpendiculairement à son axe en un très-grand nombre de fragments d'une longueur moyenne de trois pieds qui furent lancés jusqu'à la distance de 600 pieds. Une partie de ce fil fut même volatilisée.

Le conducteur du phare de Gênes était rompu à 14 mètres

(1) Hemmer, Ad. Acad. Theod. Pal, t. VI, p. 516.

de son extrémité inférieure ; une de ses parties, longue de 9 mètres, était divisée en six fragments; l'un d'eux fut trouvé à 12 mèlres de là. Les extrémités de tous ces tronçons étaient plus ou moins fondues.

Les deux observations suivantes sont du plus haut intérêt.

Le paratonnerre du paquebot le Neiv-York se composait d'une baguette de fer conique ayant un mètre vingt centimètres environ de longueur, 11 millimètres de diamètre à la base et d'une chaîne d'arpenteur longue d'environ 40 mètres, établissant la communication entre le pied de la tige et la mer. Cette chaîne se composait de tringles droites de 45 centim ètres (18 pouces) de longueur et de 6 millimètres de diamètre terminées en boules, et unies par des anneaux intermédiaires et ronds.

Le 19 avril 1827, le New-York reçut deux coups de foudre à quelques heures d'intervalle. Au premier coup, n'ayant point de paratonnerre, il éprouva de graves dégâts. Au deuxième coup, le paratonnerre était établi; il fut suivi, mais presque entièrement détruit par la foudre. Le conducteur-chaîne fut dispersé de toutes parts en fragments ou en globules gros comme des balles, qui brûlèrent le bois et les hsses en cinquante endroits différents, quoique la pluie tombât et que le pont fût inondé de grêlons à une hauteur de trois à quatre pouces. De la totalité de cette chaîne, on ne recueillit sur le pont qu'un bout long de deux pieds dix pouces, portant des boursouflures qui accusaient l'action du feu; on recueillit aussi deux yeux et un anneau formant la jonction d'un des chaînons et une partie de la tringle détachée du milieu du chaînon.

La tige était fondue sur une longueur de 30 centimètres à partir de sa pointe.

Le paratonnerre du New-York avait plusieurs vices de construction : sa tige était trop mince et trop effilée ; son conducteur avait une section beaucoup trop petite ; de plus, la forme de chaîne donnée au conducteur doit être regardée comme mauvaise et à tout jamais proscrite.

Le 13 juin 1854, dans la baie de Baltchick, à 7 heures du soir, le tonnerre est tombé sur le vaisseau à deux ponts le

Jupiter, faisant partie de l'escadre de la mer Noire. Les conducteurs des paratonnerres étaient en place; celui du grand mât, qui a reçu le coup, plongeait dans la mer de 2 mètres, portant à son extrémité un boulet de 2 kilogrammes.

Au moment de l'explosion on a vu une vive lumière; l'intensité du bruit et des tourbillons de fumée ont fait supposer d'abord que c'était un coup de canon parti de l'une des batteries, mais l'erreur n'a duré qu'un instant; la chaîne du paratonnerre avait disparu, on en voyait partout les débris. Le gaillard d'arrière, la dunette, le porte-hauban en étaient couverts; plusieurs hommes de l'équipage en avaient reçu dans leurs vêtements, trois d'entre eux en étaient légèrement blessés.

Ce conducteur, d'environ 70 mètres de longueur, qui descendait du pied de la tige jusqu'à la mer, en suivant d'abord la flèche de cacatois, puis en passant dans de larges anneaux de cuivre le long d'un galhauban de perroquet, n'était autre chose qu'un câble à trois torons formé en tout d'une soixantaine de fils de laiton; chacun pouvait avoir d'un demi à deux tiers de millimètre d'épaisseur.

La foudre en avait. fait des milliers de morceaux plus petits que des épingles. Cependant, au miheu de cet amas de fragments épars, on trouvait encore çà et là quelques bouts du câble lui-même; ceux-ci avaient tout au plus quelques décimètres de longueur; on voyait à leur surface ces couleurs violettes que le feu donne au métal, et en effet les premiers qu'on a touchés étaient encore brûlants : le Jupiter n'a eu aucune avarie.

Nous venons de voir que plusieurs fois déjà le câble de fil de laiton a été brisé. Or, il est deux manières d'expliquer cette lésion. Ou bien la section du câble était trop petite, surtout pour des fils de laiton qui se rompent et se brisent facilement sous la décharge électrique ; c'est très-probablement à cette insuffisance que nous devons rapporter la rupture multiple de la corde métallique du clocher de Rosstall. Mais en a-t-il été de même pour le câble conducteur du Jupiter? M. le professeur Pouillet ayant examiné plusieurs de ses fragments, a remarqué qu'ils ne portaient que quelques traces

de fusion et qu'aucune de ces traces ne s'étendait à l'épaisseur entière du câble, que toutes étaient limitées à un groupe de quelques-uns des soixante fils qui le constituaient. Cette circonstance lui a paru démontrer que la décharge ne s était pas propagée également par tous les fils, que ceux qu'elle avait suivis étant insuffisants pour la transmettre, avaient dû être les uns fondus, les autres brisés ou volatilisés. Mais alors pourquoi l'étincelle ne suit-elle qu'un certain nombre de ces fils et non pas tous à la fois ? Gela n'arriverait certainement pas, comme le remarque M. Pouillet, « si aux deux extrémités du câble, sur une longueur d'environ un décimètre, les fils, d'abord étamés séparément, étaient ensuite soudés ensemble pour former en quelque sorte un cylindre métallique... Mais si cette condition n'est pas remplie, si aux deux extrémités, ou plus généralement aux deux points de jonction avec les autres conducteurs, les fils se trouvent isolés entre eux par des couches de poussière ou d'oxyde; si, de plus, le câble ne touche ces conducteurs que par ses fils superficiels, alors les choses se passent tout autrement : les fils ne sont plus ni égaux ni solidaires ; l'électricité choisit ou plutôt elle prend ceux qui sont en contact avec le conducteur, et que la torsion du câble amène tantôt à la surface, tantôt au centre du faisceau; ces fils, réduits à un petit nombre, deviennent incapables de supporter Teffort, et le câble entier, brisé par l'explosion, présente infailliblement tous les phénomènes qui se sont produits à bord du Jupiter,»)

Une circonstance digne de remarque, c'est que les fils conducteurs sont quelquefois fortement tordus en spirale aux endroits de leur rupture.

Cette torsion peut avoir lieu sans rupture; par exemple, le fil conducteur d'un paratonnerre à Zurich resta entier, mais il était tordu en plusieurs endroits (Haas).

Les conducteurs en fil de fer présentent assez souvent, après le passage de la foudre, un enduit fuligineux qui teint et salit la main qui l'enlève.

Parfois le fil de fer est comme recuit, ou bien le conducteur est oxydé et l'oxyde est lancé sur la muraille voisine.

On a vu la rouille, qui recouvrait le conducteur, enlevée par

la foudre et le métal se trouver décapé. Dans d'autres cas, le métal est devenu friable, d'autres fois il était mou. (Voir Effets de la foudre sur les métaux, oxydation, altérations chimiques.)

Les crampons qui fixent le conducteur sont quelquefois ébranlés et même arrachés.

Après une nuit orageuse de l'été de 1785, on trouva trois des crampons qui servaient à fixer le conducteur du paratonnerre le long du mur du palais du roi à Dijon fort ébranlés et même sortis de leurs joints (Ghaussier).

Le pied du conducteur, c'est-à-dire la partie qui plonge dans l'eau ou dans le sol, est rarement lésé.

Un des conducteurs de l'église de Saint-Paul à Londres, frappée sans avoir éprouvé de dégâts , offrait l'aspect d'une barre de fer mise à la forge, sans avoir subi l'action du marteau. Cette apparence se montrait même sur la partie du conducteur plongée dans l'eau (Benj. Wilson).

Mais le sol, au pied des conducteurs, comme aussi au pied des arbres, est fréquemment soulevé par la foudre, et même projeté à une certaine distance (1).

Par suite de cette projection le conducteur se trouve quelquefois couvert de terre jusqu'à une assez grande hauteur, phénomène qui a porté à croire que le courant électrique avait été ascendant. Cette projection a été particulièrement remarquée dans un cas où le pied du conducteur plongeait dans un trou profond et plein de boue.

On sait que la partie inférieure du conducteur, avant de s'enfoncer dans le sol, est quelquefois protégée par un étui en planches. Or, dans quelques cas, cet étui a été violemment écarté du mur auquel il tenait par des crampons, ou bien ses parois ont été brisées et fracassées, comme dans le cas du foudroiement de l'église de Rosstall.

Si le pied du conducteur est installé suivant le mode de Reimarus, c'est-à-dire, s'il reste à la surface du sol, les corps qui l'avoisinent peuvent éprouver des lésions plus ou moins graves.

(1) Voir Reimarus, Neuer Bemerkungen, p. 115.

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