VI.— Feu Saint-Elme sur les pointes des rochers
— Dans son ascension au Mont-Blanc, au mois d'août 1854, M. Blackwell fut obligé de passer deux nuits au Grand-Mulet pour cause de mauvais temps. Pendant l'une de ces, nuits, vers onze heures, au milieu de la tempête, un guide vit les arêtes des rochers tout en feu. Ses compagnons s'assurèrent eux-mêmes du fait, et constatèrent le même phénomène sur leurs personnes ; quand ils élevaient les bras, leurs doigts devenaient phosphorescents.
VII. — Feu Saint-Elme sur la surface des eaux, sur le sommet des vagues, sur la neige. — \^ Dans une lettre écrite par M. Rivière fils (1), du Fort-Royal de la Martinique, cet observateur annonce que dans les nuits des 10, M et 14 juillet 1820, toute la surface de la mer parut lumineuse. Le 10 et le 11, les flammes étaient élevées et jetaient une lumière assez vive. Ce phénomène, dont les habitants n'avaient jamais été témoins différait entièrement de la phosphorescence de la mer. Dans la nuit du 14, les flammes qui sortaient des védh ressemblaient à de grandes gerbes de feu d'artifice et répandaient tant de clarté qu on pouvait lire à un demi-mille du rivage. Ce spectacle nouveau dura presque toute la nuit ; pendant sa durée, le ciel était chargé de nuages noirs et épais. Je ne sais, dit-il, si l'électricité ne serait pas la cause du phénomène que nous avons vu.
2° M. Prudhomme a rapporté le témoignage d'un habitant des côtes du Calvados, qui, étant sorti de sa maison dans la nuit du 11 au 12 février 1808, dans la crainte d'y être écrasé nar l'horrible tempête qui régnait en ce moment, vit des éclairs fréquents se confondre avec les feux qui jaillissaient de toutes parts du sommet des vagues. La neige tombait à flots et souvent mêlée avec la grêle ; on entendait gronder le tonnerre malgré le mugissement de la mer (2).
3*^ Plusieurs personnes ont été témoins du fait de phosphorescence de la neige que nous allons rapporter.
(1) Ann. dechlm. et de pinjs., XV, 428 (1820).
(2) Comptes rendus des trav. de l'Acad.des sciences. A. B. L. de Caen, 1811, p. 93 (Séance du 7 mars 1808) .
M. Michel Ghaye allait, le 5 décembre I800, d'Omal à Warenne ; il élait six heures un quart, l'obscurité était profonde, un nuage noir très-étendu occupait la région du N-0, et à peine avait-il marché cinq minutes, que la neige se mit à tomber. Tout à coup une vive lumière se répandit autour deM. Ghaye; il se retourna, pensant que quelqu'un marchait derrière lui avec une lanterne, et contempla le phénomène suivant. Les gouttes de neige étaient lumineuses sur ses vêtements ; les bouts de sa cravate de laine noire, ballottés par le vent, semblaient tout en feu ; la visière de sa casquette était toute lumineuse, la lumière était si vive qu'elle l'empêchait d'avancer autant que l'obscurité profonde qui la [)récéda. « L'agitation des bouts de ma cravate, dit M. Ghaye, » me gênant beaucoup, je dus les enfermer sous mon paletot » que je boutonnai. J'avais mis des gants en tissu noir : je » voulus frotter la neige de mon paletot, qui devint encore » plus resplendissant et mes deux gants devinrent lumineux. »
Le même phénomène a été observé à la même heure entre Huy et Braive, d'après les remarques de M. Selys -Longchamps. Par l'extrait du Courrier du Nord, reproduit dans le Moniteur Belge. NM191, (Dec. 1855), M. Crasquin, vétérinaire, a vu le même phénomène, au même moment à Sebourg flNord). (1)
4^ Dans la nuit du 4 au 5 septembre 1767, pendant un violent orage, le fermier d'un étang près de Parthenay, en Poitou, le vit couvert, dans toute sa surface, d'une flamme SI épaisse qu'elle lui dérobait la vue de l'eau. Le lendemain tous les poissons flottaient morts à la surface (Arago).
50 Des gouttes de pluie qui tombaient le 1^^ novembre 1844 dans une cour du collège Louis-le-Grand produisaient, en touchant le sol, des étincelles, des aigrettes accompagnées de bruissement. Le temps était couvert et sans orage (2).
Une autre observation a été communiquée à Arago par le docteur Robinson d'Armagh (3).
(1) Acad. de Belgique.. 1" mars I806. L'Institut, l. XXIV, p. 229. Moniteur univ,, 24 déc. I800.
(2) Comptes rendus, t. XIX, p. 1038.
(3) Arago, Notice, p. 372.
72 DES FORMES DE LA FOUDIîE
Vin. — Fei4 Saint-Elme aux extrémités des branches 1° Le 8 mars 18i7, près de Geaimingen et pendant
un violent orage, les pointes des arbres apparurent brillantes sur une grande étendue (1).
2° Lampadius rapporte que M. de Thielaw observa pendant un orage qui eut lieu à Freyberg (Saxe) une forte phosphorescence des arbres qui se trouvaient sur sa route ; elle cessait quand il abaissait les branches jusqu'à terre, pour reparaître dès qu'on les abandonnait à elles-mêmes (2).
3° Une des plus intéressantes apparitions de ce genre est celle dont Burchell a été témoin, dans un de ses voyages dans l'Afrique méridionale. Il revenait le soir par des prés d'une visite qu'il avait faite aux missionnaires; des éclairs sans tonnerre illuminaient à chaque instant le ciel, et de trèslarges gouttes de pluie tombaient de quelques nuages extraordinairement noirs et épais. Tout à coup il fut presque aveuglé par une brillante lueur qui paraissait descendre du zénith, et pendant un instant chaque brin d'herbe, dans un rayon de quinze pieds, parut incendié par la lumière électrique ; l'herbe avait à cette place un pied de haut, et chaque tuyau, chaque feuille était fortement éclairée et paraissait brûlé. Aucune explosion n'eut lieu ; on n'entendit pas te moindre bruit, et le voyageur continua son chemin, sans que le phénomène se montrât de nouveau (3).
40 M. Mohr rapporte que le 14 janvier 1824, M. Gehring, régisseur à Maxdorf, non loin de Gothen, se trouvait sur la route à la suite d'un chariot chargé de paille. Le soir, vers neuf heures, quelques faibles éclairs sans tonnerre se tirent apercevoir vers l'ouest ; bientôt un nuage sombre , poussé par un vent violent et accompagné de pluie et de grêle, enveloppa le chariot d'une profonde obscurité, et il fallut s'arrêter, les chevaux étant incapables de bouger de place. Durant ces ténèbres, M. Ghering, aussi bien que les domestiques, remarquèrent avec étonnement que tous les brins de
(1) Gehler's, Phys., IV, Schwalb, Cliron. von Eiben, p. 202 (1817).
(2) Gilbert's, Ann., t. LXX, p. 113 (1822), et Peltier, Des Trombes, p. 374.
(3) Reise in Sûdafrica, th. 1, s. 368. Gehler's, Phys., Wôrterbach X, Band 2 abth. s. 1629.
Flib' SALM-ELMl-: 73
paille se redressaient et paraissaient en feu; que le fouet même du coclier jetait une vive lumière; l'orage cependant ne durait plus. Si l'on rabaissait la paille avec la main, la lumière cessait, mais elle se faisait de nouveau remarquer dès que les tiges de chacune se relevaient. Ce phénomène dura environ dix minutes, jusqu'au mo.iicnt où le ventent emporté le nuage obscur (1).
o'^ N'est-ce pas à cet ordre de phénomènes qu'il faut rapporter les feux signalés par le P. Frisi, professeur de l'Université de Pise, dans une lettre à l'Académie des sciences (2).
IX. — Feu» Saint-Elme sur les animaux. — 1° En 1702, pendant une soirée obscure mêlée d'averses, un gentleman de Wellinsboroug revenait de Gastle-Ashby, lorsqu'il vit les oreilles de son cheval comme marquées du feu, et cela dura un huitième de mille. Souvent il chassait la lueur avec sa main, mais sans l'éteindre entièrement (3).
2" Nicholson remarqua les mêmes lueurs sur les oreilles de son cheval et sur celles de plusieurs autres chevaux. La tête de l'un d'eux paraissait tout en feu (4).
3° M. Bourdet (5), capitaine d'état-major, rapporte qu'en Pologne, le 24 décembre 1806, veille des batailles de Puîstuck et de Golymin, vers neuf heures, lorsque le vent du nord soufflait avec violence et que la nuit était si profonde que l'on ne pouvait voir la tête des chevaux, tout à coup l'extrémité des poils des oreilles de ces animaux ainsi que les poils les plus longs devinrent lumineux, excepté ceux du cou et delà queue. Toutes les pointes métalhques qui servent (à leur harnachement, de même que les parties aiguës des affûts des pièces furent parsemés de points lumineux; on eût dit qu'un essaim de vers luisants étaient venus se placer sur les chevaux et sur les canons. Les moustaches de M. Bourdet et celles de plusieurs canonniers étaient lumineuses; celles d'un maréchal-des- logis, quoique très-épaisses, mais cirées,
(1) Bullei. univ. partie malhém., 1, p. 246.
(2) Hkt. de l'Acad. des sciences, p. 23 (1764).
. (3) Autres exemples : Hist. de l'Acad. des sciences, p. 36 (i759),
(4) Morton, Thenatur. histor. of Northampt., p. 352.
(5) Philos, Trans., LXIV, 351.
ne l'étaient pas. Celte liieiir était d'un violet tendre et se terminait par un blanc éclatant; elle dura aussi longtemps que le vent, sans discontinuer, à peu près trois à quatre minutes. Les chevaux, pendant ce temps, affectaient l'attitude qui indique la frayeur, et rien ne pouvait les faire marcher. A l'instant où le vent cessa, les lueurs disparurent; alors survint un déluge de pluie mêlée de grêle.
4^ M. Raffenel a vu la queue de son cheval lumineuse pendant la nuit, au Sénégal, par un temps très -sec (1).
X. — Feu Saint-Elme sur l'Homnie. — 1° Le professeur Forskal d'Upsal, au rapport de Wilke (2), étant sorti à cheval à dix heures du soir, un jour d'avril 1759, et par une forte neige, vit une lueur, comme celle d'un ver luisant, apparaître au bout filamenteux de sa cravache, puis à la partie extérieure de son poignet et à l'extrémité des doigts de son gant, quand il tenaitsamain en l'air. Il remarqua alors un point lumineux qui planait librement au-dessus du doigt et un léger rayon lumineux qui s'étendait de ce point au doigt lui-même.
2" De Saussure était sur les montagnes du Valais avec quelques amis, lorsqu'ils virent se former un orage aa-dessoas d'elles. Tandis qu'il éclairait et tonnait au bas, ils se trouvèrent électrisés, mais différemment, de manière qu'ils tiraient des étincelles en approchant les doigts les uns contre les autres (3).
3° Lorsqu'on 1769, au milieu d'un violent orage, une brillante aigrette apparut sur la croix du clocher de Hohen-Gebrachin, deux voisins, accourus pour éteindre le feu q'ii leur paraissait envahir le clocher, furent aussi surpris qu'effrayés de se voir la tête couverte de feu et de lumière.
4° Sponholz, cité par Hemmer (4), se trouvait sur la grande
(1) Revue encyclopédique, t. Xll, p. 483 (1822).
(2) Autres exemples : Ann. de ch. et dephys., t. X, p, 284, 2« série, Poggeiidorff's Ami., t.XLVI, p. 6>o. Poggendorff's Ann., t. XXXIV, p. 370 Comptes rendus, t. XLI. p. 114 (1833).
(3) J. de Rozier, t. U, p. 271 ; Acad. des sciences (1773).
(4) Act. acad. Theod. Palat., t. IV, p. 3?.
FEU SAIXT-ELME 75
route, le 18 février 1770; le vent soufflait avec violence et la neige tombait à gros tlocons. Tout à coup le cocher aperçut au bout de son fouet une lueur semblable à un charbon ardent. Sponholz, de son côté, vit de petites flammes à l'extrémité du poil de sa casquette de loutre; elles apparaissaient au nombre de trois, qualre ou cinq, tantôt à droite, tantôt à gauche. Quelques instants après, les chevaux eux-mêmes se trouvèrent comme couverts de feu.
S'' Le dimanche 17 décembre 1854, en traversant le West- Bostonbridge (pont sur la rivière Charles, entre Boston et Cambridge), mon attention, dit M. Ware, auquel nous empruntons ce récit, a été attirée au milieu de ce pont, qui a 2,483 pieds de longueur, par un sifflement très-fort qui provenait d'un candélabre en fer. Au premier moment, je supposai que ce sifflement était produit par la vapeur d'eau provenant de la neige qui fondait sur la lanterne; mais, après un moment d'examen, je reconnus qu'il provenait d'une tout autre cause. En effet, au bout de quelques instants, j'éprouvai une suite de picotements sur le front, et, en élevant la main pour retirer mon chapeau, je fus surpris de voir une brillante décharge d'étincelles électriques s'échapper de tous les points où mes doigts avaient touché ou même approché le bord de ce chapeau de feutre. En m'avançant vers une partie du pont où les candélabres étaient déjà éteints, j'aperçus sur le ventilateur, au sommet et à chacun des angles ou pointes de la lanterne, des jets de lumière électrique longs de cinq à six pouces. En levant ma canne, j'observai le même phénomène, la lumière jaillissait, dans toutes les directions, du bout en acier, en étincelles longues de trois à quatre pouces, et enhn, le bout de mes doigts, recouverts de gants de laine, laissait aussi échapper des aigrettes lumineuses. Le son était très-fort, non-seulement sur la lanterne, mais aussi sur mon chapeau, ma canne et mes doigts. Celui que produisaient les lanternes du pont était parfaitement entendu d'un parapet à l'autre du pont qui a quarante pieds de largeur, et on pouvait même entendre celui que rendaient plusieurs lanternes, bien que ia distance qui les sépare soit de deux cents pieds.
Ce son ressemblait à celui d'une chaudière à vapeur qu'on décharge, et peut-èlre plus exactement à celui de la décharge continue d'une machine électrique ou d'une forte batterie; seulement il était plus fort et le plus considérable de ce genre que j'aie entendu. J'ai remarqué que ces effets lumineux n'étaient sensibles qu'à une hauteur de cinq pieds audessus du pavé du pont (qui, à marée haute, est à six pieds au-dessus du niveau des eaux). Il pouvait être de onze heures à minuit, il neigait fortement; la haute msr avait eu lieu à neuf heures dix minutes du soir, et le vent soufflait avec force du nord-est (1).
6"^ Le 8 mai 1831, après le coucher du soleil, toute l'atmosphère était en feu et annonçait un violent orage; on aperçut à l'extrémité des mâts de pavillon, à Alger, une lumière blanche en forme d'aigrette qui persista pendant une demi-heure. Des officiers d'artillerie et du génie se promenaient sur la terrasse du fort Bab-Azoun ; chacun en regardant son voisin, remarqua avec étonnement que les extrémités de ses cheveux étaient tout hérissées de petites aigrettes lumineuses. Quand ces officiers levaient les mains, des aigrettes se formaient aussi au bout de leurs doigts (2).
Dans quelques cas le feu Saint-Elme s'est présenté sous la forme de flammes, d'autres fois on a même vu le corps de l'homme tout rayonnantdelumière. On en trouve des exemples dans (3) :
XI. — Feu Saint-Elme au milieu des orages. — — iMM. Peytier et Hossard, dans les Pyrénées, ont été plusieurs fois enveloppés dans des foyers d'orages tellement formidables, vus de la plaine, qu'on les croyait perdus. Plu-
(1) Vlmtilut, t. XXIV, p. 154 ( 1856), d'après ylmer. Journ.of se. and arts, ■ 'l'^ério, vol. XXIX, p. 272.
(2) Rozet, Voyage dans la régence d'Alger, t, I, p. 132.
(3) Autres exempleii : Ann. de ch. et dephijs., 2« série, t. X, p. 284. Écho du monde savant, p 233, 1835. Lichlenherg Mag., t. Y {GeJiler, IV). Acad. des se. de Bruxelles, 9 oct. 1841, et V Institut, t IX, p. 403, J841. Arago, d'après le Journal de La Haye. Comptes rendus, p. 822, 1840. L'Universel, 15 mai 1829, elBull. Univ., Partie Math., t. XII, p. 348, 1829. Americ. Journ. of. se, t. IV, p. 124. Pekier. Des Trombes, p. 397. Ingen-Housz, Nouv. expér. et observ. de phys., t. II. p. 271.
sieurs fois leurs cheveux, les glands de leurs casquettes se dressèrent et répandirent une vive lumière accon>pagnée d'un sifflement prononcé. — Letestu, en 1786, resta dans son aérostat pendant trois heures de la nuit au milieu d'un orage ; il entendait un bruit étourdissant, sa nacelle s'emplissait de neige et de grêle, les dorures de son drapeau étaient scintillantes.
L'observateur plongé dans un miheu électrisé comme lui ne court guère d'autres risques que ceux des décharges qui peuvent avoir lieu entre des points éloignés de la masse nuageuse électrisée, à cause de l'imparfaite conductibilité du nuage. C'est ainsi que Letestu trouva son drapeau percé, et que MM. Peytier et Hossard reconnurent des traces de fusion au canon d'un fusil laissé hors de leur tente, et une autre fois des traces de carbonisation sur un piquet de bois planté en terre. (Daguin).
xn. — Le feu Saint-Elme passe graduellement aux décharges presque foudroyantes. — Le feu
Saint-Elme offre divers degrés de volume et d'intensité et passe ainsi graduellement du plus faible point lumineux, de la plus petite étincelle à une décharge presque foudroyante. En voici deux très-remarquables exemples :
M. G. Mène, alors aide-préparateur de chimie au Collège de France, avait établi sur le belvédère d'une maison, à Vaugirard, un fil de fer long d'environ 83 mètres, afin d'étudier la tension électrique de l'atmosphère. Le 26 juin 1850, vers sept heures, au moment d'un orage sur cette locahté, M. Mène ayant placé sur le fil une pierre d'aimant assez forte destinée à fixer l'électricité, car les appareils ne montraient qu'une très-faible tension, il vit presque au même instant une colonne de feu sortir d'un éclair, s'abattre sur l'aimant, se promener comme en langue de feu dans toute la longueur du fil et l'illuminer dans toute son étendue ; puis à l'endroit où le fil se perd dans le sol, un bruit sourd et profond se fit entendre pendant quelques secondes. Ce phénomène se répéta à cinq reprises différentes et dura chaque ; fois près d'une demi-minute. A la troisième fois seulement,
rexpérimenlaleur entendit nne légère détonation et vit une faible secousse dans l'appareil ; alors tombèrent plusieurs tuiles du toit où TappareiL était fixé; un rosier autour duquel le fil était enroulé fut déraciné, brisé et coupé comme par bandes, et toutes les fleurs qui se trouvaient sur le passage du fil conducteur au moment où il arrive en terre furent desséchées dans certaines parties de leurs tiges.
Dans un second orage qui eut lieu le même jour, vers neuf heures du soir, M. Mène replaça la mêmepierre d'aimant, non plus sur le fil situé sur le belvédère de la maison, mais sur la partie moyenne du même fil. 11 vit bientôt une aigrette lumineuse, bleuâtre, longue d'environ 66 centimètres, qui s'était arrêtée sur l'aimant. Elle ressemblait assez à un fer de lance long et étroit, dont la pointe était tournée vers la terre; sa lumière augmentait d'intensité par moments et diminuait surtout lorsque la pluie tombait plus fortement. A fun de ces moments, ayant louché le fil conducteur avec une tringle de fer isolée, M. Mène en tira deux ou trois étincelles bleuâtres qui ne lui donnèrent qu'une faible secousse et qui aimantèrent complètement la tringle. Ajoutons que durant le temps où l'aigrette lumineuse donnait le plus de clarté, le fil paraissait comme rouge-blanc, et à l'endroit où il se perd en terre, les pailles, les fleurs étaient attirées à lui et paraissaient aussi lumineuses dans leurs extrémités supérieures. Les gouttes de pluie qui découlaient de l'aimant semblaient brillantes comme des diamants, jusqu'au moment où elles tombaient sur le toit en zinc du laboratoire et faisaient même entendre, à leur tombée, un petit bruit semblable à la décharge des machines électriques; et, en recueillant une centaine de ces gouttiîs dans un vase de verre isolé, il fut facile d'en charger faiblement une petite bouteille de Leyde.
Xin. — Feu Saint-Elme sans manifestations lumineuses. — Le feu Saint'Elme est, comme nous l'avons dit, très- souvent accompagné de sifflement et de crépitations ; or, .s'// {ait un grand jour, la partie lumineuse du phénomène manque; on n'en perçoit plus que la partie sonore; ce sont des
FEU SAÏNT-ELME 79
sifflements, c'est un bruissement qui partant des extrémités aiguës du corps, transmettent le fluide électrique. Parfois alors on éprouve au bout des doigts un frémissement, un picotement singulier, tel que le produiraient de nombreuses petites étincelles de la machine électrique; on voit les cheveux, sans être lumineux, se dresser, se hérisser, etc. Voici quelques exemples de ce genre de phénomène :
1° Wilke rapporte avoir entendu dire que la pointe du paratonnerre du clocher de l'église allemande à Stockholm sifflait comme une couleuvre « Wie eine Schiange zischte, » quand un nuage orageux passait au-dessus. Très-probablement alors on l'aurait vue surmontée d'une aigrette lumineuse si le phénomène eût eu lieu la nuit (1).
2^ Le 27 juin 1825, le temps était orageux et la tempête menaçait au moment où M. Macvivar se trouva sur le sommet du Ben-Nevis, en Ecosse, avec plusieurs compagnons de voyage. Leur attention fut attirée par un bruit très-singulier qu'ils entendirent tout autour d'eux; il ressemblait absolument au bruissement des étincelles qu'on tire du conducteur de la machine électrique. Le son fut toujours clair et plus ou moins distinct, durant une heure et demie environ. Au milieu de ce bruissement général, M. Macvivar put nettement reconnaître la part qu'y prenaient le sommet de son parapluie et plusieurs pointes de rochers ; ce fut surtout sur le point le plus élevé de la montagne qu'il put très-bien distinguer les pierres par où s'opérait l'écoulement du fluide. Quoiqu'il n'y eût point de doute sur la nature de ce fluide, une circonstance y apporta de nouvelles preuves : un voyageur qui était resté en arrière, la tête nue pendant plusieurs heures, revint auprès de ses compagnons qui cherchaient un abri contre la tempête ; ses cheveux étaient dressés, hérissés par suite de la répulsion électrique ; alors plusieurs personnes, s'étant également découvert la tête, offrirent le même phénomène (2).
3'^ En 1767, de Saussure, Pictet et .lalabertse trouvaient sur
(l) Schwedische Abhand. XXXII, 126 (1770).
{%) Journ. of se. Edinhurqh, 111.312. BuU. unîv. (Parlie Malh.), t. V. p. 273, (1826).
la cime du montBreven. Pictet levait le plan des montagnes, et, levant la main pour en demander les noms aux guides, il s'aperçut, dit Saussure, que chaque fois qu'il faisait ce geste, il sentait au bout de son doigt une espèce de frémissement ou de picotement semblable à celui qu'on éprouve lorsque l'on s'approche d'un globe de verre fortement électrisé. Il n'eut pas de peine à deviner la cause de cette sensation; la vue d'un nuage orageux qui entourait la moyenne région du Mont-Blanc, vis-à-vis duquel nous nous trouvions, lui fit penser sur le champ qu'elle était l'effet de l'électricité de ce nuage : il nous invita à essayer si nous l'éprouverions aussi et nous sentîmes comme lui une espèce de frissonnement tel que celui que produirait un grand nombre de petites étincelles électriques ; mais craignant encore d'être séduits par notre imagination, nous fîmes répéter cette même épreuve à nos guides et à nos domestiques, et ils éprouvèrent les mêmes sensations avec une surprise encore plus grande que la nôtre. Mais bientôt la force de l'électricité s'accrut au point de ne plus laisser aucun doute sur sa réalité. La sensation devenait à chaque instant plus vive et elle était même accompagnée d'une espèce de sifflement. M. Jalabert, qui avait un galon d'or à son chapeau entendait autour de sa tête un bourdonnement effrayant que nous entendions aussi quand nous mîmes ce même chapeau sur nos têtes : on tirait des étincelles du bouton d'or de ce chapeau, de même que de la virole de métal d'un grand bâton que nous avions avec nous. — Cependant l'orage qui grondait avec beaucoup de violence dans le nuage qui était au-dessus de nos têtes, les éclairs qui en partaient à chaque instant, nous avertissaient de songer à notre sûreté. Nous quittâmes donc le sommet de la montagne, et nous descendîmes à dix ou douze toises plus bas où nous ne sentîmes plus d'électricité... Bientôt après, il survint une petite pluie, l'orage se dissipa et nous remontâmes au sommet où nous ne trouvâmes plus aucun signe d'électricité. Je ne doute pas que s'il eût fait nuit, ou même si le jour eût été plus obscur, on n'eût vu sortir des flammes ou du moins des aigrettes lumi-
» neuses des extrémités de nos doigts et des bords du cha- » peau de M. Jalabert (1). »
Ainsi, le feu Saint-Elme peut briller à la fois sur des objets et sur des animaux très-divers, à ce point que dans une assez grande étendue de terrain tous les objets ont pu paraître étincelants.
Nous ne connaissons rien de précis sur sa distribution géographique.
On l'a observé plus souvent dans les mois d'hiver que dans les mois d'été ; sur trente et une observations que nous analysons, nous trouvons qu'on ne l'a observé que deux fois dans les mois de juillet, août et septembre réunis.
On Fa observé moins souvent pendant le jour, bien qu'on l'ait vu distinctement, à la pointe d'un paratonnerre, sur le toit des maisons, en plein jour ; c'est qu'il est plus difficile à voir dans ces conditions.
Sur soixante-quatre observations, nous trouvons qu'on l'a observé cinquante-sept fois pendant un orage ; on l'a vu surtout quand il y avait de fréquents éclairs avec ou sans tonnerre.
Le plus souvent le feu Saint-Elme a la forme d'un fer de lance, d'une aigrette, d'une langue de feu, simple ou multiple, tantôt bleue ou bleuâtre, tantôt blanche ou couleur paille, même jaune au centre et bleuâtre sur les bords, souvent très-brillante.
Nous avons noté divers bruits de craquement, de sifflement, de bruissement, de bourdonnement, de pétillement.
Quelquefois le feu Saint-Elme ne touche pas le corps, il se tient à une certaine distance, et forme des étincelles qui voltigent en pétillant dans l'air autour de la tête, des vêtements.
Pendant certains orages, des charretiers, en passant la main sur leurs chevaux, les voyaient, par places, couverte de feux (2). En faisant claquer les fouets, on produisait de vives étincelles (3). Des chevaux agitant leur queue donnaient lieu à une forte lueur (4).
(1) De Saussure, Voy. dans les Alpes, t. II, p. 54, ch.xvi, | 648.
(2) Gilbert's, Ann., t. LXXU, p. 398 (1822).
(3) Mém. de l'Acad. de Bruxelles, t. III, p. 560 (1826),
(4) Comptes rendus, t. XLI, p. 114 (1855).
Sestier. 1 — 6
Dans quelques cas on a vu le feu Saint-Elme sous la forme de nappes de feu, de courants à la surface des corps (1). Souvent il résiste à l'agitation violente de l'air, à la pluie même abondante, tandis que d'autres fois il suffit d'une légère agitation de l'air pour le faire disparaître. Le feu Saint-Elme augmente ordinairement avec forage, mais le plus souvent l'apparition d'un éclair l'affaiblit ou le détruit tout à fait (2).
Théorie. — Pendant longiemps le feu Saint-Elme fut considéré comme un objet matériel saisissable. Le comte de Forbin, dans un temps assez rapproché du nôtre, avait envoyé un de ses matelots le saisir au sommet d'un mât.
Le feu Saint-Elme semble le résultat de la recomposition de félectricité neutre au moyen des deux électricités contraires, non point par des décharges foudroyantes, mais par une action continue. Il est dû à l'électricité qui s'écoule par la surface des corps placés sous l'influence des nuées orageuses, et de préférence et plus aisément par les pointes.
On le produit aisément au moyen des machines, en présentant une pointe métallique à une certaine distance du conducteur. ïl faut opérer dans l'obscurité et charger la machine d'électricité négative ; de cette façon, la pointe métallique donne lieu à l'écoulement d'une belle aigrette lumineuse. Si la machine ne donnait que de l'électricité positive, on armerait le conducteur d'une pointe à laquelle on présenterait, à distance, un globe métallique et poli.
Pronostic. — Chez les anciens, le feu Saint-Elme (Castor et Pollux) était d'un favorable augure s'il y avait deux llammes simultanées, tandis qu'une seule flamme (Hélène) était d'un mauvais présage.
Les aigrettes qui scintillaient au bout des piques, autour de ia tête des hommes, étaient des signes d'un événement heureux ou d'une heureuse carrière. C'est dans ce sens qu'on interpréta les flammes qui brillèrent sur la lance de Lucius
(1) Gilb., Ann., t. LXIV, p. 268 (1820). Journ. dephys. de l'abbé Rozier, t. XXXIV, p. 386 (1789).
(2) Philos. Tram., XLVII, p. 559 (1751-52).
Atrius, sur les piques des soldais de César et de Bélisaire.
On assure, dit Plutarque, qu"au moment où la flotte lacédémonienne sortit du port de Lampsaque pour aller contre l'ennemi, on vit briller aux deux côtés du gouvernail de la galère de L\^andre les deux étoiles des Dioscures (Castor et Pollux).
Les feux qui jouèrent sur la tête du jeune Ascagne, fils d'Énée, sur celle d'Alexandre le Grand pendant un combat, sur cello de Servius Tullius encore enfant, furent regardés comme des signes manifestes de la protection divine. On rapporte que la femme de Tarquin l'Ancien, ayant eu connaissance des flammes qui vinrent se jouer autour de la tête de Servius endormi, le fit élever comme son fils, bien qu'il fût le lils d'une esclave; et. s'inspirant de ce prodige, elle fit tous ses efforts pour le faire parvenir au trône. Les matelots de Christophe Colomb avaient encore tiré des présages heureux de l'apparition de ces feux.
Pour nous, le feu Saint-Elme n'est que le signe de la recomposition de rélectricité neutre de l'atmosphère pendant l'orage; cest un signe qu'il existe une certaine imminence de foudroiement, à cause de la tension électrique de l'atmosphère et des circonstances dans lesquelles il apparaît le plus ordinairement.