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ART. 2. — DES SIGNES DE LA MORT CHEZ LES FOUDROYÉS. SIGNES IMMÉDIATS

La fulguration modifie-t-elle la nature et la valeur de quelques-uns des signes ordinaires de la mort? Existe-t-il chez les foudroyés des circonstances qui pourraient induire en erreur lorsqu'il s'agit de distinguer la mort apparente de la mort réelle ?

Pour répondre à ces questions, passons en revue les signes de la mort, en les distinguant en signes immédiats et en signes éloignés.

Signes immédiats. — Quant aux signes immédiats de la mort chez les foudroyés, nous n'avons aucune remarque particulière à faire sur la face cadavéreuse, r absence de sensibilité générale et spéciale, la privation de toute connaissance, l'immobilité du corps, l'abaissement de la mâchoire inférieure, la flexion du pouce dans le creux delà main, V absence du mouvement respiratoire, du pouls et des battements du cœur exploré par V application de la main sur la poitrine, V absence d^ auréole ou de phlyctène dans les brûlures de la peau.

Ces signes, tous d'ailleurs incertains et équivoques, con-

(1) Brodie, Lectures on pathol. andsurg., p. 101.

(2) Bouehut, Traité des signes de la mort, p. 92

servent chez les foudroyés la valeur qu'ils ont dans les autres circonstances.

Mais quant à la coloration jaune safranée de la face, à laquelle on a attaché une grande importance , et à la couleur jaune qui, suivant quelques auteurs, affecterait exclusivement sur le cadavre la paume de la main et la plante des pieds ; nous rappellerons qu'on a observé parfois sur la face et même sur toute l'étendue du corps des foudroyés une coloration jaune plus ou moins safranée, sous forme d'enduit et qui paraît due à des substances pondérables entraînées par le courant électrique. Or, cette coloration peut se présenter aussi bien chez les foudroyés qui sont morts que chez ceux qui sont seulement dans un état de mort apparente.

Le relâchement simultané des sphincters, des paupières, du rectum et du vagin a peut-être moins de valeur comme signe de la mort chez les foudroyés que chez d'autres sujets ; car les premiers sont souvent atteints de paralysie et de résolution musculaire générale.

L'affaissement de l'œil, l' obscurcissement de la cornée par une toile glaireuse, considérés isolément, ne sont pas non plus des signes certains de mort : en effet, ces phénomènes ont été constatés avant la fin de la vie chez des individus affectés de [lèvre grave de nature putride (1) ou de choléra asiatique (2).

M. Max. Simon a constaté la toile glaireuse avec affaissement du globe de l'œil chez une petite fille qui fut emportée en 24 heures par le choléra; elle s'était produite 5 ou 6 heures avant la mort (3) .

La mollesse et l'enfoncement des yeux auraient, dit-on, été observés sur des noyés qui ont survécu (Desgranges- Fodéré).

On sait, dit Orfila, que des personnes asphyxiées, dont les yeux étaient flasques, enfoncés, recouverts d'une toile glaireuse, ont été rappelés à la vie.

Chez les animaux congelés par des mélanges réfrigérants et dont les battements du cœur étaient encore parfaitement

(1) Gendrin, Journ. génér., t. XCIX, p. 269.

(2) MM. les membres de la Commission pour le prix Manni,

(3) Bulletin de thérapeutique, t. XXXVil, p. 225.

appréciables, Magendie et M. Rayer ont trouvé la cornée insensible et affaissée (i).

Enfin, sur une fille dont nous reparlerons bientôt, et qu'on considérait comme morte, M. Girbal constata, entre autres phénomènes, la flaccidité des globes oculaires, et cependant cette fille revint à la vie.

Si nous considérons les animaux foudroyés, nous dirons que plusieurs fois on a constaté sur des chevaux, immédiatement après la mort par fulguration, une opacité de la cornée semblable à celle qu'on observe ordinairement longtemps après la mort. Il semble que ce soit une altération locale, spéciale, et par conséquent on doit s'attendre à l'observer chez l'homme : n'est-elle pas démontrée déjà par cet individu, qui, au rapport de Buchwalder, au moment même de la mort par la foudre, avait l'œil droit ouvert et brillant, tandis que l'œil gauche était terne et recouvert par la paupière.

Il faudra donc distinguer chez les foudroyés les effets directs de l'électricité sur la face antérieure des globes oculaires, des modifications que la mort imminente ou réelle imprime à cet organe.

L'absence des bruits du cœur pendant plusieurs minutes n'est point un signe certain de la mort ; voici des f^iits pour appuyer notre assertion.

Un nouveau-né, observé parValleix(2), avait la face livide, le nez et surtout les lèvres d'un bleu ardoisé très-foncé, les yeux presque fermés, la bouche entr'ouverte, la mâchoire inférieure pendante. Les membres étaient dans une résolution complète ; il n'y avait aucun mouvement de la poitrine ni de l'abdomen : « La région du cœur, dit M. Valleix, fut » auscultée attentivement; il me sembla pendant un instant » très-court entendre vaguement les bruitsdu cœur; mais je » ne pus acquérir aucune certitude à cet égard; ce quilya de » positif, cest que pendant la plus grande partie de r espace de » temps que dura rauscultation, je n entendis absolument rien. » On ne pouvait mieux comparer l'état de cet enfant qu'à

(1) Rapport sur le prix Manni.

(2) Bulletin thérapeutique, t. XXXÎ, p. 248 (Î846),

» celui de certains cadavres de nouveau-nés, après la ces- » sation complète de la rigidité cadavérique. »

Au bout de quinze minutes d' insufflation pratiquée bouche à bouche, M. Valleix commença à entendre, par intervalles, mais d'une manière très-irrégulière, des bruits du cœur faibles et paraissant très- éloignés. Cinq nriiniîtes après, ils devinrent un peu plus distincts, mais il n'y avait pas encore de mouvements respiratoires ; ce ne fut que cinq minutes après, c'est-à-dire après^25 minutes d'insufflation, qu'il y eut une première inspiration forte, etc.

Chez quelques individus atteints par la fièvre jaune, MM. Bally, François et Pariset n'ont perçu aucun bruit du cœur, aucune impulsion, quelque multipliés que fussent leurs recherches et les moyens mis en œuvre (I).

Dans la période algide du choléra, M. Ménestrel a constaté que l'oreille posée sur la région du cœur ne percevait plus le moindre battement (2).

En 1836, un ancien élève de M. Bouillaud, M. le docteur Tournié, appelé auprès d'un général de 80 ans, qui venait, diton, d'expirer, consulta la région du cœur avec l'oreille non munie du stéthoscope ; il n'entendit rien, et ne sentit aucun battement. Il renouvela l'auscultation à deux reprises, et déclara que le général était mort; cependant, six heures après il revenait à la vie, pour mourir deux jours après (3).

M. Girbal, chef de clinique médicale de la Faculté de Montpellier , a adressé à l'Académie de médecine (séance du 25 mars 1851) l'observation d'une jeune personne qui, à la suite d'hémoptysies, de spasmes, syncopes, etc., consécutifs à la suppression du flux menstruel, fut tout à coup considérée comme morte par les assistants. Depuis plusieurs heures on la croyait morte; lorsque M. Girbal arriva auprès d'elle, il constata la flaccidité des globes oculaires, pâleur et affaissement des-joues, la perte absolue du mouvement et de la sensibilité, et le refroidissement du corps ; il ne put saisir le moindre mouvement diaphragmatique, et enfin l'ausculta-

(i) Hist. médic. de la fièvre jaune observée en Espagne en 1821, p. 427.

(2) Des signes de la mort et Thèses de Paris.

(3) Union médicale^ 18S4.

ET DES PHÉNOMÈNES QUI S'Y RATTACHENT 19i

tion de la région précordiale, pendant une ou deux minutes, ne lui fit percevoir aucun battement. De l'ammoniaque présentée sous le nez de la malade, des frictions et l'application d'un large sinapisme sur la région précordiale, parurent sans résultat ; cependant une demi-heure après la constatation de cet état, cette demoiselle revint à la vie.

Au rapport de M. Brachet (1), un homme, âgé de 33 ans, arrivait |d'un long voyage, exténué de fatigue, lorsque, à la suite d'un bain de pieds, il tomba en syncope. . . il était insensible à tout, la résolution des membres était complète; il n'y avait pas de pouls et f oreille, appliquée sur la région du cœur, ne percevait aucune pulsation; M. Brachet Fij tint au moins trois minutes; puis il la réapphqua souvent sur la même région, et il ne cessa pas de tenir l'artère radiale sous le doigt ; pendant au moins huit minutes, aucun signe ne fut révélé du côté de la circulation. Les stimulants les plus énergiques, l'eau bouillante jetée sur les membres, etc.. furent mis en usage, enfin, après plus de vingt minutes de cet état de suspension de la vie, on sentit un léger frémissement dans le cœur; les battements se régularisèrent bientôt et les yeux se rouvrirent.

En décembre 1854, rapporte M. Duchenne de Boulogne (2), un homme âgé de 21 ans, couché à l'hôpital de la Charité, dans le service de M. le professeur Andral, fut soumis à l'inhalation chloroformique. Il fut rapidement sidéré; la respiration était arrêtée, les battements du cœur n'étaient plus appréciables à l'oreille, comme M. Andral et son interne s'en assurèrent en auscultant le cœur avec le plus grand soin et avec l'intention de constater ce phénomène. Cet état durait depuis cinq ou six minutes ; il avait résisté à plusieurs moyens, le malade ne revenait pas, et M. Andral, découragé, disait déjà « Il n'est pas plus vivant que les cadavres de l'amphithéâtre, » lorsque enfin la respiration artificielle par la compression et le relâchement alternatif des parois thoraciques et abdominales, pratiquée avec persévérance, fut suivie du retour à la vie.

(1) Bulletin de thérapeutique, t, XXXVH, p. 371,

(2) Union médicale, p. â51 (1855).

i92 DE LA MORT PAR FULGURATION

Les deux observations suivantes, quoique de tout autre ordre, ne sont pas cependant sans valeur.

« J'ai ouvert, dit Thomassin (1), des grenouilles et des chauves-souris stupéfiées, et n'ai vu en elles aucune marque de vie. »

Galdini et Fontana, cités par Barthez, ont vu des cœurs de grenouilles récemment extirpés reprendre le mouvement alternatif de systole et de diastole quelque temps après qu'il avait cessé, lorsqu'on avait tâché inutilement de ranimer ce mouvement par diverses irritations et lorsqu'on ne s'attendait plus à le voir reparaître.

Écoutons aussi Louis et Nysten, qui se sont livrés à tant de recherches expérimentales sur les animaux.

Gomme le cœur, dit Ant. Louis (2), peut rester "assez de temps dans un état languissant et avec des mouvements imperceptibles, il ne faudra pas conclure qu'une personne est morte, parce que toutes les recherches pour s'assurer de l'état des organes qui servent à la circulation du sang auront été infructueuses.

« Les mouvements du cœur et des poumons, dit Nysten (3), » peuvent devenir si faibles dans quelques circonstances, » qu'ils échappent aux sens de ceux qui cherchent à les » observer. »

Si nous nous bornons pour le moment aux faits qui concernent les hommes et les animaux soumis aux décharges foudroyantes, nous dirons d'abord que jusqu'à présent, chez aucun des individus plongés, après le foudroiement, dans un état de mort apparente, on ne s'est assuré par l'auscultation de l'état du cœur.

Mais il est quelques expériences faites sur les animaux qui démontrent que le courant électrique peut suspendre les battements du cœur pendant plusieurs minutes, ainsi :

MM. Edouard et Henri Weber, ayant appliqué au cœur les fils métalliques d'un appareil galvano-magnétique, cet organe a été saisi de contractions tétaniques, et ses mouvements se

(1) Considérations sw la mort apparente, etc. ; Thèses de Strasbourg.

(2) Lettre sur la certitude des signes de la mort, p. 123.

(3) Recherches de physiologie et de chimie pathologique, p. 407 (1811).

sont arrêtés tant qu'a duré cette contraction ; plus tard, le cœur a repris ses mouvements réguliers (1).

Suivant les mêmes expérimentateurs, lorsque sur une grenouille on applique à la moelle allongée, ou aux bouts des nerfs vagues coupés à leur origine, les fils métalliques d'une forte machine galvano-magnétique, le cœur est tout à coup privé de mouvement, et si l'action galvano-magnétique cesse, après un court espace de temps, il recommence à battre, d'abord lentement, puis de plus en plus fréquemment. Si la rotation de la machine n'est pas très-rapide, le mouvemen du cœur est seulement retardé et affaibli. Au reste, on n'observe jamais de contractions tétaniques dans le cœur dont les mouvements ont été arrêtés par la cause que nous avons dite ; mais l'organe est aplati et ses fibres relâchées.

L'action sur les nerfs vagues produit sur le lapin le même effet que sur la grenouille.

Suivant M. Budge, la force incitatricedes contractions cardiaques a la paire vague pour agent exclusif de transmission ; et la stimulation électrique de cette paire nerveuse et du bulbe rachidien, au Heu d'exciter le cœur, le met au repos. Cet état de repbs, dans lequel le cœur est dilaté et rempli de sang noir, est comparé par Budge à la dilatation de la pupille par la belladone : c'est un phénomène passif qui résulte d'un épuisement momentané (2).

M. Bouchut (3) a trouvé les expériences de MM. Weber fort exactes, mais il les croit mal instituées et surtout mal comprises. Ces expérimentateurs, dit-il, affirment que les agents galvaniques ont la puissance de suspendre les mouvements du cœur ; c'est évidemment de leur part une erreur de méthode, car le résultat impossible sur un animal dans l'état physiologique, ne devient facile que sur un animal mourant ou déjà mort et dont le cœur a conservé toute son irritabilité musculaire. Ce n'est pas en ouvrant la poitrine d'un animal, en mettant ses poumons et son cœur à découvert et en agissant sur ce dernier organe, ou sur les nerfs qui Fani-

(1) Archives d'anat. génér. et de physioL^ p. 13. Paris (1846).

(2) Longe t, Traité de physiologie.

(3) Traité des signes de la mort, p. 93. Paris (1849).

SeSTIER. 11—13 ;

194 DE LA iMORT PAR FULGURATION

ment, qu'on peut savoir quelle est l'influence de l'électricité sur ie cœur dans l'état physiologique.

« Je dois avouer (p. 211 ) que je n'ai pas été favorisé » dans les tentatives assez nombreuses que j'ai faites pour » reproduire les résultats obtenus par ces physiologistes, » et qu'il m'est difficile d'admettre que la suspension de ») toute activité survienne brusquement dans un organe, » dès le moment même oii l'on commence à stimuler le » système nerveux qui l'anime, attendu qu'un pareil phéno- » mène est en opposition complète avec ce que les vivisec- » tiens démontrent chaque jour aux expérimentateurs.

» Quand j'ai fait usage d'un courant interrompu, le cœur ï a présenté des alternatives de contraction et de relâche- » ment; et quand j'ai employé un courant continu, il y a » bien eu suspension momentanée des mouvements cardia- » ques, mais j'ai pu reconnaître de visu qu'il y avait contrac- » tion soutenue de l'organe et non dilatation passive ; encore » dois-je ajouter qu'il ne m'a jamais été possible d'obtenir un » semblable effet en faisant agir le courant seulement sur » l'appareil nerveux cardiaque, et qu'il m'a fallu placer » seulement l'extrémité de l'un des rhéophores sur le cœur » lui-même. »

D'après M. Longet, le grand sympathique aurait, comme la paire vague, une influence incontestable sur les contractions du cœur.

Ainsi on n'a pas entendu, pendant plusieurs minutes, les battements du cœur chez plusieurs sujets qui n'étaient point morts, mais agonisants et dans un état de mort apparente.

D'après des expériences faites sur les animaux, l'électricité aurait le pouvoir de suspendre les battements du cœur ; et bien que ces résultats ne soient pas directement applicables aux foudroyés, il faut néanmoins en tenir compte.

La foudre agit essentiellement sur les forces dynamiques sans occasionner constamment des lésions matérielles ; on conçoit dès lors jusqu'à un certain point qu'elle puisse suspendre les mouvements du cœur pendant un certain temps sans amener la mort.

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