PLAIES DE POITRINE
Obs. B. Plaie pénétrante de la poitrine ; lésion du poumon droit; plaie transversale delà veine azygos, déterminant une hémorrhagie mortelle. —
( 62 ) Le nommé Jean Pelit, sergent-major au 28° régiment d'infant«rie de ligne, âgé de vingt six ans, fut apporté à l'Hotel-Dieu rie Nantes vers trois licures do l'après-midi , le 18 février 1827. Dans un duel, par suite de rixe avec un sous-ofïicier de son régiment , il avait été atteint d'un coup de sabre à la partie latérale droite de la poitrine, un peu au-«iessous et en dehors du mamelon. — Me trouvant de garde c?; jour-là, je fus appelé près du malade, que je trouvai dans un état presque exsangue; il avait perdu une abondante quantité de saog, fant sur le lieu même du combat que pendant son trajet à l'iiôpital, caries militaires qui l'avaient accompagné me racontèrent que le sang n'avait cessé de couler et qu'on aurait pu suivre à sa trace le chemin qu'ils venaient de parcourir. La face était pâle; les lèvres décolorées ; l'extrémité du nez froide ; le malade avait eu quelques vomissemens, ce qu'on attribua à ce qu'il avait dîné peu de temps avant la blessure, mais ce qui dépendait peut-être de la pression de l'estomac par l'accumulation du sang dans la plèvr ■ droite; ce phénomène était d'ailleurs peut-être l'eflot de la perte considérable de sang éprouvée parle malade, i.a parole était brève; la connaissance était parfaite. Je m'informai si le malade avait toussé et craché du sang. On me dit qu'au moment même de la blessure , et avant les efforts de vomisse' mens, il y avait eu quelques crachats mêlés de saiig et quelques efforts de toux ; mais depuis l'instant où le malade fut apporté à l'Hôtel- ^P3ieu jusqu'au moment de sa mort, je n'observai pas une seule fois ce symptôme. H n'y avait ni toux ni suffocation imminente, mais la respiration était fréquente; le son tout à fait mat du côté malade, trèsclair du côté opposé ; en un mot, les signes se rapportaient beaucoup plus à une perle de sang abondante qu'à une plaie du poumon.
La plaie du thorax pouvait avoir dix-huit lignes de longueur, était parallèle à la direction de l'espace intercostal , dans lequel elle était située; il en sortait du sang, qui s'en écoulait en bavant, et dont la quantité augmentait dans rex])iration , ou bien quand on comprimait le côté droit de la poitrine. L'absence de toux et la couleur noire du sang me paraissaient difficiles à expliquer, dans la supposition d'une
I 63 ) plaie du [)oumon ; toutefois , comme i'héir.orrhagie était en ce moment l'accident !c plus important à combattre, j'appliquai sur la plaie un tampon de charpie , et je le maintins en place pendant près de vingt minutes ; comme, au bout de ce temps , il était un peu imbibé, je le remplaçai par un autre, que je maintins avec les doigts pendant quelques minutes, et que je fixai ensuite à demeure au moyen de bandelettes agglutinatives et d'un bandage de corps.
Quelque temps après l'application de ce bandage , le pouls , qui était presque imperceptible au moment de l'entrée du malade, se releva un peu , mais retomba au bout de quel(iu£ temps. On lui fit prendre dans la soirt'e quelques cuillerées de bouillon. La nuit se passa sans de nouveaux accidens ; mais le lendemain , dans la matinée, les signes d'hémorrhagie intérieure augmentèrent , et le malade expira à onze heures du matin.
Le lendemain , je fis l'autopsie en présence de M. Maisonneuve , alors élève à l'École de Nantes , et du docteur Rickelot , qui avait vu le malade. A l'ouverture de la plèvre droite, je trouvai cette membrane remplie par une énorme quantité de sang; il y en avait plusieurs livres. Le sang était noir et en partie coagulé ; le poumon était aplati, réfugié en quelque sorte vers la colonne vertébrale; néanmoins son tissu , qui contenait encore une assez grande quantité d'air, était exsangue, ainsi que celui du poumon opposé ; les lèvres de la plaie ne présentaient l'ouverture d'aucun vaisseau. Je renversai les lèvres de la plaie pour m'assurer si aucun vaisseau n'était ouvert; elles ne présentaient aucune trace de lésion artérielle.
En examinant avec attention la surface du poumon pour reconnaître en quel point il avait été blessé et quelle avait été la source de l'hémorrhagie, je reconnus que les deux lobes inférieurs avaient été traversés de part en pari par la lame du sabre , en sorte qu'il existait quatre plaies pulmonaires : une d'entrée et de sortie dans chacun des lobes inférieurs, ayant une direction linéaire transversale, et présentant (chose remarquable ) une agglutination commençante, et qui
r<^sista quelque peu aux tr îctions , de telle sorte que je ne les rouvris que par un décollement manifeste.
L'adhésion déjà avancée de ces plaies du poumon , l'absence presque complète d'infiltration sanguine dans le trajet qu'avait parcouru l'instrument au sein du tissu pulmonaire, la couleur noire du sang pendant In vie comme après la mort , me paraissaient des circonstances peu en harmonie avec la supposition que le sang épanché provenait du poumon , et je me demandais si telle était en effet la seule source de l'hémorrhagie, lorsqu'on renversant le poumon en avant, pour le détacher, je découvwis une plaie transversale occupant la veine azygos dans le lieu où elle est collée au rachis. Cette plaie était largement béante , et je m'expliquai parfaitement alors quelle avait été la source de l'hémorrhagie pendant la vie , et de l'épanchement sanguin trouvé après la mort; non-seulement la pointe d« sabre avait divisé transversalement la veine azygos , mais elle avait encore sillonné assez profondément l'appareil ligamenteux antérieur ; quelques lignes de plus, elle eût atteint l'aorte et pénétré dans la plèvre du côté gauche.
Les cavités du cœur ne renfermaient que peu de sang: tous les organes étaient remarquables par leur décoloration et leur état exsangue.
Réflexions. Cette curieuse observation soulève de nombreuses réflexions; je m'arrêterai aux suivantes :
D'abord , je ferai remarquer que la veine azygos présente quelque chose de spécial dans ses connexions avec la colonne vertébrale ; elle y est en quelque sorte étalée, de telle façon que, même quand elle est vide, elle ne revient point sur elle-même transversalement, mais reste aplatie comme une espèce de ruban. Etant adhérente et comme tendue à sa paroi postérieure, cette veine offre quelque analogie avec les sinus veineux , dont les parois ne s'affaissent qu'incomplètement quand le sang qu'ils renferment s'est écoulé. Or, je regarde cette condition anatomique comme une des plus désastreuses qu'on puisse imaginer dans les cas de plaies de l'azygos ; en effet, les deux lèvres
(65 ) de la plaie se rétractent un peu, et la paroi postérieure, continuant à être étalée sur le rachis , ne permet au corps de la veine aucun retrait sur lui-même. Il était impossible , à l'aspect des parties , de ne pas reconnaître que les plaies multiples du poumon n'avaient eu qu'une influence tout à fait secondaire sur la terminaison fatale de la maladie, et que la cause principale de mort était la plaie de l'azygos.
En second Heu , il est rare qu'un instrument tranchant pénètre à une profondeur aussi considérable; mais la manière dont eut lieu la blessure en rend parfaitement compte : ce fut au moment où Petit cherchait à atteindre son adversaire, en se précipitant sur lui, que ce dernier, tenant son arme dans une direction horizontale, reçut en quelque sorte la poitrine qui se présentait d'elle-même, et qui était mue par toute la puissance «l'une forte impulsion.
Singulièrement frappé de voir que dans le court espace de vingt heures , qui s'étaient écoulées entre la blessure et la mort , il se fût développé un rudiment aussi avancé de cicatrisation des quatre plaies faites au poumon, je ne pus m'empécher d'attribuer ce résultat, d'un coté à l'affaissement du tissu pulmonaire comprimé par l'épanchement sanguin, et d'une aulre part au repos parfait dans lequel était resté cet organe, puisqu'il n'y avait pas eu de toux.
Si l'immobilité du poumon est une condition tellement avantageuse à la cicatrisation rapide des plaies de ces organes, on ne peut songer sans crainte à l'afflux que déterminent incessamment dans son tissu les continuelles fonctions qu'il exécute, et à l'afflux plus considérable encore ainsi qu'aux secousses violentes que peut y déterminer la toux. Ce serait donc une condition éminemment salutaire dans les plaies du poumon , que de la soustraire aux causes d'excitation qui tiennent à la nature même de ses fonctions ; en im mot , de le placer dans une inaction et une immobilité complètes. Me demandant alors par quel moyen inoflfensif l'on pouvait arriver à ce résultat, j'imagine que l'insufflation de l'air dans la plaie pourrait,
( G6 ) en déterminant l'affaissemeiil du poumon dans les piaies de cet organo , remplir le but qu'on se proposerait.
Ce serait l'efTel d'une grande lémérilé que de vouloir juger à priori , des questions de cette nature et de celte importance. Rien n'est plus élciigné de ma pensée. Je me hâte donc de dire que , faisant de cette importante question l'objet d'un travail spécial, j'ai voulu seulement pressentir l'opinion des chirurgiens à ce sujet, et i)rendre acte d'une opinion qui, ce me semble, peut porter quelques fruits.