‹ De la FranceChapitre 20 sur 21 · L. ROBEtlT · texte numérisé non relu

L. ROBEtlT

est le nom de ce peintre. Est-il peintre d'histoire ou de genre? vont me demander les syndics-jurés de corporations allemandes. Hélas! je ne puis éluder cette question ; il faut donc me résoudre à expliquer ces absurdes qualifications pour obvier une fois pour toutes aux plus grands malentendus. Cette séparation de l'histoire et du genre est tellement faite pour troubler l'esprit, qu'on la croirait inventée par les artistes qui ont travaillé à la tour de Babel. Cependant, elle est de date plus récente. Dans les premières périodes de l'art moderne, il n'y avait que de la peinture d'histoire, c'est-à-dire des représentations de l'histoire sacrée. Plus tard, on a désigné expressément sous le nom de peinture d'histoire les tableaux dont les sujets étaient empruntés, non-seulement à la Bible et à la légende, mais encore à l'histoire antique et profane, ainsi qu'à la mythologie païenne. On les distinguait de ces représentations de la vie ordinaire qui devinrent à la mode, particulièrement dans les Pays-Bas, où l'esprit protestant repoussait également la mythologie catholique et païenne, où peut-être il n'y avait pour ces derniers su-

jets ni modèles ni goût, où cependant vivaient tant de peintres distingués qui cherchaient de Foccupation et tant d'amateurs qui achetaient volontiers des tableaux. Les diverses manifestations de cette vie ordinaire devinrent alors différents genres.

Beaucoup de peintres ont représenté d'une manière fort remarquable la gaieté comique des petites existences bourgeoises; mais la perfection technique était malheureusement le principal. Tous ces tableaux ont au moins pour nous un intérêt historique ; car lorsque nous regardons les jolies productions de Mieris, de Netscher, de Jean Stehn, de Gérard Dow, de Van der Werf et de bien d'autres, tout l'esprit de leur temps se révèle merveilleusement à nous , nous voyons, pour ainsi dire, le xvie siècle par la fenêtre, et prenons sur le fait les occupations et les costumes d'alors. Les peintres hollandais et flamands ont été assez favorisés sous ce dernier rapport : l'habillement des paysans ne manquait pas de pittoresque, celui de la bourgeoisie était pour les hommes une alliance charmante des bonnes aises néerlandaises et de la grandeza espagnole; celui des femmes, un mélange bigarré des fantaisies du monde entier et de flegme indigène; par exemple, mynheer avait le manteau de velours bourguignon et v

la toque chevaleresque, et puis une pipe de terre à la bouche; mifrow portait de lourdes robes traînantes de satin de Venise aux reflets chatoyants, des dentelles de Bruxelles, des plumes d'autruches africaines, des fourrures russes, des pantoufles orientales, sur le bras une mandoline espagnole, ou un manchon, ou bien encore un hondchen (petit chien) aux soies brunes de la race de Saardam ; le petit valet nègre, le tapis de Turquie, les perroquets de toutes couleurs, les fleurs exotiques, . les grands vases d'or et d'argent aux arabesques extravagantes, tout cela jetait sur cette existence au fromage de Hollande l'éclat d'un conte d'Orient.

Quand l'art, après un long sommeil, s'est réveillé de nos jours, les artistes ne furent pas médiocrement embarrassés à cause du choix de leurs sujets. La sympathie pour la peinture religieuse et mythologique était complètement éteinte dans la plupart des pays de l'Europe, même dans les États catholiques, et cependant le costume des contemporains semblait par trop répugner au pittoresque pour favoriser des représentalions d'histoire du temps et de la vie ordinaire. Notre trac moderne a réellement quelque chose de si prosaïque au fond, qu'on semble ne pouvoir le placer dans un tableau que par manière de parodie. Les peintres

ont donc cherché de tous côtés des costumes pittoresques. Cette cause a principalement contribué à la prédilection pour les sujets de l'histoire plus ancienne, et nous trouvons en Allemagne toute une école qui ne manque certainement pas de talents, laquelle s'occupe sans relâche à affubler de la garde-robe catholique et féodale du moyen âge les hommes et les passions d'aujourd'hui et les couvre du froc du moine ou de l'armure du chevalier. D'autres peintres ont eu recours à d'autres expédients : ils ont choisi pour modèles des populations dont le flot de la civilisation n'a pas encore emporté l'originalité et l'habillement national. De là viennent les scènes des montagnes du Tyrol que nous trouvons si souvent dans les tableaux des peintres de Munich. Ce pays est à leur porte, et le costume de ces montagnards plus pittoresque que celui de nos dandys. De là aussi ces riantes peinturée de la vie populaire des Italiens que la plupart des artistes, en raison de leur séjour à Rome, ont sous la main, et qui leur offre cette nature idéale, ces formes humaines d'une noblesse originelle et ces costumes pittoresques après lesquels soupire tout cœur d'artiste.

Robert, Français de naissance, graveur dans sa jeunesse, a passé plus tard à Rome bon nombre a an-

nées, et les tableaux qu'il a exposés appartiennent à 06 même genre dont je viens de parler, la reproduction de la vie du peuple en Italie. « C'est donc un peintre de genre,» réplique mon syndic de corporation; puis je connais une dame peintre d'histoire qui fronce dédaigneusement les narines. Je ne puis d'ailleurs accorder cette dénomination, parce qu'il n'y a plus de peinture d'histoire dans le sens qu'on attachait autrefois à ce mot. Il serait trop vague de réclamer ce nom pour tous les tableaux qui expriment une pensée profonde, d'où il arriverait qu'on se disputerait à propos de chaque tableau pour savoir s'il y aurait pensée, et qu'à la fin de cette dispute, on n'aurait rien gagné qu'un mot. Peut-être si on l'employait dans son acception naturelle, c'est-à-dire pour les représentations de l'histoire du monde, ce mot, peinture d'histoire, désignerait alors spécialement un genre qui se produit actuellement d'une manière bien large, et dont on peut déjà reconnaître un point culminant dans les œuvres de Delaroche.

Avant de m'occuper particulièrement de ce dernier, quelques mots encore sur ies tableaux de Robert. Ce sont, comme je l'ai dit, des reproductions exclusives de l'Italie, peintures qui nous représentent de ia ma-

3b() ŒUVRES DE HENRI HEINE.

nière la plus admirable la grâce de cette terre fortunée. L'art, pendant longtemps l'ornement de l'Italie, se fait maintenant le cicérone de sa magnificence; les couleurs parlantes du peintre nous révèlent ses attraits les plus intimes; une antique magie recouvre sa puissance, et le pays qui nous subjugua autrefois par ses armes et plus tard par sa parole, nous subjugue aujourd'hui par sa beauté. Oui, l'Italie régnera toujours sur nous, et des peintres, comme Robert, nous enchaînent de nouveau à Rome.

On connaît déjà, si je ne me trompe, par des lithographies, les Piferari de Robert, qui ont été exposés cette année, et représentent ces joueurs de chalumeau des montagnes d'Albano, qui viennent à Rome vers Noël pour donner de saintes sérénades aux images de la mère de Dieu. Ce morceau est mieux dessiné que peint. Il a quelque chose de raide, de terne, de bolonais, comme une gravure coloriée. Cependant il remue l'âme comme si l'on entendait la musique naïve et pieuse de ces pâtres montagnards.

Moins simple, mais plus pénétrant encore, est un autre tableau de Robert, où Ton voit un cercueil, le corps découvert selon la coutume italienne, que porte au tombeau la confrérie de la Miséricorde. Les

membres de la confrérie, habillés entièrement en noir et couverts d'un camail également noir, qui n'a que deux trous, par lesquels les yeux regardent mystérieusement , s'avancent comme un cortège de spectres. Sur le devant du tableau, en face du spectateur, sont assis le père, la mère et le jeune frère du mort. Pauvrement vêtu, livré à un chagrin profond, la tête penchée et les mains jointes, le vieillard se tait; car il n'est pas de douleur plus grande en ce monde que celle du père qui, contrairement à la loi de la nature, survit à son enfant. La mère, couverte d'une pâleur mortelle, semble se lamenter avec toute la violence du désespoir. L'enfant, pauvre petit lourdaud, tient un pain à la main et veut manger; maïs la douleur qu'il partage à son insu, l'empêche d'avaler la moindre bouchée, et sa mine en est d'autant plus affligée. Le mort paraît le fils aîné, l'appui et l'ornement de la famille, la colonne corinthienne de la maison ; encore beau de jeunesse et de grâce, presque souriant, il est étendu sur la civière fuftjiaire, en sorte que dans cette composition la vie est terne, laide et triste, et la mort au contraire apparaît belle et aimable : peu s'en faut qu'elle ne sourie.

Le peintre, qui glorifie la mort avec tant de charme,

a pourtant su représenter la vie avec bien plus de magnificence encore: son grand chef-d'œuvre, les ÏÏloissonneurs, est pour ainsi dire l'apothéose de la vie. A soh aspect, on oublie qu'il est un royaume des ombres et l'on doute qu'il puisse y avoir quelque part plus de bonheur et de lumière que sur cette terre. Le ciel, c'est la terre, et les hommes sont saints, déifiés : c'est la grande révélation qui éclate dans les couleurs ravissantes de ce tableau. On y aperçoit une vaste plaine de la Romagne, éclairée par les feux d'un soleil couchant d'Italie. Le milieu de la toile est occupé par un char de paysans traîné par deux grands buffles attelés avec de grosses chaînes et chargé d'une famille de gens de la campagne, qui va faire halte. A droite, sont assises, près de leurs gerbes, des moissonneuses qui se reposent de leur travail, pendant qu'un joueur de musette enfle son instrument, aux sons duquel lanse un joyeux compagnon, dans le ravissement de son cœur. On croit entendre la mélodie et la chanson :

Damigella, tutla heba, Versa t veras in Lel viool

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À gauche viennent aussi, avec des gerbes, des femmes jeunes et belles, portant des épis; puis deux jeunes moissonneurs, dont l'un s'avance plein d'une voluptueuse langueur et les yeux baisses, l'autre au contraire fait en l'air avec sa faucille des signaux de |oie. Entre les deux buffles se tient un robuste garçon £ !a poitrine brunie, qui ne paraît être que le valet <*£ se repose sur le timon. Sur le haut de la voiture est étendu, mollement couché, le grand-père, bon vieillard affaibli, dont l'esprit dirige peut-être encore le char de la famille. On voit de l'autre côté le fils, mâle figure, résolue et calme, assis, les jambes croisées, sur le dos de l'un des buffles et tenant dans sa main le fouet, signe visible du commandement. Plus haut, presque debout, se tient la jeune épouse de cet homme avec un enfant dans les bras, rose avec son bouton. A côté d'elle, une tête de jeune homme aussi aimable, aussi brillante, son frère probablement, qui veut étendre la banne de toile sur une perche. Ce tableau devant être gravé, je n'en prolongerai pas la description. Mais ce dont une gravure donnera l'idée aussi peu qu'une description, c'est le charme particulier à cet ouvrage, et ce charme est le coloris. Les figures, toutes plus sombres que le fond* sont éclai-

rées par les reflets du firmament, mais avec des tons si célestes, si admirables, qu'elles brillent par ellesmêmes des teintes les plus éclatantes et le? plus gaies, et que cependant tous les contours sont sévèrement détachés. Quelques têtes semblent être des portraits. Mais le peintre n'a point copié la nature avec le scrupule niais de beaucoup de ses confrères et rendu les traits avec une minutie diplomatique. Ainsi que me le faisait remarquer un ami, homme d'esprit, Robert a recueilli d'abord en soi les figures que lui offrait la nature, et, de même que les âmes ne perdent pas dans les feux du purgatoire leur individualité, mais seulement les souillures de la terre, avant de s'élever au séjour des heureux, ainsi ces figures ont été purifiées dans les flammes brûlantes du génie de l'artiste pour entrer, radieuses, dans le ciel de l'art, où régnent encore la vie éternelle et l'éternelle beauté, où Vénus et Marie ne perdent jamais leurs adorateurs, où Roméo et Juliette ne meurent jamais, où Hélène reste toujours jeune, où Hécube m. moins ne vieillit plus davantage.

On reconnaît dans le système de couleur du tableat^ de Robert l'étude de Raphaël. La beauté architectonique et la disposition des groupes me rappellent aussi

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ce grand maître. Quelques figures isolées, telles que celles de la mère et de l'enfant, ont également un air de famille avec les figures de Raphaël, mais avec celles de sa première période, à l'époque où il copiait encore fidèlement les types sévères du Pérugm, mais en les adoucissant, en leur prêtant de la grâce.

Je ne m'aviserai pas d'établir un parallèle entre Robert et le plus grand peintre de la grande époque catholique; mais je ne puis m'empêcher de reconnaître leur parenté. Ce n'est à la vérité qu'un air de famille, tout entier dans les formes matérielles, mais non dans l'esprit. Raphaël est tout imbu de christianisme ca- . tholique, religion qui exprime le combat de l'esprit contre la matière ou du ciel contre la terre, qui a l'oppression de la matière pour objet, appelle péché toute protestation de celte dernière et voudrait spiritualiser la terre ou plutôt la sacrifier au ciel. Mais Robert appartient à un peuple chez lequel le catholicisme est, sinon mort, du moins très-avancé dans son agonie. Car, pour le dire en passant , l'expression de la charte que le catholicisme est la religion de la majorité du peuple n'est qu'un pieux mensonge contre lequel la foule brutale protestait d'une manière tànt soit peu respectueuse, quand, récemment, elle démo-

lissait les églises et donnait aux images des saints des leçons de natation dans la Seine, Robert est Français et, comme la plupart de ses compatriotes, obéit à son insu à une doctrine encore voilée qui ne veut pas entendre parler d'un combat de l'esprit contre la matière , qui n'interdit pas à l'homme les jouissances certaines d'ici-bas, et lui promet en même temps des joies célestes dans l'azur de l'infini , qui veut au contraire béatifier l'homme dès cette vie terrestre et regarde le monde sensible comme aussi sacré que le monde spirituel. Les Moissonneurs de Robert ne sont donc pas seulement purs de tout péché , mais ils ne savent même ce que c'est qu'un péché. Leur travail de tous les jours est leur piété; ils prient donc continuellement sans remuer 'es lèvres, sont bienheureux sans paradis, réconciliés sans sacrifice expiatoire, purs de toute tache originelle, saints et archi-saints. Aussi, quand, dans les tableaux catholiques, les têtes seules, comme siège de l'esprit, rayonnent de l'auréole, symbole de la spiritualisation , nous voyons au contraire dans le tableau de Robert la matière également béatifiée et tout l'homme, corps et tête , flottant dans une lumière céleste, comme au milieu d'une gloire. Mais le catholicisme n'est pas seulement éteint dans

la France nouvelle; il n'a même pas ici d'influenco réactionnaire sur l'art, comme dans notre Allemagne protestante, où ïi a regagné une nouvelle valeur à /aide de la poésie qui embellit toujours les ruines du passé. Il y a peut-être chez les Français une sourde rancune qui les dégoûte des sujets caluoliques, pendant que toutes les autres représentations de l'histoire réveillent chez eux un puissant intérêt. Cette remarque peut se prouver par un fait que j'expliquerai à son tour par la remarque. Le nombre des tableaux représentant des scènes religieuses de l'Ancien ou du Nouveau Testament, ou de la Légende, est si minime au salon de cette année, que telle subdivision d'un genre tout mondain a fourni plus de morceaux , et certainement de meilleurs. Après un calcul exact, je trouve dans les trois mille articles du catalogue vingt-neuf de ces tableaux de religion , tandis que les seuls ta- Dleaux dont les romans de Walter Scott ont fourni les sujets dépassent le nombre trente. Je puis donc, quand je parle de la peinture française, employer dans leur signification la plus naturelle, et sans craindre d'être mal compris , les mots peinture historique et é'^le historique.

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