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BONHEUR EN VOYAGE

J'étais un jour monté sur mon bon cheval la Joie, et je parcourais les coteaux riants du Jura.

C'était dans les plus mauvais jours de la Révolution, et j'allais à Dôle, auprès du représentant Prôt, pour en obtenir un sauf-conduit qui devait m'empêcher d'aller en prison, et probablement ensuite à l’échafaud.

En arrivant, vers onze heures du matin, à une auberge du petit bourg ou village de Mont-sous- V'audrey, je fs d’ abord bien soigner ma monture, et de là, passant à la cuisine, “os fus frappé d'un spectacle qu'aucun voyageur n eût pu voir sans plaisir.

Devant un feu vif et brillant tournait une broche admirablement garnie de cailles, rois de cailles, et de ces petits râles à pieds verts qui sont toujours s1 gras. Ce gibier de choix rendait ses dernières gouttes sur une immense rôtie, dont la facture annonçait la main d'un chasseur ; et tout auprès, on voyait déjà cuit un de ces levrauts à côtes rondes, que les Parisiens ne connaissent

pas, et dont le fumet embaumerait-une église.

or

« Bon! dis-je en moi-même, ranimé par cette

Ï i ’aband € vue, a Providence ne mabandonne pas tout « à fait. Cueillons encore cette fleur en passant ;

« :l sera toujours temps de mourir. >»

Alors, en madressant à l'hôte, qui, pendant cet examen, sifllait, les mains derrière le dos, en promenant dans la cuisine sa stature de géant, je lui dis : « Mon cher, qu'allez-vous me donner de € bon pour mon dîner ? — Rien que de bon, « monsieur ; bon bouilli, bonne soupe aux pommes « de terre, bonne épaule de mouton et bons « haricots. »

À cette réponse inattendue, un frisson de désappointement parcourut tout mon corps ; on sait que je ne mange point de bouilli, parce que c'est de la viande moins son jus ; les pommes de terre et les haricots sont obésigènes ; je ne me sentais pas des dents d'acier pour déchirer l’éclanche : ce menu était fait exprès pour me désoler, et tous mes maux retombèrent sur moi.

L'hôte me regardait d'un air sournois, et avait l’air de deviner la cause de mon désappointement... « Et pour qui réservez-vous donc tout ce « joli gibier ? Lui dis-je d’un air tout à fait « contrarié. — Hélas! monsieur, répondit-il d'un

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