UTILITÉ DES CONNAISSANCES GASTRONOMIQUES
Les connaissances gastronomiques sont néces-
. “ . ? \ saires à tous les hommes, puisqu elles tendent à augmenter la somme du plaisir qui leur est destinée: cette utilité augmente en proportion de ce qu'elle est appliquée à des classes plus aisées de la société; enfin elles sont indispensables à ceux qui, jouissant d'un grand revenu, reçoivent beaucoup de monde,
. ? . ? LA soit qu'en cela ils fassent acte d’une représentation nécessaire, soit qu'ils suivent leur inclination,
: > LR y « soit enfin qu ils obéissent a la mode.
Ils Y trouvent cet avantage spécial, qu'il y a de leur part quelque chose de personnel dans la
manière dont leur table est tenue; qu ils peuvent surveiller jusqu à un certain point les dépositaires forcés de leur confiance, et même les diriger en beaucoup d'occasions.
Le prince de Soubise avait un jour l'intention de donner une fête: elle devait se terminer parun souper, et il en avait demandé le menu.
Le maître d'hôtel se présente à son lever avec une belle pancarte à vignettes, et le premier article sur lequel le prince jeta les yeux fut celui-ci :
Gastronomie
De la
cinquante jambons. ç Eh quoi, Bertrand, dit-1, je | \ € crois que tu extravagues; cinquante jambons!
veux-tu donc régaler tout mon régiment? — Non,
€ mon prince; il n'en paraîtra qu'un sur la table: 1 € mais Le surplus ne m est pas moins nécessaire pour | € mon espagnole, mes blonds, mes garnitures, [fl € mes... Bertrand, vous me volez, et cet article j € ne passera pas. — AB! monseigneur, dit l'artiste, 1? ç pouvant à peine retenir sa colère, vous ne connais- € sez pas nos ressources! Ordonnez, et ces cinquante f € jambons qui vous offusquent, je vais les faire
entrer dans un flacon de cristal pas plus gros
€ que le pouce.»
. . . Ly ue répondre à une assertion aussi positive?
fi Le prince sourit, baissa la tête et l’article passa.
On sait que chez les hommes encore voisins de | l’état de nature, aucune affaire de quelque importance ne se traite qu'à table: c'est au milieu des festins que les sauvages décident la guerre ou font la q 8 8 t paix; et, sans aller si loin, nous voyons que les
villageois font toutes leurs affaires au cabaret.
Cette observation n a pas échappé à ceux qui
ont souvent à traiter les plus grands intérêts; ils
7, . Ï x etait pas e même
ont vu que l’homme repu n que l’homme à jeun; que la table établissait une espèce de Len entre celui qui traite et celui qui est traité ; quelle rendait les convives plus aptes à recevoir certaines impressions, à se soumettre à de certaines influences ; de là est née la gastronomie politique. Les repas sont devenus un moyen de gouvernement, et le sort des peuples s'est décidé dans un banquet. Ceci n'est ni un paradoxe ni même une nouveauté, mais une simple observation de faits. Qu'on ouvre tous les historiens, depuis Hérodote jusqu à nos jours, et on verra que, sans même en excepter les conspirations, il ne s'est jamais passé un rand événement qui n'ait été conçu, préparé et
ordonné dans les festins.