Peut-être pas avant les premiers temps du métal
l'ambre et le corail ne se recueillent qu'aux rivages de la mer ' : mais l'exploration des mers fut la suite naturelle de l'exploration des profondeurs du sol.
Au cours de ces recherches, l'homme aperçut le métal, et tout d'abord il fut frappé par l'or aux couleurs de rayon solaire, et par le cuivre qui lui ressemblait ^. Il ne vit d'abord en eux que des pierres plus brillantes, des objets d'ornement plus rares '. Mais il constata bien vite qu'à la différence de la pierre, le métal prenait mille formes sous l'action de la chaleur : il y avait en la matière nouvelle comme de l'argile que l'on façonne et de la pierre qui se durcit. Et l'idée vint aux polisseurs de hache de fabriquer pvec le cuivre des instruments semblables. L'arme de métal dériva, sans transition, de l'arme en pierre polie.
Les choses, je suppose, allèrent très vite : je V£ux dire que la hache en pierre polie reçut de bonne heure comme concurrente la hache de cuivre, et que les temps néolithiques, à peine épanouis, s'accompagnèrent de l'usage du métal *.
L'exploration de la terre, en ce nouvel âge de la vie des hommes, ne leur fit pas oublier les animaux qui
1. El jesais aussi qu'ils appartiennent en principe au règne végétal ou au règne animal et ne peuvent pas être assimilés à des pierres. Mais je me place au point de vue probable des hommes de ce temps.
2. On est convenu, à tort ou à raison, de placer vers l'an 2500 les premiers développements du métal dans nos pays.
3. Le cuivre, et à plus forte raison l'or, ne fut utilisé d'abord que comme perle de collier.
4. L'époque du cuivre (énéolitbique) et l'époque contemporaine de l'or (chrysolithique) m'ont toujours paru s'amalgamer plus qu'à moitié avec les temps néolithiques. Il ne faut pas croire que la présence de haches polies exclue les temps du métal. On continua, je pense, à en fabriquer beaucoup en ces temps-là, en particulier pour les usages religieux, et j'imagine que nombre de ces objets étaient réservés aux morts ou aux dieux, même du temps du bronze. C'est en particulier le cas des haches qui ont une dimension inusitée, très grandes (jusqu'à 468 millimètres), ou très petites (jusqu'à 20 millimètres). « Les racines de l'âge métaUique sont
avaient été leur pensée maîtresse dans les millénaires de leur ancienne jeunesse. Car rien de ce qui a une fois agité l'intelligence et le cœur humains n'en disparaît pour toujours. L'humanité complète ou transforme ses gains ou ' ses idées; elle ne les substitue jamais absolument les uns aux autres.
On continua à pratiquer beaucoup la chasse et la pêche, on y mit la même ardeur qu'autrefois, et cette ardeur durera autant que les hommes, et elle gardera même jusqu'à nos jours cette allure hiératique qui est un héritage des troglodytes.
Il est vrai que les bêtes les plus puissantes avaient disparu de notre sol. Le renne, traqué de toutes parts, s'éloigna vers le levant d'été; l'aurochs, le bison et l'élan se réfugièrent dans les Vosges et les Ardennes, en attendant un dernier exil dans les forêts de l'Europe orientale. Mais le cerf et le sanglier, l'ours et le loup tinrent bon dans nos bois et nos montagnes, et ce fut la joie de l'homme que de les pourchasser ou de les combattre, aux jours laissés libres par le travail de la terre.
Cette fois, et dès le début de la période agricole, l'homme ne fut plus seul dans ces parties de course et de bataille. Le chien l'accompagna, en serviteur, en auxiliaire, en ami de tout instant; et d'avoir fait du chien un animal domestique et un commensal fidèle, ce fut une nouvelle découverte, ou, mieux, une nouvelle réussite de ces temps de labeur héroïque.
Comment l'idée en est-elle venue? Est-ce en une saison de misère que la bête, rôdant pour sa nourriture aux abords des foyers humains, a suggéré à l'homme qu'elle pouvait devenir son esclave en échange de la subsistance? Ou, plutôt, l'animal ne s'est-il pas proposé joyeusement, en courant près des chasseurs à la poursuite d'un gibier commun? Nous ne le savons guère; mais ce que nous savons,
dans les temps où s'épanouit le néolithique », a dit justement Ischer dans un bon résumé sur la chronologie du néoUthique {Indicateur d'anliquilés suisses, 1919, p. 150).
c'est qu'à partir de ce moment commença l'éducation intellectuelle et morale d'un nouvel être vivant, le premier après l'homme, que cette éducation progresse chaque jour, et que nous ne pouvons en prévoir le terme.
On essaya ensuite l'asservissement d'autres bêtes, à l'imitation de celui du chien : ce qui donna le porc, le mouton, le bœuf et la chèvre. Aucun d'entre eux ne valut pour l'homme le camarade universel qu'était le chien, mais il tira d'eux d'utiles éléments de nourriture et de vestiaire. Il ne put exploiter que la matière en ces animaux, tandis que dans le chien il exploitait surtout l'intelligence.
Plus tard, cependant, ces nouveaux domestiques lui assurèrent au moins le secours de leur force vivante : le bœuf fut attelé à la charrue, et le cheval, de trait ou de charge, apparut à l'horizon de la vie sociale '.
Pour garder et nourrir ces animaux, on eut besoin d'enclos et de pâturages. Des lieux de culture et des lieux de séjour leur furent réservés sur la terre : c'est à la terre encore qu'on demandait un abri et un appui pour les compagnons de l'homme.
Cette passion de la terre s'alliait étrangement à l'esprit d'aventure et de curiosité. Il est possible que dans d'autres régions du globe, aux vastes espaces monotones, la vie agricole et l'amour du sol aient fixé l'homme sur un terroir pour n'en plus bouger, absorbant ses espérances et ses décisions dans le retour périodique de ses moissons et de ses labours. Mais en France, en Europe, contrées aux rivages hospitaliers, aux vallons ouverts, aux paysages variés et attirants, les premières générations qui travaillèrent la terre voulurent aussi la parcourir en tout sens, la
1. Ces deux faits ne peuvent se placer qu'à la fin de cet âge, et sans doute à l'époque du cuivre. Il s'agit de la charrue en bois.
connaître dans le lointain de ses horizons aussi bien que dans les profondeurs de son sol. Ils surent aller plus loin dans la course et le voyage que les plus hardis des chasseurs d'autrefois; et il arriva ceci, que le terrien à l'origine fut à la fois un nomade qui explore et un rural qui s'établit. Des relations s'étaient formées entre les groupes humains pour se communiquer les nouvelles découvertes et s'en transmettre les objets. De proche en proche, les pierres rares, les silex spéciaux s'échangèrent le long des fleuves, par-dessus les cols des montagnes, de vallée en vallée. Un produit, à peine reconnu, devenait un élément de trafic. Les possesseurs des gisements de callaïs en Armorique * firent circuler les précieuses pendeloques sur les rivages de l'Océan, par terre ou par mer. Les tailleurs de mottes de silex du Grand-Pressigny finirent par travailler pour des milliers de clients : ce fut une vraie cité industrielle qui se développa autour des tailleries sur trois lieues d'étendue, et de là les blocs partaient pour des centaines de lieues, jusque vers les vallées de la Meuse et du Rhin ^. De larges pistes', où les bestiaux pouvaient également passer*, se
1. L'origine armoricaine de la callaïs n'est point prouvée et est encore fort discutée. Je ne peux pas cependant ne pas l'accepter.
2, Ceci a été fort bien mis en lumière dans un travail qui fit sensation, celui de de Saint-Venant sur la dissémination des produits des ateliers du Grand-Pressigny, lu en 1900 au Congrès international d'anthropologie et d'archéologie préhistoriques de Paris (Comptes rendus, chez Masson), Le centre le plus important après celui-là est celui de Spiennes en Belgique, avec ses 25 puits (et davantage) sur 25 hectares d'ateliers : mais je ne sais si on a étudié l'aire de dispersion de ses produits,
3. Les dernières recherches sur les tumuli de l'âge du bronze, et en particulier celles de J,Hannezo (Les Poypes, brochure, [1920]), me paraissent avoir prouvé surabondamment qu'ils bordaient et jalonnaient des pistes contemporaines; cf. Revue des Études anciennes, 1921, p. 37 et suiv.
4, Nos chemins de transhumance (par exemple les carraïres ou drailles du Midi) sont peut-être des pistes de temps immémorial, et ayant d'abord servi à l'ensemble du trafic et des marches; voyez Rouquette, La Transhumance des troupeaux en Provence et en Bas-Languedoc (bonne thèse de doctorat en droit de MontpelUer, 1913)
frayèrent à travers plaines et montagnes, et un cabotage commença de golfe en golfe sur les rives de l'une et de l'autre mer.
Car, à la suite de tant d'inventions provoquées par la surface de la terre, une dernière s'était produite, provoquée par la surface des eaux, rivières et mers. On voulut circuler sur elle à la manière dont on circulait sur le sol : ce qui attira vers le fleuve, ce fut le désir de l'utiliser comme route; ce qui fit monter sur la mer, ce fut le désir de la sillonner par de nouveaux chemins, continuant ceux de la terre, conduisant à d'autres rivages par des lignes plus droites et plus rapides. La possession du fleuve et de l'océan fut le résultat d'ambitions routières.
On s'inspira donc du cygne qui nage et du bois qui flotte; de larges vaisseaux furent creusés dans des troncs d'arbres, des rames servirent de propulseurs, imitées de pattes ou de nageoires. Et l'on se lança à la conquête d'un nouveau domaine.
Cette conquête suivit de très près celle de la terre. L'un et l'autre fait sont presque inséparables. Nos premiers marins ont été les fils de nos premiers paysans. L'homme se hâta, suivant le mot d'un Ancien ', de « vivre en amphibie », demandant sa nourriture surtout à la terre, et sa route surtout à la mer. Et la mainmise sur les larges eaux, fleuves et océans, devait à la fin le conduire à découvrir les plus lointains des mondes et à leur imposer sa loi. La mer portait un réseau invisible de chemins innombrables, elle invitait à des relations indéfinies avec tous les habitants du globe : le vaisseau qui vient de la dompter sera le principal instrument de la vie universelle; c'est lui qui, dans quelques siècles, ouvrira la Gaule à la civilisation grecque.