‹ De la Gaule a la France;Chapitre 12 sur 42 · Strabon, I · texte numérisé non relu

Strabon, I

56 DE LA GAULE A LA lliANCB.

L'intensité et la régularité de ces relations, la fixité de ces routes de terre et de mer s'expliquent par l'installation de résidences définitives : un voyageur de commerce n'évolue qu'entre des places stables et connues, pleines d'êtres vivants. De ces résidences, de ces places d'habitation, nous trouvons trois espèces à l'époque néolithique.

On eut d'abord le village terrestre, ouvert, aux cabanes séparées les unes des autres, en partie enfoncées dans le sol, groupées au voisinage d'une source ou près du repli d'un cours d'eau', non loin des terres de culture : et ce fut là vraiment le lieu de séjour des familles humaines, une société de seuils et de foyers. — Puis, ce fut le village de lac ou de marais, bâti sur pilotis, mais qui, je crois, servit moins souvent à des domiciles permanents qu'à des rendezvous de marché ou à des réserves de denrées ^. — Enfin, se dressa le village de montagne, perché sur un rocher ou sur un promontoire en vue d'espaces découverts, refuge en temps de danger plutôt que résidence de travailleurs. Pour celui-ci, on eut des enceintes en pierres sèches, qui barraient le cap ou qui enfermaient le rocher.

Forteresse, marché, village, lieu de protection, de trafic, de fraternité, les trois éléments dont sortira notre vie urbaine sont déjà constitués. La société citadine vient de naître du labeur agricole, la cité est fille de la terre. Entre la bourgade néolithique et la plus grande ville de nos jours, entre les « caps barrés » de la Côte d'Or et les métropoles chrétiennes de la Saône, entre le hameau

1. Par exemple au plateau des Hautes-Bruyères dans Villejuif, doMiinaiit un repli de la Bièvre et la source ile Cachan; RoUain, bulletins de la Soc. d'Anthropologie de Paris, 1899, p. 200 et s.

2. Les palalittcs ou cités lacustres ne sont, de toutes manières, que des variétés locales des lieux de groupement. On se tiendra au courant des découvertes et publications qu'ils ont provoquées, notamment en Suisse, leur vraie patrie, par le Jahresberichi de la Société Suisse de Préhistoire, précieux recueil annuel composé par E. TatarincOi et paraissant à Zurich CBcer).

de huttes de Ville juif et « la Cité » de Paris, ce sont des différences infinies de formes et de dimensions : mais ce hameau est le germe qui s'épanouira dans la cité.

Dès lors, du reste, les agglomérations humaines sont de toute espèce et de toute étendue. J'en trouve d'un hectare à peine, simples villages comme les nôtres; j'en trouve, sur les hauteurs, de plus petites encore, qui ne sont peut-être que les châteaux forts des chef s de clans; et j'en trouve de considérables, qui font songer à des villes : tels les espaces du Grand-Pressigny déjà nommé, ou « le camp » de Chassey, vaste esplanade rocheuse de dix hectares, fermée à ses extrémités par de puissantes murailles et qui domine de ses rebords escarpés les riches plaines et les profondes vallées de la Bourgogne '.

A côté du vivant, le mort voulut aussi avoir sa résidence. Et ceci était la dernière preuve, et la plus forte, que la terre s'était tout à coup emparée des âmes et des corps de la race humaine. Pour ses défunts, le vivant construisit de véritables demeures, plus solides, plus durables, plus visibles que les siennes mêmes. La tombe de pierre ou de terre est contemporaine de l'enceinte de pierre ^,

Ce furent d'ordinaire de longues allées ou des chambres étroites, ou bien taillées dans le roc, ou bien (les dolmens) formées par des dalles de pierre non dégrossies, et recouvertes de terre, les unes et les autres imitant dans leur ensemble les grottes où avaient vécu les ancêtres : car les vieux usages restent imposés au mort, il demeure fidèle au passé et semblable à ses aïeux. A côté de ces salles

1. Voyez, sur ces enceintes, l'enquête de la Société Préhistorique Française (Guébhard, Viré, etc.; Bulletin, etc., depuis 1906)

2. Grottes artificielles, allées couvertes, dolmens, cistes ou cotïres de pierre, menhirs, cromlechs, ces deux dernières sortes nous paraissont de plus en plus à caractère funéraire; tout comme les autres Nous en reparlerons.

funéraires où gisent les corps des défunts, de hautes pierres debout (les menhirs) rappellent la mémoire de ceux dont les cadavres ont disparu. Et ce furent aussi, pour abriter les restes du mort ou pour conserver la trace de sa vie, des tertres ou des monceaux de terre, hauts parfois comme des collines, aujourd'hui encore aussi fermes et aussi compacts que les œuvres de la nature '. Le mort, quel qu'il soit devenu, a son monument sur la terre, signe de souvenir et symbole d'existence.

Les vivants n'habitent pas loin de là. Ils avaient près d'eux les vestiges de ceux qu'ils avaient aimés. Il était désormais certain que ni le travail des uns ni la mémoire des autres ne quitteraient plus la terre qu'ils avaient choisie. Elle portait les foyers, elle portait les tombes. Elle était bien la force souveraine.

Gomment s'étonner, après cela, que la Terre soit devenue alors la plus grande divinité, la divinité par excellence, reléguant derrière elle, à son service ou dans son cortège, les Esprits de tout genre, d'astres, d'animaux ou de tribus, qui avaient pu survivre de l'ère des troglodytes? C'était la Terre qui maintenant faisait vivre les humains et les animaux, à la manière dont la mère allaite ses enfants; le blé sortait de ses entrailles; et se souvenant du temps des cavernes, l'homme croyait naïvement que lui aussi était sorti du sein de la terre. Grâce à elle, les familles duraient autour du foyer, les tribus s'entendaient le long des pistes. Elle accueillait à nouveau les morts dans son giron, sans doute pour les amener à une autre vie. Elle était vraiment la Mère, mère de tout et de tous, des animaux et des hommes, des blés et des tribus. C'est donc vers elle que les hommes tournèrent leurs regards de dévots et leurs âmes de fidèles.

1. Une étude sur les tumuli préhistoriques de la France (mottes, poypes, etc.) est un des desiderata de la science. Bien des mottes que nous croyons féodales sont de l'ère du bronze.

U ÉPOQUE DBS AGRICULTEURS. 59

Elle anima un culte universel, où toutes les familles et toutes les tribus fraternisèrent.

D'autres divinités, d'ailleurs, se montraient ou persistaient auprès d'elle. Le soleil, assurément, gardait un très beau rôle : car l'homme l'avait vu aller et venir, resplendir et disparaître, éclairer et réchauffer de temps immémorial, et bien avant qu'il n'eût l'idée de connaître la terre ; je doute cependant qu'il ne fût pas alors jugé inférieur à celle-ci, l'aidant seulement à créer plutôt que créant par lui-même. Lune et étoiles, forêts, montagnes et sources avaient également leurs Génies divins : les sources surtout, qui désaltèrent, qui rafraîchissent, qui font pousser les plantes et se rassembler les hommes, et qui courent et qui murmurent comme des êtres vivants ; mais qui sait si leur vertu sacrée n'était pas regardée comme une des actions innombrables de la Terre même, la plus bienfaisante, la plus constante, la plus mystérieuse de toutes?

Un seul groupe de divinités pouvait, à la rigueur, faire concurrence à la Terre. C'étaient les Esprits des ancêtres, en l'honneur desquels on copiait les œuvres mêmes de la Terre, on élevait ces tertres pareils à des collines, ces dolmens pareils à des grottes, ces menhirs pareils à des rochers. Car ces Esprits, eux aussi, étaient immortels, et ils vivaient aussi tout proches des vivants. Pourtant, on les mit également sous la dépendance de la Terre : c'était son image à elle, sous les traits d'une femme aux seins visibles, qu'on gravait sur les pierres tombales. Elle protégeait ces tombes, ainsi que la mère protège le berceau de l'enfant. Le défunt revivait en elle. La Terre était la reine et la mère des morts aussi bien que des vivants '.

Que cette religion donnât lieu à des pratiques cruelles ou ridicules, sottes ou vulgaires, magiques ou symboliques, cela va de soi : il faudra des millénaires pour que la foi arrive à la pureté nécessaire; et je n'affirmerai pas

1. Qu'on songe à l'expression latine de Mania mater Larum, au rôle infernal de Cérès et de Proserpine, etc.

qu'elle y soit parvenue. Mais enfin ce culte de la Terre et ce culte des morts faisaient descendre dans les âmes humaines des germes de sentiments supérieurs, garants de consolations et d'espérances; et aussi les germes d'impressions d'où émaneront les plus belles formes de l'art et du langage. En parlant de la Terre comme d'une mère, la langue rapprochait le jour où le sculpteur la montrerait en image féminine, où il traduirait par la pierre la splendeur de la maternité veillant sur l'enfance; et déjà les principaux vestiges de dessin qui nous restent de ce temps, et par quoi il semble se rattacher à l'esthétique des troglodytes, ce sont des figures de femmes, simulacres de la Terre. A sentir autour de soi une puissance souveraine qui crée la vie et dompte la mort, l'homme s'apprêtait à mieux comprendre ses destinées et à s'y résigner joyeusement.

Rien, à coup sûr, ne ressemblait à ce que nous appelons une patrie, et surtout à une grande patrie comme la France, à une association humaine s'étendant sur des millions d'hommes et des milhons d'hectares, et reconnaissant à la fois, de l'Océan à la Méditerranée et des Alpes aux Pyrénées, les avantages d'une entente définitive. Pourtant, bien qu'il soit interdit de parler ici d'une nation, d'une Gaule, d'une France, et de parler aussi des accords et des sentiments que ces mots supposent, presque tous les éléments qui feront la patrie ont été dès lors déposés par les défricheurs de notre sol.

Ils ont fondé l'amour de notre terre. L'homme n'en sépare pas la vie de sa vie, ni le culte du culte de ses foyers et de ses morts. Il en est vraiment « l'habitant », c'est-à-dire, suivant le sens étymologique du mot, celui qui la possède d'une manière continue, qui a ses habitudes sur elle et par elle. Quiconque voudra la lui arracher sera son ennemi; et il se pUera aux règles qui lui permettront de la défendre.

V ÉPOQUE DES AGRICULTEURS. Cl

Cet amour du sol le met en communication, en communron avec d'autres hommes. Ils sont unis dans la foi, dans la religion de la Terre, leur créatrice à tous. Ils se rassemblent sur elle, en des lieux consacrés, à des jours solennels, pour lui apporter leurs hommages. De vastes sociétés religieuses s'établissent dans des espaces délimités, et la terre de ces espaces est pour l'homme de ces sociétés mère, reine et déesse.

Notre terroir de France a pris la plupart de ses aspects d'aujourd'hui. Les plateaux du Parisis se sont différenciés des forêts voisines ; Brie et Beauce ont commencé à paraître ; le Comtat Venaissin inaugure dans les plaines sa vie de verdure féconde, en opposition avec l'âpreté des montagnes qui les environnent; les terres basses de la Bourgogne portent leurs champs de blé entre les rochers du couchant et les marécages des rivières. Des contrastes se dessinent partout, qui engendreront plus de variété dans la vie matérielle, plus de relations et d'échanges dans la vie sociale, plus d'images et de beautés dans les visions du regard.

Des centres de groupement se fixent pour l'éternité : les terres de culture ne devant point bouger, le village ne bougera plus. Les hauts lieux de la Bourgogne sont occupés; au fond de toutes les baies de l'Armorique, les familles de pêcheurs ou de marins s'apprêtent à commencer une vie qui ne s'arrêtera pas; il y a des hameaux sur les deux rives de la Seine parisienne, et on peut prévoir le moment où ils installeront un marché commun sur les marais des bords ou dans l'île de la Cité. Quelque chose existe déjà, qui annonce de tout côté nos pays et nos villes.

Et il existe aussi quelque chose qui annonce leur besoin et leur désir de s'associer. Marchandises et voyageurs vont et viennent sur les pistes. Partis du Grand-Pressigny en Touraine, les colis de silex pénètrent jusqu'en Belgique par la route de Sambre-et-Meuse, jusqu'en Arniorique par celle de la Loire, jusqu'en Suisse par les cols de la Côte d'Or et du Jura : l'on peut parler maintenant de ces routes vitales, par lesquelles, pour une si grande part, se

fera la France. Aussi bien ce trafic ne sort pas des limites qui seront plus tard celles de la Gaule, comme si l'entente humaine reconnaît déjà la valeur de ces limites.

Au-dessus de ces hameaux, au milieu de ces tribus, aux nœuds de ces routes, se montrent des foyers d'une vie plus intense, presque déjà des capitales. Elles ne sont plus, telles que jadis les grottes des Eyzies, cachées mystérieusement sous la terre : elles s'étalent librement à la surface. Voici, au Grand-Pressigny en Touraine, une capitale industrielle : et nous sommes ici à un des centres de la France, entre Tours, Bourges et Poitiers. Voici, au Camp de Chassey en Bourgogne, une capitale agricole et commerciale, ville de séjour et de maîtrise, qui surveille tout ensemble les terres à blé de la plaine et cette tranchée de la Dheune par où le chemin de laLoire s'en vientrejoindre celui de la Saône, du Rhône et du Rhin : et ici encore nous sommes à un des carrefours essentiels de la France.

Ce n'est pas un hasard si cette Bourgogne fut alors la région de Gaule la plus habitée ^ : car c'est un des terroirs de France où le sol est le plus riche et le plus varié, et où il passe le plus de grandes routes. La Bourgogne, dans une large mesure, a contribué à fonder l'unité gauloise et l'unité française, elle possède Alésia et Cluny, et Lyon est à sa porte : on dirait, dans ces temps néolithiques, qu'elle exerçait déjà une sorte de prééminence.

1. La chose a été remarquée par Déchelette, Manuel, 1. 1, p. 352-3.

ni

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